Cyrille de NANTEUIL :

Dernières nouvelles d'EL ALTO

Mardi 16 janvier : Je commence enfin les cours d’aymara à El Alto (1), à raison de 3 heures par jour de la semaine, et ce jusqu’à fin mars, si Dieu le veut. Ce sera l’occasion de me rendre davantage présent sur les quartiers du Kenko et de Kupilupaka où le père Abdo n’a plus le temps de travailler en profondeur.

   
Alasitas

Mercredi 24 janvier : À La Paz, on fête Alasitas (du verbe alaña : acheter), en passe de devenir patrimoine oral de l’humanité. À midi pile, chacun achète en miniature ce qu’il espère obtenir dans l’année. Vous voulez construire une maison ? Achetez un parpaing miniature ! Vous désespérez de rencontrer la femme ou l’homme de votre vie ? Achetez une poule ou un coq miniature ! Vous voulez renter dans l’armée ? Achetez un mini képi ! Pour ma part, c’est un mini dictionnaire d’aymara qu’il me faudrait acheter... Jaime, qui enseigna à d’autres confrères avant moi, doit déployer des trésors de patience pour me faire entrer dans le crâne la structure d’une langue qui s’avère chaque jour un peu plus différente de la nôtre... Quant à Evo, c’est un mini drapeau qu’il devrait s’acheter pour sauvegarder l’unité nationale. Il se contente aujourd’hui d’un remaniement qui lui donne l’occasion de limoger des ministres aux prises de position parfois atterrantes. Le chancelier lui-même n’a-t-il pas déclaré publiquement qu’on devrait arrêter d’apprendre aux jeunes boliviens à lire et à écrire puisque, en dignes héritiers des traditions indigènes, ils peuvent forcément lire dans les rides de leurs grands-parents ?

Samedi 27 janvier : Avec les JMV (Jeunesse Mariale Vincentienne) du quartier du Kenko, nous nous retrouvons dans la chapelle du Seigneur du Grand Pouvoir, afin d’organiser les 5 séances de découverte de l’Évangile de saint Luc que je propose aux paroissiens de vivre les samedis du Carême. Cet atelier sera l’occasion d’apprendre ou de réapprendre à prier à partir de la Parole de Dieu. Nous y inviterons tous les habitants du quartier, y compris ceux qui ordinairement ne fréquentent pas l’église et ceux appartenant aux nombreuses communautés protestantes. S’intéressant à la Parole de Dieu, doña Violeta, fraîchement nommée responsable de la chapelle au conseil paroissial, a accepté de préparer puis d’animer avec moi l’atelier. Nous choisirons d’autres textes que ceux jadis étudiés à Épinay et formulerons des questions d’approfondissement propres à rejoindre la vie des gens.

Lundi 5 février : Après avoir concélébré avec le père Aníbal, je le laisse enfin prendre le chemin du Pérou où il retrouvera les siens après deux ans d’absence, puis je retourne à l’hôpital du Kenko, celui-là même où le père Francis, précédent supérieur de la communauté, est mort d’une maladie du sang, il y a plus d’un an. Aujourd’hui, c’est la rentrée scolaire ; alors que le père Abdo va enseigner pour la première fois à l’université catholique, les enfants sont en uniforme dans les rues.


Pablo
Après avoir amarré ma bicyclette dans le hall et croisé des gens qui en toute bonne foi me demandent des conseils médicaux, je revêts à nouveau les protections nécessaires pour entrer dans la salle de soins intensifs. Là, je retrouve Pablo, dix ans, qui s’est fait renverser par un minibus avant-hier. Le guidon de son vélo lui a perforé les entrailles. Après une première opération au cours de laquelle on lui a rabouté les intestins et rapiécé l’estomac, l’enfant va visiblement mieux, me demande quand je reviendrai et m’annonce qu’il sera réopéré demain. Dans le couloir, je prends dans mes bras sa maman en pleurs et apprends de son père que le foie de Pablo est en morceaux. Tout n’est pas gagné... Baptisé dans l’urgence par la directrice de l’hôpital, Pablo prie et moi avec lui.

