ENTRE VIE CACHÉE
ET VIE PUBLIQUE
LE DISCOURS INAUGURAL DE JÉSUS

(Luc 4, 16-30)

La prédication de Jésus à la Synagogue de Nazareth, Luc 4. 16-30, est la "BONNE NOUVELLE" sur laquelle saint Vincent appuie la mission de la Congrégation de la Mission et le service spirituel des pauvres des Filles de la Charité. C'est un texte fondateur.
Jean-Pierre RENOUARD nous communique une étude de cette péricope par Louis BARLET, Curé de MENDE et Ancien Supérieur du Grand Séminaire d’AVIGNON.

Jésus revient à Nazareth. Il en était parti pour aller écouter Jean-Baptiste et recevoir de lui le bain de conversion (3,21-22)… Du Jourdain, l'Esprit Saint l'avait conduit au Désert ; là le diable a tenté de l'éloigner des hommes. Peine perdue. Nul ne fera jamais que Jésus sorte de la condition humaine.

Le voici de nouveau dans son village, à la vie ordinaire. “Il entra, le jour du sabbat, selon la coutume, dans la synagogue..” Avec ses proches, à la prière, s’ouvrant avec eux à la joie du Sabbat, à l'espérance que ce jour, différent des autres, allume dans les cœurs. Déjà on l’a vu en prière ; à la suite de son baptême. Là, le ciel lui avait répondu. Répondra-t-il ici ?

I. BONNE NOUVELLE !

Dans la synagogue, devant l’assemblée, Jésus va lire la Parole de Dieu. Ce geste lui va bien et même le caractérise, puisque en chaque épisode, depuis ses douze ans, on l’a vu à l’écoute de cette Parole (1). Or ici, à son désir de lire, il est répondu par un don. On lui donne le Livre d'Isaïe... C'est le servant qui fait cela (2). Mais la Parole, consignée dans ce Livre, est de Dieu. C'est donc aussi de Dieu que Jésus reçoit ce don. De là sans doute la forme passive de la phrase : le Livre d'Isaïe lui fut donné... Un passif divin probablement qui fait signe au lecteur : “A toi de discerner là, la main discrète de Dieu.”

Voici Jésus, ce don dans les mains : Isaïe à lire ; sur ses lèvres donc la Parole de Dieu, et dans son cœur aussi… Or aujourd’hui elle fait entendre ceci :

“L'Esprit du Seigneur est sur moi,
parce qu’ il m'a oint ( il m’a fait christ ) ;
pour évangéliser (les) pauvres.
Il m'a envoyé proclamer aux captifs : Libération
et aux aveugles : Illumination.
Proclamer l'Année du Seigneur (l'année) d'Accueil.”
( Isaïe 61 ) (3).

Un Christ (oint de l’Esprit de Dieu)

Qui parle ici ? Quelqu’un qui se dit Christ. Il a été sacré par le Seigneur. Imprégné de son Esprit, comme d’une huile sainte (oint). Et c’est à un point tel que l’Esprit lui est donné continuellement. “L’Esprit du Seigneur est sur moi…”

Rien d’autre quant à son identité. Mais c’est assez pour qu’il soit compris que ce personnage sera un don de Dieu, son Œuvre. L’Esprit le façonnera, le dynamisera pour qu’il soit l’artisan d’un Monde nouveau. Car ce Christ, qui s’abstient de dire son nom, énumère tous ceux pour qui Dieu l’a fait Christ, afin qu’il vienne changer leur vie.

Relisons cette carte de relation. En tête les pauvres : il sera Bonne Nouvelle pour eux, commencement du bonheur. Il se devra aussi aux prisonniers, étant chargé de les libérer. Il se devra pareillement aux aveugles ; il leur apportera la lumière. A tous enfin il fera voir (expérimenter ) le bon accueil de Dieu. Quel programme !.. Or comme si ce n’était pas assez dire, le lecteur Jésus (ou Luc qui raconte) ajoute à l’oracle d’Isaïe 61 ces mots pris ailleurs, mais dans ce même livre : “(il m’a fait Christ) … pour envoyer (laisser aller) les opprimés en libération.” (4) Pourquoi ce complément ?

Un nouveau Moïse

Du fait de cet ajout, l’annonce de la libération se trouve répétée ; donc sonorisée. Signe sans doute que libérer les hommes sera l’une des Œuvres majeures de ce Christ. Par ailleurs cette Oeuvre, du fait de cet ajout encore, se trouve mise en communication avec celle de Moïse. Car le souvenir de Moïse vient éclairer le programme de ce Christ quand ces paroles-là y sont dites : ce sont en effet les paroles que Moïse eut à répéter devant Pharaon. “Envoie (laisse aller) mon peuple (opprimé), pour qu’il me serve…” Cela étant, cette addition nous suggère ceci : Celui qui parle au livre d’Isaïe — et que Jésus fait parler — reprendra la tâche du Premier Libérateur. Sans doute pour faire mieux que lui. Mènera-t-il à son achèvement ce que le Grand Exode avait signifié et promis ? (5)

Peut-être, mais c’est à Luc qu’il faut le demander. Comment s’en expliquerait-il ? Probablement encore avec ces mots ajoutés. Car ils ont pour effet de centrer sur l’illumination des aveugles l’éventail des Œuvres de ce Christ, et d’agencer en même temps, autour de cette action centrale, des symétries parlantes. Voici le profil que prend alors ce programme pour un

Monde nouveau 

= Annoncer la Bonne Nouvelle
+ la Libération
l’Illumination des aveugles -
+ la Libération
= Annoncer le bon accueil...

