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ENTRE
VIE CACHÉE
Jésus revient à Nazareth. Il en était parti pour aller écouter Jean-Baptiste et recevoir de lui le bain de conversion (3,21-22) Du Jourdain, l'Esprit Saint l'avait conduit au Désert ; là le diable a tenté de l'éloigner des hommes. Peine perdue. Nul ne fera jamais que Jésus sorte de la condition humaine. Le voici de nouveau dans son village, à la vie ordinaire. Il entra, le jour du sabbat, selon la coutume, dans la synagogue.. Avec ses proches, à la prière, souvrant avec eux à la joie du Sabbat, à l'espérance que ce jour, différent des autres, allume dans les curs. Déjà on la vu en prière ; à la suite de son baptême. Là, le ciel lui avait répondu. Répondra-t-il ici ? I. BONNE NOUVELLE ! Dans la synagogue, devant lassemblée, Jésus va lire la Parole de Dieu. Ce geste lui va bien et même le caractérise, puisque en chaque épisode, depuis ses douze ans, on la vu à lécoute de cette Parole (1). Or ici, à son désir de lire, il est répondu par un don. On lui donne le Livre d'Isaïe... C'est le servant qui fait cela (2). Mais la Parole, consignée dans ce Livre, est de Dieu. C'est donc aussi de Dieu que Jésus reçoit ce don. De là sans doute la forme passive de la phrase : le Livre d'Isaïe lui fut donné... Un passif divin probablement qui fait signe au lecteur : A toi de discerner là, la main discrète de Dieu. Voici Jésus, ce don dans les mains : Isaïe à lire ; sur ses lèvres donc la Parole de Dieu, et dans son cur aussi Or aujourdhui elle fait entendre ceci :
Un Christ (oint de lEsprit de Dieu) Qui parle ici ? Quelquun qui se dit Christ. Il a été sacré par le Seigneur. Imprégné de son Esprit, comme dune huile sainte (oint). Et cest à un point tel que lEsprit lui est donné continuellement. LEsprit du Seigneur est sur moi Rien dautre quant à son identité. Mais cest assez pour quil soit compris que ce personnage sera un don de Dieu, son uvre. LEsprit le façonnera, le dynamisera pour quil soit lartisan dun Monde nouveau. Car ce Christ, qui sabstient de dire son nom, énumère tous ceux pour qui Dieu la fait Christ, afin quil vienne changer leur vie. Relisons cette carte de relation. En tête les pauvres : il sera Bonne Nouvelle pour eux, commencement du bonheur. Il se devra aussi aux prisonniers, étant chargé de les libérer. Il se devra pareillement aux aveugles ; il leur apportera la lumière. A tous enfin il fera voir (expérimenter ) le bon accueil de Dieu. Quel programme !.. Or comme si ce nétait pas assez dire, le lecteur Jésus (ou Luc qui raconte) ajoute à loracle dIsaïe 61 ces mots pris ailleurs, mais dans ce même livre : (il ma fait Christ) pour envoyer (laisser aller) les opprimés en libération. (4) Pourquoi ce complément ? Un nouveau Moïse Du fait de cet ajout, lannonce de la libération se trouve répétée ; donc sonorisée. Signe sans doute que libérer les hommes sera lune des uvres majeures de ce Christ. Par ailleurs cette Oeuvre, du fait de cet ajout encore, se trouve mise en communication avec celle de Moïse. Car le souvenir de Moïse vient éclairer le programme de ce Christ quand ces paroles-là y sont dites : ce sont en effet les paroles que Moïse eut à répéter devant Pharaon. Envoie (laisse aller) mon peuple (opprimé), pour quil me serve Cela étant, cette addition nous suggère ceci : Celui qui parle au livre dIsaïe et que Jésus fait parler reprendra la tâche du Premier Libérateur. Sans doute pour faire mieux que lui. Mènera-t-il à son achèvement ce que le Grand Exode avait signifié et promis ? (5) Peut-être, mais cest à Luc quil faut le demander. Comment sen expliquerait-il ? Probablement encore avec ces mots ajoutés. Car ils ont pour effet de centrer sur lillumination des aveugles léventail des uvres de ce Christ, et dagencer en même temps, autour de cette action centrale, des symétries parlantes. Voici le profil que prend alors ce programme pour un Monde nouveau
Placée ainsi au centre, laction douvrir les yeux de ceux qui sont dans la nuit fait leffet dune uvre cardinale ; au point que les autres oeuvres pourraient en être le fruit, le déploiement. Cela, la suite de lHistoire le montrera à sa manière, puisque lannonce de cette uvre de lumière va courir dici jusquà la dernière page du livre des Actes ; de Nazareth jusquà Rome ( Act. Ap. 28, 25-27 ) (6). De là cette question : Nest-ce pas elle cette lumière quil allumera qui fera la différence entre ce Nouveau Moïse et le Premier ?.. Quest-ce à dire sinon quil apportera plus de lumière que lui (10,23-24) ; et que le reste sen suivra. Car ce sera une lumière sur Dieu . Et parce quelle fera voir Dieu sous son vrai jour elle sera libératrice des esprits et des curs, promotrice des pauvres, pacificatrice des hommes. Dieu servi dans les hommes Dieu, Jésus en a parlé juste avant, au Désert. Il y faisait siennes des paroles de Moïse, contre le tentateur : Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu ; cest lui seul que tu serviras.. (4, 8) Servir Dieu, cest cela que Jésus choisi.. Or ici, il trouve écrit que le Christ, auquel il prête sa voix, devra se dévouer au service des hommes Voilà bien une vocation à lopposé de celle dont le diable voulait être lauteur : Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes Si tu te prosternes devant moi, elle sera à toi, toute. Autrement dit : Sers-moi, et je saurai faire que tous les hommes te servent. Que t importent leur liberté, ou leur dignité !... Du côté du diable, lasservissement général, au profit dun Christ impérator, imprégné de lesprit du monde . Du côté du prophète (de Dieu donc), la libération générale, autour dun Christ serviteur, imprégné de lEsprit de Dieu. Or Jésus , au Désert avait choisi, contre le diable, le Premier Commandement : il servirait Dieu.. A quoi était-ce sengager ? Il entend, à la Prière du Sabbat, le Prophète le lui dire : Cest dans les hommes que Dieu veut être servi !.. Les libérer, les éclairer, les accueillir, les aimer cest Le servir. Sans doute Jésus le fera-t-il puisque déjà il sest mis sous le Premier Commandement ! (7) Le premier mot de Jésus Ayant roulé le Livre, l'ayant rendu au
servant, il sassit.