Mardi 6 février : À l’hôpital, la mère de Pablo me dit qu’il demande depuis un certain temps le baptême et la communion. Elle ajoute : «Son accident, c’est sûrement un châtiment que le Seigneur m’envoie, parce que je ne l’ai pas emmené à l’église». Je lui réponds simplement que le Dieu qui se révèle en Jésus-Christ n’envoie ni épreuves ni souffrances mais qu’à partir du mal qui surgit dans nos vies, Il permet que resurgissent de la vie et du sens. Ainsi en est-il des pluies torrentielles qui, dans l’Est bolivien, ont fait croître de 5m le niveau de plusieurs fleuves, avec les conséquences que l’on imagine, tandis que dans l’Altiplano, les pluies sont trop brèves pour abreuver la terre et les grêles abîment les cultures ; ces dérèglements que l’on attribue au phénomène El Niño sont toutefois l’occasion de mettre en place une solidarité qui, avant, n’existait peut-être pas. Tard le soir, je repasse à l’hôpital avec le père Diego. Pablo est déjà revenu de salle d’op’ : apparemment tout s’est bien passé. Merci, Seigneur !

Mercredi 7 février : Ce matin, il m’a semblé que Pablo récupérait peu à peu. Cet après-midi, pas plus de cours d’aymara qu’hier ; les mineurs manifestent à nouveau dans le centre de La Paz, à grand renfort de dynamites, pour obtenir l’exemption d’un nouvel impôt… Sous le coup de l’alcool, certains s’en prennent aux policiers, aux civils et jusqu’aux véhicules. Tout se passe comme si l’on attendait un mort pour donner de l’envergure à la revendication. Mais le gouvernement va céder au chantage ; c’est couru d’avance. En attendant, ce n’est pas exactement le moment adéquat pour pointer son nez en ville, surtout pour un Gringo... Pendant ce temps, la fièvre aphteuse s’étend à l’Est du pays.

Dimanche 11 février : À l’invitation que je leur avais faite dimanche dernier, adultes, jeunes et enfants du quartier de Kupilupaka sont venus hier recevoir le sacrement de la Réconciliation ; pendant près de trois heures, sans discontinuer, je les ai entendu confesser la gloire de Dieu, l’action de grâce, et la faiblesse de l’homme. Depuis les confessions des détenus du centre pénitentiaire de Teruel, j’avais rarement rencontré une telle sincérité du repentir, un tel besoin de reprendre pied dans la confiance en Dieu. Comme elles sont importantes pour un prêtre, ces occasions de se découvrir véritablement père !

Vendredi 16 février : L’état de santé de Pablo se complique ; malgré une infection préoccupante, il a subi cette nuit une troisième opération. Mais la situation est critique également du point de vue financier… D’une part, le jeune chauffeur de bus qui a renversé Pablo est déjà surendetté et le plafond de son assurance explosé ; les frais des deux semaines d’hospitalisation et trois interventions dépassent ce plafond de plus de douze mois de salaire… Âgé de 22 ans, il est devenu père de famille le jour même de l’accident mais parvient à peine à s’en réjouir. D’autre part, le jeune papa de Pablo vient de perdre son travail, occupé qu’il est à entourer son fils de son affection et à attendre le verdict des médecins. Et ce n’est pas faute de lui avoir recommandé de prioriser le travail. Sœur Cat’, la directrice de l’hôpital du Kenko, est d’accord pour collaborer, mais reste à se procurer et à financer les puissants antibiotiques prescrits à Pablo pour la semaine. Il était question de recourir à la télévision pour réunir les fonds, mais le temps ne joue pas en notre faveur car le carnaval s’annonce et la Ch’alla (2) a déjà commencé un peu partout, si bien que, dès cette après-midi, les entreprises ferment jusqu’à mercredi.