Placée ainsi au centre, l’action d’ouvrir les yeux de ceux qui sont dans la nuit fait l’effet d’une Œuvre cardinale ; au point que les autres oeuvres pourraient en être le fruit, le déploiement. Cela, la suite de l’Histoire le montrera à sa manière, puisque l’annonce de cette Œuvre de lumière va courir d’ici jusqu’à la dernière page du livre des Actes ; de Nazareth jusqu’à Rome ( Act. Ap. 28, 25-27 ) (6). De là cette question : N’est-ce pas elle – cette lumière qu’il allumera – qui fera la différence entre ce Nouveau Moïse et le Premier ?.. Qu’est-ce à dire sinon qu’il apportera plus de lumière que lui (10,23-24) ; et que le reste s’en suivra. Car ce sera une lumière sur Dieu . Et parce qu’elle fera voir Dieu sous son vrai jour elle sera libératrice des esprits et des cœurs, promotrice des pauvres, pacificatrice des hommes.

Dieu servi dans les hommes

Dieu, Jésus en a parlé juste avant, au Désert. Il y faisait siennes des paroles de Moïse, contre le tentateur : “Il est écrit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu ; c’est lui seul que tu serviras..” (4, 8) Servir Dieu, c’est cela que Jésus choisi.. Or ici, il trouve écrit que le Christ, auquel il prête sa voix, devra se dévouer au service des hommes… Voilà bien une vocation à l’opposé de celle dont le diable voulait être l’auteur : “Je te donnerai tout ce pouvoir et la gloire de ces royaumes… Si tu te prosternes devant moi, elle sera à toi, toute. ” Autrement dit : “Sers-moi, et je saurai faire que tous les hommes te servent. Que t’ importent leur liberté, ou leur dignité !...” Du côté du diable, l’asservissement général, au profit d’un Christ impérator, imprégné de l’esprit du monde . Du côté du prophète (de Dieu donc), la libération générale, autour d’un Christ serviteur, imprégné de l’Esprit de Dieu. Or Jésus , au Désert avait choisi, contre le diable, le Premier Commandement : il servirait Dieu..  A quoi était-ce s’engager ? Il entend, à la Prière du Sabbat, le Prophète le lui dire : C’est dans les hommes que Dieu veut être servi !.. Les libérer, les éclairer, les accueillir, les aimer c’est Le servir. Sans doute Jésus le fera-t-il puisque déjà il s’est mis sous le Premier Commandement ! (7)

Le premier mot de Jésus

“Ayant roulé le Livre, l'ayant rendu au servant, il s’assit.
Les yeux de tous, dans la synagogue, étaient fixés sur lui.”


Des gestes, qui prennent du temps. Et pendant ce temps Jésus à regarder...Les yeux de tous étaient fixés sur lui...Au lecteur de faire comme eux : que lui aussi il fixe son regard sur Jésus. Il prend le relais du Livre.. Ce livre a porté jusqu'ici la Parole de Dieu mais le voici rangé, comme s'il avait fini son service, parce que la Parole qu'il offrait à lire, Jésus l’a prise, pour lui redonner vie. S’il a fait cela, c’est lui désormais qu’il faudra regarder, écouter. (8) De fait il se met à parler: “Aujourd'hui cette Ecriture est accomplie à vos oreilles.”
“Il commença à leur dire..” Il commença.

Voilà qui sous-entend qu’il a continué. Que donc cette déclaration contiendrait, au moins en germe, son enseignement à venir. Confirmera cela ce résumé, sur les lèvres de Jésus-Ressuscité, le soir de Pâque: “Voici les Paroles que je vous ai dites, étant encore avec vous.. il faut que soit accompli tout ce qui a été écrit à mon sujet dans la Loi de Moïse, les Prophètes et les Psaumes.” (24, 44) C’est clair : les dernières paroles répondront aux premières. Comme un refrain où Jésus fait connaître le fil conducteur de ses Œuvres, leur intention profonde.

Cette intention se laisse voir dans le langage de Jésus. Il est remarquable en effet qu’il ne dise pas : “Je viens pour accomplir cette Ecriture. Je le ferai.”. Pas plus qu’il ne dira : “Il fallait que j’accomplisse tout ce qui a été écrit ” (24, 44) Il préfère déclarer : “Cette Ecriture est accomplie.” Pas de première personne (pas de je)  mais l’emploi du passif . Sans doute pour faire état d’une Œuvre de Dieu ; d’un Don de Dieu. D’une Œuvre de Dieu déjà faite ; d’un Don de Dieu déjà là ! Car le verbe de l’annonce est au parfait : l’événement date de hier mais ses effets dureront aujourd’hui et demain.. C’est donc comme si Jésus disait : “Ca y est ! Dieu a fait (déjà) ce qu’il avait promis dans cette Ecriture. Il a donné ce Christ !  Voilà la Nouvelle. Aujourd’hui, je la porte à vos oreilles.” (9) Rien de plus ! Est-ce assez ? Car rien ne s’est vu des Merveilles promises. Où sont la joie des pauvres et les libérations ? Où est l’illumination des aveugles ? Comment peut-il dire : “C’est accompli !”  quand aucun accomplissement ne se voit ? La suite du récit veut répondre.

II. LE TRESOR CACHÉ

L'assemblée réagit. De la joie dans les rangs : “Tous lui rendaient témoignage.” Plus encore de la perplexit é: “Ils s'étonnaient des Paroles de la Grâce sortant de sa bouche. Et ils disaient: N'est-ce pas là le fils de Joseph ?” On discute à son sujet. Dés le premier jour il fait problème. Précieux débat ! II est là pour retenir le lecteur devant l’annonce de Jésus ; le retenir et faire qu’il cherche, car c’est là un carrefour où il peut accrocher le sens ; une Bonne Nouvelle à saisir et retenir.

Au carrefour du sens

Si Jésus leur pose problème, c’est parce que, aujourd’hui, il faudrait lui reconnaître deux traits dont eux ne voient pas qu’ils soient conciliables : un trait de Sainteté, qui percerait ici et maintenant ; et son trait habituel d’homme ordinaire... Saint, c'est à dire proche de Dieu, il le serait si, comme il semble, les Paroles de la Grâce sortent de sa bouche. Si c’était vrai, sa bouche serait alors comme la Bouche de Dieu ! (10) Mais tous ils le connaissent comme un homme ordinaire, leur proche : le fils de Joseph ! ( Lc 3,23 ) Comment ces deux traits tiendraient-ils ensemble? Tel est leur problème. Luc souhaite qu’il soit, pour le lecteur, un foyer de lumière..

