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André DUVAL

Un confesseur de Saint Vincent de Paul

André DUVAL Docteur de Sorbonne

Abbé Jean CALVET Petites Annales de Saint Vincent de Paul, 4e année (1903), Tome IV, pp. 135-146 ; 166-176.

Dans ses lettres et dans ses conférences, saint Vincent de Paul parle fréquemment d’André Duval comme d’un saint et savant personnage qu’il a admiré, aimé et consulté. En 1631, écrivant à M. du Coudray, à Rome, pour le charger de faire approuver les règlements de la compagnie de la Mission, il lui dit : “Notez que l’avis de M. Duval est qu’il ne faut point que l’on change rien du tout au dessein dont je vous envoie les mémoires ; baste pour les paroles, mais pour la substance, il faut qu’elle demeure entière, autrement l’on n’y pourrait rien changer ni ôter qui ne portât un trop grand préjudice. Cette pensée est de lui seul, sans que je lui en aie parlé. Tenez-y donc ferme et faites entendre qu’il y a longues années que l’on pense à cela et qu’on en a l’expérience.” Dans la répétition d’oraison du 11 octobre 1613, il s’exprime ainsi : “Nous avons vu encore le bon M. Duval, un bon docteur, fort savant et tout ensemble si humble et si simple qu’il ne se peut davantage.” Dans la répétition d’oraison du 2 juillet 1655 : “M. Duval, grand docteur de l’Église, disait qu’un bon ecclésiastique doit avoir plus de besogne qu’il n’en peut faire”. Dans la conférence du 13 décembre 1658 : “Le bon M. Duval me disait un jour : Monsieur, les pauvres gens contesteront un jour le Paradis avec nous et l’emporteront, parce qu’il y a une grande différence entre leur manière d’aimer Dieu et la nôtre.” Dans la conférence du 34 août 1659 : “Un bon docteur, c’est feu le bon M. Duval, me disait souvent qu’il ne reconnaissait en rien tant l’infaillibilité du Pape qu’en la confirmation des ordres [religieux] et en la canonisation des saints.” [136] Nous savons d’ailleurs que saint Vincent aimait à répéter que la congrégation de la Mission devait “une bonne partie de son origine et de son institution au vénérable André” ; et il ajoutait : “Tout est saint dans M. Duval.” M. Descordes, conseiller au Châtelet, faisant difficulté d’accepter de petits tableaux qui avaient appartenu à M. Duval, saint Vincent lui dit : “Ne les refusez pas, ce sont les reliques d’un saint.” Enfin, saint Vincent montra bien toute l’estime qu’il professait pour le pieux docteur lorsqu’il le choisit pour confesseur ei pour directeur . Il y aura donc peut-être quelque intérêt à faire connaître rapidement M. Duval et à examiner ensuite quelle influence il a pu exercer sur son pénitent . I

André Duval naquit à Pontoise le 15 janvier 1564 ; il était fils d’un avocat au Parlement. Sa jeunesse fut pure, studieuse et calme. Parvenu à l’âge d’homme au moment des guerres de religion, il prit vivement parti pour les Ligueurs contre le roi de Navarre. Mais, dans son ardeur religieuse, il ne manquait pas de clairvoyance : il fut du groupe de ces catholiques raisonnables [137] qui se détachèrent de la Ligue aussitôt qu’elle fut devenue une coterie politique au service d’ambitions individuelles ; parmi eux Henri IV recruta, dès qu’il eut abjuré, ses partisans les plus convaincus. Edmond Richer marchait ici à côté de Duval : le patriotisme les unissait ; plus tard, la théologie devait les séparer [138] La guerre terminée, Duval songea à choisir une carrière et il hésita longtemps entre l’Église et le barreau. Il se décida pour l’Église avec une pureté de vocation admirable : “Il était résolu, disait-il, si Dieu le voulait, à gratter la terre et à mourir de faim dans le saint état qu’il embrassait.” Après avoir reçu le bonnet de docteur, le 13 mars 1591, il fit une retraite suivant les exercices spirituels de saint