Histoire
de la paroisse Sainte-Anne d'Amiens

LA FAMILLE VINCENTIENNE EN PICARDIE

           Au moment où nous célébrons le centenaire de l’église Ste-Anne, comment ne pas nous souvenir que la Picardie fut le berceau de la Congrégation de la Mission, dite des «Lazaristes» ?

           Le 25 janvier 1617, Saint Vincent de Paul donna du haut de la chaire de Folleville un sermon qui devait devenir célèbre… Il était venu là avec la famille de M. de GONDI, Général des Galères, chez qui il exerçait, à Paris, les fonctions d’aumônier et de précepteur. Madame de Gondi, qui savait la misère religieuse de ses terres picardes, lui fit toucher du doigt un mal dont il ne savait pas encore la gravité.

           À quelques kilomètres de là, à Gannes, un paysan qui se mourait avoua à Madame de Gondi que, s’il n’avait pas eu la grâce de se confesser à M. Vincent, il serait parti en bien piteux état. Et cette dame prend conscience qu’il faut à ces gens des missionnaires qui viennent, de temps à autre, réveiller leur foi, leur annoncer Jésus-Christ et les aider, si besoin est, à revenir à Lui. Elle en parle à Saint Vincent qui, attentif aux «conduites de la Providence», aux signes des temps, comme nous dirions aujourd’hui, y perçoit un appel de Dieu et y répond aussitôt par ce fameux sermon qu’il appela lui-même le «premier sermon de la Mission ».

           De fait, les gens vinrent en tel nombre pour se confesser qu’il fallut faire appel aux Pères Jésuites d’Amiens. Quant à Saint Vincent, on peut dire que ce 25 janvier 1617 portait en germe toute sa carrière de missionnaire et de fondateur de missionnaires. En ce sens, tout ce qu’il réalisa par la suite eut ici son point de départ.

           À l’exception de M. Portail, les tout premiers compagnons de M. Vincent étaient picards : M. du COUDRAY, né à Amiens en 1586 et M. de la SALLE, né à Seux en 1598. Débuts modestes : «En partant, raconte-t-il, nous donnions la clé à quelqu’un des voisins, ou nous-mêmes les priions d’aller coucher la nuit dans la maison. Cependant je n’avais pour tout qu’une seule prédication que je tournais en mille façons : c’était de la crainte de Dieu. Voilà ce que nous faisions, nous autres, et cependant Dieu faisait ce qu’il avait prévu de toute éternité. Il donna quelques bénédictions à nos travaux, ce que voyant, de bons ecclésiastiques se joignirent à nous et demandèrent à être avec nous.»

           Au moment où Vincent parle ainsi, en 1658, il est à la tête d’une nombreuse famille religieuse qui a prêché la mission dans toute la France, dans une bonne partie de l’Europe et jusqu’à Madagascar…

           Mais, dans son cœur, comment la Picardie n’aurait-elle pas gardé une place de choix ?… Prêtres et Frères de la Mission, souvent originaires du pays, Dames de Charité, Filles de la Charité se succéderont désormais pour porter les secours spirituels et les secours matériels à cette région bien des fois éprouvée au cours des siècles.

           À l’occasion du tricentenaire de la mort de Saint Vincent, en 1960, de nombreux pèlerins voulurent refaire ses grandes étapes sur les routes de la Somme : Heilly, Albert, Nesles, Montdidier et, bien sûr, Folleville où un spectacle «Son et Lumière» dans le parc du château des Gondi évoqua les «riches heures» de ce petit village.

           À propos de Montdidier, rappelons que les Lazaristes dirigèrent longtemps le collège de la ville. Jusqu’à ses dernières années, il eut une amicale où l’on retrouvait de leurs anciens élèves. C’est là que, dès son sous-diaconat, fut envoyé comme professeur le Bienheureux Jean-Gabriel Perboyre qui, avant de partir en Chine où il subit le martyre, aura parmi ses élèves, à Saint-Lazare, M. AUBERT, futur curé et constructeur de Sainte-Anne. Un vitrail évoque tous ces souvenirs dans notre église. Parmi les personnages sortis de Montdidier, citons encore le P. ROBERT, picard d’origine, Vicaire Général de la Congrégation de 1939 à 1947. Amiens donna, du reste, un Supérieur Général à la Mission en la personne de M. DEWAILLY dont le court mandat (1827-1828) fut marqué par la reconnaissance officielle de la paroisse Sainte-Anne.