Leur embarras témoigne d’abord de l’extraordinaire enfouissement de Jésus : il s'est si bien engagé dans la vie de ce village que ses proches ne lui ont vu aucune différence profonde. Trente ans de vie commune n'y ont rien changé. II est l'un des leurs. Que serait-il d'autre?

Mais le lecteur sait le contraire depuis le commencement (1,26-38) : Jésus est tout autre que tous, il est céleste ! Cette différence, le lecteur s’en est souvenu quand il a entendu Jésus lire : “L’Esprit du Seigneur est sur moi parce qu’il m’a fait Christ”. Quel écho dans la synagogue, pour lui, de ce qui fut dit dans la maison de Marie ! C’est pourquoi il veut répondre aux Nazaréens : “Vous vous trompez… Jésus n’est pas le fils de Joseph ! C’est l’Esprit Saint qui l’a tissé dans le sein de sa mère, pour qu’il soit le Saint, Fils de Dieu ; et que étant Fils de Dieu il devienne le Fils de David, le Christ.” De ce fait le lecteur donne raison à Jésus de dire : “Il est arrivé ce Christ qui parlait au livre d’Isaïe ! Elle est accomplie cette Ecriture !” Mais il est d’autant plus sensibles à la discrétion dont cette déclaration est marquée. Car Jésus n’y dit pas “Ce Christ, c’est moi.”. Il ne se place pas sous les feux de la rampe. Il reste en Vie cachée. Pourquoi ?

Nous voilà entrés dans le débat des Nazaréens. Ayant affaire nous aussi à ces deux inconciliables : la Sainteté et l’enfouissement (de Jésus). Sa Sainteté, selon eux, c’est cette Grâce qui coule (ou coulerait) de ses lèvres ; pour nous, c’est celle du Fils de Dieu. L’enfouissement, pour eux, c’est qu’il est le fils du charpentier, l’un des leurs ; pour nous c’est le fait qu’il ne sort pas de son effacement, qu’il annonce l’Accomplissement sans faire qu’il éclate au grand jour. Comment avancer ?

L'Écriture pour éclairer

La Parole de Dieu, lue ce Sabbat, ouvre un chemin. Car le personnage qui y déclarait : “L'Esprit du Seigneur m’ a fait Christ ” y disait en même temps : “II m'envoie aux sans bonheur, aux sans-liberté, aux sans-lumière, aux sans-accueil.” Envoyé à tous ceux-là, envoyé pour témoigner du bon accueil de Dieu, il lui revient d’accueillir largement, de devenir le proche de tous, tout en étant Messie d'Esprit Saint…. Comment s'acquitterait-il du Service qu’il leur doit s’il se tenait loin d’eux ?

Ainsi la Parole de Dieu avait déjà articulé ces deux inconciliables : la Sainteté de Jésus, connue du lecteur et entrevue par ses compatriotes parce que la Grâce est sur ses lèvres ; et son existence en proximité. Si donc Jésus annonce que cette Parole est accomplie, c’est fondamentalement en raison de ce qu’il est : tout d’Esprit du Seigneur, et tout d’esprit de fraternité .

Insistons, car il y va de notre compréhension du récit. Jésus est l'Accomplissement de cette Ecriture pour ces deux raisons essentielles : il est le Fils de Dieu ; et il est devenu le plus véritable des frères. Voilà bien — pour le lecteur — le fait majeur et sans doute porteur d’avenir : Dieu s’est adonné à la vie ordinaire de ce village, y fraternisant avec tous ; depuis trente ans, incognito ! Indispensablement incognito. Car sans lui, la convivialité de Jésus n’eût pas été authentique. Mais qu’elle est désintéressée, gratuite et aimante, en étant ignorée !

Telle est la manière de Jésus. Sa manière d'être (et de faire) ce que le Livre d'Isaïe promettait : les pauvres en fête ; les prisonniers en liberté, parce qu’un Frère aîné leur est arrivé qui les rachète ; les aveugles (devant Dieu) dans la lumière ; et le bon Accueil de Dieu offert à tous.. Déjà passées dans les faits toutes ces Promesses ? Oui, et qui plus est depuis trente ans ! Depuis que Jésus est venu à Nazareth. Dans ce cas comment comprendre sa déclaration ?

La Révélation du Déjà-là.

“Il commença à leur dire…” Que débute-t-il ici ? Son ministère évidemment, la publication du Salut, mais pas le salut. Car le Salut est là depuis longtemps, même si tous l’ignorent. Trésor caché. Va-t-il en faire l’ostension ? Non puisqu’il parle d’un accomplissement pour les oreilles ; donc pas pour les yeux… C’est comme s’il disait : “Je porte à vos oreilles cette Bonne Nouvelle : la prophétie d’Isaïe, ça y est ! Arrivées toutes ces bonnes choses ! Mais pas vues…” Il dit ce qui déjà est fait. Qu’a-t-il fait ? Apparemment rien, puisqu’il s’est tenu incognito parmi eux. En fait tout. Car tout s’est fait dans cet enfouissement durable du Fils de Dieu dans la convivialité humaine : elle s’est jouée là l’évangélisation des pauvres ; de même que les libérations, la lumière sur Dieu, et le commencement de son bel accueil. Déjà là, tout, nul ne le sachant.

Mais l’heure serait venue de le dire et Jésus l’annonce ; sans faire plus. Car ce jour-là il ne passe pas aux actes. Rien d’autre pour les Nazaréens que cette parole qui leur dit : le salut est là, chez vous ! Ainsi ce discours inaugural dit davantage ce que déjà Jésus a fait, que ce qu’il fera. Il donne même à comprendre que l’activité qu’il inaugure ( sa Vie Publique) ne cessera pas d'être une Vie Cachée.