Ignace, et il décida qu’il consacrerait sa vie à l’enseignement de la. théologie. Henri IV, qui cherchait à s’attacher les hommes de sa sorte, voulait lui faire du bien, : “Voilà un homme tel qu’il faut pour être évêque, disait-il ; il faut le faire venir en cour.” Mais Duval repoussait les avances du roi et refusait les bénéfices ; il ne songeait qu’à sa théologie. Aussi, quand le roi lui offrit en 1596 une des deux chaires de théologie positive qu’il venait de fonder, notre docteur l’accepta avec enthousiasme ; il devait l’occuper pendant quarante deux ans. L’enseignement de la théologie ne suffisant pas à son activité, Duval s’occupa de prédication et de direction spirituelle. Son éloquente parole, l’éclat de ses vertus et la sagesse de ses conseils lui acquirent bientôt de nombreux admirateurs et beaucoup d’amis. Le célèbre du Perron disait que, “pour les cas de, conscience et les peines d’esprit, il fallait avoir recours à M. Duval”, et saint François de Sales, conseillant à l’évêque de Dol, Antoine de Révol, de s’entourer de confidents éclairés et sûrs, ajoutait : “Je laisse à part M. Duval qui est bon à tout et universellement propre pour semblables offices.” Il devint très vite l’oracle des gens de bien et un des docteurs les plus écoutés de l’Université de Paris. Son rôle fut considérable en particulier dans les démêlés des gallicans et des ultramontains. On sait combien vives furent les querelles gallicanes au début du XVIIe siècle. Disciple et ami des Jésuites, profondément respectueux de la hiérarchie ecclésiastique, Duval s’attachait au Pape comme au chef nécessaire de cette hiérarchie et au modérateur souverain de l’Église. Aussi était-il effrayé des tendances du syndic de la Sorbonne, Edmond Bicher. Comme lui, sans doute, il réprouvait les dangereux paradoxes d’un ultramontanisme exagéré, mais il croyait [139] que, pour défendre “les droits de l’Église gallicane” et pour conserver la faveur du roi, il suffisait de censurer ces paradoxes sans affirmer trop haut les thèses contraires. Il préconisait la politique du silence. Or, Bicher aimait par-dessus tout le bruit. Il crut que le moment était venu de faire relire aux théologiens français les dissertations gallicanes de Gerson, et il se mit à préparer une édition nouvelle du savant recteur. Duval l’apprit ; aidé du nonce Maffeo Barberini, le futur Urbain VIII, il réussit à retarder l’impression du volume pendant un an. Cependant l’édition de Gerson parut en 1607. Duval prit sa revanche contre Bicher l’année d’après, en empêchant de réimprimer les articles qui résumaient l’ancienne opinion de l’Université de Paris touchant le pouvoir du Pape et le pouvoir du Roi. Malheureusement, de maladroits théologiens apportèrent au chapitre général des Dominicains, en 1611, des thèses insoutenables auxquelles le récent assassinat d’Henri IV donnait un caractère d’inopportunité outrageuse. Edmond Bicher profita de l’effervescence provoquée par cette maladresse pour lancer son Libellus de ecclesiastica et politica potestate. “Edmond Bicher ressuscitait le gallicanisme religieux de Gerson, d’Almain, de Major, fortifiait de l’autorité de l’école le gallicanisme politique des Parlements, et, dédaignant les scolastiques pour remonter jusqu’aux Pères, s’appuyait sur eux pour opposer au régime bâtard des concordats une Église gouvernée aristocratiquement par ses conciles et par ses évêques, un État ne reconnaissant ici-bas aucune autorité supérieure à la sienne. Avec sa science des origines de l’histoire ecclésiastique, avec la logique absolue des hommes qui n’ont appris que dans les livres, le syndic de la Faculté de théologie allait plus loin dans son manifeste que les parlementaires, aussi passionnés mais moins radicaux. On pouvait dire de lui, en