Nouvelles d'EL ALTO (Bolivie)

En décembre dernier, notre Confrère Cyrille de NANTEUIL, répondait à l'appel du Supérieur général pour la mission d'EL ALTO en Bolivie.

La Province de Paris, à travers l'envoi de Cyrille, se trouve impliquée dans cette mission «aux sommets».

Bref historique de la mission d'EL ALTO.

Voici la deuxième circulaire de Cyrille :

Le dimanche 17 décembre 2006

                              Bonsoir à tous,

Tout d’abord, un grand merci à ceux d’entre vous qui ont répondu à la précédente circulaire. Pour ceux qui ne l’auraient pas reçue, voici un petit rappel : grâce à l’obtention d’une bourse, le père Fernando, lazariste argentin, et moi-même avons bénéficié d’une session de spiritualité et d’animation missionnaire d’un mois et demi, à deux pas de Saint-Pierre de Rome. Ce fut notamment l’occasion de redécouvrir certaines constantes de notre vocation : la réponse à l’appel du Christ à Le suivre par delà les frontières, la priorité de la prière pour la vie apostolique, ainsi que l’importance de la fraternité entre prêtres et de la joie dans le ministère. Mais aussi l’occasion de réfléchir aux priorités pastorales à mettre en œuvre dans les villages de l’Altiplano bolivien, étant donnée les réalités et défis en présence.

Après ce temps fort, avec un second prêtre argentin plein d’allégresse, nous avons traversé les Alpes aux cimes enneigées pour gagner Besançon, où nous attendait patiemment un couple d’amis franco-argentin. Le lendemain matin, après une messe où chacun trouva sa place et un petit-déjeuner mémorable, nous avons pris le chemin de Saint-Denis pour fêter les 90 ans de ma grand-mère maternelle. Logeant chez de nouveaux couples fantastiques, à Pantin puis à Rueil, nous avons trouvé le temps, entre plusieurs formalités administratives des plus captivantes à l’ambassade de Bolivie ou dans les bureaux de la maison provinciale, de célébrer ou de nous recueillir en la chapelle ND de la Médaille miraculeuse, en la chapelle Saint Vincent de Paul et enfin en la chapelle des Gondi à Notre Dame, admirant au passage les illuminations de Paris, parfois critiquées mais rarement égalées. Ayant laissé le père Martín goûter les charmes de l’Eurostar, le père Fernando et moi, les yeux chargés de beauté et le cœur rempli de rencontres, avons bientôt pris l’avion pour la Bolivie, conduits par un frère d’autant plus fraternel que le réveil avait sonné à une heure impossible.

Le 9 décembre, après un voyage de 48 heures car rempli d’escales parfois bien longues (10 h à Rome, 4 h à Buenos-Aires et au moins 10 h à Santa Cruz), nous sommes enfin arrivés à l’aéroport d’El Alto vers 2 h du matin, soit 7 h heure de Paris. Les valises ont tenu bon et les voyageurs aussi, même si ces derniers ont atterri sur la Cordillère des Andes plus moulus que frais. Malgré le retard, le père Aníbal, péruvien et supérieur de la mission, nous attendait avec le père Abdo, libanais et responsable de la formation des candidats boliviens de la Congrégation. Ce dernier nous conduisit alors à la maison de formation de Chasquipampa (Le Messager de la Pampa), à La Paz.

