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Deuxième partie

[Première partie] II

Il faut maintenant essayer de voir quelle a été l’influence de Duval sur saint Vincent de Paul. Dans une question aussi délicate, que les intéressés eux-mêmes auraient eu beaucoup de peine à trancher, on ne petit pas espérer faire une lumière complète. Qui dira jamais ce qu’il y a des autres en nous, ce que nous devons à nos maîtres, à nos amis, à nos contemporains ? Par Duval, comme par Bérulle, Vincent de Paul dut être fortifié dans J’estime et dans l’amour de sa vocation ; au contact de ces âmes ardentes qui avaient sur le Verbe incarné des vues si élevées, il sentit grandir sa piété, cette piété substantielle qui s’appuie sur la théologie et sur l’Évangile. S’il fut toujours un bon prêtre, il semble que jusqu’en 1610 il s’était contenté d’être un [167] bon prêtre : à ce moment-là, il s’opère en lui une transformation morale et religieuse, une sorte de conversion de la vertu à la : sainteté, analogue à la “conversion” de Pascal . Évidemment ce changement a en partie sa source dans le sentiment très vif qu’eut Vincent des besoins du pauvre peuple et dans la grâce que Dieu lui donna de se vouer tout entier à son soulagement. Mais il est impossible de ne pas voir ici l’influence de Bérulle et de Duval : les conseils, les exemples et les prières de ces hommes de Dieu l’aidèrent à monter vers l’héroïsme. Duval, semble-t-il, lui rendit un autre service : Vincent de Paul avait été à Rome et il avait l’habitude de regarder vers Rome ; la doctrine de Duval le fortifia dans ses sentiments de respect et de soumission envers le Pape. Il fut le plus ardent des “duvalistes”, et dans cette conviction il trouva tout naturellement sa ligne de conduite vis-à-vis du Jansénisme : dès que Rome eut parlé, le Jansénisme ne fut plus une question pour lui. Il prit l’habitude de consulter en toutes choses un docteur qu’il avait trouvé si éclairé sur ce point, et Duval devint en quelque sorte le théologien et le canoniste de la Mission naissante. Et telle est l’influence de Duval sur Vincent de Paul, considérable comme on le voit. Mais, elle s’arrête là ; elle est, pour ainsi dire, tout extérieure : Duval, comme Bérulle du reste, n’a pas eu complètement prise sur l’âme de saint Vincent. Leurs tempéraments étaient trop différents. Vincent a pu admirer son confesseur, le vénérer et l’aimer, il n’aurait pas voulu l’imiter : ami de Bérulle, il ne pouvait pas entrer à l’Oratoire ; ami de Duval, il ne pouvait pas être un familier de l’hôtel Acarie. Pour bien faire saisir toute la portée de cette distinction, il ne sera pas inutile de dire quelques mots du sentiment chrétien en France au début du XVIIe siècle, et d’essayer d’indiquer les principaux courants religieux en face desquels se trouvait saint Vincent. La génération qui entre dans la vie active au début du [168] XVIIe siècle avait subi le contrecoup de deux terribles secousses, la Réforme et les guerres de religion : la Réforme, qui avait apparu d’abord comme une explosion du sentiment individuel et comme un retour à un christianisme plus intérieur, moins chargé de dogmes et de pratiques ; les guerres de religion, qui avaient surexcité les sentiments religieux et réveillé les vieilles énergies de notre race. Lorsque Henri IV eut donné la paix à la France, on s’aperçut que de cette longue commotion il restait deux choses nouvelles - d’un côté l’idée protestante et de l’autre des forces qui voulaient s’employer. Ces forces, la guerre finie, se tournèrent en activité spirituelle : les catholiques avaient lutté pour leur foi ; la lutte finie, tout restait à faire ; il leur restait à faire la vraie réforme et à prouver qu’ils étaient capables, eux