modifiant le mot de Voltaire sur Montesquieu à propos de l’Esprit des lois, que le gallicanisme avait perdu ses titres et qu’il les lui avait rendus .” L’émotion provoquée par cet écrit fut énorme. Bicher fut dépossédé de sa charge de syndic et remplacé par Filesac. [140] Naturellement les réfutations du “Libellus” ne manquèrent pas ; mais elles étaient inspirées par un ultramontanisme outré qui déplut au pouvoir royal et aux évêques et ne fil que donner plus d’autorité à Rieber. Duval fut plus habile : dans son Elenchus libelli de ecclesiastica et politica potestate (1612) et dans son traité de l’Autorité du Pape, il critiqua les exagérations des ultramontains et des gallicans, et grâce à un système nouveau, qu’on appela vite de son nom, le “duvalisme”, il réussit à ménager autant qu’il était possible, la susceptibilité des deux partis. Ce système devait plaire à tous les esprits pondérés qui comprenaient que deux puissances dont l’exercice est intimement mêlé ne peuvent vivre que de concessions mutuelles. C’est cet esprit de juste milieu, c’est ce sens de la réalité, qui devaient inspirer les meilleurs docteurs du XVIIe siècle ; nous en retrouvons l’expression dans deux discours de Bossuet, l’oraison funèbre du P. Bourgoing et le sermon sur l’Unité de l’Église. Au reste, Bossuet avait étudié Duval à fond et dans ses œuvres théologiques il le cite fréquemment . Rome ni les Jésuites ne s’y trompèrent point : des deux côtés des Alpes, Duval fut aussitôt regardé comme le champion d’un ultramontanisme raisonnable qui ne choquai [point le Pape et dont le Roi de France pouvait s’accommoder. Le duvalisme semblait devoir donner la paix à la remuante Sorbonne. Il n’en fut rien ; le parti de Richer y était trop puissant. De nouveaux débats surgirent à propos d’un livre du P. Santarelli, jésuite, (1624), à propos des thèses d’un dominicain Jean Testefort (1626), à propos de la formule du serment des bacheliers, et malgré l’attitude à la fois ferme et conciliante de Duval, les amis de Richer triomphèrent. Ils triomphèrent trop bruyamment : Richelieu, désireux de se rapprocher de Rome, résolut de leur imposer silence en les frappant à la tête. Il chargea Duval de rédiger une formule de rétractation que Richer fut invité à signer. L’ancien syndic résista longtemps et il accabla Duval de ses reproches et de ses sarcasmes. Il se plaignait surtout que dans cette phrase : “Je soumets toute ma doctrine au, jugement [141] de l’Église catholique romaine et du Saint-Siège apostolique que je reconnais pour la mère et la maîtresse de toutes les Églises et pour le siège infaillible de la vérité”, Duval avait voulu enfermer une équivoque, et il demandait qu’on mît le Saint-Siège apostolique avant l’Église romaine. Duval répondait avec finesse que la pensée d’une pareille préséance l’étonnait chez un gallican, que d’ailleurs le Saint-Siège et l’Église étaient inséparables comme la tête et les membres et qu’enfin, pour condamner le gallicanisme, il fallait bien affirmer que l’Église était une monarchie, non une aristocratie. Richer dut s’incliner. Aussitôt qu’il eut signé, Duval et ses amis déclarèrent de bonne grâce que les Papes n’avaient aucun droit direct sur le temporel. des Rois, que dans les matières de libre discussion on s’en rapporterait à la fois aux décrets des Papes et aux décrets de la Sorbonne, et ainsi, après des concessions mutuelles, la paix put être conclue. Cette pacification était l’œuvre de Duval, de sa fermeté et de sa largeur d’esprit. La cour de Rome et la cour de France regardèrent toutes les deux cette paix comme un triomphe personnel, et des deux côtés des monts, il n y eut pas de docteur plus célèbre que Duval. Ces controverses ne l’avaient pas absorbé tout entier. À la même époque il s’était