Fête de Saint VINCENT de PAUL
Chapelle de la Maison-Mère, Paris, 27 septembre 2004

            

            Comme de coutume, la fête de saint Vincent a été célébrée dans la Chapelle de la Maison-Mère avec le ferveur, faste et une assemblée très nombreuse. Cette année, l'Eucharistie était présidée par Monseigneur Philippe GUENELEY, Évêque de Langres et ami de la Congrégation.

            Les représentants de la Famille vincentienne s'étaient joints à nous : Équipes St-Vincent, Filles de la Charité, Société de St-Vincent-de-Paul, Jeunesses Mariales, amis et bénévoles, etc.

            Après l'homélie que l'on peut lire plus loin, Pascal BREMAUD, futur diacre, pronoça les vœux de la Congrégation et par là fut incorporé définitivement à la Compagnie.

            Après la messe, la Communauté et les invités se retrouvaient autour d'un buffet convivial et bien servi par notre société de restauration "Avenance".

«Sant Vincent et les pauvres»
Sculpture by Timothy P. Schmalz, Canada

Homélie de Monseigneur Philippe GUENELEY,
Évêque de Langres

Is. 40, 1-2a.9-11 ; 1 Co 9, 16-23 ; Lc 10, 1-9

                Si j'annonce l'Évangile, je n'ai pas à m'en vanter, c'est une nécessité qui s'impose à moi ; malheur à moi si ne m'annonçais pas l'Évangile!» Ces paroles de saint Paul s'appliquent parfaitement à saint Vincent de Paul, dont l'activité missionnaire s'est imposée à lui comme une réponse à suivre le Christ, en donnant sa vie comme apôtre de tous, en particulier des pauvres. Quand Vincent sillonne les terres de Monsieur de Gondi et qu'il va de village en village pour «missionner», il le fait pour annoncer l'Évangile et il enrichit les pauvres des champs de la richesse de la foi. Quand il accepte d'être aumônier général des galères, il déploie la même ardeur missionnaire, il se fait galérien avec les galériens, comme saint Paul s'était fait juif avec les juifs et sans loi avec les sans loi. Il s'est voulu le serviteur de tous, il a partagé «la faiblesse des plus faibles pour gagner aussi les faibles», il s'est fait «tout à tous pour en sauver à tout prix quelques-uns.» Et quand il crée en 1625 la Congrégation ou la Société de la Mission, il innove et répond ainsi à une situation sociale et ecclésiale qui demande des initiatives nouvelles.

                Car annoncer l'Évangile ne consiste pas à être un répétiteur de la Révélation chrétienne. Certes, l'évangélisateur doit connaître les paroles du Christ, il ne doit pas trahir la parole de celui au nom duquel il parle. On ne peut pas être un fidèle témoin du Christ sans se vider de soi-même et sans revêtir le Christ. On ne peut pas être missionnaire du Christ, sans s'abreuver à la source qu'est le Christ. C'est dans la contemplation des paroles, des actes et des sentiments de Jésus que le missionnaire apprend à regarder le monde auquel il s'adresse avec le regard même du Christ. Il faut donc être bien pénétrer de la vie et de l'Évangile du Christ qui envoie pour être un vrai missionnaire.

                Mais le missionnaire doit aussi tenir compte du monde dans lequel il vit et des personnes auxquelles il s'adresse. Saint Vincent l'avait bien compris, lui dont le ministère s'est étendu en des lieux divers et qui a pris des initiatives pour que le plus grand nombre puisse accueillir le salut de Dieu. C'est dans cette perspective qu'il envoie des apôtres en Algérie, en Irlande, à Madagascar. «Notre vocation, dit-il, est d'aller, non en une paroisse, ni seulement en un évêché, mais par toute la terre.» «Il ne suffit pas d'aimer Dieu, si mon prochain ne l'aime.»

                Face aux difficultés que rencontre aujourd'hui l'évangélisation dans un certain nombre de pays, les chrétiens risquent d'être tentés par la peur, le découragement ou par le repli dans des communautés abritées. L'exemple à aller de l'avant et à trouver des chemins nouveaux pour l'Évangile s'impose en notre temps. L'Église est appelée à ranimer un élan missionnaire et à transmettre aux hommes de ce temps la lumière et l'espérance que donnent l'Évangile et l'amour du Christ. D'ailleurs, par ses activités apostoliques, saint Vincent rejoint la ligne fondamentale du ministère de Jean-Paul II, qui recommande à l'Église de ne pas avoir peur et d'avancer au grand large. Les chrétiens d'aujourd'hui doivent laisser résonner en eux l'envoi en mission de Jésus : «Allez donc, de toutes les nations faites des disciples», en sachant que Jésus est avec eux tous les jours jusqu'à la fin des temps.

