L'hôpital auxiliaire de Cuvry

Durant la périodes de 1940 - 1945

Le Dr Robert FRANCK, ancien Chirurgien et Chef du service de traumatologie à l’Hôpital Bons-Secours, est le beau-frère du Père André GRINNEISER. Il a confié à celui-ci cette intéressante relation sur Cuvry durant la dernière guerre, chapitre d'un opuscule sur l'histoire de l'Hôpital Bons-Secours. «Nous sommes en train d'écrire, dit-il au Père, un petit fascicule sur l'hôpital Bon-Secours et ses annexes (Saint-Nicolas et Cuvry) pendant la période de 1940 à 1945». FAMVIN remercie l’un et l’autre.

                  Cette annexe temporaire des Hospices Civils a été «découverte» lors de nos recherches car le souvenir de cet établissement s'était effacé de notre mémoire hospitalière.

Avant sa transformation en hôpital de délestage de Bon-Secours, l'aile centrale du bâtiment avait abrité un très joli château du 18ème siècle, propriété de la famille de Chevigny Chelincourt. Celle-ci, pour ne plus vivre sous le joug allemand, vendit la propriété en 1893 à Dominique Juste. Elle passa ensuite dans le patrimoine d'un Allemand, Charles Heitz, qui la céda à un compatriote Werner von Mörner.

En 1919, le bien sous séquestre a été acheté par un habitant de Marly qui le cédera aussitôt à la «Société des Amis de la langue française», une association strasbourgeoise au financement assuré par les Lazaristes désireux de contourner la Loi de 1905, au cas où elle aurait dû s'appliquer en Moselle.

Une première rentrée scolaire aura lieu en 1922. En 1927, deux ailes nouvelles seront ajoutées et le bâtiment central sera surélevé en 1933-1934.

Après la distribution des prix de 1939, le collège reste inoccupé. Il faut distinguer plusieurs périodes dans l'histoire de l'Annexe qui a fonctionné dans le collège apostolique des Pères Lazaristes de Cuvry repliés alors en vieille France.

Dés le début des hostilités en 1939, par crainte d'éventuels bombardements, on évacue dans ce collège les garçons et les filles de l'orphelinat de la Providence de la rue Paixhans (effectif théorique de 60 lits) et celui de Saint-Joseph de la rue Marchant (100 lits). Pour les mêmes raisons s'y retrouveront les pupilles et les vieillards intransportables de Saint-Nicolas (les autres ayant été évacués dans la Provence parfois dans des wagons à bestiaux). Il semble aussi qu'on ait voulu faire de la place dans l'hôpital hospice Saint-Nicolas pour les victimes civiles d'éventuels bombardements par gaz de combat, armes de destruction massive de l'époque, dont les perspectives d'utilisation étaient la hantise des pouvoirs publics et des populations exposées. A celles-ci, on avait d'ailleurs fait des distributions de masques à gaz que l'on s'est cru obligé de porter constamment sur soi pendant les premières semaines du conflit jusqu'à ce qu'on s'installe dans la «drôle de guerre». Il s'agissait aussi de remplir pour Saint-Nicolas une fonction d'accueil temporaire des transplantés de la «zone rouge de la ligne Maginot».


Tableau du à Wechtomoff, dans la grande étude !

Mr Gothier, employé de Saint-Nicolas, se souvient très bien de l'évacuation des pupilles en 1939 vers Cuvry, mais ne peut donner aucune précision sur leur récupération éventuelle à Saint-Nicolas, qui à notre avis n'a jamais eu lieu avant les périodes de combat des derniers jours de la guerre.

À l'arrivée des Allemands, l'hôpital de Cuvry prend le nom dans la correspondance administrative de «Altersheim und Waisenhaus in Kubern» c'est-à-dire asile de vieillards et orphelinat de Cuvry, montrant ainsi la dualité de fonction de la structure. (Kubern est la dénomination germanisée de Cuvry qui par la suite a été rattaché administrativement à Marly.)

Un relevé de mars 1941 fait état de la présence de 168 vieillards. Au moins une centaine d'enfants ont dû séjourner à Cuvry.