aussi, de vie intérieure. De là une étonnante floraison du mysticisme au début du XVIIe siècle. Ici, vraiment, commence ce “courant mystique qui traverse le siècle, tantôt rafraîchissant les âmes et y portant des germes de perfection et de salut, tantôt y déposant la fange des idées suspectes et des pratiques ridicules, en tout cas, bien autrement puissant et non moins curieux à considérer que le courant de libertinage ou de libre pensée qui sort de la Renaissance pour aboutir aux orgies de la Régence ”. Un immense besoin de vie religieuse précipite les âmes vers le cloître et vers les austérités. Les anciens ordres religieux renaissent et se reforment, de nouveaux apparaissent, il semble qu’il n’y en aura jamais assez pour contenter tous les désirs et toutes les impatiences. Sainte Chantal passe sur le corps de son fils pour courir au couvent ; Mme Acarie entraîne avec elle ses trois filles aux Carmélites ; sur les conseils de M. de Bérulle, une dame mariée entre en religion aux Feuillantines, le mari se fait Feuillant, leurs laquais les imitent et en un instant la maison est vide ; Mme de la Peltrie pour échapper à ses parents qui la retiennent dans le monde, contracte un mariage fictif avec M. de Bernières qui consent à la supercherie. De tous côtés surgissent des voyantes et des prophètes et Marie des Vallées, la béate de Coutances qui dirige le fondateur des [169] Eudistes, le P. Eudes, a des imitatrices dans toutes les provinces. Comme il est naturel, tous les mystiques ne se contiennent pas dans de justes bornes ; les voies extraordinaires amènent quelques âmes à la perdition ou à la folie ; sur le mysticisme se greffe l’illuminisme. D’Espagne d’où ils ont été chassés par les édits royaux arrivent des “alhumbrados”, ancêtres de Molinos et de Malaval ; d’ailleurs, l’illuminisme pousse tout seul sur la terre de France : la Picardie, la Normandie, le pays Chartrain en sont infectés ; Raoul Vason et Laurent de Troyes, capucins défroqués et apôtres de la foi nouvelle, se font enfermer à la Bastille ; Pierre Guérin et ses Guérinets sont poursuivis et saint Vincent emploie plusieurs années à les examiner, eux et leurs doctrines. L’entraînement est tel qu’à un moment on peut craindre que l’illuminisme n’envahisse tous les couvents, et le P. Joseph, qui a entretenu ses Calvairiennes dans une haute et sévère spiritualité, est obligé de prendre des mesures de rigueur pour les en préserver. Enfin sur l’illuminisme s’entent la possession et la folie : on connaît l’histoire des possédées de Loudun, de Louviers et de Chinon ; Marthe Brossier fait courir tout Paris et met aux prises pour les années le Parlement et les Capucins ; pour tout dire d’un mot, c’est le temps où un livre du Dr Marescot sur le cas de Marthe Brossier et un docte traité théologique de M. de Bérulle sur les énergumènes sont dévorés par le public et soulèvent plus d’émotion et de tapage que ne le feront les Provinciales. Encore peut-on dire que ces livres avaient un succès d’actualité ; mais la littérature pieuse de ce temps, prise dans son ensemble, nous révèle les mêmes préoccupations mystiques. Les livres espagnols nous envahissent, et la Theologia mystica de Henri Harphius, traduite en 1605, devient le bréviaire des directeurs. Parmi les écrivains pieux, les Capucins sont les plus féconds et les plus aimés du public : Benoît de Canfeld impose ses idées et ses visions à M. de Bérulle ; le P. Laurent publie, en 1631 ses Tapisseries du divin amour ; le P. Honoré de Paris, son Académie Évangélique ; le P. Philippe d’Angoumois, ses Élans amoureux et saints entretiens d’une âme dévote et ses Royales et divines amours de Jésus et de l’âme, digne sujet [170] des méditations d’Hermogène ; plus profond et plus