Voilà qui sous-entend quil a continué. Que donc cette déclaration contiendrait, au moins en germe, son enseignement à venir. Confirmera cela ce résumé, sur les lèvres de Jésus-Ressuscité, le soir de Pâque: Voici les Paroles que je vous ai dites, étant encore avec vous.. il faut que soit accompli tout ce qui a été écrit à mon sujet dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes. (24, 44) Cest clair : les dernières paroles répondront aux premières. Comme un refrain où Jésus fait connaître le fil conducteur de ses uvres, leur intention profonde. Cette intention se laisse voir dans le langage de Jésus. Il est remarquable en effet quil ne dise pas : Je viens pour accomplir cette Ecriture. Je le ferai.. Pas plus quil ne dira : Il fallait que jaccomplisse tout ce qui a été écrit (24, 44) Il préfère déclarer : Cette Ecriture est accomplie. Pas de première personne (pas de je) mais lemploi du passif . Sans doute pour faire état dune uvre de Dieu ; dun Don de Dieu. Dune uvre de Dieu déjà faite ; dun Don de Dieu déjà là ! Car le verbe de lannonce est au parfait : lévénement date de hier mais ses effets dureront aujourdhui et demain.. Cest donc comme si Jésus disait : Ca y est ! Dieu a fait (déjà) ce quil avait promis dans cette Ecriture. Il a donné ce Christ ! Voilà la Nouvelle. Aujourdhui, je la porte à vos oreilles. (9) Rien de plus ! Est-ce assez ? Car rien ne sest vu des Merveilles promises. Où sont la joie des pauvres et les libérations ? Où est lillumination des aveugles ? Comment peut-il dire : Cest accompli ! quand aucun accomplissement ne se voit ? La suite du récit veut répondre. II. LE TRESOR CACHÉ L'assemblée réagit. De la joie dans les rangs : Tous lui rendaient témoignage. Plus encore de la perplexit é: Ils s'étonnaient des Paroles de la Grâce sortant de sa bouche. Et ils disaient: N'est-ce pas là le fils de Joseph ? On discute à son sujet. Dés le premier jour il fait problème. Précieux débat ! II est là pour retenir le lecteur devant lannonce de Jésus ; le retenir et faire quil cherche, car cest là un carrefour où il peut accrocher le sens ; une Bonne Nouvelle à saisir et retenir. Au carrefour du sens Si Jésus leur pose problème, cest parce que, aujourdhui, il faudrait lui reconnaître deux traits dont eux ne voient pas quils soient conciliables : un trait de Sainteté, qui percerait ici et maintenant ; et son trait habituel dhomme ordinaire... Saint, c'est à dire proche de Dieu, il le serait si, comme il semble, les Paroles de la Grâce sortent de sa bouche. Si cétait vrai, sa bouche serait alors comme la Bouche de Dieu ! (10) Mais tous ils le connaissent comme un homme ordinaire, leur proche : le fils de Joseph ! ( Lc 3,23 ) Comment ces deux traits tiendraient-ils ensemble? Tel est leur problème. Luc souhaite quil soit, pour le lecteur, un foyer de lumière.. Leur embarras témoigne dabord de lextraordinaire enfouissement de Jésus : il s'est si bien engagé dans la vie de ce village que ses proches ne lui ont vu aucune différence profonde. Trente ans de vie commune n'y ont rien changé. II est l'un des leurs. Que serait-il d'autre? Mais le lecteur sait le contraire depuis le commencement (1,26-38) : Jésus est tout autre que tous, il est céleste ! Cette différence, le lecteur sen est souvenu quand il a entendu Jésus lire : LEsprit du Seigneur est sur moi parce quil ma fait Christ. Quel écho dans la synagogue, pour lui, de ce qui fut dit dans la maison de Marie ! Cest pourquoi il veut répondre aux Nazaréens : Vous vous trompez Jésus nest pas le fils de Joseph ! Cest lEsprit Saint qui la tissé dans le sein de sa mère, pour quil soit le Saint, Fils de Dieu ; et que étant Fils de Dieu il devienne le Fils de David, le Christ. De ce fait le lecteur donne raison à Jésus de dire : Il est arrivé ce Christ qui parlait au livre dIsaïe ! Elle est accomplie cette Ecriture ! Mais il est dautant plus sensibles à la discrétion dont cette déclaration est marquée. Car Jésus ny dit pas Ce Christ, cest moi.. Il ne se place pas sous les feux de la rampe. Il reste en Vie cachée. Pourquoi ? Nous voilà entrés dans le débat des Nazaréens. Ayant affaire nous aussi à ces deux inconciliables : la Sainteté et lenfouissement (de Jésus). Sa Sainteté, selon eux, cest cette Grâce qui coule (ou coulerait) de ses lèvres ; pour nous, cest celle du Fils de Dieu. Lenfouissement, pour eux, cest quil est le fils du charpentier, lun des leurs ; pour nous cest le fait quil ne sort pas de son effacement, quil annonce lAccomplissement sans faire quil éclate au grand jour. Comment avancer ? L'Écriture pour éclairer La Parole de Dieu, lue ce Sabbat, ouvre un chemin. Car le personnage qui y déclarait : L'Esprit du Seigneur m a fait Christ y disait en même temps : II m'envoie aux sans bonheur, aux sans-liberté, aux sans-lumière, aux sans-accueil. Envoyé à tous ceux-là, envoyé pour témoigner du bon accueil de Dieu, il lui revient daccueillir largement, de devenir le proche de tous, tout en étant Messie d'Esprit Saint . Comment s'acquitterait-il du Service quil leur doit sil se tenait loin deux ? Ainsi la Parole de Dieu avait déjà articulé ces deux inconciliables : la Sainteté de Jésus, connue du lecteur et entrevue par ses compatriotes parce que la Grâce est sur ses lèvres ; et son existence en proximité. Si donc Jésus annonce que cette Parole est accomplie, cest fondamentalement en raison de ce quil est : tout dEsprit du Seigneur, et tout desprit de fraternité . Insistons, car il y va de notre compréhension du récit. Jésus est l'Accomplissement de cette Ecriture pour ces deux raisons essentielles : il est le Fils