Le Dr Régnier, médecin chef de Saint-Nicolas, assure deux visites par semaine.

Début 1942 s'installe une controverse de plusieurs mois entre le séquestre, le Dr Hoffman et le Burgermeister (maire) de Metz. Le premier voudrait confier la gestion de Cuvry à l'Aide Sociale tandis que le second est d'avis d'en charger l'hôpital Bon-Secours pour le compte de la ville. Après des atermoiements, le maire de Metz accepte en juin 1942 la gestion de Cuvry par un bail renouvelable de 3 ans, mais sans reprise des arriérés de dette.

Une nouvelle orientation du site est alors décidée le 9 juin 1942 ; Cuvry sera transformé en orphelinat. Un budget de 50.000 R.M. est affecté à l'aménagement et à la rénovation des locaux et 17.000 R.M. sont aussitôt libérés pour l'exécution d'une première tranche de travaux. Il est alors décidé de transférer les vieillards sur Saint-Nicolas, soit 48 originaires de Metz et 58 habitant les environs de la ville. Début 1943, le registre d'état civil de Marly ne fait plus mention de décès de personnes âgées «im Altersheim Kubern»

Dans les derniers mois de 1943, nouveau destin pour Cuvry : instruits par l'expérience des destructions des villes allemandes par les raids aériens, les autorités établissent le plan d'un véritable hôpital de catastrophe nécessaire en cas de bombardements massifs de Metz. Cette décision s'inscrit dans un plan global de protection des personnes et des biens, avec l'édification d'abris anti-aériens et la construction des 55 réserves d'eau sur le territoire de la ville de Metz, notamment sur le terrain même de Bon-Secours. Cuvry devient «Ausweichkrankenhaus der Stadt Metz» ou hôpital de délestage de la ville de Metz.  Voici ce que prévoient les autorités

Disponibilité de lits en cas de catastrophe.

                                Lits d'adultes     Lits d'enfants     Soignants  
Salle des fêtes                 44                                     
Rez-de-chaussée            38
Aile droite                         40                                             3
Aile gauche                                     

Premier étage                                                                     6
Aile droite                         30
Corps du bâtiment                                      60
Aile gauche                      65                                              2

Deuxième étage                                      
Aile droite                         36                                              3
Corps du bâtiment                                     
Aile gauche                      64                                              5

Mansardes
Aile droite                         24                                               2
Corps du bâtiment                                        55                 3
Aile gauche                      36                                              2

Selon les plans arrêtés, l'hôpital auxiliaire de Cuvry est conçu pour abriter 377 adultes et 200 enfants avec 26 soignants, dans des conditions de guerre où l'espace disponible entre les lits permet tout juste le passage d'une personne.

L'équipement est livré et installé et ce n'est pas simplement un hôpital de dégagement mais aussi un hôpital à part entière qui fonctionne comme hôpital chirurgical avec une salle de préparation aux interventions et une salle d'opération. Le tout sera fonctionnel début 1944. Une salle de radio sera installée dans le second trimestre de 1944 sur la scène de la salle des fêtes.

Parallèlement, Cuvry continue l'hébergement des orphelins.

Par le témoignage écrit de Sœur Bernard transmis par M. Gougeon, ancien maire de Cuvry, nous en savons plus sur l'organisation de la structure  :

Localisation

Destination

Responsable (s)

Salle des fêtes *

Chirurgie hommes.

Sr Vincent et Sr Patrice

Salle rez- de- chaussée

Chirurgie femmes

Sr Germaine

Premier étage

Service infantile

Mlle Havent

Premier étage

Salle d'opération

Sr Agnès et Sr Bernard

Intendance

 

Sr Bernadette

* Cette salle a été détruite à 80% lors des combats de la libération et reconstruite depuis.

Les Sœurs appartiennent à divers Ordres : Sœurs de Saint-Jean de Bassel ou des «Vincenterinnen». La Sœur Bernard qui fait le rapport devrait être une Sœur de Peltre (ou Saint-Jean de Bassel) car son rapport a été rédigé à Morhange où les Sœurs de Saint Vincent de Paul n'ont pas de maison.