solide que les Capucins, M. de Bérulle écrit son Discours de l’État et des Grandeurs de Jésus. Tous ces livres sont débordants de Mysticisme. Mais ces sentiments ardents et sublimes ne sont pas à la portée de toutes les âmes. Dans d’autres ouvrages qui apparaissent bientôt en nombre incroyable, le mysticisme se colore d’un symbolisme aimable, où les souvenirs du paganisme et les pointes d’esprit se mêlent aux élans du cœur. Ce sont les Jésuites surtout qui les écrivent : plus mêlés à la société que les Capucins, ils ont senti le développement rapide de la “préciosité” dans le beau monde et ils cherchent à utiliser cette manie pour leurs pieux desseins. La gravure vient au secours du texte, et, la mode déviant peu à peu, on en vient à des fantaisies invraisemblables dont les horribles gravures de nos jours ne peuvent nous donner qu’une faible idée. Parmi les plus supportables, on peut citer les Emblèmes d’amour divin et humain, chez Jean Messager, à Paris (1631), et les célèbres Peintures Morales du P. Lemoyne qui représente l’ambition par un magnifique Annibal debout, sur un monceau de cadavres, et la Tristesse, par une lamentable Andromède abandonnée et enchaînée. Ce qu’on peut reprocher de plus grave aux livres de piété, à la mode vers l’an 1630, c’est d’être d’un mauvais goût désespérant. On sera peut-être étonné de voir réunir ainsi le mysticisme et le symbolisme : en réalité, ce n’était là qu’un même courant ; c’est ce qu’on pourrait appeler la forme espagnole de la piété, une exaltation du cœur et de l’imagination s’alliant à la corruption du goût, l’illuminisme et la “préciosité” pénétrant à la fois dans le mysticisme et arrivant à en ternir, chez quelques âmes, la beauté originelle. En face de ces mystiques dont, quelques-uns furent étranges ou exagérés ou détraqués, il faut mettre deux écoles de spiritualité qui représentent ce qu’on pourrait appeler la forme française de la piété : c’est l’Oratoire et Port-Royal. Ici encore, ce qui domine, c’est le souci de la vie intérieure et du développement de la vertu personnelle, mais la vision des mystiques et [171] les pratiqués multipliées des Jésuites sont remplacées par la réflexion, la méditation, la mortification de l’esprit et de la volonté. La piété de ces hommes du Nord est toute théologique : avec les Pères et les Docteurs, ils raisonnent sur Dieu, avant de l’aimer et en l’aimant, ; ils sont savants ; à force de s’étudier, ils deviennent psychologues ; à force de disserter, ils deviennent obscurs ; la profondeur obscure, et abstraite, le repli sur soi-même, voilà ce qui les caractérise. Ils ne sont pas complètement isolés des premiers : Bérulle, se rapproche autant, sinon plus, de Mme Acarie que d’Arnauld, par exemple ; l’Oratoire est le trait d’union entre le Carmel et Port-Royal. Saint-Cyran est mystique à sa manière et le mysticisme d’un Pascal, d’une Angélique Arnauld, d’une Marguerite Périer n’échappe à personne. Il est clair, cependant, que nous sommes ici dans un monde bien différent du premier ; il y a plus de réserve et plus de raideur ; la vie intérieure est contenue et n’éclate pas au dehors ; pas de cris de passion, on aime Dieu en silence, avec terreur et tremblement ; et les raisonnements de l’esprit précèdent et soutiennent les sentiments du cœur. Il y a là quelque chose, pour ainsi dire, de parlementaire et d’aristocratique, c’est une spiritualité distinguée à l’usage d’une élite. Que ce soit là le caractère de Port-Royal, personne ne le conteste, et si l’Oratoire cherche d’abord à être autre chose, il renonça vite à son dessein ; n’y réussissant pas, il fit une sélection et devint une caste fermée. Nous sommes donc en présence, si l’on veut, de la forme française, mais il faut ajouter, pour