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Châtillon

CHÂTILLON AVANT SAINT VINCENT

La grande majorité des biographes de saint Vincent, et de tous ceux qui ont étudié son expérience spirituelle et charitable de Châtillon, ont décrit cette petite ville des Dombes d'une peinture très pessimiste et dégradée : église et presbytère en ruine, prêtres débauchés, sans zèle ni piété, Jean Beynier, l’hôte de Vincent, protestant et débauché, huguenots nombreux et prosélytes, filles dévoyées, notables libertins et dépravés, etc...

Depuis dix ans, les découvertes des manuscrits de l'époque de Saint Vincent et de bien avant, aux Archives des Filles de la Charité de Châtillon, aux Archives Communales de Châtillon et aux Archives Départementales de Lyon, ont permis de constater que rien de tous ces dires n'était exact. Si l'on compare les éditions successives des Vies de Saint Vincent, on constate qu'il n'y a rien de négatif dans la première, celle d'Abelly en 1664, le négatif ne commence que dans sa deuxième édition, en 1667. Ces aspects négatifs ne viennent donc pas des dires de Saint Vincent, qui n’en dit que du bien dans les deux courts récits qui nous restent de lui, ni d'autres témoins de ces années. Ils viennent uniquement de deux rapports du Père Charles Démia intervenus dans l’intervalle, en 1664 et 1665. Né à Bourg-en-Bresse en 1637, il étudia à Bourg puis à Lyon, et la théologie à Paris, un peu au Séminaire des Bons Enfants puis à Saint-Sulpice. Ordonné prêtre en mai 1663, il retourne à Lyon, où l’Archevêque le nomme dès 1664 visiteur extraordinaire de Bresse, Bugey et Dombes. C’est ainsi qu’il passa à Châtillon en 1664 et en 1665, interrogeant quelques personnes sur le séjour de Monsieur Vincent. Six personnes ont signé, sous serment de dire la vérité. Sincères, certes, mais 47 et 48 ans après les faits, que peut dire la mémoire? déformée en outre par la tendance à grandir les grands hommes en noircissant ceux qui les ont précédés. C’est la lecture de ces rapports qui fit changer en négatif la 2° édition d’Abelly et davantage celle de Collet, en 1748.

Or les documents contemporains sont là. Les Archives de la Commune montrent les travaux d’entretien et de réparation à l’église depuis le Moyen-Âge : elle ne fut jamais en mauvais état. On peut voir, de chaque côté du chœur, la date de la restauration de deux magnifiques chapelles: 1615. En mai 1616 un inventaire par-devant notaire de la Chapelle du Rosaire montre des ornements très propres, quelques-uns de toute beauté.

Le presbytère n’était nullement en ruine, mais comme le curé précédent logeait à Lyon, il avait été loué à Messire Louis Gavent, chirurgien de la ville. Il y avait eu des réparations, mais refaire les toitures ou d’autres parties n’implique pas une ruine.

Quant au clergé, le long rapport de la visite canonique de l’Archevêque de Lyon (la Bresse en dépendait, alors), un rigoureux et sévère réformateur, en mai 1614, n’a sur Châtillon que des compliments, tant pour l’église que pour la vie des prêtres, membres d’une Société analogue à un chapitre, fondée en 1478 : exacts à leurs devoirs et à réciter l’Office en commun. Rien sur des dévergondages. Les rapports sur les autres paroisses sont en général courts, et lorsqu’il y a des dégâts aux églises, dont un bon nombre portaient encore des traces des dévastations causées par la conquête française de la Bresse sur la Savoie, de 1594 à 1601, ils n’hésitent pas à le dire. Ils dénoncent aussi les déficiences des prêtres quand c’est le cas. Ici, rien.

Beynier protestant ? Les actes de baptême sont conservés depuis le 6 novembre 1571. Jean Beynier, l’hôte de Vincent, fut baptisé catholique le 19 octobre 1589, comme tous les Beynier. Ce Jean eut, de Marie Billiard, un fils naturel, baptisé catholique le 30 avril 1608; est-ce suffisant pour l’accuser de vie de débauche encore en 1617 ? Il s’est marié catholique, en fin 1608 ou début 1609, avec Jacquème Bricard, de qui ils font baptiser catholique un fils, le 11 novembre 1609; pas d’autre baptême d’enfant de lui hors mariage.

J’ai eu communication des actes de baptême des protestants, qui se faisait à Pont-de-Veyle, seul endroit de Bresse où ils avaient un temple : aucun Beynier n’y figure, et extrêmement peu d’autres familles de Châtillon. Par contre, Jean Garron, neveu de Jean Beynier, y a été baptisé, j’en ai la photocopie. Il écrira plus tard à Vincent, en lui rappelant qu’il fut amené par lui au catholicisme. Il ressort de ces documents qu’il n’y avait pas plus de 25 familles protestantes à Châtillon en 1617, sur environ 1000 à 1200 habitants.

