Père Jacques GROS cm Les Ibis ont disparu Un des charmes des tournées dans les villages le long du Fleuve Fly, c'était de voir les oiseaux. Le passage de notre bateau provoquait l'envol de multiples espèces: le vol majestueux et solitaire des ibis blancs surpris à monter la garde sur une patte tout au long du fleuve ; les envols en groupes compacts de divers espèces de canards, d'autres plongeant sous l'eau et y restant un temps assez long pour être sûrs que le danger était bien passé ; et puis l'envol lourd des noirs cormorans, tel des hydravions. Ces cormorans, nous les retrouvions dans les étangs (par exemple pour aller à Memeyop), perchés sur les arbres, les ailes écartées pour se les sécher. Au dessus de tout cela, le vol circulaire des aigles pêcheurs à tête blanche. Et le soir, à la tombée de la nuit, la multitude de roussettes partant à la recherche des fruits. Depuis mon «Adieu aux réfugiés», j'avais cessé les tournées dans cette région. Curé de la paroisse St-Gérard (la cathédrale), je retrouve ces villages et camps du Fleuve Fly : ils font partie de cette paroisse. J'ai donc repris, en février 2009, les promenades sur ce fleuve, après environ quatre ans d'absence. Très vite j'ai senti qu'il y avait quelque chose d'anormal : j'avais beau écarquiller les yeux, pas un oiseau en vue. J'ai interrogé les gens, au premier village : ils m'ont dit : «De fait, il n'y a plus d'oiseaux parce qu'ils n'ont plus d'arbres où bâtir leurs nids ou se suspendre, la tête en bas (pour les roussettes) durant la journée ; ils sont partis vers les terres à l'intérieur, loin du fleuve pollué». Cette visite des camps au long du Fleuve, je l'ai faite avec Mariano, un Argentin, un laïc, qui travaille pour le Service Jésuite des Réfugiés (une organisation internationale dont le but est de défendre les droits des réfugiés). Lui-même, à l'âge de quatre ans, avait goûté le sort des réfugiés, ses parents étant communistes et donc contraints (dans l'Argentine des Colonels) de prendre le chemin de l'exile. Il n'a donc pas besoin de beaucoup d'imagination pour être en empathie avec les réfugiés venus de Papouasie occidentale. Il peut même anticiper sur ce qui les attend si, un jour, ils rentrent au pays : quand avec sa famille, Mariano est revenu au pays, après la chute des colonels, les gens qui n'avaient pas pris le chemin de l'exile les ont traités de «planqués», de «Mexicains». Comme interprète, j'ai assisté à quasi toutes les rencontres de Mariano avec les gens des camps. Les oiseaux furent évoqués. Ils ne sont que la partie visible de l'iceberg ! Les camps sont maintenant des îles au milieu des terres inondées ; ces camps eux-mêmes sont dans l'eau trois à quatre mois par an ; les sagoutiers meurent (c'est la source principale de nourriture ici : en 1987, beaucoup de gens des camps avaient refusé d'aller à Iowara -- East Awin Relocation Site -- parce qu'il n'y avait pas de sagoutiers dans ces nouveaux camps, perdant ainsi tout droit à une aide officielle et au statut de réfugiés, au moins aux yeux du gouvernement de PNG) ; les bananiers, les jardins de patates douces, d'arachide, de manioc et autres cultures, sont ou inondés, ou la proie de sangliers et autres bêtes sauvages qui n'ont plus de nourriture dans les forêts devenues marécages, avec les arbres qui meurent. Qui plus est, depuis environ dix ans, un brochet venu des Célèbes, on ne sait pas trop comment, s'est introduit dans les étangs du sud et a très vite colonisé le fleuve, décimant les espèces locales, autre source importante de nourriture et de commerce. Les villages locaux sont à la même enseigne que les réfugiés. Le lit du fleuve, du fait des 80.000 tonnes de sédiment déversées quotidiennement par la mine de cuivre en amont (Ok Tedi Mining), monte ; les petits lacs qui jouaient le rôle de régulateurs (déversoirs) durant la saison des pluies, sont maintenant en