Un Signe du Père

Pour autant il est sorti de son effacement. Certes il reste discret sur lui-même, mais ses compatriotes pourront savoir désormais que le Christ arrive et que Jésus pourrait l’être (celui d’Isaïe). Vient alors cette question : Pourquoi a-t-il fait cette révélation ce jour-là, et dans la synagogue ? Parce qu’il a lu au livre d’Isaïe une évocation de sa propre histoire ; et même une allusion à la conception virginale par laquelle il est venu au monde ; du fait de laquelle aussi il est, dans tout son être, don de Dieu, Grâce de Dieu, le Fils de Dieu à Nazareth… Sans doute donc s’est-il bien retrouvé dans cette Parole, mais c’est de Dieu qu’il l’a reçue. Et si en la lisant il s’est comme présenté lui-même devant l’assemblée, il n’a fait là que répondre à son Père. S’il est sorti de son long effacement, pour annoncer : “Ca y est !” , il n’a fait que refléter devant l’assemblée, le rayon de lumière que son Père a mis sur lui…

Selon la Règle des Révélations de Jésus

Ces observations nous invitent à discerner ici une révélation de Jésus par Dieu. Or il y a, dans le Troisième Evangile, une Règle du Père à propos de ces Révélations. On la voit apparaître dés que l’on passe en revue les épisodes où l'identité cachée de Jésus est manifestée : le Ciel ne le fait connaître qu'à une condition : qu’ il soit en train de donner la main aux hommes, de s'engager dans la fraternité avec eux (11) Tel est bien le cas ici puisque Jésus a derrière lui trente ans d'enfouissement dans la vie ordinaire de ce village. Et il s'agit justement d'annoncer la valeur (salvifique) de ce compagnonnage fraternel ; il faut que les hommes sachent que là est la Source de leur vraie Vie, de leur Liberté, de leur Bonheur.

Pour exaucer la prière du Peuple

S’il y a révélation, il importe de s’en redire les circonstances . C’est la Prière du Peuple de Dieu. Jésus est appelé à sortir de son enfouissement au cœur de la Prière du Sabbat. Or Luc — c’est connu aussi — fait grand cas de la Prière; il aime à penser que Dieu l'écoute, à montrer qu'il l'exauce. Il l’a montré dés la première page quand le prêtre Zacharie entendait l'Ange Gabriel lui dire que sa Prière (qui est celle du Peuple) avait été exaucée (1,13). Plus tard il montrera que Pâques et Pentecôte trouvent en Jésus leur Accomplissement ; et donc qu’il représente l’exaucement par Dieu de l'immense prière dont ces fêtes ont été le foyer. (12 )

Le culte quotidien au Temple (1,5-25), Pâques, Pentecôte, et dans cette série, la première prière Sabbatique de Jésus. Si l'on aperçoit, dans l’événement de la synagogue, une action de Dieu (nous l'avons fait), on peut entrevoir aussi que, en révélant Jésus, le Dieu de l’Alliance exauce l'immense prière de son Peuple. Il s’en suit que ces Biens qu'il lui offre aujourd'hui -la joie, la libération, la convivialité divine – sont exactement ceux que chaque Sabbat signifiait et promettait. Alors, dés ce premier jour, Jésus apparaît comme l'Accomplissement du Sabbat : Il est la réalité dont ce jour, différent des autres jours, était la figure et le gage (13 ).

III. FIGURES DE DEMAIN

Les hommes de Nazareth sont encore avec leurs questions que déjà Jésus regarde vers l'Avenir. Il prédit devant eux qu’ils le contesteront.. Or voilà que, tout de suite, ils lui donnent raison. Ils le jettent dehors! Ainsi il est montré, dés le seuil, que Jésus prophétise le Vrai. Montrés aussi les traits de son existence à venir.

“De toute façon vous me direz cette Parabole: Médecin guéris-toi toi-même. Tout ce que nous avons entendu être arrivé à Capharnaüm, fais-le ici aussi dans ta Patrie… Amen je vous le dis : aucun prophète n’est reçu dans sa patrie…” Des griefs qui lui seront faits : “Vous me reprocherez de ne pas faire mes preuves…” Un choix de vie aussi : “Moi je me tiendrai parmi les Prophètes…”

Médecin et Prophète.

Médecin des hommes.
Un bon titre pour résumer son Programme, celui qu’il vient de lire. Médecin du cœur, des yeux, des mains... Mais il serait malade ? Voire incapable de se guérir. Si c’est vrai, il peut en mourir... De fait il mourra ! Déjà aperçu, au loin, l'aboutissement de son chemin. Pourquoi déjà regarder vers la fin ? Cette question cependant cède le pas à cette autre : de quoi est-il malade ? De manquer de poids; de manquer de Gloire. Mais il se guérirait s’il faisait ses preuves. Certains prétendront qu’il l'a fait ailleurs; à Capharnaüm par exemple... Mais les gens de Nazareth répondront : "Ici, il n'a rien fait... ”

Voilà, dés ce premier jour, deux évaluations de ces Trente Ans : la leur, quand ils diront : “Ici, rien! ”. La sienne, contenue dans sa déclaration inaugurale : “J'ai fait ici le plus important ; en m'enfouissant parmi vous. ..” Car il sait que les hommes ne seront guéris, sauvés, que par sa convivialité; et qu'il ne les guérirait pas, s’il sortait de cet enfouissement, s’il faisait des éclairs de Gloire, s’il se guérissait lui-même.

Deux évaluations, mais aussi deux Bonnes Nouvelles : celle reçue des lèvres de Jésus aujourd'hui, et celle qui, demain, viendra de Capharnaüm leur disant tout ce qu’il a fait. Il faudrait que la deuxième leur fasse entendre la première ; que l'annonce de ses œuvres ailleurs leur fasse discerner ce qu'il a fait ici ... Voilà bien qui vaut pour le Lecteur. Car, dans ces mots “tout ce que nous avons entendu qu’il s’est passé à Capharnaüm…” le lecteur reconnaît sans peine la figure (miniaturisée) du Livre de Luc. Que veut faire ce livre en effet sinon faire entendre tout ce qu’il s’est passé depuis le jour de Nazareth jusqu’au soir de Pâques. Et cela pour que le lecteur ne suive pas les Nazaréens. Qu’il ne dise donc pas  “Ici il ne fait rien !”. Qu’il s’ouvre plutôt à cette Nouvelle : “Nazareth c’est encore aujourd’hui !  Car aujourd’hui, Jésus est enfoui ici,  pour mettre ici sa Joie, ses Libérations et sa lumineuse connaissance du Père …” Mais c’est encore plus caché qu’ en ce temps-là !