activement occupé avec M. de Bérulle, M. Gallemand et M. de Marillac de l’introduction en France des Carmélites réformées. Ce pieux projet fut formé à l’hôtel Acarie. C’est là que vivait une femme étonnante, d’un mysticisme élevé et ardent, Mme Acarie, qui eut dans le monde et dans le cloître où elle entra plus tard sous le nom de Marie de l’Incarnation, une influence considérable. L’hôtel Acarie était le rendez-vous aimé d’une société choisie : on y trouvait de grandes dames comme Mme de Maignelay “la sage marquise”, Mme de Sainte-Beuve “la Paule de son siècle”, la marquise de Bréauté, la princesse de Longueville, des gentilshommes comme M. de Marillac, des religieux célèbres comme le P. Cotton, le P. Honoré de Paris, le P. Benoît de Canfeld, le P. Ange de Joyeuse, des prêtres d’une grande vertu, M. Asseline, M. Gallemand et M. de Bérulle. François de Sales, de passage à Paris, vint [142] lui aussi à l’hôtel Acarie, non pour enseigner, mais pour écouter et pour s’instruire. Duval était parmi les hôtes les plus assidus et les plus aimés ; il se souvenait que, pendant une de ses maladies, Mme Acarie, qui redoutait son austérité pour lui-même, l’avait fait transporter chez elle et l’avait soigné avec un admirable dévouement. On devine quelles étaient les conversations habituelles dans un pareil milieu. Bérulle, Duval, Benoît de Canfeld et Mme Acarie se lamentaient sur la situation religieuse de la France, et ils déploraient l’absence totale de vie intérieure. C’est sous l’impression de ces idées que Mme Acarie commença la lecture de la vie de sainte Thérèse. Elle fut surprise et charmée. Bientôt la sainte lui apparut et lui ordonna d’établir en France les Carmélites espagnoles. Je n’ai pas à raconter ici les longues et pénibles négociations qui précédèrent cet établissement  ; il suffit de dire que Duval en cette circonstance mit au service de Bérulle et de Marillac toute son activité et ses hautes relations ; aussi, avec M. de Bérulle et M. Gallemand, il fut choisi pour être le directeur des nouvelles religieuses. Il leur prodigua ses conseils ; il s’occupa des fondations nouvelles qu’elles firent dans un grand nombre de villes de France, et en particulier à Pontoise. Comme il fallait s’y attendre, les difficultés surgirent : Duval fut toujours le conseiller écouté des heures difficiles ; il adoucit ce que la brouille dé M. de Bérulle et de Mme Acarie pouvait avoir d’amer, et pour consoler ses filles spirituelles de la mort de leur fondatrice il écrivit sa vie . Cependant il continuait à donner tous ses soins à son cours de théologie : outre les ouvrages de controverse dont j’ai déjà parlé, il publia un Commentaire de la Somme de saint Thomas, en deux volumes in-folio, un Supplément aux Fleurs de la [143] Vie des saints de Ribadeneira, et une réfutation du pasteur Dumoulin, le feu d’Héli pour tarir les eaux de Siloé. Il prêchait avec succès, il dirigeait des consciences délicates comme celle du P. Joseph, et il visitait les pauvres. Sa vertu augmentait avec les années. Très pauvre lui-même puisqu’il avait refusé tout bénéfice, il demandait à Dieu de le préserver de l’avarice. Ses conversations avec saint Vincent étaient pour lui un délassement et une joie, et il semble que dans la fréquentation de son pénitent il avait un peu adouci l’âpreté naturelle de son caractère et augmenté son humilité. Boucher raconte en quelques mots une curieuse scène qui nous fait entrevoir un Duval disciple de saint Vincent : “M. Vincent avait une si grande vénération pour lui, qu’il fit placer son portrait dans une salle de Saint-Lazare ; mais Duval qu’on avait peint par surprise, étant allé un jour dans cette maison, témoigna son mécontentement à ce sujet et le portrait fut retiré ”. Il mourut le 9 septembre 