Altiplano n° V - Mars 2007 5ème circulaire de Cyrille de NANTEUIL, d'EL-ALTO (Bolivie) Dimanche 25 février 2007 : En plus de multiples lésions abdominales, Pablo souffre d’infection et de nombreuses fistules. Hier matin, l’équipe médicale de l’hôpital s’est réunie autour de son cas et a décidé d’attendre une semaine pour procéder à une quatrième opération. Mais, bien plus que l’intervention, ce que Pablo redoute, c’est encore et de loin la piqûre anesthésiante.
Après avoir partagé un agréable déjeuner avec le père Fernando et le père Vicente, le sympathique provincial d’Argentine, une nouvelle occasion m’est donnée de me rendre compte qu’ici règne une autre notion du temps ; les jeunes du Kenko arrivent à la chapelle une bonne heure après l’heure fixée. Mais qu’importe ; nous nous répartissons en quatre groupes pour sillonner le quartier. Objectif : porte-à-porte pour distribuer les invitations à l’atelier qui aura lieu à partir de samedi prochain autour de l’Évangile de Luc.
Au détour d’une visite, un chien au pedigree douteux me mord les jarrets, par derrière de préférence. Me retournant, je m’aperçois que trop de passants m’observent pour qu’il soit de bon ton de le mordre à mon tour... Toutefois, l’accueil fut généralement favorable, ce qui n’a rien d’étonnant dans une culture où un peut-être cache le plus souvent un non. Et c’est un Normand qui le dit ! Mais ce qui m’a plus frappé encore, c’est que plusieurs passants, ayant entendu parler d’Évangile, se sont approchés d’eux-mêmes pour demander une invitation ; ça ne veut peut-être pas dire qu’ils viendront mais sûrement qu’ici aussi il y a une soif de Dieu, une soif du Dieu qui a soif de l’homme. Ce soir, je salue Pablo de la part de certains d’entre vous, puis, à sa demande, nous approfondissons la parabole du fils prodigue. C’est une joie renouvelée que d’annoncer l’amour à la fois maternel et paternel de Dieu, cet amour qui dépasse de loin les blocages d’une extériorisation contenue et convenue ; le Père ne craint pas de courir vers les fils perdus dont sans cesse Il guette le retour, pour se jeter à leurs cous et les couvrir de baisers. Voilà qui n’a rien de très pédagogique mais le but de la parabole n’est pas d’offrir un modèle de parentalité ; Luc entend nous dire que la mesure de l’amour de Dieu, c’est l’amour sans mesure. Et cela, Pablo le comprend bien car il sait l’amour de son propre père, encore qu’en bon aymara, ce dernier soit peu démonstratif en la matière. Mardi 27 février 2007 : Hier matin, une fois dépassée la purée de pois qui embrume les environs d’Achacachi, se dévoile un soleil qui éclaire d’une netteté surréelle tour à tour les berges du Titicaca et les neiges de l’Illiampu. En un mois, tout un tronçon de route récemment aménagé mais pas encore asphalté – pour des raisons politiques, dit-on – s’est transformé en un tape-cul des plus élaborés. Partis à 6 h.30 d’El Alto, nous n’arrivons à Umanata qu’à 10 h.30, pour l’ouverture de l’année scolaire du Cema, centre d’éducation secondaire pour adultes, financé par l’Église et reconnu par le gouvernement. Sur les vingt-cinq élèves inscrits, seulement quatre étaient au rendez-vous, et même les trois professeurs n’étaient pas tous arrivés ; les discours officiels furent donc remis à ce matin. Mais, ce matin, les… cinq étudiants ont bien du mal à exprimer leurs motivations, leurs attentes et ce à quoi ils s’engagent. Jeudi 28 février 2007 : Je peine décidément avec l’aymara mais certaines tournures font leur chemin dans ma tête. On me dit seulement aujourd’hui qu’avec le chinois et le hongrois, l’aymara est l’une des trois langues les plus difficiles à acquérir au monde… Un seul verbe irrégulier, certes, mais trois pronoms personnels pour dire nous – la culture aymara est décidément communautaire – et des suffixes qui s’agglutinent en veux-tu en voilà pour transformer les paroles les plus simples en autant de locutions imprononçables. Mais le Seigneur sait ce qu’Il me demande et pourquoi Il me le demande !