Rien ne permet non plus de dire que les notables menaient mauvaise vie, les actes de baptême ne contiennent pas dix baptêmes d’enfants naturels en 45 ans. Je n’ai pas trouvé d’indices de comportements plus condamnables qu’ailleurs.

Par contre, comme dans bien des communes depuis le Moyen-Âge, la commune avait grand souci des malades et des pauvres. En ville, il y avait un petit hôpital, depuis 1428, entretenu par la commune, et pour les contagieux, comme en d’autres villes, un hôpital spécial, appelé “maladière“, comme ailleurs, était entretenu hors les murs. C’est à tort qu’on a cru que ce nom venait de la famille pauvre et malade visitée par Vincent et les premières Dames de Charité : cette famille n’était pas en hôpital, elle n’aurait pas eu besoin de secours.

Quant aux pauvres, il y avait, aux fêtes, des distributions de provisions, et la ville plaçait les orphelins dans des familles qui les acceptaient, et payait leur entretien. Tout cela est consigné dans les Archives. Mais bien sûr, il restait des cas urgents, et les périodes entre les fêtes. Vincent n’a pas inventé, instauré, la charité, il l’a organisée, rendue permanente, en instituant le tour de rôle pour celles qui s’occuperaient des pauvres malades, l’inscription de ces pauvres et la visite à domicile.

Pourquoi Châtillon était-elle restée intacte au milieu des villages et petites villes dévastées, ruinées, par les années de la guerre de conquête par Henri IV ? Cela tient à sa situation géographique, entre deux régions: d’une part, la Bresse et la partie des Dombes, terres marécageuses, appartenant à la Savoie, y compris Châtillon elle-même depuis 1272, et d’autre part la Principauté de Dombes, alliée à la France. La Bresse avait deux parties, au Nord, autour de Bourg, et au Sud, sur le vaste plateau dominant le cours du Rhône, avec Pérouges, reliées par l’étroit couloir de Châtillon, Sandrans et Villars-les-Dombes. La Principauté de Dombes avait aussi deux parties, autour de Trévoux, la capitale, à l’Ouest, et autour de Lent et du Châtelard, à l’Est, séparées par l’étroit couloir de Châtillon. La guerre fut menée par les Français, avec le Maréchal de Biron, au nord et au sud, et par les soldats de la Principauté de Dombes, sous la direction du Gouverneur, Jacques de Champier de la Bastie, dans le couloir du centre, autour de Châtillon, où Biron ne vint jamais combattre, il ne la traversa qu’une fois, revenant d’un combat ailleurs.

Sa place centrale faisait de Châtillon un centre de commerce, sa richesse venait en particulier du commerce des vins, entre le Beaujolais, à l’Ouest, en France, et le Revermont, aux flancs du Jura. L’ampleur des halles donne une idée de son importance. Jacques de Champier de la Bastie tenait donc à s’emparer de Châtillon, pour relier les deux parties de sa Principauté, mais sans en détruire la richesse. Les Archives ont les mentions des combats violents tout autour de Châtillon, des massacres et des destructions, et les mentions des tracatations en vue d’une trêve avec Châtillon. La trêve fut conclue dès fin avril ou début mai 1595, et le 19 mai 1595, profitant de cette trêve, De Champier et les dombistes occupèrent Châtillon sans combat, et donc sans destruction, un an environ après le début de cette guerre.

Jamais reprise par les Bressans, Châtillon ne connut pas de combats, jusqu’à la paix de Lyon le 17 janvier 1601, alors qu’ils firent rage dans le reste de la région. Elle connut l’occupation, très dure, les réquisitions fréquentes. La commune s’en plaignit à Henri IV.

Mais la vie économique et religieuse resta dynamique. Cela explique qu’en octobre 1615, l’Archevêque de Lyon écrive à Bérulle pour lui demander de fonder une communauté de l’Oratoire à Châtillon, cité assez vivante pour rayonner sur toute cette région, et il demandait à Bérulle d’y nommer supérieur Bourgoing, ou quelqu’un de sa portée. Il se trouve que lorsque Bourgoing quitta Clichy en 1611 pour entrer à l’Oratoire, c’est Vincent de Paul que Bérulle envoya lui succéder à Clichy comme curé. Or en janvier 1617 Bourgoing était envoyé fonder l’Oratoire à Rouen. Nous n’avons pas la réponse de Bérulle, ni les courriers suivants, mais les faits montrent qu’une nouvelle fois, Vincent fut choisi pour remplacer Bourgoing – qui avait fait une mission à Châtillon au printemps 1615.

Bernard Koch, samedi 31 octobre 2005.