1638. Après sa mort, son visage parut tout illuminé d’une beauté céleste. Une de ses pénitentes, Mme de Lamoignon, tint à honneur de l’ensevelir de ses propres mains ; son corps resta à la Sorbonne, et son cœur fut envoyé aux Carmélites de Pontoise. Sur l’urne qui le contient on grava l’épitaphe suivante : Astra tenent Duvalli animam ; pia Sorbona corpus, Cor domus hœc, tanti maxima cura viri. Sed quia dum vixit, fuit omnibus omnia, totuni Qui cor tolus erat, flebilis urna tenet. “L’âme de Duval est au ciel, son corps à la Sorbonne et son cœur dans cette maison qu’il a tant aimée. Mais comme pendant sa vie il fut tout à tous, cette urne funèbre contient tout entier celui qui était tout cœur.” Ces quelques détails semblent suffire pour donner une idée [144] du docteur Duval. C’était un de ces parlementaires ardents et austères qui donnèrent à la Ligue commençant leur autorité et de leur gravité, qui servirent ensuite Henri IV avec un dévouement raisonné et froid et qui auraient été capables d’être de la Fronde, s’ils avaient assez vécu. Il manquait à ces caractères un peu de souriante et d’indulgente bonté ; contre le ministre Dumoulin et contre le gallican Bicher, Duval frappa juste, mais frappa fort ; tel, plus tard, Bossuet, fils lui aussi de parlementaires et de bourgeois, servira la vérité avec une force exempte de douceur. A un moment de sa vie, Duval fut très perplexe : pénétré de la nécessité d’un gouvernement fort, au spirituel comme au temporel, il ne voulait rien céder à Bicher des prérogatives du Pontife romain, ni aux Jésuites ses amis rien des prérogatives du pouvoir royal ; et pour contenter ce double besoin d’ordre, il employait toute sa finesse de juriste à inventer un système intermédiaire, le duvalisme. C’est ainsi qu’un homme facilement emporté jusqu’à l’extrême arrivait à paraître un homme de juste milieu. Comprimées sur ce point, ses ardeurs se portèrent toutes du côté du sentiment religieux. L’ancien ligueur rallié se fit prêtre ; il fut pieux et pieux jusqu’au mysticisme. Maître et disciple à la fois de M. de Bérulle, ami de Benoît de Canfeld et d’Ange de Joyeuse, il subit à ce point de vue surtout l’influence de Mme Acarie. L’amitié pour une femme qui fut pour lui d’un dévouement exquis se mêlait à l’admiration qu’il éprouvait pour une sainte et au vif intérêt qu’il portail à une pénitente qui suivait ses conseils : il conduisait et il était conduit. Par elle il fut initié à ces hauteurs de l’amour divin, peu accessibles au commun des hommes. Ce côté de son caractère nous apparaît dans J’affaire de Marthe Brossier. Les Capucins estimaient que cette fille était possédée ; le docteur Marescot jugea qu’elle était surtout malade, et c’est probablement sur ses conseils que le roi l’enleva aux exorcistes pour la confier aux médecins. Les Capucins protestèrent et Duval cria plus fort que les Capucins. Dans la chaire de Saint Benoît, il prononça un étrange sermon sur la possession divine et la possession diabolique, et il conclut par ces paroles : “Empêcher d’exorciser les démoniaques, c’est [145] priver les infidèles et les hérétiques d’un miracle que les exorcismes opèrent ordinairement et qui devient une preuve manifeste pour eux de la divinité de l’Église.” Des docteurs plus prudents évitaient avec soin de se prononcer dans un cas si douteux et malgré l’autorité de Bérulle qui partageait le sentiment de Duval, ils se demandaient si Marthe était folle, malade ou possédée. C’est surtout en écrivant la vie de Mme Acarie que Duval montre ses tendances mystiques. Sa science profonde de la théologie le préserve des erreurs et des méprises grossières ; mais on sent avec quelle joie profonde il raconte les voies extraordinaires de Mme Acarie, ses cris d’amour divin qui, troublèrent une