de Dieu ; et il est devenu le plus véritable des frères. Voilà bien pour le lecteur le fait majeur et sans doute porteur davenir : Dieu sest adonné à la vie ordinaire de ce village, y fraternisant avec tous ; depuis trente ans, incognito ! Indispensablement incognito. Car sans lui, la convivialité de Jésus neût pas été authentique. Mais quelle est désintéressée, gratuite et aimante, en étant ignorée ! Telle est la manière de Jésus. Sa manière d'être (et de faire) ce que le Livre d'Isaïe promettait : les pauvres en fête ; les prisonniers en liberté, parce quun Frère aîné leur est arrivé qui les rachète ; les aveugles (devant Dieu) dans la lumière ; et le bon Accueil de Dieu offert à tous.. Déjà passées dans les faits toutes ces Promesses ? Oui, et qui plus est depuis trente ans ! Depuis que Jésus est venu à Nazareth. Dans ce cas comment comprendre sa déclaration ? La Révélation du Déjà-là. Il commença à leur dire Que débute-t-il ici ? Son ministère évidemment, la publication du Salut, mais pas le salut. Car le Salut est là depuis longtemps, même si tous lignorent. Trésor caché. Va-t-il en faire lostension ? Non puisquil parle dun accomplissement pour les oreilles ; donc pas pour les yeux Cest comme sil disait : Je porte à vos oreilles cette Bonne Nouvelle : la prophétie dIsaïe, ça y est ! Arrivées toutes ces bonnes choses ! Mais pas vues Il dit ce qui déjà est fait. Qua-t-il fait ? Apparemment rien, puisquil sest tenu incognito parmi eux. En fait tout. Car tout sest fait dans cet enfouissement durable du Fils de Dieu dans la convivialité humaine : elle sest jouée là lévangélisation des pauvres ; de même que les libérations, la lumière sur Dieu, et le commencement de son bel accueil. Déjà là, tout, nul ne le sachant. Mais lheure serait venue de le dire et Jésus lannonce ; sans faire plus. Car ce jour-là il ne passe pas aux actes. Rien dautre pour les Nazaréens que cette parole qui leur dit : le salut est là, chez vous ! Ainsi ce discours inaugural dit davantage ce que déjà Jésus a fait, que ce quil fera. Il donne même à comprendre que lactivité quil inaugure ( sa Vie Publique) ne cessera pas d'être une Vie Cachée. Un Signe du Père Pour autant il est sorti de son effacement. Certes il reste discret sur lui-même, mais ses compatriotes pourront savoir désormais que le Christ arrive et que Jésus pourrait lêtre (celui dIsaïe). Vient alors cette question : Pourquoi a-t-il fait cette révélation ce jour-là, et dans la synagogue ? Parce quil a lu au livre dIsaïe une évocation de sa propre histoire ; et même une allusion à la conception virginale par laquelle il est venu au monde ; du fait de laquelle aussi il est, dans tout son être, don de Dieu, Grâce de Dieu, le Fils de Dieu à Nazareth Sans doute donc sest-il bien retrouvé dans cette Parole, mais cest de Dieu quil la reçue. Et si en la lisant il sest comme présenté lui-même devant lassemblée, il na fait là que répondre à son Père. Sil est sorti de son long effacement, pour annoncer : Ca y est ! , il na fait que refléter devant lassemblée, le rayon de lumière que son Père a mis sur lui Selon la Règle des Révélations de Jésus Ces observations nous invitent à discerner ici une révélation de Jésus par Dieu. Or il y a, dans le Troisième Evangile, une Règle du Père à propos de ces Révélations. On la voit apparaître dés que lon passe en revue les épisodes où l'identité cachée de Jésus est manifestée : le Ciel ne le fait connaître qu'à une condition : qu il soit en train de donner la main aux hommes, de s'engager dans la fraternité avec eux (11) Tel est bien le cas ici puisque Jésus a derrière lui trente ans d'enfouissement dans la vie ordinaire de ce village. Et il s'agit justement d'annoncer la valeur (salvifique) de ce compagnonnage fraternel ; il faut que les hommes sachent que là est la Source de leur vraie Vie, de leur Liberté, de leur Bonheur. Pour exaucer la prière du Peuple Sil y a révélation, il importe de sen redire les circonstances . Cest la Prière du Peuple de Dieu. Jésus est appelé à sortir de son enfouissement au cur de la Prière du Sabbat. Or Luc cest connu aussi fait grand cas de la Prière; il aime à penser que Dieu l'écoute, à montrer qu'il l'exauce. Il la montré dés la première page quand le prêtre Zacharie entendait l'Ange Gabriel lui dire que sa Prière (qui est celle du Peuple) avait été exaucée (1,13). Plus tard il montrera que Pâques et Pentecôte trouvent en Jésus leur Accomplissement ; et donc quil représente lexaucement par Dieu de l'immense prière dont ces fêtes ont été le foyer. (12 ) Le culte quotidien au Temple (1,5-25), Pâques, Pentecôte, et dans cette série, la première prière Sabbatique de Jésus. Si l'on aperçoit, dans lévénement de la synagogue, une action de Dieu (nous l'avons fait), on peut entrevoir aussi que, en révélant Jésus, le Dieu de lAlliance exauce l'immense prière de son Peuple. Il sen suit que ces Biens qu'il lui offre aujourd'hui -la joie, la libération, la convivialité divine sont exactement ceux que chaque Sabbat signifiait et promettait. Alors, dés ce premier jour, Jésus apparaît comme l'Accomplissement du Sabbat : Il est la réalité dont ce jour, différent des autres jours, était la figure et le gage (13 ). III. FIGURES DE DEMAIN Les hommes de Nazareth sont encore avec leurs questions que déjà Jésus regarde vers l'Avenir. Il prédit devant eux quils le contesteront.. Or voilà que, tout de suite, ils lui donnent raison. Ils le jettent dehors! Ainsi il est montré, dés le seuil, que Jésus prophétise le Vrai. Montrés aussi les traits de son existence à venir. De toute façon vous me direz cette