        

Après ce temps d’accoutumance à l’altitude, nous sommes montés le dimanche matin à la petite maison de la communauté à El Alto – la ville la plus haute du monde, qui surplombe La Paz à plus de 4000 m –, avant de célébrer avec les membres des communautés bien jeunes et vivantes des chapelles de Kupilapaca et de Kenko, qui ne tardèrent pas à me demander si j’allais rester parmi eux. Certes, je retrouvais là quelque chose de l’ambiance de la paroisse Saint-Patrice à Épinay, mais cela ne me donnait pas davantage le pouvoir de répondre oui ou non. Nous avons ensuite pris part à une rencontre fort conviviale de religieux et religieuses à Huarina, à côté du lac Titicaca. Le repas fut suivi d’un bingo puis de danses locales où mes trois confrères se sont surpassés. Le quatrième d’entre eux, le père Diego, est arrivé le soir même de la paroisse de Mocomoco, à quatre heures de là, pour que la nouvelle communauté se réunisse au complet. En bon Espagnol, ce dernier est footeux. Il n’a donc pas caché sa joie en nous annonçant que les jeunes de l’école de football de la paroisse jouaient depuis peu contre des équipes de première division et que, par conséquent, le petit village de Mocomoco allait d’ici peu recevoir les champions de Bolivie pour un match amical. Et comme un miracle n’arrive pas sans l’autre, ajoutait-il, eh bien les habitants vont eux-mêmes préparer le repas pour les deux équipes. Un geste dont la gratuité ressemble déjà à une victoire, tant il est vrai que les Aymaras ont souvent été habitués à marcher à la récompense ou à l’obligation.

Dans le même temps commençait pour moi une nouvelle litanie de démarches administratives, cette fois en vue de l’obtention d’un premier permis de séjour d’un an et de la validation du permis de conduire. Démarches dans lesquelles me guida heureusement doña Carmen, la cuisinière de la communauté. Certes, la bureaucratie bolivienne donne à penser que son homologue française est une simple plaisanterie, mais c’est aussi comme cela que vivent les institutions de La Paz, et puis de belles rencontres ont tout de même lieu, jusque dans les bureaux et les salles d’attente.

Lundi soir, les confrères m’ont présenté en détail leur ministère et nous avons commencé à réfléchir ensemble sur ce qui pourrait être le mien d’ici peu. Voilà qui m’aida à y voir plus clair quant au sens de ma présence ici, même si tout cela reste encore à penser, et à penser en communauté. Le lendemain matin, j’allais avec le père Fernando célébrer la messe de 7 h en l’honneur de Notre-Dame de Guadalupe, avec et pour les missionnaires de la Charité. Or, avant d’arriver dans la chapelle où sont écrites les deux paroles du Christ (« I thirst ») qui ont changé la vie de leur fondatrice – mère Teresa –, les portes nous furent ouvertes par les personnes handicapées auxquelles les sœurs en sari consacrent leur vie. Et ce fut aussitôt un déluge de salutations aussi joyeuses qu’affectueuses. N’était-ce pas Dieu lui-même qui, à travers l’empressement et la tendresse de ces hommes et de ces femmes marginalisés par la société, venait nous dire son amour et nous embrasser ? Toujours est-il qu’après la messe, il m’a fallu me souvenir qu’il n’y a pas de petits sacrifices, car les sœurs nous proposèrent un petit-déjeuner aussi simple qu’appétissant, mais devant rester à jeun à cause d’analyses médicales nécessaires pour le permis de séjour, j’ai du regarder le père Fernando manger pour deux. Comme quoi, la vie communautaire a toujours du bon pour quelqu’un…