Procession, sa “maladie” mystique. M. Acarie, un honnête homme qui ne comprenait rien à ces souffrances surnaturelles, allait se plaindre aux prédicateurs de Saint-Gervais ; il les sup-pliait de prêcher contre la dévotion raffinée ; puis il envoyait sa femme au sermon. Il perdait bien son temps : Mme Acarie progressait toujours dans son admirable et étrange piété. Elle avait aux pieds et aux mains les stigmates de la Passion du Sauveur et elle éprouvait de grandes douleurs tous les ven-dredis de Carême. Au moment de mourir, elle entendit dans sa chambre des chants célestes et elle sentit des parfums exquis. Dans son ardeur mystique, elle avait entraîné toute sa maison ; ses filles élevées pour le cloître s’y enfermèrent toutes avec elle ; servantes et laquais hantaient les sommets de la perfection . Duval détaille tous ces faits avec une vive satisfaction ; il a vécu dans cette atmosphère mystique et il en a vécu. Et ainsi sa physionomie se complète : cet austère professeur de Sorbonne, cet ardent ligueur d’autrefois, nous apparaît bien dans son cadre entre son confesseur Benoît de Canfeld, son élève M. de Bérulle, et son amie et pénitente Mme Acarie. On aime à se le représenter, à la fin de sa vie, un peu meurtri [146] et adouci par l’existence : il ne juge plus les hommes et les choses avec autant d’âpreté, et il aime son Dieu avec plus de calme. Vraiment l’histoire devrait avoir le droit de dire que c’est de lui que parle Abelly en un endroit. Saint Vincent, nous dit son historien, aimait à rappeler les paroles que lui avait dites, sur son lit de mort, un grand serviteur de Dieu : “Comme M. Vincent lui demandait quelques mots d’édification, il lui répondit qu’il voyait clairement à cette heure-là que souvent ce que les personnes prenaient pour contemplations, ravissements, extases et ce qu’ils appelaient mouvements anagogiques, unions déifiques, n’étaient que fumée, et que cela procédait ou d’une curiosité trompeuse, ou des ressorts naturels d’un esprit qui avait quelque inclination et facilité au bien ; au lieu que l’action bonne et parfaite est le véritable caractère de l’amour de Dieu.” C’est ainsi que dans le grand apaisement de la mort Duval jugeait sa vie ; et, par une délicate bonté, probablement inconsciente, il félicitait Vincent d’avoir choisi la meilleure part, l’action.

(A suivre.) Jean CALVET (Suite de la page 146)

II

Il faut maintenant essayer de voir quelle a été l’influence de Duval sur saint Vincent de Paul. Dans une question aussi délicate, que les intéressés eux-mêmes auraient eu beaucoup de peine à trancher, on ne petit pas espérer faire une lumière complète. Qui dira jamais ce qu’il y a des autres en nous, ce que nous devons à nos maîtres, à nos amis, à nos contemporains ? Par Duval, comme par Bérulle, Vincent de Paul dut être fortifié dans J’estime et dans l’amour de sa vocation ; au contact de ces âmes ardentes qui avaient sur le Verbe incarné des vues si élevées, il sentit grandir sa piété, cette piété substantielle qui s’appuie sur la théologie et sur l’Évangile. S’il fut toujours un bon prêtre, il semble que jusqu’en 1610 il s’était contenté d’être un [167] bon prêtre : à ce moment-là, il s’opère en lui une transformation morale et religieuse, une sorte de conversion de la vertu à la : sainteté, analogue à la “conversion” de Pascal . Évidemment ce changement a en partie sa source dans le sentiment très vif qu’eut Vincent des besoins du pauvre peuple et dans la grâce que Dieu lui donna de se vouer tout entier à son soulagement. Mais il est impossible de ne pas voir ici l’influence de Bérulle et de Duval : les conseils, les exemples et les prières de ces hommes de Dieu l’aidèrent à monter vers l’héroïsme. Duval, semble-t-il, lui rendit un autre service : Vincent