Le Professeur Schuize vient opérer au moins une fois par semaine les malades hospitalisés et qui sont des malades «lourds» comme en atteste l'examen du registre d'état civil de Marly (qui comporte l'indication des causes de mort.)

6 juillet 1944                  Brûlures
24juillet 1944                 Pneumothorax traumatique
30 juillet 1944                Péritonite appendiculaire
1er août 1944                 Péritonite
17 août 1944                  Septicémie post-abortive à l'âge de l6 ans.

La permanence médicale est assurée en alternance par le Professeur Schuize ou par un de ses assistants.

Comme on peut le voir d'après un article paru dans le Républicain Lorrain du 4 août 1997, l'hôpital de Cuvry joue parfaitement son rôle d'hôpital de dégagement puisque Melle Emma Hauslauer et sa maman, blessées lors du bombardement de la gare du triage du Sablon du 29 juin 1944, sont d'abord soignées à Bon-Secours, puis transférées au séminaire de Cuvry avec de nombreux autres blessés.

Voilà les écrits : laissons maintenant s'exprimer les témoins et les acteurs de cette époque.

Nous citons Sœur Jeanne : «c'était l'arche de Noé : les orphelins de Paixhans, du Bon Pasteur, les vieux de Saint-Nicolas, l'hôpital Bon-Secours suite à l'intensité des bombardements sur la ville de Metz…»  La Sœur Jeanne de Saint Vincent de Paul, interrogée à une date non précisée mais sans doute tardive, nous apporte aussi quelques précisions car elle aurait été affectée à Cuvry de 1941 à 1944. Elle ne figure pas dans l'état du personnel décrit par Sœur Bernard, peut-être parce qu'elle était affectée au service des orphelins ; elle n'était donc pas à proprement parler dans l'hôpital chirurgical d'évacuation.

De même, la Sœur Bernard ne signale pas le Docteur Gérard, médecin de Verny, dont nous savons par une note administrative du 5 juillet 1944 qu'il assurait une permanence médicale à Cuvry. Sans doute cette permanence était elle assurée pour l'orphelinat et non pour les blessés.

Le témoignage de Sœur Jeanne sur «l'arche de Noé» confirme celui de Mlle Emma Hauslauer que nous avons signalé ci-dessus. Cette dame dans un interview paru dans le R.L. parle «des locaux trop exigus pour accueillir tant de blessés, de l'atroce spectacle qui régnait dans la grande salle où elle se trouvait avec sa maman et de la seule religieuse infirmière qui ne savait où donner de la tête pour assurer tous les soins.»

«Le professeur Schulze venait chaque deux jours pour opérer ou lorsque des urgences sérieuses nécessitaient sa présence». «De même Sœur Agnès assurait les anesthésies ainsi que Sœur Thérèse Dejean, de chirurgie homme».

Melle Haby, infirmière des salles d'opération à Bon Secours, nous précise qu'elle accompagnait le professeur Schulze au moins une fois par semaine. «Il couchait à Cuvry et opérait le lendemain matin.» À signaler que le Professeur Schulze y avait mis sa famille en sécurité dans un appartement contigu du dortoir des Sœurs.

Selon Melle Haby, «l'essentiel de la cuisine était fait à Bon-Secours et on réchauffait les repas à Cuvry». La Sœur Bernard signale « qu'une camionnette avec un chauffeur, un certain Monsieur Maurice, amenait le ravitaillement et assurait l'acheminement du matériel et même des personnes entre Cuvry et Bon-Secours».

Il sera question de cette camionnette dans le premier rapport du Conseil d'Administration réuni après la libération de Metz où elle est considérée comme inutilisable et dont on essaye de récupérer quelques pièces détachées.

«Lorsque surviendra le bombardement du 29 juin, écrit Sr Bernard, les avions alliés (nous) survolent à très basse altitude, nous les voyons passer car la nuit est éclairée par les fusées des avions de chasse venus en éclaireurs. On dirait un feu d'artifice grandiose un soir de 14 juillet. Quand nous comprenons, les bombes tombent drues, nous les voyons, nous entendons aussi les sirènes, mais nous ignorons quel est l'objectif atteint». Mlle Haby est également présente cette nuit là à Cuvry et a assuré le service du bloc opératoire.