dessous du niveau du lit actuel du fleuve donc ne se vident plus et ne jouent plus leur rôle. Le gouvernement est bien conscient du problème et convie tout ce monde (de Dum à Komokpin) à se déplacer à l'intérieur des terres, à environ dix kilomètres du fleuve. Il promet de l'aide pour cet exode. Mais les fonctionnaires gouvernementaux consultés avouent qu'il n'y a encore aucun projet concret pour la réalisation de ce grand chambardement. Combien de temps les riverains du Fleuve Fly devront-ils accepter de patauger dans l'eau et de végéter ? Comme paroisse, responsable de l'éducation, de la santé, il nous faut songer à entretenir ou remplacer les structures existantes (églises, écoles, postes de soins, locaux pour les activités des femmes, logements pour les instituteurs et les infirmiers, etc.). Si ces villages se déplacent dans un bref délais, attendons... mais si ça traîne, que faire ? Les gens des camps, qui ont déjà eu bien du mal à se faire donner un lopin de terre par les habitants du cru, il y a 25 ans, voient avec effroi la perspective de repartir à zéro, de renégocier avec les propriétaires de nouvelles terres et affronter les demandes de compensation des actuels propriétaires pour ces 25 ans d'exploitation de leurs terres. Ils ont dit au représentant du gouvernement (Mr. Christopher Kati) et ont répété à Mariano : «Pour nous, pas question de nous déplacer ; nous avons assez souffert». On peut les comprendre, mais ce n'est pas une solution. Aller à Iowara ? moins que jamais question ! (la situation dans cette relocalisation officielle est effectivement loin d'être idéale : manque de terres, route d'accès déplorable...). Rentrer au pays ? Pas sans l'indépendance ! 25 ans en exile et revenir «sans résultat» est impensable pour eux. D'autant que la situation en Papouasie occidentale est loin d'être «paradisiaque» même pour ceux qui seraient prêts à accepter l'autonomie spéciale offerte par Jakarta à cette province. Aux dernières nouvelles, prêtres et pasteurs d'une région proche de Jayapura (Papouasie occidentale) sont allés à Jakarta pour protester contre la façon de choisir les nouveaux fonctionnaires dans leur coin : alors que le statut de province autonome stipule que les candidats locaux (aborigènes) soient choisis de préférence aux migrants venus des autres îles, au dernier concours, aucun candidat local n'a réussi à passer le cap... Tous les postes pour les non-Papous. À Diana Glazebrook, ethnologue qui a passé deux ans à Iowara, du temps où j'en étais le curé, un réfugié disait déjà : «Si nous restons ici, nous n'avons pas d'avenir ; si nous rentrons au pays maintenant, pas de sécurité.» De fait, les nouvelles que nous pouvons avoir sur la situation en Papouasie occidentale sont alarmantes. Lors d'une visite à Waropko, Papouasie occidentale, pour préparer notre participation aux célébrations du 75 ième anniversaire de l'arrivée du premier missionnaire (Peter Oeboer) à Ninati, j'ai été témoin du matraquage par l'armée d'un ex-réfugié revenu au pays pour aider son village en manque d'instituteur ; dénoncé faussement pour un crime qu'il n'a jamais commis (ce garçon, que j'ai connu lorsqu'il vivait à Iowara, est un doux, parfaitement pacifique) il a été attendu au coin d'une rue par l'armée et battu sauvagement sans la moindre enquête sur la véracité des accusations. Lors de son sermon, à la messe du jubilé à Ninati, l'Archevêque de Merauke blâmera les «forces de l'ordre» pour ces pratiques expéditives. Les soldats qui commirent ces abus ont terminé, impunis, leur stage en Papouasie occidentale. D'autres les remplacent, plus nombreux, plus violents. Un vieux missionnaire hollandais (celui qui favorise ma contrebande d'objets de piété entre l'Indonésie et la PNG : la piété est meilleur marché en Indonésie), lors de son retour de Ninati vers Merauke, a été stupéfait de voir le nombre de soldats