Une véritable course contre la montre s’engage alors : aidé par sœur Maria Dolorès, Fille de la Charité espagnole, sœur Luisa, salésienne italienne, et plusieurs bénévoles vincentiens boliviens, je passe donc un nouvel après-midi à sillonner dans un sens et dans l’autre les rues plus ou moins asphaltées d’El Alto pour obtenir des dispensaires et laboratoires la plus grande partie des précieux antibiotiques au meilleur prix. Il y en a malgré tout pour750 euros. Ce qui coûte le plus cher, c’est de loin les 24 flacons d’Imipenem avec lesquels on espère stopper l’infection. Et Pablo n’est pas encore tiré d’affaire...

Comme il s’agit de sauver une vie et que plusieurs solidarités ont déjà joué à fond, laissons de côté les questions relatives à l’opportunité d’une aide matérielle encore une fois venue d’un missionnaire blanc ! Je fais donc appel à vous qui lisez cette lettre, pour contribuer à sauver Pablo. Sachez que je suis sur place pour veiller à ce que l’argent versé arrive à destination et assurer le suivi. Si vous pouvez faire un geste, la formule la plus simple est de libeller un chèque à l’ordre du “Service des Missions lazaristes – Bolivie”, avec au dos la mention explicite: “Pour Pablo Ajata, aux boins soins du père Cyrille”. Le tout est à envoyer à :

Service des Missions lazaristes
95, rue de Sèvres - 75006 Paris

Une enveloppe timbrée sera la bienvenue pour vous faire parvenir un reçu fiscal à l’adresse de l’émetteur figurant sur le chèque. Merci d’avance pour votre générosité et pour votre rapidité.

Padre Cyrille

1) El Alto a parfois des allures de village avec ses Cholitas chapeautées qui vendent pratiquement de tout à même des trottoirs improbables où s’entremêlent les odeurs les plus diverses, ses enfants qui du haut de minibus plus nombreux que les étoiles du ciel annoncent à grands cris leur destination, ses mannequins pendus à côté des magasins cambriolés, en guise d’avertissement aux récidivistes —  et en effet, ici, on lynche les voleurs —, ses chiens qui courent après les minibus – pour récupérer la monnaie, disent les mauvaises langues –, ses cochons que l’on mène paître les ordures sur les terre-pleins des avenues, ses maisons de terre ou ses immeubles de parpaings qui —  dépassant rarement deux étages — laissent voir de temps à autre les sommets andins enneigés, et enfin les tours blanches de ses 89 églises ou chapelles. Difficile à repérer sur une carte car surplombant immédiatement La Paz, l’immense village est pourtant peuplé de 700 000 à 850 000 habitants, dont un quart d’émigrés péruviens. Ici naissent bien des tumultes sociaux, et des plus radicaux... Ainsi, après le record de l’altitude, les Alteños ne sont-ils pas loin de détenir celui de la rapidité à renverser les présidents.


El Alto

2) La ch’alla : au moment du Carnaval, fidèles à une tradition ancestrale, les Boliviens versent de l’alcool en offrande à la Pachamama —  mère nature ou déesse terre — non plus autour des champs de pommes de terre mais autour de tous les objets qu’ils espèrent voir durer. Une fois véhicules et conducteurs arrosés, ces derniers n’hésitent pas à prendre le volant... Il faut dire que l’alcool (de pomme de terre ou de maïs) est présent à chaque instant dans les rites traditionnels aymaras. Le père Fernando ayant demandé aux enfants de la garderie d’Italaque ce que font leurs parents pour le carnaval, ils ont répondu en chœur : « Ils boivent ! » À la question « Et vous, plus tard ? », ils ont répondu avec la même unanimité : « Nous boirons ! » Pendant que la soûlerie bat son plein, enfants et jeunes se mènent une véritable guerre de l’eau, s’arrosant à l’aide de ballons ou d’impressionnantes mitraillettes à eau qui n’ont rien à envier à celles qu’emploient certaines sœurs dans les colonies d’été...

   

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