Nous sommes parvenus à un point de vue sur la Vie publique. Elle ne sera pas à l’opposé de la Vie cachée. Ce ne sera pas comme le passage aux actes après l’inaction, comme le grand spectacle après l’inaperçu. Ce sera plutôt le dévoilement du Trésor cachée ; car peu à peu elle va mettre en route cette Parole qui révélera (en rétrospective) quelle Présence s’est cachée dans sa patrie, et quel Salut s’est joué de Nazareth à Jérusalem . Pour autant — redisons-le — cette Parole (le Livre de Luc) n'aurait jamais couru les pays, s’il n’y avait pas eu aussi des Merveilles, à Capharnaüm et ailleurs ; et en nombre suffisant pour que la lumière s'allume dans les cœurs ; ou commence à s'y allumer. Pour autant pas plus qu’il n’en fallait, puisqu’il faudra attendre sa Pâque pour que soit enfin discernable Qui est celui qui s’est caché, de la Crèche jusqu'à la Croix. Oui, même au long de la Vie Publique, l’essentiel — c’est à dire son identité de Fils de Dieu — est resté invisible, ignoré. C’était dans la logique des trente années de Nazareth ; et c’est ce qu’il annonce ici quand il se place du côté des Prophètes.

Prophète.
Il prend pour lui ce titre. Fils de Dieu, il n'en dira rien. Christ, il a donné à comprendre qu'il l'est ; mais il n'y revient pas. Il gagne les rangs des Prophètes ; conscient des risques qu’il prend. “Amen je vous le dis.. Aucun prophète n'est accueilli dans sa Patrie…” C'est une Loi de l'Histoire, reconnue en ce temps-là : Pas de popularité pour le Prophète! Comme si cela faisait partie de la vocation de ces hommes que d'être des mal - reçus. (14) Jésus n'y échappera pas. Il assume. Lui aussi, il s'en va vers le rejet (du vaincu) plus que vers le triomphe ( du vainqueur ).

Quand donc il lui sera dit “Médecin, guéris-toi toi-même”, ce sera lui demander : “Force-nous à te recevoir”; autrement dit : “Cesse d'être prophète. Sois un conquérant. Domine-nous...” S’il le faisait, si donc il s’imposait aux hommes, il les vassaliserait, il ne les libèrerait pas. Or c’est sa Mission de libérer

“Vous me direz.” dit-il. L'ont-ils fait ? Non. Il est remarquable en effet qu’ils ne lui ont rien dit, qu’ils ne lui disent rien ; et il va quitter Nazareth pour n’y plus revenir…. Pas eux donc mais leurs Autorités. Car ceux-ci, le dernier soir, lui diront (en substance) ce qu’il annonce ici : “Il en a sauvé d'autres ( ailleurs dit-on ). Qu’ il se sauve lui-même (ici) s’ il est le Christ de Dieu ...” (15) Qu’il sorte donc, au moins in extremis, de cet enfouissement qui, maintenant, au Calvaire, c’est à dire dans la détresse humaine, prélude à son enterrement !

Voilà bien un nouveau cadre pour le récit des Œuvres de Jésus : la Prophétie, le premier jour ; son Accomplissement, le dernier soir... Il apparaît là que Jésus voit loin et clair. qu’il est Prophète. On pourra se fier à sa Parole... Il apparaît aussi vers quoi il s’oriente. Nazareth tend au Calvaire ; ce drame y est en germe… Laissons cette relation du commencement à la fin nous ramener à la première Parole de Jésus, car elle en est la bonne longueur d’onde. Nous avons entendue cette Parole comme dévoilement du Salut déjà-là ; advenu dans le don qu’il a fait de sa personne à son village, au point d’y éteindre sa Gloire, pour cause de convivialité… Eh bien voici que cette convivialité villageoise se trouve en communication avec celle du Calvaire. Et qui ne verrait que la deuxième est l'aboutissement de l’autre, son accomplissement suprême. De la vie partagée à la mort partagée ! Ces deux enfouissements n’en font qu'un.. Or il est entendu que celui du Calvaire est la source du Salut des hommes. Comment donc celui de Nazareth ne participerait-il. pas de cette fécondité. Lui aussi, il a été cause de ce Salut, et sa figure.. Et Jésus l’a dit dés le premier jour.

Pour tous les hommes...
L’autre trait de sa personne : être pour tous. Il y tient, puisqu'il en parle comme d'une nécessité pour lui-même, et comme d'une grande Vérité sur Dieu. “En vérité je vous le dis: Dieu aime les Païens. ..” C'est cela en effet qu'il annonce en citant à la barre Elie et Elisée. Deux bienfaiteurs de l'humanité païenne. Elie, car Dieu l'avait envoyer sauver une cananéenne de Sidon. Elisée, car Dieu l'avait envoyé sauver un syrien, ennemi d'Israël. Deux Précédents de taille. Trop oubliés sans doute. Eh bien, du premier coup, Jésus (ou Luc) les remet en lumière. Ce qui fut montré là est essentiel : Dieu y révéla qu'il ne fait pas acception des personnes ; que son Amour n’est arrêté par aucune frontière; qu'il est le Dieu de tous les hommes; qu'il veut le bien de tous. (16 )

Or cela, il est difficile aux hommes de l'apprendre et de le retenir. Témoins de cette difficulté, les compatriotes de Jésus. Ce qu’il leur dit en effet sous-entend qu'ils auraient dit à Eli e: “Tout ce que nous avons entendu qu’il s’est passé à Sarepta, fais-le ici, pour les veuves de ta Patrie...”