           Mais les Lazaristes (dont un picard, M. OZENNE né à Nibas) étaient déjà au grand séminaire d’Amiens depuis 1662, deux ans à peine après la mort de Saint Vincent ! À l’appel de Mgr FAURE, ils succédaient aux Oratoriens et aux Sulpiciens dans l’établissement établi alors à l’ancienne abbaye de Saint-Martin-au-Jumeaux, rue St-Denis, aujourd’hui rue Victor-Hugo. Selon l’usage en cours depuis les débuts de leur Compagnie, ils en firent, en même temps, maison de missions. Du reste, les séminaristes ne venaient là que pour se préparer aux ordres : quinze jours pour les ordres mineurs, neuf mois pour le sous-diaconat, trois mois pour le diaconat et la prêtrise. On leur apprenait le rituel, le chant, la prédication et la casuistique, et on les formait à la piété, à l’oraison et à l’exercice immédiat du ministère sacerdotal. Les études philosophiques ou théologiques se faisaient chez les Pères Jésuites ou — plus tard chez les Pères Dominicains. C’est en 1693 que s’ouvrit au séminaire la première retraite sacerdotale, destinée aux curés et vicaires de la ville.

           Au début du XVIIIe siècle, les Lazaristes se rendirent acquéreurs de terrains et masures au faubourg de Noyon et décidèrent d’y construire à leurs frais cet imposant grand séminaire qui est devenu aujourd’hui la caserne Dejean. Les travaux commencèrent en 1736 et la communauté s’installa dans ses nouveaux locaux en 1741.

           À la révolution, il fallut partir une première fois, les directeurs du séminaire ayant refusé de prêter serment à la Constitution civile du clergé. Livres et meubles furent mis à l’encan. Deux missionnaires, MM. Bailly et Brochois, moururent en prison. L’immeuble devint hôpital militaire, puis «dépôt de mendicité», ce qui lui valut de ne pas être vendu comme bien national. C’est pourquoi les Lazaristes purent en revendiquer la propriété en 1816. Ils étaient revenus à Amiens en 1806 et, en attendant de récupérer leur bien, s’étaient établis au Cloître St-Nicolas, puis rue des Jacobins. C’est précisément M. DEWAILLY, supérieur à Amiens sous la restauration, qui sollicita et obtint du gouvernement de réintégrer le faubourg de Noyon. Moins d’un siècle après, à la séparation de l’Église et de l’État, les Lazaristes durent à nouveau s’en aller mais, entre-temps, une autre équipe avait pris en main, à quelques pas de là, la nouvelle paroisse Sainte-Anne.

           La famille de Saint Vincent de Paul est toujours présente en Picardie. Les Filles de la Charité, en dépit des difficultés qui les ont amenées peu à peu à fermer nombre de leurs maisons — dont celle de la rue Vascosan —, se dévouent dans des œuvres sanitaires, sociales, éducatives à Amiens, à Montdidier, à Albert, à Roye, à Ham, à Abbeville. Les prêtres de la Mission, en résidence à Ailly-sur-Noye, ont la charge d’un territoire qui s’étend jusqu’à Folleville, travaillant ainsi aux lieux mêmes où Saint Vincent donna le «premier sermon de la Mission.» Il nous reste, enfin, à parler plus longuement de la paroisse Sainte-Anne d’Amiens.

CRÉATION DE LA PAROISSE SAINTE-ANNE

           Si l’église Sainte-Anne actuelle a cent ans d’existence, la paroisse a, en réalité, 144.

           Jusqu’en 1825, le faubourg de Noyon, où nous nous trouvons, dépendait de la Cathédrale, après avoir dépendu, en des temps bien plus reculés, de l’église Saint-Michel qui s’élevait sur la place de ce nom où l’on voit aujourd’hui la statue de Pierre l’Ermite.

           Vers 1820, la Marquise du Puy de Gerville, voulant fonder un orphelinat, acquit un terrain à l’emplacement actuel de la gare. C’est la chapelle de cette maison qui aménagée pour recevoir la population du quartier, devint oratoire public avec le titre de chapelle de secours en 1825.