être juste, de la forme aristocratique du sentiment religieux. On voit ce qui manquait encore à la réforme catholique en France, une piété qui fut à la fois profonde et populaire ; l’aristocratie, le Parlement et la bourgeoisie avaient leur spiritualité toute neuve, le pauvre peuple des champs attendait la sienne. Un moment, on put croire que saint François de Sales la lui avait donnée ; mais il était venu avant l’heure, de telle sorte qu’on n’imita de lui que les défauts ; par la plus étrange des injustices, on le rendit responsable de toutes les bizarreries de Camus et on le rangea parmi les mystiques et les symbolistes : le peuple attendait encore lorsque parut saint Vincent de Paul. [172] Tout l’invite et le pousse, lui aussi, à aller grossir le nombre des Oratoriens ou des Capucins. Il est l’ami de Bérulle, de Bérulle qui est si étroitement lié avec Benoît de Canfeld et avec Mme Acarie, il est l’ami de Duval, il écoute leurs conseils et il leur confie le soin de sa conscience ; il est mis en rapport avec Louise de Marillac qui se rattachait, par son oncle et ses goûts, au groupe des mystiques ; il dirige, pendant de longues années, Mme de Gondy, une âme tourmentée qui suit des voies extraordinaires…. Et cependant Vincent de Paul échappe à toutes ces influences. Il en garde un grand sentiment de la nécessité de la vie intérieure, mais immédiatement toute son activité religieuse se tourne vers le dehors, vers l’action. Regardez-le vivre et agir, écoutez-le parler, vous ne trouverez en lui aucun trait de ses confesseurs. La foi chrétienne ne doit pas rester enfermée au dedans, elle doit éclater au dehors pour le bien de tous : “Il faut aimer Dieu à la sueur de son front.” Mis en rapport par M. de Bérulle avec Saint-Cyran, Vincent de Paul lui reproche de vivre ainsi dans la solitude et d’être inutile aux hommes ; Saint-Cyran lui répond “qu’il ne lui semble pas que servir Dieu en secret et adorer sa vérité et sa bonté dans le silence soient mener une vie inutile” ; “et cependant, s’écrie saint Vincent, le pauvre peuple des champs meurt de faim et se damne !” Voilà bien l’opposition des deux caractères et des deux doctrines. “L’Église est comparée à une grande moisson qui requiert des ouvriers, mais des ouvriers qui travaillent.” C’est ce tempérament actif et pratique qui inspire à saint Vincent une répulsion invincible pour toutes les histoires de possession, d’illuminisme et de diablerie. Une éclipse de soleil se produit et ses missionnaires de Pologne sont épouvantés. Pour les rassurer, il leur écrit qu’il a été consulter un astronome “qui est un des plus savants et des plus expérimentés du temps, qui se moque de tout ce que l’on a fait craindre et en donne de très pertinentes raisons, comme entre autres celle-ci, que nécessairement il arrive une éclipse de soleil tous les six mois, soit en notre hémisphère ou en l’autre, à cause de la rencontre du soleil et de la lune en la ligne écliptique, et que si [173] l’éclipse avait cette malignité que vous me marquez, par les mauvais effets dont on nous menace, nous verrions Plus souvent la famine, la peste et les autres fléaux de Dieu sur la terre”. Les missionnaires de Saintes entendent, dans leur maison, des bruits souterrains ; effrayés, ils veulent avoir recours aux exorcismes. Saint Vincent ne leur interdit pas l’exorcisme, mais il leur dit avec finesse : “La première pensée qui m’est venue sur cela est que quelqu’un fait ce bruit pour s’égayer et rire de votre étonnement, ou bien à dessein de vous ôter la quiétude et le repos, et, à la fin, vous obliger à quitter la maison.” Mis en présence de Mlle Dalvie, qu’on disait possédée, saint Vincent juge qu’elle est travaillée surtout “par une humeur mélancolique” ; il la