Hier matin, pour la première fois, Pablo a pu sortir de sa chambre en fauteuil roulant. Á chaque fois que je le visite, il me demande de lui détailler ce que j’ai mangé ou cuisiné. Et pour cause ; il a toujours eu un bon coup de fourchette ! De plus, l’enfant est vif ; depuis son lit, il tente de marier une de ses cousines avec Erick, un ami d’El Alto qui se prépare à devenir pasteur évangéliste, également célibataire. Du reste, sans sa solide constitution et son goût de la vie, Pablo ne serait plus parmi nous depuis longtemps. Aujourd’hui, après mon cours d’aymara, j’ai dû jouer les médiateurs entre le chauffeur qui l’a renversé, sa mère qui tente de réduire sa participation financière au minimum, son entreprise qui se lasse de mettre la main à la bourse, et la famille de Pablo acculée par la police à régler les frais d’hospitalisation. Les choses se sont calmées, pour l’instant, mais un procès est à craindre… Une nouvelle fois, accompagné d’Erick, je sillonne El Alto à la recherche d’antibiotiques, médicaments et aliments à perfuser, trouvant tout de même le temps d’apporter à l’aéroport un montage powerpoint réalisé avec et pour les deux employées de la garderie de sœur Luisa (1) qui ont obtenu de la fondation Golda Meyr une bourse pour un voyage et une formation d’un mois en Israël. Cette après-midi, en revanche, le challenge consiste à me faire prêter l’argent envoyé pour Pablo sur un compte communautaire momentanément inaccessible. Mais dans l’Évangile du jour (Mt 7, 7), Jésus ne dit-Il pas : «Demandez et vous recevrez » ? Or un ami agent de change consent au prêt sans intérêt et il est Libanais ; alors vraiment, Dieu existe ! Samedi 5 mars 2007 : Pablo devait être réopéré ce matin mais dix ampoules de calmant font défaut, qui n’en finissent pas d’arriver par la route de Santa Cruz dévastée par les inondations et les éboulements. Sachant l’intervention remise à demain, je vais tout de même les recueillir à La Paz et en profite pour ramener le médecin qui est parti les chercher il y a déjà de longues heures. Le temps du retour, la docteur Campero me raconte sa vie à grands traits, jusqu’à en venir à sa dernière nuit de garde ; il lui a tout d’abord fallu enjamber un homme qui, tenant une bonne cuite, lui attribuait tous les noms d’oiseaux, pour lui recoudre à vif une main qui pissait le sang. L’alcool absorbé – le carnaval n’en finit pas de se terminer – fit office d’anesthésiant. Elle a ensuite vu mourir entre ses bras une petite fille de trois ans qui, hier au retour de l’école, a mangé le fromage que son beau-père avait posé sur la table après l’avoir soigneusement garni de mort-aux-rats : « Le fromage était probablement destiné à la maman » me dit-elle, lasse mais non lassée. Mardi 6 mars 2007 : Avant-hier, dimanche, Pablo a donc subi sa quatrième opération. Juste avant de partir au bloc, il a demandé à me voir pour prier. Après cela, me regardant droit dans les yeux, il m’a murmuré : « Mon père, je veux être ton enfant de chœur »… Au cours d’une intervention de huit bonnes heures, un spécialiste reconnu lui a notamment enlevé une partie du pancréas et un nouveau morceau d’intestin. Aujourd’hui, alors que la ville d’El Alto fête ses 22 ans à grand renfort de défilés, Pablo passe de nouveau à la télé ; José et Yola, ses parents, se bougent enfin pour récolter de quoi éponger les frais d’hospitalisation, exorbitants par rapport à leurs revenus ou à ceux du chauffeur qui l’a renversé. Eux habitent avec leurs trois enfants dans une pièce unique meublée de deux lits et d’une gazinière. Certes, José n’a pas tardé à retrouver un emploi mais il passe encore beaucoup trop de temps à l’hôpital. Ce matin, participant depuis hier à une rencontre pastorale de l’Altiplano Nord, j’ai la joie de concélébrer dans l’incroyable église coloniale de Carabuco à l’heure même où, à des milliers de kilomètres de là, une messe est célébrée dans la chapelle de l’École militaire pour ma grand’mère maternelle, partie dans la paix vendredi dernier, après des hospitalisations à répétition. Avec elle, saint Pierre ne fera pas que rigoler mais du moins aura-t-il de la main d’œuvre s’il fait le ménage au ciel… Jeudi 8 mars 2007 : Hier soir, on a réopéré Pablo – brièvement cette fois – pour lui arranger une petite fuite du côté du pancréas. Grâce à Dieu, une fois sorti du bloc, le spécialiste qui l’avait déjà opéré dimanche s’est dit content de l’évolution interne et de la cicatrisation des tissus. Peu à peu, j’appréhende pour ma part une nouvelle forme de prière, habité par la conviction qu’en me tenant aux côtés de Pablo et d’autres malades, c’est aux côtés du Christ que je me tiens (cf. Mt 25, 40).