           La fondatrice obtint le concours des Pères Lazaristes qui dirigeaient le grand séminaire voisin, comme nous l’avons vu. Leur Supérieur, M. BAILLY, fit donner à l’oratoire, en 1828, un titre légal et le faubourg fut érigé en paroisse sous le vocable de Sainte Anne, en gardant Saint Michel pour Patron secondaire.

           Désormais, l’un des prêtres du séminaire sera administrateur d’un territoire qui s’étendait, non seulement sur le grand et le petit faubourg de Noyon mais sur le quartier de la vallée (aujourd’hui paroisse du Sacré-Cœur depuis 1891) et le quartier d’Henriville (aujourd’hui paroisse Saint-Martin depuis 1866).

CONSTRUCTION DE LA PREMIÈRE ÉGLISE SAINTE ANNE.

           Mais la chapelle de bois s’avéra bientôt insuffisante. On la démolit en 1830 et on la remplaça par un édifice de pierre qui, en raison des événements, ne fut achevée que cinq ans plus tard. Pendant ce temps, les fidèles allèrent au grand séminaire.

           La première église dont le souvenir nous est gardé par une vieille carte postale : de style pseudo-grec, elle avait une façade plate, un fronton triangulaire et un clocher en forme de pigeonnier. Elle avait, du moins, l’avantage de s’ouvrir directement sur une rue déjà animée à l’époque (actuelle rue Jules-Barni) et de se trouver tout près de la gare ou, comme on disait alors, de l’embarcadère.

           En 1848, arrive à Amiens, comme vicaire, un Lazariste dont le nom ne pourra plus être oublié : Pierre Charles Marie AUBERT. Il a alors 36 ans. Aux qualités natives de sa race auvergnate, il ajoute la richesse d’une personnalité qui, burinée dès l’enfance au collège de St-Jean-d’Angely où il eut d’illustres condisciples (le futur évêque d’Amiens, Mgr BOUDINET, le futur docteur Récamier), s’approfondit encore, au séminaire de Saint-Lazare, au contact du Bienheureux Jean-Gabriel PERBOYRE et, après l’ordination sacerdotale, dans les grands séminaires de Châlons, Albi, St-Flour où il fut professeur.

           Dès son arrivée, M. AUBERT dévoile l’énergie de son caractère. La révolution de 1848 bat son plein. On le voit, un jour, grimper sur un wagon pour s’adresser à la foule qui est venue manifester à la gare : acte courageux qui valut à Mgr Affre, à Paris, une balle dans le cœur. M. Aubert, lui, fut applaudi.

           L’année suivante, c’est le choléra qui trappe la ville, et l’on voit sans cesse M. AUBERT au chevet des malades et des mourants. Apôtre de la Charité comme St Vincent, il fonde une association de Dames de la Charité, crée un refuge pour les orphelins, ouvre un asile pour les pauvres, il obtint le concours des Filles de la Charité pour ces œuvres.

           L’église s’avérant insuffisante, il ajoute un bas-côté et en profite pour refaire les voûtes. Mais, bientôt, c’est un chantier bien plus important qu’il lui faudra ouvrir.

CONSTRUCTION DE L'ÉGLISE SAINTE-ANNE ACTUELLE.

           En 1866, la Compagnie des Chemins de Fer du Nord qui veut agrandir la gare obtient, en effet, l’expropriation de l’édifice pour une Indemnité de 400 000 francs de l’époque. La paroisse ne sera autorisée à enlever que les objets «non attachés à l’édifice» ; le reste est attribué aux chemins de fer qui mettent à l’encan les démolitions. C’est pourquoi nous ne retrouverons dans l’église actuelle que les trois cloches, la croix du clocher, l’orgue de la tribune (remplacé depuis par un autre), le crucifix qui est en face la chaire et qui provenait antérieurement de l’ancien cimetière du Blamont, la statue de St Michel, le Maître-autel qui est maintenant l’autel du Sacré-Cœur et quelques autres objets.