calme par de bonnes paroles, il la guérit, et, comme elle veut aussitôt entrer en religion, il l’en détourne doucement et lui conseille, avant tout, de “prendre un peu l’air des champs”. C’est que le bon saint craint d’être victime d’une “illusion” il sait que les hommes sont nombreux qui se laissent “brouiller la fantaisie” par cette maîtresse d’erreur qui fait paraître “blanc comme un cygne ce qui est noir comme un corbeau ; et, ce qui est noir comme un corbeau, blanc comme un cygne”. Il y a toute une conférence à ses missionnaires sur les “illusions” : elle est pétillante d’esprit, charmante de bon sens et digne de figurer à côté des jolis chapitres de Malebranche sur les dangers de l’imagination. Il y enseigne à ses missionnaires à discerner les vraies lumières des illusions, en eux-mêmes d’abord, puis dans leurs pénitents et dans leurs pénitentes. Lui-même excellait dans ce travail délicat. Il écrit à M. Lambert, à Varsovie, à propos d’une Fille de la Charité : “Vous feriez bien de vous débarrasser de cette fille et de lui conseiller de ne pas s’amuser à toutes ces vues qu’elle a et de tâcher de s’ajuster à la manière de vie des autres ; Notre-Seigneur ni la sainte Vierge n’avaient point toutes ces vues et s’ajustaient à la vie commune.” Lorsque Mlle Le Gras lui confia sa conscience, il avait quelque répugnance à accepter ; c’était une grande dame portée aux voies extraordinaires et désirant entrer dans le cloître. L’action du directeur dut rencontrer tout [174] d’abord quelque résistance, mais la ligne de conduite fut vite tracée et acceptée : Mademoiselle doit rester dans le monde et s’y occuper à soulager les pauvres et les malades ; elle ne doit plus s’embarrasser des trente-trois actes de dévotion aux trente trois années de Notre-Seigneur, mais aimer Dieu rondement, bonnement et simplement - et travailler. Saint Vincent, comme Mme de Maignelay est d’avis que “les élévations d’esprit extraordinaires laissent les âmes dans l’agitation et les pauvres dans l’indigence”. Chose étrange ! il résiste même au courant qui entraîne les âmes vers la vie religieuse. Ses missionnaires ne sont pas des religieux, mais des séculiers faisant des vœux et vivant en communauté ; ses Filles de la Charité ne sont pas des religieuses, mais de bonnes chrétiennes qui se dévouent aux pauvres gens des champs. Sur ce point il insiste et il veille ; il défend ses Filles contre la tentation de se faire religieuses, comme il les défendrait contre le péché ou contre l’erreur. C’est qu’il avait sous les yeux un exemple fameux : son ami saint François de Sales avait eu l’idée d’une association de pieuses femmes qui vivraient dans le monde et iraient visiter les malades ; il avait fondé la Visitation ; et, au bout de quelques années, entraînée par la mode et par le courant, la Visitation était devenue un ordre contemplatif. Saint Vincent est effrayé ; il cite cet exemple à Mlle Le Gras et il la retient dans le monde, elle et ses filles. A Mme de Miramion et à d’autres qui veulent entrer dans le cloître il donne le même conseil : qu’elles restent dans le monde et tâchent d’y faire du bien. On voit la tendance pratique de saint Vincent : aimer Dieu, c’est faire du bien aux hommes pour l’amour de Dieu. Remarquons que cette idée, il l’a, malgré tout son temps, malgré tous ses amis, malgré saint François de Sales qui lui aussi a été entraîné, malgré Bérulle qui a fait de son oratoire une école d’ascétisme aristocratique, malgré le courant qui poussera bientôt vers Port-Royal, malgré son confesseur Duval qui voit la perfection chrétienne dans le Carmel et dans Mme Acarie. Cette idée, il l’a puisée dans son indéfectible bon sens et dans son sentiment très aigu de la réalité ; nul comme lui au début du [175] XVIIe siècle n’a compris les besoins religieux de la France. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que s’il doit ce sens de la réalité à son génie propre, il le doit aussi à son origine. Les Jansénistes comme Arnauld ou Saint-Cyran, les mystiques comme Mme Acarie, les Oratoriens comme Bérulle ou Condren, les docteurs de Sorbonne comme Duval ou Asseline, les laïques pieux comme Gauthier ou Marillac, sont tous des aristocrates d’épée, de robe ou de haute bourgeoisie : âmes très hautes et très nobles qui croient qu’il n’y a qu’une chose ici-bas digne d’elles, aller à Dieu seul et l’aimer. Vincent est fils d’un paysan ; tout enfant, il a vécu de la dure vie des champs, et il a senti confusément en lui et autour de lui les aspirations de l’âme populaire. Dans les terres des Gondy, à Clichy et à Châtillon, mûri par l’âge et grandi par le sacerdoce, il revoit les paysans, il les plaint, il les estime et il les aime. Ainsi peu à peu entre dans son cœur une seule préoccupation, faire du bien aux petits et aux humbles. La société aristocratique, même la société pieuse, a un peu de raideur et d’égoïsme - il y a un égoïsme religieux ; - dans ce monde âpre et dur, Vincent introduit “un élément qui lui manquait depuis longtemps, la bonté ”. La préoccupation de la sanctification personnelle ne disparaît pas : il faut cultiver son âme pour qu’elle plaise à Dieu et qu’elle soit capable d’aimer davantage les hommes, car servir le prochain, c’est servir Dieu. Le ciel est une contemplation, la vie est un labeur, n’anticipons pas, et “les Marthe quelquefois valent bien les Marie ”. On voit que saint Vincent, bien avant le XIXe siècle, avait compris et développé, sans le dire, le côté “social” de la religion chrétienne. Quelles ont été les conséquences de cette attitude ? Au point de vue du sentiment religieux un critique éminent estime que saint Vincent a complété la doctrine de saint François de Sales et a corrigé ce qu’elle avait de trop aristocratique, en remettant en honneur la pratique des humbles et solides vertus, “le fuseau et la quenouille”. En s’opposant fortement au courant [176] mystique et en tournant vers l’action les ardeurs généreuses de toutes ces âmes qui voulaient faire quelque chose pour le grand siècle naissant, il a arrêté pour quelque temps l’éclosion du quiétisme. “Saint Vincent de Paul manquant, on voit ce qui aurait manqué au catholicisme malgré saint François de Sales : le principe mystique l’eût emporté sur le principe actif, et l’on aurait eu, soixante ans avant Mme Guyon, le quiétisme.” De plus, la réforme religieuse que tout le monde désirait et à laquelle d’innombrables ouvriers ont travaillé dans cette admirable époque aurait été incomplète sans lui. Les voies extraordinaires et le raisonnement ne sont que pour les âmes d’élite ; l’âme populaire a ses besoins religieux et ils sont plus simples. L’homme qui a compris cette âme populaire, qui a réalisé au début du XVIIe siècle la vraie réforme catholique dans le peuple, et qui a trouvé pour ce peuple la vraie forme française de la piété, c’est Vincent de Paul. Il n’a pas été seul, et il n’entre dans l’esprit de personne de diminuer la part ou le mérite de ceux qui, à côté de lui ou avec lui, travaillèrent à la même œuvre ; mais il est celui qui a vu nettement les besoins du peuple et a trouvé les moyens pratiques pour le soulager et pour le sauver. Ces considérations nous ont éloignés du Dr Duval ; mais elles nous y ramènent ; elles nous montrent comment saint Vincent a échappé à l’influence de son confesseur ; c’est aussi intéressant et moins banal que de regarder comment il l’a subie.

J. CALVET. Petites Annales de Saint Vincent de Paul, 4e année, Tome IV, pp. 135-146 ; 166-176.