Nouvelles d'EL ALTO (Bolivie)
Le lundi 22 janvier 2007 Bonjour à tous et à chacun, Depuis la dernière circulaire, nous avons changé d’année, tandis que j’ai continué à changer de monde. Avec les découvertes que cela suppose. À la demande de certains d’entre vous, j’ai choisi de vous en partager ici quelques unes, avec le secret espoir que vous me partagiez les vôtres.
Ensuite eut lieu l’évaluation de l’année ; certains catéchistes s’exprimèrent alors sur les difficultés rencontrées pour regrouper leur communauté autour des célébrations de la Parole, tandis que d’autres se firent petits lorsque Fernando leur fit remarquer qu’il attendait encore d’être invité à visiter leur communauté. Le lendemain, aux aurores, j’allais rejoindre les catéchistes sur le lieu où ils avaient dormi, afin de prendre part à leur temps de prière matinale – très matinale – en aymara. Ne comprenant que les rares mots d’espagnol qui échappaient à l’un ou à l’autre, je n’en admirais pas moins la participation spontanée de chacun. Le soir même, l’obscurité s’étant faite sur les eucalyptus, nous célébrâmes la messe de Noël, après quoi, au lieu de repartir directement chez eux, de nombreux paroissiens apportèrent dans la salle paroissiale de quoi partager un dîner tiré du panier ; encore un peu et nous manquions de bancs. Nous qui craignions que l’invitation trouve un faible écho, nous étions là, tout simplement heureux de nous asseoir à la table des simples et des pauvres ! Cuites ou déshydratées (chuños), les pommes de terre étaient bien sûr de rigueur ; on en compte plus de 1400 espèces en Bolivie… Mais riz et maïs ne manquaient pas non plus au rendez-vous. Le lendemain matin, la messe se termina dans un désordre retentissant, avec la remise des prix du concours de crèches, la remise des cadeaux envoyés par une association canadienne aux enfants,
et enfin la tournée générale de chocolat chaud et de panetones à la sortie de l’église. Les grands-mères ne furent pas les dernières à faire la queue, une fois, deux fois, et plus si affinités... Une fois sur le chemin cabossé de Mocomoco – que d’importants éboulements allaient bientôt obstruer –, nous nous disions avec le sourire que certains seraient encore devant l’église si les munitions n’étaient venues à manquer. Mais, une fois arrivés chez le père Diego, nous nous rendîmes compte que la distribution était loin d’être achevée, alors que déjà la faim nous tenaillait. Après avoir mis la main à la pâte et patienté un certain temps, nous nous jetions enfin sur l’un des dix-huit poulets que nous avions transportés de La Paz à El Alto dans des minibus déjà pleins à craquer, et que les jeunes des deux équipes de football de Mocomoco avaient bien failli tout liquider. Il faut dire qu’ils venaient presque de triompher de l’équipe d’El Alto, champion national dans sa catégorie, avec un beau 9-2 ! Depuis, nos champions des hauts plateaux ont rencontré avec un peu moins de succès les équipes d’Oruro et de Potosí, qui jouent en 1ère division ; on croît rêver ! Le 28 décembre, nous partions en communauté pour la sortie annuelle. Objectif : la région de Chiquitania, au-delà de Santa Cruz, où nous nous apprêtions à découvrir les vestiges des fameuses missions jésuites auprès des indiens guaranis. Missions qui concurrencèrent l’institution coloniale au point que certaines furent totalement arasées et leurs habitants massacrés avec les missionnaires, comme le montre le film «Mission». À Concepción, reçus par des franciscains polonais et allemand, nous avons pris le temps, en communauté, de voir quelle mission serait attribuée au dernier arrivé…