           Entre-temps, M. AUBERT fut assailli par d’autres soucis, notamment de nouvelles épidémies de choléra en 1851 et surtout en 1866 où il y eut 104 victimes en un seul jour sur une ville de 50 000 habitants ; parmi elles, un vicaire de la paroisse et l’entrepreneur de la nouvelle église, M. SALLE.

           Une fois de plus, durant les travaux, le grand séminaire ouvrit sa chapelle aux gens du quartier. M. AUBERT acquit un terrain situé entre les rues actuelles Vulfran Warmé, Vascosan et Dewailly. L’élaboration du plan et la direction des opérations furent confiées à M. Deleforterie, restaurateur du néogothique en Picardie. Les travaux, adjugés d’abord à M. Salle, furent, après sa mort, continués quelque temps par son épouse et achevés en régie par son contremaître, M. Lennel, sous la surveillance vigilante de M. AUBERT lui-même. Les travaux de maçonnerie durèrent deux ans. La charpente fut exécutée presque gratuitement par M. Corroyer, entrepreneur de bâtiments, dévoué paroissien de Ste-Anne.

           L’église était terminée et livrée au culte au mois d’octobre 1868. Elle ne fut consacrée cependant que l’année suivante. Ce fut la dernière consécration faite par Mgr BOUDINET.

           Le plan de l’église Ste-Anne se veut une réduction de la Cathédrale d’Amiens dont il reproduit les principales dispositions : triple portal, deux tours, nef à trois étages (rez-de-chaussée, triforium, clair étage), cinq travées, deux nefs latérales bordées de chapelles et prolongées en déambulatoire autour du chœur et du sanctuaire, le transept (simplifié), le chœur (deux travées au lieu de trois), le sanctuaire formé d’une abside à cinq pans, duquel rayonnent cinq chapelles pentagonales, celle du chevet précédée de deux travées. La longueur extérieure totale est de 68 mètres ; la longueur intérieure de 64,50 m ; la largeur intérieure des trois nefs est de 22,80 m, la hauteur intérieure sous clef de voûte de 32,60 m ; les tours ont 35 m.

           La façade paraît froide et nue en raison de la couleur des briques et de l’inachèvement de la décoration : c’est ainsi que le tympan attend toujours le ciseau du sculpteur, et que les tours devaient servir de base à deux flèches octogonales et ajourées.

           L’église a coûté 800 000 francs. Aux 400 000 obtenus de la Compagnie du Nord, s’ajoutèrent plus de 200 000 fournis par la Congrégation de la Mission et le reste fut fourni par la générosité des personnes les plus riches comme des personnes les plus pauvres ; c’est ainsi que les piliers qui soutiennent le chœur portent les noms des familles qui les ont élevés à leurs frais : Burgeat, Moignet-Daire, Chevalier, Dangest, Babeur, Arminat, Guenard et Morand. Mais les anonymes sont bien plus nombreux et, aux yeux de Dieu l’obole de la veuve vaut, bien souvent, plus que les offrandes les plus larges.

           Commencé en 1866, l’édifice fut donc consacré le 20 octobre 1869, et c’est cette date que nous avons voulu commémorer en ce centenaire.

DE 1869 À LA SÉPARATION

           Les fêtes de la consécration à peine achevées, M. AUBERT dut faire face aux épreuves de la guerre de 1870. Après les combats qui eurent lieu dans la région, il installa une ambulance dans sa maison de charité ; il congédia, pour cela, l’orphelinat interne, tout en assurant l’avenir des enfants, et dépensa une somme considérable, plus de 10 000 F, pour soigner les soldats blessés. Ce sens social valut à M. AUBERT d’être toujours réélu à l’unanimité comme vice-président par la Société de Secours mutuels de l’époque. Le choix des ouvriers se portait toujours vers celui qu’ils considéraient, selon l’expression de l’un d’entre eux comme «leur sincère et vieil ami».

           Son amour pour la jeunesse les enfants n’était pas moins grand. Il fut le premier à ouvrir une école catholique, et, à la sortie de l’école, il créa un cercle où les jeunes pouvaient se retrouver.

           Enfin, M. AUBERT, prêtre vraiment complet, a laissé un grand souvenir comme directeur de consciences et comme prédicateur de la doctrine chrétienne.