Ce matin, je donnais une quatrième mini-conférence d’histoire de l’Église aux sœurs de mère Teresa d’El Alto. Á propos des hérésies contre lesquelles ont réagi les premiers conciles œcuméniques, j’évoquais plus particulièrement celles à travers lesquelles Mahomet crut connaître le christianisme et qui expliquent le regard que le Coran porte sur Jésus. Plus tard, révisant mon aymara devant la mairie de La Paz, je fais connaissance de Javier qui finit par comprendre que mes chaussures n’ont pas besoin de cirage, enfin pas plus que d’habitude. Á 13 ans, il est venu seul du département d’Oruro pour travailler toute la semaine ici afin de payer son matériel scolaire ; sa rentrée a lieu lundi matin. Tout compte fait, je le laisse cirer mes chaussures pour le prix d’un déjeuner. Il m’explique alors qu’il va commencer la préparation au baptême. Je ne crois pas avoir vu un enfant aussi responsable en France. Samedi 10 mars 2007 : Pour cette seconde séance de l’atelier biblique, plus de retardataires et moins de participants que la semaine dernière. Nous approfondissons tout de même le récit des guérisons du possédé de Gérasa, de l’hémorroïsse et de la fille de Jaïr (Lc 8, 26-56). Á partir de la guérison du possédé, les jeunes n’ont aucun mal à faire le lien avec les puissances qui nous possèdent aujourd’hui, telles que la soif d’argent et la corruption. Á cet égard, une adolescente évoque la répartition sélective des denrées arrivées dans les régions de plaine dévastées par les inondations, selon que les victimes sont ou non du parti au pouvoir. Á partir des deux autres guérisons, c’est plutôt du statut de la femme qu’il sera question ; le miracle, ici et aujourd’hui, ce serait – selon dont doña Violeta – que les hommes considèrent les femmes avec le regard même du Christ. Au lieu de ça, nombre d’entre eux continuent à battre leur femme dès qu’ils ont bu. Tel ce catéchiste d’Italaque qui, tout formé qu’il est au christianisme, et depuis plus de 25 ans, a récemment laissé son épouse à demi morte, rouée de coups. Lundi 12 mars 2007 : Fanor, un jeune du quartier en recherche, vient dîner avec moi pour m’exposer son interprétation du récit des guérisons de l’hémorroïsse et de la fille de Jaïr étudiées avant-hier ; sans avoir jamais suivi aucune formation en exégèse, il a pris la peine de situer le texte dans son contexte proche et lointain, puis de le comparer à ses parallèles dans les deux autres Évangiles synoptiques ! Le résultat me laisse bouche bée ; pour Fanor, la femme mourante des deux récits superposés représente la première Église qui risque de perdre la foi après la mort du Christ mais que Ce dernier va revivifier par son Esprit et à laquelle Il va se rendre présent par son Eucharistie. Et, en effet, tout concorde (2) ! Merci, Seigneur, parce que ce que Tu as caché aux sages et aux savants, Tu l’as révélé aux petits ! Lundi 19 mars 2007 : Hier matin, Pablo a été opéré pour la sixième fois – normalement la dernière – d’une fistule. Dans peu de temps, il devrait pouvoir boire et manger yaourts et soupes. En attendant, il plaisante. Avant-hier soir, comme son petit-frère Fernando s’en allait, Pablo lui a lancé, le sourire en coin : « Prends soin des parents ! » Et Fernando de lui répondre : « Et toi des infirmières ! ». Et, de ce côté, il n’y a pas photo : Pablo sait y faire ; il les a toutes mises dans sa poche ! Qui a dit qu’il tenait de son père adoptif ?
Samedi 24 mars 2007 : Au sortir d’une visite à l’hôpital, je trouve fracturées les serrures de la voiture de la communauté. C’est drôle comme tout à coup je me sens tellement près d’Orgemont ! Après les nombreuses tentatives infructueuses du serrurier, j’arrive finalement à ouvrir la portière à l’aide d’un fil de fer. Question d’expérience. Après m’avoir alors déclamé un couplet sur la malhonnêteté, ledit serrurier me demande sans complexe une somme hors de proportion. C’est normal : je suis blanc… Grâce à Dieu, un soleil éclatant que plusieurs jours de pluies avaient éclipsé fait passer la pilule. Et puis, cet après-midi, presque tous les JM de Villa Tunari sont venus à l’atelier biblique, si bien que le travail en petits groupes, la reprise en grand groupe et le partage du temps de prière s’en ressentent considérablement. Comme quoi les catholiques sont capables de réussir autre chose que des messes. Il est maintenant question que Pablo puisse sortir dès la semaine prochaine ! S’il est enfin sauvé, c’est bien grâce à vous, de Madagascar, d’Espagne, d’Italie, de France, d’Angleterre et d’ailleurs, qui avez d’une part prié pour lui et d’autre part envoyé 3500 € ; cette somme a permis de prendre en charge jusqu’à ce jour la majeure partie des antibiotiques et médicaments, poches de plasma et liquides d’alimentation administrés à Pablo depuis l’accident, soit depuis un mois et trois semaines aujourd’hui. Pour paraphraser la parabole citée plus haut, je dirais volontiers : « Réjouissez-vous, parce que mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ! » (cf. Lc 15, 24 et 32). Cyrille de NANTEUIL 1) Cette garderie est située au cœur du quartier de la prostitution alténienne où Bernard Massarini, un autre lazariste français, a tellement travaillé. Cent quatre-vingt-dix enfants de deux à cinq ans, dont un handicapé d’Umanata et une sourde d’El Alto, y sont entourés d’autant d’amour que de sens pédagogique. 2) Prennent alors tout leur sens la répétition du nombre douze (Jésus est sur le point d’envoyer les Douze en mission), l’expression « rendre l’Esprit » au lieu de relever de la mort ou de réanimer (le Christ fera vivre l’Église de son Esprit à partir de la Pentecôte) et l’ordre que Jésus donne de faire manger la toute jeune femme (Il est sur le point de demander aux Douze de distribuer les pains multipliés). |