Sœur Concepción nous partagea avec simplicité un peu de ses 25 ans d’expérience sur place, évoquant par exemple la visite sur place du ministre de la Santé de Cuba, auquel son homologue bolivien avait trouvé le moyen de déclarer que si l’hôpital était si bien tenu, c’était parce qu’il était «du gouvernement». Alors que le gouvernement n’a jamais versé un centime pour son fonctionnement et n’aide en rien les sœurs à trouver des subventions… Le gouvernement ? Parlons-en ! Au pouvoir depuis un an aujourd’hui, Evo Morales soutient officieusement les grévistes et manifestants qui cherchent à renverser des préfets qu’eux-mêmes ont élus, à Santa Cruz, Tarija, Cochabamba et même à La Paz. Prétexte officiel : corruption. Motif réel : prises de position autonomistes. Décidément, il ne fait pas bon penser autrement que le président. Par ailleurs, ce dernier essaie plus ou moins maladroitement de retirer aux congrégations religieuses leurs institutions en particulier scolaires et hospitalières, sans avoir pour autant le personnel formé et compétent à mettre à la place. Jusqu’à présent, les initiatives demeurent timides et la population s’y oppose… Pour en revenir à sœur Concepción, elle nous raconta aussi qu’un beau matin, une jeune fille avait accompagné à l’hôpital de Jorochito son petit frère, mordu par une vipère. Âgé de huit ans, l’enfant interrogea la sœur qui voulait lui inoculer l’antidote : “Combien ça coûte ?”. L’enfant avait préalablement déclaré à sa mère qu’il valait mieux qu’il meure puisque, de toutes les manières, elle n’aurait pas l’argent pour le sauver... Et il est vrai qu’à de nombreuses étapes de notre voyage, la pauvreté nous a sauté au visage. Heureusement, en Bolivie, la nature est relativement généreuse ; même dans les hauteurs, tout campagnard dispose facilement de pommes de terre et tout citadin peut déjeuner pour seulement 5 centimes d’euro... S’ils souffrent parfois de malnutrition, du moins les plus pauvres ne meurent-ils pas de faim. C’est en tous les cas dans une atmosphère de partage que nous avons célébré, le dimanche matin, la messe de la Sainte Famille avec les malades et les sœurs. Auprès de malades dont personne ne veut, ces dernières font des miracles par leur patience et leur courage. Ayant par la suite gagné Sucre la coloniale, nous y célébrâmes le Nouvel An en communauté, avant de regagner El Alto, heureux de ce périple qui nous a conduit à travers une bonne partie du pays et qui fit dire à une sœur de Cochabamba rencontrée à l’aller : « Si je devais me réincarner, ce serait en vicentino (en lazariste), pas en vicentina (pas en fille de la Charité) ». Dans les jours qui suivirent, j’ai donc pris le chemin d’Umanata. Voyage qui, malgré de récentes améliorations, n’a à envier aux étapes du Paris-Dakar que le sable chaud. Quelques 45 km après le Titicaca et quelques centaines de mètres avant le pont qui permet désormais de franchir la Suchez y compris par temps de pluie, je découvrais l’un des rares panneaux de signalisation que compte la Bolivie : «Humanata : Le Royaume de Dieu est proche»…
Ce qui est sûr, c’est que, depuis ses 4097m, le village surplombe fièrement un plateau égayé par le jaune des champs de moutarde et encadré par le sinople bistre des sommets de la Cordillère qui ne manquent pas d’accrocher les nuages. Depuis plusieurs années, le père Aníbal, Péruvien de 44 ans, dessert la paroisse, où il se rend brièvement chaque semaine, ayant également la charge de visiter et de soutenir les membres de la famille vincentienne à La Paz et dans tout le pays. Un bon nombre des habitants du village et du canton d’Umanata ne parlent pour ainsi dire qu’aymara, si bien que, par exemple, la messe solennelle du jeudi – jour de marché oblige – est en aymara d’un bout à l’autre. Voilà qui me donne du cœur à l’ouvrage dans l’apprentissage de la langue, commencé mardi dernier. Une nouvelle fois, me voici comme un enfant qui a tout à apprendre. Grâce à Dieu, la grammaire est plus simple que la prononciation – un seul verbe irrégulier, ce n’est pas pour me déplaire – et le vocabulaire restreint aux réalités d’avant 1531, date de l’arrivée des Espagnols dans la région. Quoiqu’il soit un peu tard pour vous présenter mes vœux en français et un peu tôt pour vous les présenter en aymara, je vous souhaite une « wali kusicita mara » ; qu’en cette année 2007, le Seigneur donne à chacun d’entre vous l’amour et l’écoute qui l’aideront à naître davantage à son humanité, la ténacité et la sérénité qui lui permettront de mener à bien les projets qui lui sont chers. Cyrille de NANTEIL |