           Il mourut le jeudi 7 juillet 1887. Ses obsèques furent un vrai triomphe et son corps fut déposé dans l’église qu’il avait construite avec tant de foi et de courage. Sur son tombeau, un bas-relief le montre présentant à Dieu l’église Ste-Anne et une épitaphe résume son portrait.

           Qui eût dit que, 17 ans plus tard les Lazaristes devraient quitter Ste-Anne, au moment de la séparation de l’Église et de l’État, pour gagner, les uns des territoires de mission en pays lointain ; ce qui valut, du reste, un nouvel essor missionnaire, les autres, des pays voisins comme la Belgique en attendant que sonne l’heure du retour.

           Cependant, à M. AUBERT, avait succédé M. BEAU, un prêtre également pénétré de l’esprit de St Vincent. Il était venu avec le désir de soutenir et développer l’œuvre de ses prédécesseurs, et, aussitôt, on le vit s’appliquer à continuer le grand mouvement de vie chrétienne qu’ils avaient déterminé dans la paroisse.

           L’humilité de M. BEAU cacha souvent aux regards superficiels le travail missionnaire qu’il a accompli. C’est la jeunesse, en particulier, qui fut un des principaux soucis à lui-aussi. Il voulait des écoles libres pour les jeunes filles, des cercles, des patronages. Il dépensa 70 000 F sur sa fortune personnelle pour ces œuvres et surtout pour la maison de Filles de la Charité, 65 de la rue Vascosan, où sa propre sœur exerça les fonctions de Supérieure jusqu’à la séparation. Cet établissement, de plus en plus florissant avec son foyer de jeunes filles, son jardin d’enfants, son dispensaire, ses catéchismes, son patronage, etc. devait, hélas, fermer ses portes en 1967 comme tant d’autres maisons de Filles de la Charité par suite du manque de recrutement et de la nécessité de regrouper les forces.

           Mais nous voilà en 1904. Pendant 14 ans, la paroisse sera confiée aux prêtres du diocèse. C’est le curé de Hérissart, M. VIMEUX qui prit la relève au départ des Lazaristes. Après l’avoir présenté aux fidèles de Ste-Anne ainsi que ses collaborateurs, le Vicaire Général DELY conclut : «Tous, ils vivront dans ce presbytère ; ils y vivront comme leurs prédécesseurs sous une règle commune, acceptée et respectée. Ce sera la même chose qu’autrefois. Il n’y aura rien de changé que les noms. Après comme avant, il y aura à Ste-Anne des hommes de Dieu de vrais prêtres, des apôtres.»

           M. VIMEUX, à son tour, accorda un souvenir touchant à ses prédécesseurs. Il demanda à tous de ne pas les oublier, et raconta : «Il y a quelques jours, lorsque j’allai dire au revoir à M. BEAU, je sollicitai sa bénédiction. M. BEAU ne voulut me la donner qu’à genoux. Puisse cette bénédiction me donner ses vertus, sa foi, sa bonté, son tact, ses qualités naturelles et surnaturelles.» Il demanda aux paroissiens de reporter sur lui l’affection et la confiance qu’ils avaient dans les fils de St-Vincent. Nul doute qu’il en fût ainsi, mais les «anciens» gardaient profondément ancré en leur cœur le souvenir de leurs «pères», et ce fut avec une immense joie qu’ils les virent revenir en 1918.

DE 1918 À NOS JOURS

1) LE RETOUR DES PÈRES.

           C’est Mgr de la VILLERABEL qui, à la fin de la guerre, rappela les Lazaristes. M. DE VISSE fut nommé Curé avec quatre collaborateurs : MM. DELAPORTE, ROUANET, HOQUET et DUSUEL ; tous étaient picards !… M. DOUCET leur fut adjoint provisoirement pour s’occuper des enfants et, l’année suivante, M. HUGUET vint le remplacer.

           De 1918 à 1926, cette équipe sacerdotale s’appliqua à réparer les dégâts matériels causés par la guerre. Les prêtres du diocèse avaient fait du bon travail et les Lazaristes s’appliquèrent d’abord à maintenir et développer ce qu’ils avaient fait et qui avait survécu aux épreuves de la guerre. De cette époque, nous avons un précieux témoin en M. SALENDRES qui, arrivé à Amiens en 1924, est toujours vaillant parmi nous malgré son âge et a vécu, «en Ste-Anne», presque la moitié de ce siècle de vie paroissiale que nous célébrons aujourd’hui.

