Une ordination à Alger

Éditorial de Monseigneur Henri TESSIER, Archevêque d’Alger
dans le Bulletin diocésain

             La Congrégation des prêtres de la Mission (lazaristes) – et Jordi Llambrich lui-même – nous ont donné la joie de célébrer une ordination à Alger le 24 juin pour la fête de la Nativité de saint Jean-Baptiste. On sait que cette Congrégation, fondée par St Vincent de Paul a envoyé ses premiers prêtres en Tunisie et Algérie en 1646-1648. Elle est restée fidèle au pays jusqu’à maintenant — mis en part quelques années après la Révolution — Actuellement les Lazaristes sont présents à Bordj el Kiffan où ils assurent l’animation du secteur. L’un d’entre eux est aussi aux Glycines, et un autre prêtre dans le diocèse de Constantine. Dans le passé, ils ont joué un rôle important dans les diocèses d’Algérie, notamment dans la formation dans les grands séminaristes, alors nombreux, et dans le soutien aux Filles de la Charité engagées en très grand nombre dans des services sociaux et caritatifs à travers tout le pays.

              Cet engagement des prêtres de la Mission va prendre une nouvelle dimension puisque lors de sa dernière visite, leur provincial a proposé de prendre un second secteur dans le diocèse d’Alger. Leur province aura donc l’an prochain deux équipes sacerdotales dans la région. En plus de la présence à Bordj el Kiffan, elle assurera aussi l’animation du secteur de Boumerdès. Elle prendra appui, pour cela, sur l’immeuble que nous avons pu acquérir dans cette ville, grâce à la générosité de la Caritas italienne. Baiser paix

             Nous sommes très reconnaissants aux Pères lazaristes et à Jordi lui-même d’avoir choisi de célébrer, à la cathédrale du Sacré-Cœur à Alger, cette ordination sacerdotale. C’est pourquoi j’aimerais, dans cet éditorial, vous présenter davantage notre frère Jordi. Beaucoup d’entre vous le connaissent, mais ils ignorent peut-être les étapes antérieures de sa vie qui l’ont conduit à choisir le sacerdoce dans la famille vincentienne. Ils ignorent aussi sans doute la place qu’ont tenue, dans sa formation, les dimensions nouvelles ouvertes par Vatican II au dialogue inter-religieux.

             Ses parents ont fait le voyage à Alger et ont vécu avec lui, ainsi que sa sœur, l’ordination sacerdotale. C’est à sa famille que Jordi doit les racines de sa foi et c’est sa famille qui a été la première proximité ecclésiale à la célébration de son ordination : en pays de tradition chrétienne, la famille est la première Église de tout baptisé. Mais Jordi souligne aussi la place qu’a tenu le mouvement scout, à tous les niveaux (louveteaux, scouts et maîtrise) dans son engagement de jeune chrétien.

             Jordi a découvert le Maghreb lors de son séjour de coopération en Tunisie. Nous avons profité de ce stage, puisqu’en arrivant en Algérie, Jordi avait déjà de bonnes bases de connaissance de la langue arabe et de la culture maghrébine. Par ailleurs, c’est aussi en Tunisie qu’il a découvert la famille vincentienne, à l’occasion des visites qu’y faisait le Père François Hiss, alors lazariste à Alger et chargé de soutenir en Tunisie les Filles de la Charité. C’est ensuite, en France, qu’il a eu l’occasion de rencontrer deux jeunes lazaristes liés à l’Algérie, notre ami Daniel Habdi et Frédéric Pellefigue, également ancien d’Alger. Grâce à eux il a pu faire pèlerinage au lieu de naissance de Saint Vincent de Paul, voyage qui eut une influence décisive sur son choix de la Congrégation de la Mission. A Paris d’ailleurs, il avait aussi comme supérieur un autre ancien de l’Algérie  Jean Landousies.

             Mais, comme je l’ai dit, la préparation intellectuelle de Jordi l’a aussi orienté vers la mission qui est la nôtre en Algérie C’est pourquoi je dois aussi vous présenter les grandes étapes de cette formation. Avant de faire le choix d’une orientation vers le sacerdoce, Jordi a passé une maîtrise d’histoire. Et il a choisi, alors, comme thème de travail universitaire, celui de la relation judéo-chrétienne, participant, dans ce but, à un certain nombre de prières à la Synagogue ou de rencontres au sein de la communauté juive de sa ville. L’attention à l’interreligieux a aussi tenu une place décisive à la fin de ses études théologiques quand il a pris comme travail pour sa maîtrise, une étude sur « le christianisme et les religions ». Nous aurons d’ailleurs à lui demander de nous faire réfléchir un jour à partir de ce travail. C’est donc avec cette expérience humaine et spirituelle spécifiques que notre frère Jordi nous arrive et c’est dans ce contexte particulier que nous vivrons avec lui le don que l’Eglise lui a fait du sacerdoce.