Parabole: Médecin guéris-toi toi-même. Tout ce que nous avons entendu être arrivé à Capharnaüm, fais-le ici aussi dans ta Patrie Amen je vous le dis : aucun prophète nest reçu dans sa patrie Des griefs qui lui seront faits : Vous me reprocherez de ne pas faire mes preuves Un choix de vie aussi : Moi je me tiendrai parmi les Prophètes Médecin et Prophète. Médecin des hommes. Voilà, dés ce premier jour, deux évaluations de ces Trente Ans : la leur, quand ils diront : Ici, rien! . La sienne, contenue dans sa déclaration inaugurale : J'ai fait ici le plus important ; en m'enfouissant parmi vous. .. Car il sait que les hommes ne seront guéris, sauvés, que par sa convivialité; et qu'il ne les guérirait pas, sil sortait de cet enfouissement, sil faisait des éclairs de Gloire, sil se guérissait lui-même. Deux évaluations, mais aussi deux Bonnes Nouvelles : celle reçue des lèvres de Jésus aujourd'hui, et celle qui, demain, viendra de Capharnaüm leur disant tout ce quil a fait. Il faudrait que la deuxième leur fasse entendre la première ; que l'annonce de ses uvres ailleurs leur fasse discerner ce qu'il a fait ici ... Voilà bien qui vaut pour le Lecteur. Car, dans ces mots tout ce que nous avons entendu quil sest passé à Capharnaüm le lecteur reconnaît sans peine la figure (miniaturisée) du Livre de Luc. Que veut faire ce livre en effet sinon faire entendre tout ce quil sest passé depuis le jour de Nazareth jusquau soir de Pâques. Et cela pour que le lecteur ne suive pas les Nazaréens. Quil ne dise donc pas Ici il ne fait rien !. Quil souvre plutôt à cette Nouvelle : Nazareth cest encore aujourdhui ! Car aujourdhui, Jésus est enfoui ici, pour mettre ici sa Joie, ses Libérations et sa lumineuse connaissance du Père Mais cest encore plus caché qu en ce temps-là ! Nous sommes parvenus à un point de vue sur la Vie publique. Elle ne sera pas à lopposé de la Vie cachée. Ce ne sera pas comme le passage aux actes après linaction, comme le grand spectacle après linaperçu. Ce sera plutôt le dévoilement du Trésor cachée ; car peu à peu elle va mettre en route cette Parole qui révélera (en rétrospective) quelle Présence sest cachée dans sa patrie, et quel Salut sest joué de Nazareth à Jérusalem . Pour autant redisons-le cette Parole (le Livre de Luc) n'aurait jamais couru les pays, sil ny avait pas eu aussi des Merveilles, à Capharnaüm et ailleurs ; et en nombre suffisant pour que la lumière s'allume dans les curs ; ou commence à s'y allumer. Pour autant pas plus quil nen fallait, puisquil faudra attendre sa Pâque pour que soit enfin discernable Qui est celui qui sest caché, de la Crèche jusqu'à la Croix. Oui, même au long de la Vie Publique, lessentiel cest à dire son identité de Fils de Dieu est resté invisible, ignoré. Cétait dans la logique des trente années de Nazareth ; et cest ce quil annonce ici quand il se place du côté des Prophètes. Prophète. Quand donc il lui sera dit Médecin, guéris-toi toi-même, ce sera lui demander : Force-nous à te recevoir; autrement dit : Cesse d'être prophète. Sois un conquérant. Domine-nous... Sil le faisait, si donc il simposait aux hommes, il les vassaliserait, il ne les libèrerait pas. Or cest sa Mission de libérer Vous me direz. dit-il. L'ont-ils fait ? Non.
Il est remarquable en effet quils ne lui ont rien dit, quils
ne lui disent rien ; et il va quitter Nazareth pour ny plus revenir
.
Pas eux donc mais leurs Autorités. Car ceux-ci, le dernier soir,
lui diront (en substance) ce quil annonce ici : Il en a
sauvé d'autres ( ailleurs dit-on ). Qu il se sauve lui-même
(ici) s il est le Christ de Dieu ... (15) Quil sorte
donc, au moins in extremis, de cet enfouissement qui, maintenant,
au Calvaire, cest à dire dans la détresse humaine,
prélude à son enterrement ! Voilà bien un nouveau cadre pour le récit des uvres de Jésus : la Prophétie, le premier jour ; son Accomplissement, le dernier soir... Il apparaît là que Jésus voit loin et clair. quil est Prophète. On pourra se fier à sa Parole... Il apparaît aussi vers quoi il soriente. Nazareth tend au Calvaire ; ce drame y est en germe Laissons cette relation du commencement à la fin nous ramener à la première Parole de Jésus, car elle en est la bonne longueur donde. Nous avons entendue cette Parole comme dévoilement du Salut déjà-là ; advenu dans le don quil a fait de sa personne à son village, au point dy éteindre sa Gloire, pour cause de convivialité Eh bien voici que cette convivialité villageoise se trouve en communication avec celle du Calvaire. Et qui ne verrait que la deuxième est l'aboutissement de lautre, son accomplissement suprême. De la vie partagée à la mort partagée ! Ces deux enfouissements nen font qu'un.. Or il est entendu que celui du Calvaire est la source du Salut des hommes. Comment donc celui de Nazareth ne participerait-il. pas de cette fécondité. Lui aussi, il a été cause de ce Salut, et sa figure.. Et Jésus la dit dés le premier jour. Pour tous les hommes... Or cela, il est difficile aux hommes de l'apprendre et de le retenir. Témoins de cette difficulté, les compatriotes de Jésus. Ce quil leur dit en effet sous-entend qu'ils auraient dit à Eli e: Tout ce que nous avons entendu quil sest passé à Sarepta, fais-le ici, pour les veuves de ta Patrie... Voilà Capharnaüm et Sarepta du même côté. A lopposé de la Patrie ; du côté des Païens. Capharnaüm devient là une figure, à lintérieur dIsraël, du Monde extérieur, celui des Païens. Or ce lieu nous a fait leffet aussi d une figure de la Vie Publique (17). Cest donc toute lactivité de Jésus qui se trouve placée dans cette perspective universaliste. Elle