           Son témoignage rejoint celui de beaucoup d’autres qui ont gardé, de ce temps, le souvenir d’une paroisse où régnait un grand esprit d’union et d’entraide.

           Madame DEMARETZ s’occupait de l’association des Dames de la Charité et dirigeait la Maison de la Protection de la Jeune Fille. De son côté, M. HUGUET institua un cercle d’études pour les grands et reprit l’œuvre des colonies de vacances. La première eut lieu à Crécy-en-Ponthieu. Pour grouper toutes les œuvres de jeunesse et leur assurer des ressources, il fonda, avec un sous-chef de la gare d’Amiens, une œuvre philanthropique et d’éducation populaire : “l’Alliance”, qui, malgré des sorts divers, existe toujours et continue à patronner toutes les activités pédagogiques.

           C’est à ce moment-là aussi que, avec le P. FERNIQUE, franciscain, il mit sur pied la représentation de la Passion. Le spectacle eut aussitôt un magnifique succès qui devait aller en s’amplifiant puisque, à Ste-Anne seulement, il fut donné plus de cent fois.

2) UNE « BELLE ÉPOQUE »

           Nous venons de faire allusion à la «Passion». Combien pourraient nous dire, aujourd’hui, le bien qui a été fait par là, car ce n’était pas seulement un «spectacle» mais comme une sorte de «Mystère» médiéval que l’on vivait, auquel on se préparait avec soin, par lequel beaucoup furent touchés.

           Cette période, jusqu’à la guerre de 1939, fut une des plus prospères. L’âme en fut M. THEVENY, successeur de M. DEVISSE ; celui-ci était mort en 1926 après avoir exercé à Ste-Anne une action bienfaisante que Mgr de la Villerabel se plut à reconnaître en le faisant chanoine ,mais que sa santé ne lui permit pas d’étendre autant qu’il l’aurait voulu.

           Un des premiers actes de M. THEVENY fut de confier à une équipe active de Filles de la Charité le soin des pauvres et des malades. C’est ce qui amené, chez elles, l’organisation du dispensaire.

           Les œuvres de Jeunesse féminine étaient aux mains de Madame DEMARETZ et de sa fille avec le chœur de chant des «Céciliennes» et leur congrégation Mariale. Sans rien détruire de ce qui existait, un centre de jeunesse féminine se créa aussi chez les sœurs et, un peu plus tard, M. THEVENY y établit les Enfants de Marie. Plus tard, le chœur de chant passa aux mains des Filles de la Charité et l’on fusionna les mouvements de spiritualité mariale. On instaura chez les Sœurs les «Louise de Marillac» et, pour les petites filles, une congrégation des Saints Anges et une Congrégation des Croisées.

           Tandis que M. HUGUET poursuivait les colonies de vacances pour garçons, M. THEVENY et les Sœurs en organisèrent une pour les filles.

           Il y avait, depuis longtemps, sur la paroisse une forte pratique religieuse. Les offices liturgiques, toujours beaux, le devinrent plus encore quand M. HUGUET fit collaborer les Céciliennes avec les jeunes gens et les hommes. Certaines fêtes furent particulièrement solennelles sans laisser d’être priantes. M. THEVENY portait surtout son soin à promouvoir le culte eucharistique. Quant à la fête de Pâques, elle était préparée par des retraites s’adressant aux différents groupes : enfants, jeunes filles, dames ; la semaine sainte, tout en s’adressant particulièrement aux hommes, était une sorte de retraite générale.

           Deux missions furent alors données, l’une en 1930 par les Lazaristes de Loos, l’autre en 1935 par les Rédemptoristes. Elles eurent un grand succès.

           En même temps, M. THEVENY aurait voulu ouvrir une crèche chez les Sœurs. Des fonds furent recueillis, des préparatifs mis en route… mais il y eut à ce projet des oppositions qui l’obligèrent à renoncer. Il prit sa revanche en créant un peu plus tard, toujours chez les Sœurs un jardin d’enfants.