Voilà Capharnaüm et Sarepta du même côté. A l’opposé de la Patrie ; du côté des Païens. Capharnaüm devient là une figure, à l’intérieur d’Israël, du Monde extérieur, celui des Païens. Or ce lieu nous a fait l’effet aussi d’ une figure de la Vie Publique (17). C’est donc toute l’activité de Jésus qui se trouve placée dans cette perspective universaliste. Elle sera le temps où Jésus va montrer qu’il se destine aussi aux Païens. Certes, il ne fera dans ce monde-là qu’un bref passage ( 8,22-40 ). Mais d’entrée de jeu il annonce que son activité sera inspirée par la conviction que Dieu les aime eux-aussi. Une de ses idées-force dont l’oracle qu’il vient de lire en Isaïe lui a renvoyé l’écho. Elle imprimera à l’ensemble de son activité un dynamisme, une orientation tels que cette activité, vue d’ici, s’annonce comme un ministère de transition, de passage ; une activité aux frontières. C’est vrai déjà sur le plan géographique puisque Capharnaüm se trouve à la frontière entre la Galilée, fief d’Hérode Antipas, et la Trachonitide, Tétrarchie de son frère Philippe C’est vrai surtout sur le plan relationnel, puisque Jésus va s’engager dans le compagnonnage avec les publicains et les pécheurs ; les exclus du dedans. Il sera donc éminemment significatif et porteur d’avenir que Jésus fraternise avec tous ces gens-là, autant qu’il a fraternisé  avec ses Proches, les nazaréens.

L’esquisse du grand signe

“Tous furent remplis de fureur, dans la synagogue, en entendant ces choses. Et s’étant levé, ils le jetèrent hors de la ville ; ils le conduisirent jusqu’à un escarpement de la montagne sur laquelle leur ville est bâtie ; de manière à le précipiter en bas. Mais lui passant au milieu d’eux, s’en allait.”

Explosion de colère. Jésus jeté dehors ! On veut le lapider. Il va mourir… Si vite ! Est-ce possible ? Ils étaient sur le point de l’applaudir, ils vont le tuer . Quel revirement ! Quelle irrévérence grave a-t-il commise ?

Relevons tout de suite que les choses se passent comme il l’a annoncé. Il a dit qu’il serait mal reçu ; le sort des prophètes ! Or c’est ce qui lui arrive : en danger de mort tout de suite ! Au lecteur d’entendre de nouveau que Jésus dit le vrai ; il est prophète !

Une allergie révélatrice…

Pourquoi si soudaine agression ? Jésus était à faire état de l’allergie des hommes à la Parole de Dieu ; tous les Prophètes en ayant fait les frais. Or ici, tout de suite, elle explose. Plus agressive que jamais. C’est sans doute que la Parole de Dieu est présente ici plus qu’elle ne fut jamais en Israël ; que Jésus est prophète plus que ne le furent tous ceux qui sont venus avant lui ; qu’il est de Dieu, plus que ne le furent tous ceux qui ont été reconnus comme homme de Dieu…

Voilà bien alors, dans ce coup de main, une révélation de Jésus ; indirecte puisque signifiée par l’allergie qu’il déclenche dés qu’il ouvre la bouche : celle qui est symptôme de dissentiment entre les hommes et Dieu. Leur action, s’ils prêtaient attention à cela, pourrait faire brèche dans leur savoir au sujet de Jésus.  C’est le fils de Joseph, disent-ils. Le lecteur en tout cas peut les alerter : “S’il l’était, vous l’écouteriez, lui feriez sa place. Or vous le rejetez ! Ce faisant, vous témoignez de son altérité : Il est tellement autre qu’il est, parmi vous, comme un corps étranger… Pas le fils de Joseph. Le Fils de Dieu !”

Condamné !

Qui ne verrait que cette agression esquisse, au commencement , le drame de la fin : Jésus agressé, arrêté, conduit hors de la ville pour qu’il y meure de la main des hommes. C’est clair : le dernier jour se dessine dans le premier jour.


Voilà le cadre, pour le récit des Œuvres de Jésus ; ce cadre verse sur toute son action la bonne lumière, celle de Pâques. Voilà aussi Jésus apprenant, dés le premier jour où va le chemin qu’il entame ici : il part vers le Calvaire et il drainera dans ce sens tous ses faits et gestes. Il y aura une tendance vers le drame de la fin. Si le lecteur y prête attention, il pourra apercevoir, en tout ce que Jésus va dire et faire, les linéaments de sa Pâque ; la mise en œuvres anticipée de celle-ci : en œuvres nombreuses et variées.

Reste la question de la cause de cette agression. Jésus, demandions-nous, aurait-il dit quelque chose qui expliquerait la réaction de ces gens.. C’était peut-être mal poser la question. Car nous venons de relever que les hommes de Nazareth, en portant la main sur lui, ont dessiné la figure de Pâque. Tel est l’effet de ce premier comportement de Jésus. Pourrait-il éclairer la cause ? Faisons donc refluer sur la cause la lumière de l’effet, allant de cette agression (quasi pascale ) vers les Paroles qui l’ont provoquée.

Une miniature de la Vie Publique.
Si ces mots de Jésus — les premiers ! — donnent lieu à cette avant-première de Pâque, ils ont le même effet que la Vie Publique dans son ensemble. A Nazareth, trois paroles seulement. A Jérusalem, tout ce que Jésus a dit, tout ce qu’il a fait… Mais autant d’un côté que de l’autre, de quoi le condamner à mort… Il nous apparaît ainsi que les trois paroles de Nazareth sont comparables (sur le plan de l’effet ) avec tout ce qu’il va dire et faire, d’ici à Jérusalem ; comparable sur le plan des conséquences, et donc du contenu. On peut donc les regarder comme une miniature de la Vie Publique ; et considérer qu’elles portent déjà, en germe, tout ce qui fera se lever contre Jésus l’opposition qui le conduira au Calvaire. Cherchons donc comment se font jour ici ces traits qui le rendront haïssable, au point de motiver sa crucifixion. Cherchons-les, puisque l’agression de Nazareth est là pour les révéler.