sera le temps où Jésus va montrer quil se destine aussi aux Païens. Certes, il ne fera dans ce monde-là quun bref passage ( 8,22-40 ). Mais dentrée de jeu il annonce que son activité sera inspirée par la conviction que Dieu les aime eux-aussi. Une de ses idées-force dont loracle quil vient de lire en Isaïe lui a renvoyé lécho. Elle imprimera à lensemble de son activité un dynamisme, une orientation tels que cette activité, vue dici, sannonce comme un ministère de transition, de passage ; une activité aux frontières. Cest vrai déjà sur le plan géographique puisque Capharnaüm se trouve à la frontière entre la Galilée, fief dHérode Antipas, et la Trachonitide, Tétrarchie de son frère Philippe Cest vrai surtout sur le plan relationnel, puisque Jésus va sengager dans le compagnonnage avec les publicains et les pécheurs ; les exclus du dedans. Il sera donc éminemment significatif et porteur davenir que Jésus fraternise avec tous ces gens-là, autant quil a fraternisé avec ses Proches, les nazaréens. Lesquisse du grand signe
Explosion de colère. Jésus jeté dehors ! On veut le lapider. Il va mourir Si vite ! Est-ce possible ? Ils étaient sur le point de lapplaudir, ils vont le tuer . Quel revirement ! Quelle irrévérence grave a-t-il commise ? Relevons tout de suite que les choses se passent comme il la annoncé. Il a dit quil serait mal reçu ; le sort des prophètes ! Or cest ce qui lui arrive : en danger de mort tout de suite ! Au lecteur dentendre de nouveau que Jésus dit le vrai ; il est prophète ! Une allergie révélatrice Pourquoi si soudaine agression ? Jésus était à faire état de lallergie des hommes à la Parole de Dieu ; tous les Prophètes en ayant fait les frais. Or ici, tout de suite, elle explose. Plus agressive que jamais. Cest sans doute que la Parole de Dieu est présente ici plus quelle ne fut jamais en Israël ; que Jésus est prophète plus que ne le furent tous ceux qui sont venus avant lui ; quil est de Dieu, plus que ne le furent tous ceux qui ont été reconnus comme homme de Dieu Voilà bien alors, dans ce coup de main, une révélation de Jésus ; indirecte puisque signifiée par lallergie quil déclenche dés quil ouvre la bouche : celle qui est symptôme de dissentiment entre les hommes et Dieu. Leur action, sils prêtaient attention à cela, pourrait faire brèche dans leur savoir au sujet de Jésus. Cest le fils de Joseph, disent-ils. Le lecteur en tout cas peut les alerter : Sil létait, vous lécouteriez, lui feriez sa place. Or vous le rejetez ! Ce faisant, vous témoignez de son altérité : Il est tellement autre quil est, parmi vous, comme un corps étranger Pas le fils de Joseph. Le Fils de Dieu ! Condamné ! Qui ne verrait que cette agression esquisse, au commencement , le drame de la fin : Jésus agressé, arrêté, conduit hors de la ville pour quil y meure de la main des hommes. Cest clair : le dernier jour se dessine dans le premier jour.
Reste la question de la cause de cette agression. Jésus, demandions-nous, aurait-il dit quelque chose qui expliquerait la réaction de ces gens.. Cétait peut-être mal poser la question. Car nous venons de relever que les hommes de Nazareth, en portant la main sur lui, ont dessiné la figure de Pâque. Tel est leffet de ce premier comportement de Jésus. Pourrait-il éclairer la cause ? Faisons donc refluer sur la cause la lumière de leffet, allant de cette agression (quasi pascale ) vers les Paroles qui lont provoquée. Une miniature de la Vie Publique. Ses traits dominants Oublieux de soi-même Sa Mission, il va la dire en clair dans lépisode suivant : Je suis envoyé pour annoncer la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu. (4,43 ) Ce que cette tâche comporte, on peut lapercevoir, dés ce premier jour : déclarer que ce Règne est arrivé ; donner à découvrir quil est ici, parce que Jésus sy est enfoui ; uvrer pour quil devienne une réalité visible ; montrer que là se trouve le bonheur des hommes. En tout cela, être le Témoin du Père. Or en tout cela, il ny a pas le moindre souci de soi. Témoin de Dieu Or justement une telle uvre révéler Dieu sous ce visage-là comportera de sérieux dangers. Luc va montrer en effet que Jésus suscite de la réprobation, quil est condamné avant lheure, quand il témoigne de lAphésis de Dieu (libération, remise des dettes, pardon ), de son bon accueil ( 5,17-26 ; 5,27 ss ; 7,34-50 ; 15,1-2 ; 19,1-10) ; quand il révèle aux disciples que Dieu est leur Père (11,1-28). En ces circonstances-là, chaque fois, des hommes grondent (murmurent) contre lui. Or on sait, depuis les jours de lExode, que ce mot (murmure) évoque une opposition agressive : un jour de ces gronderies, Moïse et Aaron échappèrent de peu à la lapidation. (Nb 14) Lopposition ne sera pas moins forte quand il sera dit que Dieu aime les Païens, aussi bien quil aime les Juifs ; quil sauve les uns et les autres par pure Grâce (Act Ap 15) Car cette affirmation équivaudra à dire que le Privilège dIsraël est aboli ; que le Mur qui le protégeait a été enlevé ( Eph 2 ). On sait que Paul incarnera, au regard de Luc, cette nouvelle, et quil sera victime de lopposition quelle aura suscitée ( Act 21 ). Mais Paul naura fait que porter à son épanouissement pastoral ce qui déjà germait ici, dans ce discours inaugural. Il y a donc bien une cohérence (évangélique, pascale, lucanienne) entre ce que Jésus a dit et la réaction de ses proches. Cette réaction révèle la profondeur de ces premières paroles ; et leur portée. Lessentiel de son Message sy trouve contenu : celui que, plus loin sur la route, plusieurs de ses compatriotes se croiront le devoir détouffer.