           Quant à l’école de garçons, dont M. THEVENY annonçait l’ouverture ou, plutôt, la réouverture dans le bulletin paroissial de août-septembre 1930 en l’appelant «Œuvre capitale entre toutes», elle fonctionna avec un plein succès jusqu’à la guerre de 1939.

           Le Père fut aidé, dans ce débordant apostolat, par toute une floraison d’œuvres, la J.O.C. très vivante avec le Père HUGUET, l’Union Paroissiale des hommes, filiale de la Fédération nationale du Général de Castelnau, l’Union Catholique des cheminots à laquelle il adjoignit une jeune conférence, et surtout par l’Alliance. Ces unions avaient pour la plupart leur cercle d’études, leur réunion mensuelle, leur fête annuelle avec Messe, assemblée générale, banquet et, souvent, séance récréative. Les gymnastes de l’Alliance réussirent, à plusieurs reprises, à faire salle comble au cirque municipal à l’occasion de leur festival. L’orchestre ne cessa jamais de donner son concours aux nombreuses manifestations ou représentations. Les acteurs donnèrent, au fil des ans, des pièces remarquablement jouées.

           Au théâtre, il faut ajouter le cinéma. À cette époque, il n’y avait ni «cinéma parlant», ni films en couleur, ni, a fortiori, télévision. Témoin de l’immense succès du «cinéma muet». M. THEVENY y vit un merveilleux instrument d’apostolat. Il n’eut de cesse que lorsqu’il eut son cinéma paroissial qui fut inauguré en 1927, lors de la fête de l’Union Paroissiale des hommes.

           Signalons enfin, en janvier de cette même année, le premier numéro du bulletin «En Sainte-Anne» présenté par l’Évêque d’Amiens lui-même, Mgr LECOMTE. La «prose» de M. THEVENY, pleine d’actualité et d’esprit, était attendue avec impatience et lue avidement par les paroissiens qui retrouvaient là le style, alors très à l’honneur, de Pierre l’Ermite.

3) GUERRE ET APRÈS-GUERRE

           Au départ de M. THEVENY, en 1936, M. HUGUET prit la relève, fort de sa longue expérience de la paroisse. Tous ont gardé le souvenir de son zèle ardent et de sa foi débordante.

           Son zèle, en particulier auprès des Jeunes, fut à l’origine de bien des vocations sacerdotales et religieuses, en quoi il était bien fidèle à la tradition de Ste-Anne qui a vu de nombreux prêtres, religieux, religieuses, missionnaires, et même un Évêque, Mgr LAMY (futur Archevêque de Sens) , surgir de son sein.

           La foi du Père MUGUET éclata durant les épreuves de la guerre. Il prêcha, de parole et d’exemple, la confiance dans le Seigneur. La «grotte de Lourdes», au fond de l’église, en est le témoin.

           À ces heures difficiles, il fut admirablement secondé par des prêtres comme le Père RAHL, qui fut si actif et le Père LECHNER qui a laissé un grand souvenir comme confesseur.

           Les œuvres connurent encore des heures de grande prospérité : JOC, Alliance, Cheminots Catholiques, colonies de vacances, etc. Parmi tous les laïcs dont le nom mérite d’être retenu, citons du moins celui de M. VAMBELLE, que l’on retrouve dans presque toutes les branches d’activités.

           En 1955, le Père LIGNIE apporta à son tour toute son ardeur missionnaire. En 1961, le Père RONCKIER lui succéda pour quatre ans. Le Père BOEUF fit un séjour plus court encore, deux ans seulement. Autour d’eux, plusieurs collaborateurs apportèrent leur aide fraternelle : le P. SALON, le P. Elie DUPONT, le P. PIDOU, le P. LANGLAIS, le P. ANTOINE, le P. BELLIN, le P. AUBRÉE qui nous a quittés récemment.

           À ceux qui se plaignent que les prêtres, maintenant, ne restent plus assez longtemps, nous citerons ce mot plein de saveur d’un vieux bulletin : «Après M. FROISSART (en 1846) quatre curés se succédèrent à Ste-Anne en huit ans sans laisser d’autres souvenirs importants que ceux de leurs vertus et de leur sage administration», (Sic) !!!»

Si nous avons regardé vers le passé, c’est pour mieux
nous situer dans le présent et mieux préparer l’avenir…