de Paul avait été à Rome et il avait l’habitude de regarder vers Rome ; la doctrine de Duval le fortifia dans ses sentiments de respect et de soumission envers le Pape. Il fut le plus ardent des “duvalistes”, et dans cette conviction il trouva tout naturellement sa ligne de conduite vis-à-vis du Jansénisme : dès que Rome eut parlé, le Jansénisme ne fut plus une question pour lui. Il prit l’habitude de consulter en toutes choses un docteur qu’il avait trouvé si éclairé sur ce point, et Duval devint en quelque sorte le théologien et le canoniste de la Mission naissante. Et telle est l’influence de Duval sur Vincent de Paul, considérable comme on le voit. Mais, elle s’arrête là ; elle est, pour ainsi dire, tout extérieure : Duval, comme Bérulle du reste, n’a pas eu complètement prise sur l’âme de saint Vincent. Leurs tempéraments étaient trop différents. Vincent a pu admirer son confesseur, le vénérer et l’aimer, il n’aurait pas voulu l’imiter : ami de Bérulle, il ne pouvait pas entrer à l’Oratoire ; ami de Duval, il ne pouvait pas être un familier de l’hôtel Acarie. Pour bien faire saisir toute la portée de cette distinction, il ne sera pas inutile de dire quelques mots du sentiment chrétien en France au début du XVIIe siècle, et d’essayer d’indiquer les principaux courants religieux en face desquels se trouvait saint Vincent. La génération qui entre dans la vie active au début du [168] XVIIe siècle avait subi le contrecoup de deux terribles secousses, la Réforme et les guerres de religion : la Réforme, qui avait apparu d’abord comme une explosion du sentiment individuel et comme un retour à un christianisme plus intérieur, moins chargé de dogmes et de pratiques ; les guerres de religion, qui avaient surexcité les sentiments religieux et réveillé les vieilles énergies de notre race. Lorsque Henri IV eut donné la paix à la France, on s’aperçut que de cette longue commotion il restait deux choses nouvelles - d’un côté l’idée protestante et de l’autre des forces qui voulaient s’employer. Ces forces, la guerre finie, se tournèrent en activité spirituelle : les catholiques avaient lutté pour leur foi ; la lutte finie, tout restait à faire ; il leur restait à faire la vraie réforme et à prouver qu’ils étaient capables, eux aussi, de vie intérieure. De là une étonnante floraison du mysticisme au début du XVIIe siècle. Ici, vraiment, commence ce “courant mystique qui traverse le siècle, tantôt rafraîchissant les âmes et y portant des germes de perfection et de salut, tantôt y déposant la fange des idées suspectes et des pratiques ridicules, en tout cas, bien autrement puissant et non moins curieux à considérer que le courant de libertinage ou de libre pensée qui sort de la Renaissance pour aboutir aux orgies de la Régence ”. Un immense besoin de vie religieuse précipite les âmes vers le cloître et vers les austérités. Les anciens ordres religieux renaissent et se reforment, de nouveaux apparaissent, il semble qu’il n’y en aura jamais assez pour contenter tous les désirs et toutes les impatiences. Sainte Chantal passe sur le corps de son fils pour courir au couvent ; Mme Acarie entraîne avec elle ses trois filles aux Carmélites ; sur les conseils de M. de Bérulle, une dame mariée entre en religion aux Feuillantines, le mari se fait Feuillant, leurs laquais les imitent et en un instant la maison est vide ; Mme de la Peltrie pour échapper à ses parents qui la retiennent dans le monde, contracte un mariage fictif avec M. de Bernières qui consent à la supercherie. De tous côtés surgissent des voyantes et des prophètes et Marie des Vallées, la béate de Coutances qui dirige le fondateur des [169] Eudistes, le P. Eudes, a des imitatrices dans toutes les provinces. Comme il est naturel, tous les mystiques ne se