En fait ils échouent. Jésus allait mourir, précipité par eux du haut de leur escarpement. Or il en réchappe. Sain et sauf ! Et il sen va. On ne le verra plus à Nazareth (18) Que sest-il passé ? Impossible de le dire. Mais Luc nous a mis sur le chemin du sens ; le sens qui lui plaît. Car il a fait en sorte que ce coup de main renvoie lécho de la troisième Tentation (19). On y lisait ceci : Le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple, et il lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi dici en bas ; car il est écrit (que tu nen mourras pas) Jésus avait refusé. Pas dexemption de mourir pour lui ! Et pas davantage ce quelle aurait fait venir au grand jour : quil est le Fils de Dieu Or voici que ses compatriotes prennent le relais du Tentateur ; prêts à faire ce que le diable aurait voulu que Jésus fît lui-même : se jeter en bas Ils le jetèrent hors de la ville et le conduisirent jusquà un escarpement pour le précipiter en bas... Revenait-il à Dieu de donner le Signe que le diable avait demandé ? Peut-être, puisque Jésus nous est montré comme échappé de la Mort Quest-ce à dire ? Ce que le diable en a dit (tant pis pour lui !) et que le Lecteur savait déjà : Jésus nest pas le fils de Joseph. Il est le Fils de Dieu ! Au lecteur dentendre ce message, pour discerner ici la silhouette du Ressuscité : elle se dessine dans le fait que Jésus échappe à la mort, et pas moins dans le fait quil ne profite pas de ce salut pour simposer à ses compatriotes (20). Au contraire, Il sen va ! Ainsi fera-t-il à Pâques : nulle part le Ressuscité ne simposera ; il sen ira dans sa Gloire ; il ne sera plus vu de ses compatriotes. (21)! Préfiguration Pascale ! Pour quoi faire ? Puisque cette figure est là, dés le seuil, cherchons ce quelle y fait ; ce qui ly a appelée. Y a-t-il dans la scène inaugurale des faits qui attendaient cette esquisse de Pâque, afin de recevoir delle tout leur sens ? Oui. Le premier cest que Jésus commence. Comment présenter le premier jour de cette Histoire, quand on sait où elle ira, parce quon la connaît toute ; et que lon veut penser que Jésus aussi a su où allait son chemin. Luc a trouvé cette manière : que le commencement dessine déjà la fin. Ainsi Jésus saura où il va. Et pareillement le lecteur comprendra que la Vie Publique, encadrée de la sorte, est pascale du commencement à la fin. Ainsi, en tout ce quil fera et dira, Jésus sera à sa mission de Bon Samaritain des hommes, la mission dont le Calvaire est tout à la fois le passage obligé, le sommet insurpassable, et le terme. Le deuxième fait cest la Proclamation Universaliste de Jésus : Il vient pour tous les hommes ; il sera le frère de tous Or à peine a-t-il fait état de ses devoirs envers ceux du dehors quil est rejeté de leur côté, par les siens ! Voilà tout de suite les deux liés ensemble : luniversalisme du salut, le rejet du Sauveur. Dans quel sens va leur association ? Le rejet, ici, est la conséquence des intentions universalistes de Jésus. Au terme du chemin ce sera le contraire : quand tout sera accompli, le rejet sera la cause de louverture à tous du Royaume de Dieu. Car seul lEvangile du Crucifié est lEvangile pour tous, puisque cest en se laissant mettre sur la Croix que Jésus fera ses preuves ; là il sera montré que rien ne peut larrêter sur son chemin de frère de tous les hommes. Il fallait en effet que le Fils de lhomme vienne chez les exclus pour quil ny ait plus dexclus (Luc 19, 1 10) Le troisième fait cest le choix de leffacement. Jésus laisse entendre quil ne sortira guère de la Vie Cachée : il se tiendra parmi les prophètes dont on sait quils ne se sont jamais imposés aux hommes de leur temps. Certes le livre dIsaïe a projeté sur lui une lueur de Gloire, mais, presque aussitôt, léclipse sen est suivi . Il sen allait Si ce il sen allait évoque le Christ entrant dans sa Gloire on la dit il annonce alors sa vocation à séclipser en la personne de ses témoins, jusquaux extrémités de la Terre (Act. Ap. 1, 8) . Voilà alors la figure pascale dans la plénitude de son rôle qui est de faire passer de ce temps-là à aujourdhui. Elle fait passer de la première Vie Cachée (au temps de Nazareth) à la deuxième (au temps du lecteur). Elle fait passer du Trésor caché de Nazareth au Trésor caché partout où lEvangile est lu. Car Pâques rend possible à Jésus de dire partout où on lécoutera : Aujourdhui cette Ecriture (dIsaïe) est accomplie Car aujourdhui je suis ici avec vous, aussi bien quà Nazareth en ce temps-là.
+ A la manière de l Annonce à Marie (1, 26 37) Il nous est apparu que la scène de la Synagogue reprend les thèmes
majeurs de l Annonciation. Mentionnons dabord celui de
la Grâce de Dieu. En bonne place ici et là ; puisque
lassemblée de Nazareth sétonne de ce que
les Paroles de la Grâce sortent de la bouche de Jésus ;
alors que Marie de Nazareth sétait troublée dentendre
cette salutation : Il semble donc que ces deux scènes sont faites pour se parler. Comment entendre leur dialogue ? En entrant, semble-t-il, par le quatrième thème quelles ont en commun, celui de lÉvangélisation. Car, ici et là, Jésus est annoncé, révélé par le Ciel. Du côté de Marie, le Père a envoyé Gabriel pour quil lévangélise : un Parole toute nouvelle, afin que Jésus soit dit, du premier coup, dans toute sa vérité. Du côté de lAssemblée de Nazareth, une Parole ancienne, un évangile de Prophètes, maintes fois entendu. Mais aujourdhui, le Père la donné par les lèvres de Jésus ; alors il sest trouvé être une description de la Réalité ; même si cette réalité dépasse sa Prophétie. On voit maintenant assez bien que ces deux Paroles de Dieu se répondent, de part et dautre du temps de Nazareth. Le Nouvel Evangile ( celui de Gabriel ) a apporté à Nazareth le plus merveilleux des Trésors du Ciel : la Présence du Fils de Dieu dans ce village pour quil y devienne un enfant du pays Le vieil Evangile ( celui dIsaïe repris par Jésus ) vient faire savoir aux Nazaréens que ce Trésor est là, parmi eux, caché ; mais cause et commencement du Salut. Voilà donc que ces gens se trouvent, par rapport à Jésus, dans une situation qui ressemble à celle de Marie de Nazareth