             Son ordination sacerdotale est célébrée juste au moment où l’Église universelle est invitée à réfléchir sur l’eucharistie, en préparation au Synode des évêques qui se tiendra à Rome sur ce thème au mois d’octobre prochain. A la dernière conférence épiscopale à Rabat, nous avons eu l’occasion de préparer l’apport de notre Conférence à ce sujet. Et je voudrais citer, à l’occasion de l’ordination de Jordi, quelques passages de cette réflexion puisque les liens entre le sacerdoce et l’eucharistie sont très profonds. L’eucharistie, c’est la reprise par l’Eglise dans sa prière et dans son offrande de «l’unique sacrifice du Christ qui donne sa vie pour les autres. »

             Cette réalité sacramentelle est le cœur de notre identité chrétienne. Nous la célébrons dans l’eucharistie, en Algérie, en lien spirituel avec un peuple qui ne trouve pas ce mystère dans sa tradition. Ce mystère est pourtant secrètement présent en chaque être humain dont c’est la vocation première, « mise en oeuvre par des moyens que Dieu connaît » (Gaudium et Spes 22,5). Comme les évêques de la CERNA le disaient à Rabat ce mystère proprement chrétien «est parfois vécu inconsciemment, voire perçu, par des amis musulmans. Nous prenons ainsi davantage conscience de la valeur de l’eucharistie comme signe de communion avec l’univers entier». Et la CERNA conclut cette réflexion avec une phrase reprise de l’encyclique de Jean-Paul II sur l’eucharistie : «Toute communauté aussi petite soit-elle, réalise que chaque messe, même célébrée de manière cachée et dans une région retirée du monde, porte toujours le signe de l’universalité» (Mane nobiscum 27). Ce sera avec cette dimension universelle que Jordi aura à célébrer l’eucharistie, comme nous le disons à la messe : «Offrons le sacrifice de toute l’Église pour la Gloire de Dieu et le salut du monde».

             Voici donc le mystère qui est d’abord confié à Jordi par son ordination. En célébrant l’eucharistie, il célébrera ce qui est au coeur de toute vocation humaine, pour les chrétiens comme pour les autres : donner sa vie pour ses frères à la suite de Jésus. C’est le centre de toute célébration eucharistique, mais les symboles et les réalités liturgiques ne suffisent pas. Cette vocation est aussi très concrètement au centre de toute fidélité sacerdotale. «Le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis» (Jean 10,11). Et pour Jordi il lui sera facile de savoir ce que cela veut dire que de donner sa vie pour ses brebis. Il lui suffira de se rappeler les engagements multiples et tout aussi prodigieux les uns que les autres de St Vincent de Paul, faisant face à toutes les pauvretés de son entourage et à tous les besoins apostoliques de son temps. Le sacerdoce que l’Église lui donne, c’est celui du Fils de l’homme qui est venu non pour être servi, mais pour servir. C’est d’ailleurs déjà ce que signifiait son diaconat, lequel n’est pas supprimé par le sacerdoce ministériel, mais assumé. L’un des titres du pape, n’est il pas celui de «serviteur des serviteurs de Dieu.» Un tel titre vaut aussi pour l’engagement de chaque prêtre auprès des baptisés dans sa communauté, et auprès de ses frères en humanité à commencer par les plus pauvres.

             Dans le livret que Jordi avait préparé pour l’ordination, il avait écrit cette phrase qu’affectionne la tradition vincentienne : « Dieu m’a envoyé pour évangéliser les pauvres ». Comme lazariste, il a reçu un appel qui précise le mode propre selon lequel il devra vivre son sacerdoce «Suivre le Christ évangélisateur des pauvres ». Et comme prêtre vivant parmi des croyants non chrétiens, il a l’obligation spirituelle de dépasser continuellement le cercle limité des baptisés déjà rassemblés, pour rejoindre tous les frères que Dieu nous donne à rencontrer et à aimer dans le pays de notre envoi et de notre adoption.

† Henri TEISSIER