Ses traits dominants
Dés ce jour-là, deux traits marquent la personne de Jésus: l’oubli de soi-même et le goût de témoigner de Dieu. Or l’un et l’autre le marquent pour la Croix ; l’agression perpétrée contre lui étant là pour l’ annoncer.

— Oublieux de soi-même
“Médecin, guéris-toi toi-même.” C’est prédire ceci : “On me dira : Tu nous déçois. Tu ne montres pas que tu es le bon médecin des hommes. Comment te ferions-nous confiance…” Mais Jésus annonce en même temps qu’il ne répondra pas à leur demande ; car jamais il ne courra vers le succès : il ne cherchera pas sa Gloire ; il ne se protègera pas… Parce que là n’est pas sa Mission.

Sa Mission, il va la dire en clair dans l’épisode suivant : “Je suis envoyé pour annoncer la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu.” (4,43 ) Ce que cette tâche comporte, on peut l’apercevoir, dés ce premier jour : déclarer que ce Règne est arrivé ; donner à découvrir qu’il est ici, parce que Jésus s’y est enfoui ; œuvrer pour qu’il devienne une réalité visible ; montrer que là se trouve le bonheur des hommes. En tout cela, être le Témoin du Père. Or en tout cela, il n’y a pas le moindre souci de soi.

— Témoin de Dieu
Il vient de se présenter comme tel,  Prophète. Et Prophète des meilleures nouvelles. Celles annoncées par ces trois : Isaïe, Elie, Elisée. Celles qui disent que Dieu aime les pauvres ; qu’il s’engage de leur côté ; qu’il est libération, pardon, bon accueil ; qu’il ne fait pas acception des personnes, qu’il aime aussi les Païens.

Or justement une telle Œuvre— révéler Dieu sous ce visage-là — comportera de sérieux dangers. Luc va montrer en effet que Jésus suscite de la réprobation, qu’il est condamné avant l’heure, quand il témoigne de l’Aphésis de Dieu (libération, remise des dettes, pardon ), de son bon accueil ( 5,17-26 ; 5,27 ss ; 7,34-50 ; 15,1-2 ; 19,1-10) ; quand il révèle aux disciples que Dieu est leur Père (11,1-28). En ces circonstances-là, chaque fois, des hommes grondent (murmurent) contre lui. Or on sait, depuis les jours de l’Exode, que ce mot (murmure) évoque une opposition agressive : un jour de ces gronderies, Moïse et Aaron échappèrent de peu à la lapidation. (Nb 14)

L’opposition ne sera pas moins forte quand il sera dit que Dieu aime les Païens, aussi bien qu’il aime les Juifs ; qu’il sauve les uns et les autres par pure Grâce (Act Ap 15) Car cette affirmation équivaudra à dire que le Privilège d’Israël est aboli ; que le Mur qui le protégeait a été enlevé ( Eph 2 ). On sait que Paul incarnera, au regard de Luc, cette nouvelle, et qu’il sera victime de l’opposition qu’elle aura suscitée ( Act 21 ). Mais Paul n’aura fait que porter à son épanouissement pastoral ce qui déjà germait ici, dans ce discours inaugural.

Il y a donc bien une cohérence (évangélique, pascale, lucanienne) entre ce que Jésus a dit et la réaction de ses proches. Cette réaction révèle la profondeur de ces premières paroles ; et leur portée. L’essentiel de son Message s’y trouve contenu : celui que, plus loin sur la route, plusieurs de ses compatriotes se croiront le devoir d’étouffer.


Sauvé !…

En fait ils échouent. Jésus allait mourir, précipité par eux du haut de leur escarpement. Or il en réchappe. Sain et sauf ! Et il s’en va. On ne le verra plus à Nazareth…(18)

Que s’est-il passé ? Impossible de le dire. Mais Luc nous a mis sur le chemin du sens ; le sens qui lui plaît. Car il a fait en sorte que ce coup de main renvoie l’écho de la troisième Tentation (19). On y lisait ceci : “Le diable le conduisit à Jérusalem, il le plaça au sommet du Temple, et il lui dit : Si tu es le Fils de Dieu, jette-toi d’ici en bas ; car il est écrit… (que tu n’en mourras pas)…” Jésus avait refusé. Pas d’exemption de mourir pour lui ! Et pas davantage ce qu’elle aurait fait venir au grand jour : qu’il est le Fils de Dieu

Or voici que ses compatriotes prennent le relais du Tentateur ; prêts à faire ce que le diable aurait voulu que Jésus fît lui-même : se jeter en bas… “Ils le jetèrent hors de la ville et le conduisirent jusqu’à un escarpement… pour le précipiter en bas...” Revenait-il à Dieu de donner le Signe que le diable avait demandé ? Peut-être, puisque Jésus nous est montré comme échappé de la Mort…Qu’est-ce à dire ? Ce que le diable en a dit (tant pis pour lui !)  et que le Lecteur savait déjà : Jésus n’est pas le fils de Joseph. Il est le Fils de Dieu !

Au lecteur d’entendre ce message, pour discerner ici la silhouette du Ressuscité : elle se dessine dans le fait que Jésus échappe à la mort, et pas moins dans le fait qu’il ne profite pas de ce salut pour s’imposer à ses compatriotes (20). Au contraire, Il s’en va ! Ainsi fera-t-il à Pâques : nulle part le Ressuscité ne s’imposera ; il s’en ira dans sa Gloire ; il ne sera plus vu de ses compatriotes. (21)!

Préfiguration Pascale ! Pour quoi faire ?

Puisque cette figure est là, dés le seuil, cherchons ce qu’elle y fait ; ce qui l’y a appelée. Y a-t-il dans la scène inaugurale des faits qui attendaient cette esquisse de Pâque, afin de recevoir d’elle tout leur sens ? Oui.