devant le Messager du Ciel. Ils entrevoient quils pourraient bien être eux aussi comblés de Grâce : Jésus Parole de Grâce, au sein de leur Assemblée ! Le Salut en personne au milieu deux ! Les Promesses de Dieu accomplies ici même !.. quils fassent donc comme la jeune fille Marie. Elle neut que ce mot Quil madvienne selon ta Parole ! , et le Fils de Dieu prit chair en elle. Quils le disent aussi les hommes de Nazareth. Jésus dailleurs les y a invités, puisquil a fait appel à leurs oreilles. A eux donc de reprendre le fiat de la nazaréenne Marie. Ils verraient alors naître la Joie pour les pauvres, les libertés, la lumière ; et la Beauté de Dieu. Mais ils ne le feront pas. Car, à linverse de la jeune fille, ils ne veulent pas se contenter dentendre dire. Le prêtre Zacharie, dans le Temple, avait fait comme eux, devant lEvangile (1, 5 25) Zacharie, Marie, les Nazaréens tous devant la Bonne Nouvelle. Visiblement Luc aime présenter ces scènes dévangélisation. Pourquoi de sa part cet intérêt pour elles ? La réponse pourrait se trouver du côté dEmmaüs. + A la manière dEmmaüs Ce récit de Pâques projette sur celui de Nazareth un éclairage utile, valorisant. Il se trouve en effet que lun et lautre se rencontrent sur leurs points les plus importants. Premier point commun : le fait de commencer. Car ici et là, Jésus débute une action. A Nazareth, il est au premier jour de son activité publique de Messie. Sur le chemin dEmmaüs il inaugure son activité de Messie Ressuscité.(22) Avec cela, le fait aussi que lun et lautre commencement procèdent dantécédents tout à fait comparables. A Nazareth en effet Jésus revient des trois épreuves fondatrices, tandis que sur le chemin dEmmaüs, il revient des épreuves terminales (23). Deuxième trait remarquable dans lun et lautre récit : lincognito de Jésus. Car sur le chemin dEmmaüs comme dans la synagogue, Jésus est là mais nest pas reconnu. Ici, il est le fils de Joseph, pas le Fils de Dieu. Là, un voyageur ignorant des derniers évènements ; pas Jésus-Christ Ressuscité : Car leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître. Mais justement, lorsque à la table dEmmaüs, il leur ouvre les yeux avec ce Pain, il accomplit lune des belles uvres inscrites à son Programme proclamé à Nazareth. Il y avait lu : LEsprit du Seigneur ma fait Christ pour publier.. pour les aveugles le retour à la vue Voilà donc signifié que même dans sa condition de Ressuscité, il continue de se tenir à cette tâche (25). Troisième point commun : la lumière des Ecritures pour éclairer la personne de Jésus, et son histoire. Dans la synagogue, celle du livre dIsaïe. Pour éclairer lenfouissement du Fils de Dieu dans ce village ; y faire voir lAccomplissement des belles Promesses de Dieu. Et de fait en entendant Jésus lassemblée avait aperçu, telle un rayon venu du Ciel, la Grâce sur la personne du Lecteur. Sans que, pour autant, leurs yeux fusent ouverts pour voir que le Fils de Dieu est devenu leur proche.. Sur la route dEmmaüs, tous les prophètes, et Moïse avec eux, pour éclairer la mort de Jésus ; y faire voir lAccomplissement du Rachat attendu (24,21) : Car il fallait que Christ souffrit cela pour entrer dans sa Gloire. (24,26) Et de fait en entendant Jésus, les deux disciples se trouvent le cur tout en feu ; sans que pour autant leurs yeux soient ouverts pour voir Jésus-Christ Ressuscité marchant avec eux. Que manquait-il à Nazareth ? Que manque-t-il sur ce chemin ? Le Pain. Celui qui met sous les yeux le sens de cette Histoire ; parce quil en est le fruit. Toute cette Histoire, Parole de Dieu en actes, cétait pour du Pain ! Pour ce pain où saccomplit la convivialité humaine du Fils de Dieu Cest ce pain-là quil avait évoqué devant le Tentateur ; quand ce dernier voulait quil cesse de frayer avec les hommes ; quil reprenne ses distances ; quil fasse table à part Or Jésus sétait limité à répondre que lhomme ne vit pas seulement de pain (26). Cétait évoquer une autre nourriture. Laquelle ? Celle que justement il était en train de préparer, dapporter, en se tenant fraternellement dans la condition humaine : la nourriture faite de sa convivialité ; le Pain dEmmaüs. Or ce Pain-là cest sa Vie Cachée recommencée. Cachée et partagée plus encore au temps de ce Pain que aux jours de Nazareth. Car là cétait un enfouissement dans le compagnonnage fraternel ; mais ici cest un enfouissement dans le Pain. Suprême Accomplissement. Et lumineuse explication, en rétrospective, de la scène du premier jour. Car on voit maintenant que lenfouissement dans la société de ce village pendant trente ans préfigurait lenfouissement sous le Signe du Pain, à la table de ceux qui, à lexemple de Marie de Nazareth, souvriront à sa Parole. Accomplie aussi dans ce Pain, cette Ecriture dont Jésus avait dit elle est accomplie à vos oreilles. ; puisque ce Pain est celui de la Libération, de louverture des yeux, du bel accueil de Dieu.Ne voit-on pas mieux, ici et maintenant, que Luc avait devant les yeux le temps de lEglise, la vie et les questions de ses paroisses, quand il écrivait le récit de Nazareth. Au lecteur donc de comprendre que cette scène veut ne pas cesser dêtre au présent ; que la Bonne Nouvelle dIsaïe cest aujourdhui ; que le trésor cachée à Nazareth est caché icic, sous les deux signes de la Parole de Jésus pour les oreilles et pour le cur, et du Pain qui ouvre les yeux. Louis BARLET NOTES 2. Cest à lui que Jésus remettra le Livre après avoir fait la lecture. 3. Isaïe 61, 1-2. LAnnée du Seigneur (lAnnée-Faveur) peut-être une Année Sabbatique ; elle avait lieu tous les sept ans (Ex.21,2 ; Deut 15,2 Jér 34, 8-16). Ce peut être aussi une Année Jubilaire ; elle avait lieu tous les quarante-neuf ans (Lév 15,10 ; Ezéchiel 46,17). Lune et lautre année étaient marquées par laffranchissement des esclaves ; et la remise des dettes. Aphésis, traduit ici par libération signifie aussi remise des dettes et pardon. 