                L'Évangile donne le récit de l'envoi en mission des soixante douze disciples. 72, c'est le dénombrement des nations païennes qu'on lit en Gen 10 et qui pronostiquerait l'étendue de la moisson dont parle le verset 2 du chapitre de saint Luc. Jésus les envoie deux par deux, car ils doivent agir en qualité de témoins. Le monde sémitique de l'époque reconnaissait la valeur d'un témoignage, quand deux témoins étaient d'accord sur une chose. Être envoyé deux par deux signifie aussi l'importance de ne pas être seul pour annoncer la Bonne Nouvelle. Les évangélisateurs ont tout à gagner à assurer cette mission à plusieurs, entre frères. C'est indiquer que la communion fraternelle est possible et que des responsabilités réellement partagées dans l'évangélisation sont source de joie, d'équilibre et de fécondité.

                Saint Vincent n'a pas travaillé seul, il a associé des prêtres, des religieuses et des laïcs. La mission ne concerne pas ceux que l'on a l'habitude d'appeler les missionnaires, qui sont des prêtres, des frères et des religieux. Elle est la vocation que Jésus adresse à chaque baptisé, car c'est Jésus qui envoie en mission et confie à chacun de ses disciples d'annoncer le Royaume de Dieu, de transmettre la paix de Dieu et de soulager les malades de toutes sortes. Certes, la mission est assurée selon les charismes de chacun. Nous savons que l'un sème, l'autre moissonne, nous savons que les uns évangélisent davantage par la parole, la prédication, l'enseignement, la formation, d'autres plutôt par des actes de justice, de paix, de fraternité. Le pape Paul VI, dans son Exhortation apostolique de 1975, évoquait ces deux dimensions de la mission d'évangélisation: d'une part, l'annonce explicite, claire, sans équivoque du Seigneur Jésus, d'autre part, le témoignage de vie, d'accueil, de solidarité «dans les efforts de tous pour tout ce qui est noble et bon.» L'une ne va pas sans l'autre et la Bonne Nouvelle proclamée par le témoignage de vie doit aussi être proclamée par la parole de vie. «Il n'y a pas d'évangélisation vraie, si le nom, l'enseignement, la vie, les promesses, le Règne, le mystère de Jésus de Nazareth, Fils de Dieu, ne sont pas annoncés.» (EN 22)

                Ne peut-on pas dire qu'aujourd'hui, en raison de l'ignorance religieuse et de l'analphabétisme chrétien, l'annonce explicite et accessible des mystères de la vie du Christ et de la Parole de Dieu devient une urgence et un devoir de tous les baptisés qui sont appelés à prendre leur part de la mission de l'Église. Autant qu'à l'époque de saint Vincent, l'Église doit être animée d'un nouvel élan missionnaire. «C'est le devoir qui lui incombe par mandat du Seigneur Jésus, dit encore Paul VI, afin que les hommes puissent croire et être sauvés. Oui, ce message est nécessaire. Il est unique. Il ne saurait être remplacé. Il ne souffre ni indifférence, ni syncrétisme, ni accommodation. C'est le salut des hommes qui est en cause. C'est la beauté de la Révélation qu'il représente. Il comporte une sagesse qui n'est pas de ce monde. Il est capable de susciter par lui-même, la foi, une foi qui repose sur la puissance de Dieu. Il est la Vérité. Il mérite que l'apôtre y consacre tout son temps, toutes ses énergies, y sacrifie, au besoin, sa propre vie.» (EN 5)

                «La moisson est abondante; mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d'envoyer des ouvriers pour la moisson.» La mission de l'Église en tous lieux et en tous milieux de vie s'enracine sur la prière et l'oraison. Elle ne peut être féconde que dans la contemplation de Celui, dont le missionnaire est témoin. Dans ce cas, l'oraison n'est pas une fuite, mais une véritable rencontre avec Dieu qui façonne celui qui évangélise. On ne peut annoncer l'Évangile, si on ne l'a pas d'abord reçu, prié, médité, contemplé. Il est possible de rapprocher ici saint Vincent et Madeleine Delbrel, dont on célèbre le premier centenaire de la naissance et le 40eme anniversaire de la mort. Tous deux eurent le souci de la mission, l'une dans la ville ouvrière d'Ivry, l'autre dans les campagnes. Tous deux ont accordé à la prière pour la mission une place essentielle. Madeleine Delbrel disait : «Il y a une part de la vie missionnaire qui est commune à tous: cette part en est l'essentiel. Le missionnaire est quelqu'un qui prie, quelqu'un qui témoigne, quelqu'un qui aime.» Et Saint Vincent: « Comme Dieu ne refuse rien à l'oraison, aussi il n'accorde presque rien sans oraison.» Pour tous deux, l'oraison est à la source de la vie missionnaire.

                «Malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile!» En cette fate de saint Vincent, grâce auquel nous redécouvrons l'appel à être missionnaire maintenant, puisons dans la célébration de l'eucharistie la force d'être des témoins rayonnant d'Évangile et de l'amour de Dieu. Entendons l'appel à apporter la lumière de l'Évangile au cour de la société et des cultures. Prenons notre part de souffrance comme un bon soldat du Christ. Ainsi, nous pourrons aider les femmes et les hommes de notre temps à comprendre leur propre existence, à lui donner sens et à vivre dans l'espérance.

Paris, Chapelle des Lazaristes, le 27 septembre 2004

+ Philippe GUENELEY
Évêque de Langres