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Homélie – P. McKenna

HOMÉLIE MESSE DU 19 JUILLET 2014


Les personnes qui écrivent des biographies utilisent parfois la technique qui consiste à « présenter une personnalité en toile de fond » pour transmettre une compréhension de la personne dont ils écrivent la vie. Par exemple, un livre récent sur le Pape François le décrit avec la personnalité de St Ignace en contrepoint. Le pari c’est que nous apprécierons davantage qui est François s’il est éclairé par Ignace.

C’est ce que fait l’auteur de l’Évangile de Matthieu lorsqu’il place Jésus face à cette figure essentielle du livre d’Isaïe, le serviteur de Yahvé. Par cette comparaison, nous parvenons à avoir une appréciation plus large de Jésus, « le bienaimé de Dieu », celui qui a la faveur de Yahvé, le serviteur qui fait tout ce que son maître lui demande, quel qu’en soit le prix, allant même jusqu’à mourir. Nous avons aussi une vision de la douceur de Jésus dans ses relations avec les autres, surtout avec les malades et les exclus. Comme le serviteur, il est puissant mais en même temps si doux qu’il n’éteint pas mèche de la bougie vacillante, il ne brise pas le dernier morceau d’une branche brisée. Dans quel but? Ce mystérieux serviteur de Yahvé nous apporte un éclairage sur Jésus de Nazareth.

Aujourd’hui, je voudrais placer Vincent sous l’éclairage de ce même serviteur, et encore plus sous celui de Jésus lui-même, le serviteur fidèle et souffrant du Père. C’est une manière de faire ressortir un trait particulier que les gens ont vu chez Vincent, de mettre en lumière une caractéristique qui pourrait nous échapper sans cette lumière en contrepoint qui l’éclaire.

Je me réfère ici à la prévenance voire à la délicatesse du serviteur qui n’éteindra pas le peu qui reste allumé de la mèche de la bougie. C’est une personne au service de Dieu qui traite les personnes et les situations avec courtoisie, sensible à leurs craintes et à leurs défauts, qui possède ce que le livre de la Genèse appelle la compassion comme le sein d’une mère.

Vincent le décrit comme « la mansuétude », même si ce mot en Anglais ne transmet pas tout le sens qu’il a. L’expression plus appropriée serait une « douceur ferme », c’est-à-dire un bon équilibre entre être doucement fort et fortement doux. C’est un trait que Vincent voit en Jésus et qu’il conseille souvent à ses disciples de mettre en pratique.

Mais ce qui caractérise la notion de vertu en général chez Vincent, c’est qu’elle est importante non seulement parce qu’il pense que Dieu en Jésus la possède, mais aussi parce qu’il s’agit d’un prérequis pour servir les pauvres. De nombreuses personnes au bas de l’échelle économique ont peur des personnes qui proposent de leur offrir de l’aide, surtout de celles qui ont une situation et un titre. Pour réchauffer les relations à l’égard d’une figure d’autorité, si nous pouvons l’exprimer ainsi, il faudrait que ces personnes se sentent sereines en sa présence, qu’ils aient confiance en elle et qu’ils soient à l’aise avec sa personnalité. En d’autres termes, un serviteur qui gagnerait la confiance des pauvres devrait être très abordable, vraiment accueillant et ne pas les intimider.

Vincent est un serviteur de cette sorte. Bien qu’il fut ce que nous appellerions aujourd’hui un « professionnel » : ordonné, possédant des diplômes, à la tête d’organisations, et bien qu’il soit connu pour fréquenter les cercles les plus élevés du pouvoir, ses contemporains ont remarqué comme il était facile de le rencontrer, quelle que soit la situation sociale de la personne en face de lui.

Remarquez que la patience ni la courtoisie ne lui sont venues naturellement, il admet qu’il a dû travailler des années pour modérer en lui ce qu’il connaissait comme un tempérament colérique. Et comme toute avancée dans la vertu, cela signifie qu’il a appris à la fois de son expérience et du difficile suivi de la mise en pratique de ce qu’il avait appris. En repensant à ces jours-là ou à son ministère auprès des prisonniers, il fit un jour remarquer : « Lorsqu'il m'est arrivé de leur parler sèchement, j'ai tout gâté ; et, au contraire, lorsque je les ai loués de leur résignation, que je les ai plaints en leurs souffrances, que je leur ai dit qu'ils étaient heureux de faire leur purgatoire en ce monde, que j'ai baisé leurs chaînes, compati à leurs douleurs et témoigné affliction pour leurs disgrâces, c'est alors qu'ils m'ont écouté, qu'ils ont donné gloire à Dieu et qu'ils se sont mis en état de salut. » (Coste IV, page 53). Ailleurs, il a comparé les personnes qui laissaient éclater leur colère à « des torrents, qui n'ont de la force et de l'impétuosité que dans leurs débordements, lesquels tarissent aussitôt qu'ils sont écoulés ». Par contraste, il y a ceux qui sont fort doux et qui sont comme « les rivières, qui représentent les personnes débonnaires, vont sans bruit, avec tranquillité, et ne tarissent jamais. » (Entretien 45, Coste XI, page 65)

Si, par certains côtés, la mansuétude est un mot incorrect, il véhicule un trait typique d’une personne qui est un bon serviteur de Yahvé, et surtout des pauvres.

Une dernière réflexion sur ce serviteur. Dans le livre d’Isaïe et dans les Évangiles, la raison pour laquelle ces personnes peuvent donner un service si empreint de compassion et si altruiste, c’est parce qu’elles savent qu’elles sont à l’autre bout de la chaîne de la compassion et qu’elles la reçoivent elles aussi. St Paul fait écho à cela dans son enseignement « nous pouvons réconforter tous ceux qui sont dans la détresse, grâce au réconfort que nous recevons nous-mêmes de Dieu ». Le serviteur d’Isaïe et Le Serviteur, Jésus, se sont entendus appeler « le bienaimé de Dieu ». Et c’est à partir de ce sentiment profond d’être aimé qu’ils ont pu servir avec la manière forte et douce du Père.

Vincent est taillé dans la même veine. Il peut se donner aux autres avec cette « mansuétude » parce qu’il est convaincu qu’il est chéri par celui que Jésus appelle Abba, et que lui aussi est « le bienaimé » de Dieu.