4. Ce complément vient de Isaïe 58,6. Il est tiré dun Oracle sur le Jeûne et le Sabbat 5. La Proclamation de lAphésis, sonorisée par cette répétition, peut être le point de départ dun axe qui, traversant le Livre jusquà ses dernières lignes, valorisera plusieurs passages comme suite du Programme de Nazareth. Ainsi de Le 5,17-26 ; Le 7,36-50 ; Le 23,34 ; et jusquen Le 24,49. Il faut noter aussi que le mot grec aphésis dit trois choses en une : libération, remise des dettes, pardon des péchés. Pour se limiter à un exemple : quand Jésus dira, sur la croix, «Père pardonne-leur (aphés)», il portera à son achèvement le programme reçue le premier jour. 6. Cet axe passe par Le 6,39-42 ; 7,26 ; 8, 9-10 ; 18,31-19,10 ; 24,13-35 ; Ac Ap 9,1-30 7. Devant Jésus à lécoute de Moïse et des Prophètes, comment ne pas se rappeler quil a aussi entendu le Père lui dire cette parole du Psalmiste «Tu es mon Fils. Moi aujourdhui je tai engendré.» Cétait au Jourdain. Déjà donc les trois : les Psaumes, la Loi, les Prophètes ! Cest la table dès matières des Écritures juives. Luc montrera, en sa dernière page, quil la connaît bien (24, 44). 8. Relevons aussi que Luc est en train décrire un Livre ; un livre qui veut prendre le relais des Rouleaux de Moïse. 9. Il est remarquable que les Proches de Jésus sont placés dans la situation du Lecteur de Luc : ils doivent se contenter de la parole : lentendre dire «Ca y est ! Le Royaume de Dieu est ici !» Pour eux donc pas de mise en spectacle de cet Avènement. Aucune démonstration. Rien dautre que cette Parole. Finesse de Luc qui met à la place du lecteur, dés le premier jour, ceux qui étaient aux premières loges pour revendiquer dassister à des mirabilia. 10. Ces mots les Paroles sortant de sa bouche sont empruntés, semble-t-il, à Deut 8,3.On peut comprendre alors que sa Parole est cet autre Pain, la Parole de Dieu, dont lhomme a besoin pour vivre. Il faut comprendre aussi que la Grâce de Dieu est ici, que la Liberté et lillumination sont ici, du fait que Jésus est venu lire lAnnonce Prophétique ; comme si, dans le Livre, ces Paroles attendaient ces lèvres-là, ce - Lecteur-là, pour être enfin Déclaration du Salut. 11. La série des Christophanies est connue : Annonciation (1,26-38) ; la Naissance de Jésus (2,1-20) ; le Baptême (3,21-22) ; la Transfiguration (9, 28-36) ; la Mort (23, 32-41) ; lAscension (24, 50-53 et Ac Ap 1, 1-11) Il est facile de constater que, en chacune, de ces Révélations, Jésus se trouve en situation de compagnonnage, de fraternité, au moment où le Ciel vient le faire connaître. 12. Rappelons que la Prière jalonne les grands moments du Ministère de Jésus : au Baptême, après la journée programmatique de Capharnaüm, après la Purification du lépreux, avant linstitution des Douze, avant la déclaration messianique de Pierre, à la Multiplication des pains, la nuit de la Transfiguration, au retour des Soixante-douze, au Mont des Oliviers, sur la Croix Notons aussi ce trait de lumière : le sacrifice quotidien au Temple (Zacharie), la liturgie du Sabbat (Nazareth), celle de Pâques (Jérusalem), celle de Pentecôte (Jérusalem) : ne voit-on pas là défiler lensemble de la Prière juive, pour entendre dire quelle a été exaucée.. 13. Il offre les Biens que le Sabbat annonçait ; il les apporte en soffrant lui même aux hommes, car ces biens ont pris corps en lui. Les controverses sur le Sabbat répercuteront cette Bonne Nouvelle. 14. Cest le temps où lon écrit La Vie des Prophètes (Vita Prophetarum). Cest un thème connu, populaire. Le discours dÉtienne en donne un bon écho : «Lequel des prophètes vos pères nont-ils pas persécuté ? Ils ont tué ceux qui prédisaient la venus du Juste, celui-là même que maintenant vous venez de trahir et dassassiner.» (Ac Ap 7,52) 15. Il se trouve dailleurs que au Calvaire aussi, ils ont devant les yeux ce quils demandent : le Salut de Jésus, et celui des autres. Ils lont devant les yeux quand Jésus dit «Père, pardonne-leur.. » Cette Parole manifeste que quoi quon lui ait fait on na pas pu altérer en lui limage et la ressemblance de Dieu ; il est le seul en qui cet image na pas fait naufrage ; il est le Grand Sauvé ! Et il sauve tous les autres en pardonnant. La ressemblance de structure entre la demande de Nazareth et celle du Calvaire est assez visible 16. Cette Révélation-là est ancienne, puisque Moïse lavait dit (Deut. 10). Pour autant il faudra attendre Act Ap 10-11 pour que le premier des Apôtres y viennent. 17. Cest là que Jésus va inaugurer ses uvres qui feront parler de lui (4,31-43). Et celles quil va y accomplir feront de ce bourg le lieu des Trois Seuils. Car on y verra Jésus passer, ou faire passer de la Synagogue à la Maison de Pierre ; du Sabbat au Dimanche ; et du Monde Juif au Monde des Païens (7, 1 - 10). Des seuils de lavenir tous les trois. Ne voit-on pas là que Câpharnaüm est comme le Symbole géographique des uvres de Jésus ; une Figure de la Vie Publique ; Nazareth étant la figure de la Vie Cachée, et du Temps de lÉglise. 18. «il sen allait». Cest le verbe de lAscension en Actes 1, 10- 11. 19. Nous avons été renvoyés à la Deuxième Tentation en voyant Jésus recevoir de Dieu un Programme de Serviteur des hommes. Renvoyés pareillement à la Première par la Convivialité de Jésus : Le Tentateur linvitait à séloigner des hommes (Quil ait son pain de Fils de Dieu !), alors quil a à senfouir dans lhumanité parce que cette convivialité est lautre Pain quil faut aux hommes pour quils vivent. 20. Il est remarquable aussi que le Récit de lAnnonciation, dont nous avons noté la parenté avec celui de Nazareth, est aussi un Récit de Commencement. 21. On se rappelle que le Récit des Tentations et celui du Calvaire se répondent. 22. Soulignons que lautre élément du Programme, laphésis, au triple sens de libération, de remise des dettes, de pardons (des péchés), est suprêmement accompli à Pâque ; quand le Crucifié déclare «Père pardonne-leur.», et quand le Ressuscité fait voir dans les Écritures quil y était écrit que Christ souffrirait, quil ressusciterait, et que, en son nom, serait publiée laphésis à toutes les Nations (24,44). 23. Il citait Deut. 8,3. Mais justement Luc sest appliqué à ne donner que la première partie de la citation, passant sous silence le «mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu.» Une manière pour lui de mettre le lecteur en attente, en recherche. |