Toujours Sœur Bernard  : «La radio clandestine annonce l'avance des alliés. Ordre est alors donné de renvoyer les hospitalisés, les uns chez eux, les autres sur l'Allemagne, d'autres sur Metz. Et d'heure en heure, les évènements se précipitent. Le 30 août, le Professeur part avec sa famille. Il ne reste qu'une dizaine de personnes, les ambulances les emmènent aussi et nous restons seules. Des camions militaires viennent prendre possession du parc et installent leurs canons à l'abri des arbres. Nous bouclons tout et à pied, nous reprenons le chemin de Metz. Dans la suite pendant une dizaine de jours, nous reviendrons avec des camions chercher mobilier et matériel laissés sur les lieux pour l'amener à Bon-Secours.»

Nous entrons maintenant dans la dernière période de cet hôpital, celle des derniers mois de l'occupation, et on en trouvera la relation dans le chapitre consacré aux hospices civils pendant la libération de Metz.

La situation à Cuvry

On a lu par ailleurs comment avait été créé à Cuvry dans la maison des Lazaristes un hôpital auxiliaire destiné à recevoir en grande partie les victimes des bombardements de Metz.

D'après le témoignage de Mlle Allert, (devenue Sœur Vincent)  : «Cuvry se trouve dans la zone des combats. Les camions militaires (allemands) viennent prendre possession du parc et installent leurs canons et mitrailleuses dans le fond, prés du cours d'eau. Pendant une dizaine de jours des camions viendront de Bon Secours chercher du mobilier et le matériel laissés surplace. Le dernier voyage eut lieu fin septembre. Nous arrêtons là car les Alliés avancent et les tirs d'artillerie deviennent dangereux».

En 1995, la Soeur Jeanne, alors à Belletanche, bien qu'elle ait quelques défaillances de mémoire, se souvient de la période de la Libération. Elle dit «en juin 1944 (ce qui est une erreur de date), les Américains commencent à bombarder Cuvry. À cette époque nous vivions dans la cave du bâtiment central. Un jour en remontant au réfectoire une fille de nos orphelines a eu la tête sectionnée par un éclat d'obus !! Un garçon a reçu un obus en pleine poitrine. Les soldats allemands nous ont laissé rapatrier tout ce monde sur leurs maisons respectives à Metz. Avec une autre Sœur, la supérieure nous avait ordonné de rester sur place pour garder la maison et éviter son pillage. Tous les civils du village avaient été évacués. Seuls les soldats allemands bien sûr occupaient le village et surtout la maison. Les Américains tiraient sans discontinuer. Après la libération enfin, nous sommes revenus chercher nos affaires.»

Nous n'avons pas eu confirmation par ailleurs des bombardements qui auraient causé la mort des deux pensionnaires et l'état civil n'en fait pas mention. Après le départ des malades de Bon-Secours, il semble que la maison des Lazaristes de Cuvry ait abrité une ambulance ou un lazaret allemand. Dans lequel serait mort de ses blessures un médecin militaire allemand. L'artillerie allemande dissimulée sous les frondaisons du parc a été repérée et bombardée par la voie des airs. Une bombe détruit la salle des fêtes.

Cet exposé de l'histoire hospitalière publique entre 1940 et 1945 comporte évidemment de grosses lacunes. Mais il est encore temps d'en réparer quelques unes et de faire appel à des témoins qui nous permettront de peaufiner certains aspects de cette histoire.

Néanmoins, d'après les témoignages que nous avons déjà pu recueillir, on retiendra dans la nuit de l'occupation et de l'annexion ; les hospitaliers messins se sont bien conduits et qu'à une action charitable et séculaire ils ont su ajouter une page glorieuse et sauver ainsi l'âme de nos hospices civils.

Dr Robert FRANCK
Chirurgien Chef de service
à l’Hôpital Bons-Secours


Le village de Cuvry vers les années 70 - 80