dans les villages au long de la frontière. Il m'écrivait : «Les gens vivent dans la peur, dans ces villages». À l'intérieur, ce n'est guère mieux. Et ces troupes d'occupation continuent les vieilles méthodes de dénigrement des opposants politiques que les Romains pratiquaient du temps de Jésus : ils les traitent de criminels de droit commun. Prenez par exemple les deux «larrons» crucifiés avec Jésus ; c'était, non des bandits, mais des guérilleros, des nationalistes. Que leurs méthodes se soient souvent teintées de terrorisme, voire de brigandage, cela n'autorisait pas à les rabaisser au rang de «rascals» (voyous de grande envergure, dans le vocabulaire de PNG : j'ai bondi lorsque, dans un texte anglais pour le «Chemin de Croix» j'ai lu : «Ils crucifièrent Jésus, et avec lui deux rascals». Pareillement lorsque au bréviaire, none, Vendredi de la première semaine du temps ordinaire, on nous fait dire : «Seigneur Jésus, toi qui a fait passer de la croix en ton Royaume le malfaiteur qui reconnaissait ses fautes...» Les co-crucifiés, pas plus que Barrabas, n'étaient pas des «malfaiteurs», et celui qui s'adresse à Jésus ne «confesse pas ses fautes» mais comprend que c'est Jésus, le Serviteur Souffrant, qui peut seul amener à son terme le projet de libération qui les a conduits tous les deux sur la croix...Il m'a fallu être dans le camp des «brigands» pour comprendre ces «nuances»). Dernièrement, il y a eu une attaque contre un poste de police dans la montagne, en Papouasie Occidentale. Les soupçons portent sur le petit groupe local d'indépendantistes (OPM). L'un d'eux a été arrêté ; il a avoué faire partie de l'OPM. Or le chef de la police a précisé à la presse que cet homme sera jugé comme droit commun et non comme politique (Cenderawasih Pos, 20 janvier 2009)... Je suis tenté d'adopter la version de Diarmuid O' Murchu, dans son livre « Catching up with Jesus » (le livre que mon évêque m'avait recommandé et que j'ai lu durant cette tournée). Il fait dire à Jésus que sa passion n'a pas eu l'ampleur ni la publicité que les Évangiles lui donnent (Sanhédrin, Pilate, Hérode et compagnie). Vu les méthodes expéditives des «forces de l'ordre» de tous les temps et de tous les régimes, ça s'est probablement résumé à un rapide, cruel passage à tabac, un lynchage, sans procès, vite fait, en réponse à l'action de Jésus perturbant les activités dans le temple un jour de grand pèlerinage national (voir le sort qui attend Monsignor Quichotte dans le roman de Graham Green, lorsque notre bon curé veut s'opposer à la scandaleuse procession d'une statue de la Vierge couverte de billets de banque). À moins qu'on adopte la thèse de David Seely («Jesus' Temple Act» dans The Catholic Biblical Quarterly , vol. 55, N°.2 / Avril 1993, pp.263-283) qui dit que le lynchage n'a pas eu lieu parce que «l'action du Christ au Temple» est en fait une «parabole» que les évangélistes ont «dramatisée» ou narrée comme un action réelle. Tout cela ne m'empêchera pas de célébrer la Semaine Sainte et la Passion avec beaucoup de foi...Mais cela m'aidera certainement à le faire en communion avec les petits, les mal-aimés de tous les temps, plus spécialement avec ceux dont mon ministère m'appelle à partager le sort... en attendant le retour des oiseaux. Joyeuses Pâques. Père Jacques Gros cm Nous nous permettons d'ajouter, pour ceux qui n'ont pas cette information, qu'il est possible de transmettre des dons en envoyant un chèque à l'ordre de OEuvre du Bienheureux Perboyre En précisant que ce don est à l'intention du Père Jacques GROS En application de la loi N° 2003-709, du 1 er août 2003, les particuliers peuvent bénéficier d'une réduction d'impôt de 60% de leurs dons, limités à 20% du revenu imposable. Patrice et Josette Métayer
== Retirer les "-" qui précèdent et succèdent l'@ == Pour ceux qui souhaitent lui transmettre un message : jacgros-@-dg.com.pg |