Enfin, le jeudi matin, nous prîmes la route partiellement asphaltée d’Italaque, à deux cents bons kilomètres d’El Alto, avec les pères Fernando et Diego ainsi que deux jeunes et le petit Ronaldiño, un bébé que ses parents ne veulent pas élever, eux qui ont déjà sept enfants. Sur la route, nous avons fait halte à Escoma où les jeunes italiens de la communauté de Mato Grosso nous ont servi un repas simple et fraternel. Après avoir accompagné Diego jusqu’à Mocomoco et y avoir déchargé plusieurs caisses de jouets et de panetones qui vont être offerts aux nombreux enfants du village, nous sommes revenus à Italaque. Là, nous nous sommes attaqués au ménage d’une maison inhabitée depuis deux mois. Le contrat était simple : Fernando délogeait le magnifique specimen de tarentule qui avait élu domicile dans l’oratoire, tandis que je m’occupais du déménagement de la colonie de souris boliviennes qui avait investi dans l’immobilier et jusque dans le mobilier du presbytère. Le tout entre diverses coupures d’eau et d’électricité, qui supposent elles-mêmes que l’une et l’autre sont arrivées au village. Le lendemain, vendredi, le père Fernando retrouvait avec bonheur les quatorze enfants d’âge préscolaire de la garderie d’Italaque. Comme il les a habitué à manifester leur affection – chose quasi impensable chez les Aymaras –, ils ne tardèrent pas à venir me tirer la barbe. Tant pis pour les puces et les poux ; c’est la mission ! La seconde bonne nouvelle, c’est que les pirates se portent bien ; plus aucun ne porte les stigmates de la dénutrition.

Par ailleurs, ici, quand les nuages se dissipent, les coups de soleil ne tardent pas, mais les nuits sont fraîches. Certes, nous sommes bien loin de la chaleur moite de Santa Cruz, mais la poussière que soulèvent les nombreux minibus d’El Alto sur leur passage fait comprendre que la période la plus humide de l’année est encore à venir ; les pluies torrentielles se donnent généralement rendez-vous en janvier-mars, si bien que les confrères présents dans les trois paroisses de l’Altiplano voient alors le nombre de leurs ouailles diminuer considérablement : un grand nombre d’Aymaras partent alors travailler dans les Yungas, si bien que cette saison a pour les confrères des allures d’exercices ignaciens prolongés. Dixit le père Diego. Le père Fernando et moi pensons en profiter pour suivre une formation intensive d’aymara, puisque beaucoup des indiens auxquels nous sommes envoyés ne parlent pas ou guère l’espagnol.

       

En attendant, aujourd’hui, dimanche, après la première messe en aymara – que je concélébrais tant bien que mal –, une grand-mère vint demander au père Fernando de bénir son petit-fils trouvé mort dans son berceau le matin même. Elle l’avait là, dans le dos. Après avoir béni le corps puis aperçu le visage violacé du nourrisson, Fernando fit le lien avec ce qui lui avait été rapporté d’une jeune fille enceinte et comprit qu’une fois de plus l’enfant n’était pas mort tout seul. Il faut dire qu’ici la peur du qu’en dira-t-on fait des ravages. Ainsi, dans les minutes qui suivirent, un père de famille dont la fille célibataire a récemment «perdu» un nouveau-né dans des conditions aussi obscures, confiait au père Fernando qu’il espérait qu’il ne grêlerait pas, car dans le cas contraire, cela voudrait dire pour les habitants du village qu’une femme a avorté ou supprimé son bébé. Or, dans ces cas là, les autorités réunissent les jeunes femmes du village et les examinent pour voir laquelle porte encore du lait en son sein et juger la coupable. Je n’y pensais plus jusqu’à ce que, ce soir, en entrant dans la maison des Filles de la Charité d’El Alto, nous entendions les grêlons marteler la tôle du toit… Voilà longtemps que de telles situations interpellent les confrères, et un projet concret est déjà à la réflexion.

En attendant d’y voir plus clair là aussi, comment ne pas valoriser la vie ? Comment ne pas me réjouir à l’approche d’une naissance chez ma belle-sœur et mon frère aîné et chez plusieurs amis très chers ? Comment ne pas donner tout son sens à la fête de Noël, où Dieu va jusqu’à se faire petit enfant ? Comment ne pas demander au Seigneur qu’Il vienne naître non seulement dans nos crèches mais aussi et d’abord dans nos vies, à travers le respect de la Vie, le goût de la Justice et l’amour de la Paix ? C’est dès maintenant ce que je souhaite à chacun d’entre vous à l’occasion des fêtes de famille qui approchent.

Padre Cyrille