Le premier c’est que Jésus commence. Comment présenter le premier jour de cette Histoire, quand on sait où elle ira, parce qu’on la connaît toute ; et que l’on veut penser que Jésus aussi a su où allait son chemin. Luc a trouvé cette manière : que le commencement dessine déjà la fin. Ainsi Jésus saura où il va. Et pareillement le lecteur comprendra que la Vie Publique, encadrée de la sorte, est pascale du commencement à la fin. Ainsi, en tout ce qu’il fera et dira, Jésus sera à sa mission de Bon Samaritain des hommes, la mission dont le Calvaire est tout à la fois le passage obligé, le sommet insurpassable, et le terme.

Le deuxième fait c’est la Proclamation Universaliste de Jésus : Il vient pour tous les hommes ; il sera le frère de tous… Or à peine a-t-il fait état de ses devoirs envers ceux du dehors qu’il est rejeté de leur côté, par les siens ! Voilà tout de suite les deux liés ensemble : l’universalisme du salut, le rejet du Sauveur. Dans quel sens va leur association ? Le rejet, ici, est la conséquence des intentions universalistes de Jésus. Au terme du chemin ce sera le contraire : quand tout sera accompli, le rejet sera la cause de l’ouverture à tous du Royaume de Dieu. Car seul l’Evangile du Crucifié est l’Evangile pour tous, puisque c’est en se laissant mettre sur la Croix que Jésus fera ses preuves ; là il sera montré que rien ne peut l’arrêter sur son chemin de frère de tous les hommes. Il fallait en effet que le Fils de l’homme vienne chez les exclus pour qu’il n’y ait plus d’exclus (Luc 19, 1– 10)

Le troisième fait c’est le choix de l’effacement. Jésus laisse entendre qu’il ne sortira guère de la Vie Cachée : il se tiendra parmi les prophètes dont on sait qu’ils ne se sont jamais imposés aux hommes de leur temps. Certes le livre d’Isaïe a projeté sur lui une lueur de Gloire, mais, presque aussitôt, l’éclipse s’en est suivi . “Il s’en allait…” Si ce il s’en allait évoque le Christ entrant dans sa Gloire —on l’a dit —il annonce alors sa vocation à s’éclipser en la personne de ses témoins, jusqu’aux extrémités de la Terre (Act. Ap. 1, 8) . Voilà alors la figure pascale dans la plénitude de son rôle qui est de faire passer de ce temps-là à aujourd’hui. Elle fait passer de la première Vie Cachée (au temps de Nazareth) à la deuxième (au temps du lecteur). Elle fait passer du Trésor caché de Nazareth au Trésor caché partout où l’Evangile est lu. Car Pâques rend possible à Jésus de dire partout où on l’écoutera : “Aujourd’hui cette Ecriture (d’Isaïe) est accomplie… Car aujourd’hui je suis ici avec vous, aussi bien qu’à Nazareth en ce temps-là.”

 

Deux notes

+ A la manière de l’ Annonce à Marie (1, 26 – 37)

Il nous est apparu que la scène de la Synagogue reprend les thèmes majeurs de l’ Annonciation. Mentionnons d’abord celui de la Grâce de Dieu. En bonne place ici et là ; puisque l’assemblée de Nazareth s’étonne de ce que les Paroles de la Grâce sortent de la bouche de Jésus ; alors que Marie de Nazareth s’était troublée d’entendre cette salutation :
“Réjouis-toi, Comblée de Grâce !” Bien présente aussi, d’un côté et de l’autre, la question du Père de Jésus ; l’assemblée rumine cette question : “N’et-ce pas là le fils de Joseph ?” ; et Marie avait demandé : “Comment cela sera-t-il puisque je ne connais pas d’homme ?” Bien souligné enfin, de part et d’autre, le rôle de l’Esprit Saint ; puisque Jésus lit : “L’Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu’il m’a fait Christ...” ; et que l’ange avait dit à Marie : “l’Esprit Saint viendra sur toi… C’est pourquoi (l’enfant) qui naîtra de toi sera appelé Saint, Fils de Dieu...”

Il semble donc que ces deux scènes sont faites pour se parler. Comment entendre leur dialogue ? En entrant, semble-t-il, par le quatrième thème qu’elles ont en commun, celui de l’Évangélisation. Car, ici et là, Jésus est annoncé, révélé par le Ciel. Du côté de Marie, le Père a envoyé Gabriel pour qu’il l’évangélise : un Parole toute nouvelle, afin que Jésus soit dit, du premier coup, dans toute sa vérité. Du côté de l’Assemblée de Nazareth, une Parole ancienne, un évangile de Prophètes, maintes fois entendu. Mais aujourd’hui, le Père l’a donné par les lèvres de Jésus ; alors il s’est trouvé être une description de la Réalité ; même si cette réalité dépasse sa Prophétie.

On voit maintenant assez bien que ces deux Paroles de Dieu se répondent, de part et d’autre du temps de Nazareth. Le Nouvel Evangile ( celui de Gabriel ) a apporté à Nazareth le plus merveilleux des Trésors du Ciel : la Présence du Fils de Dieu dans ce village pour qu’il y devienne un enfant du pays… Le vieil Evangile ( celui d’Isaïe repris par Jésus ) vient faire savoir aux Nazaréens que ce Trésor est là, parmi eux, caché ; mais cause et commencement du Salut.

Voilà donc que ces gens se trouvent, par rapport à Jésus, dans une situation qui ressemble à celle de Marie de Nazareth devant le Messager du Ciel. Ils entrevoient qu’ils pourraient bien être eux aussi  comblés de Grâce : Jésus Parole de Grâce, au sein de leur Assemblée ! Le Salut en personne au milieu d’eux ! Les Promesses de Dieu accomplies ici même !.. qu’ils fassent donc comme la jeune fille Marie. Elle n’eut que ce mot  “Qu’il m’advienne selon ta Parole !” , et le Fils de Dieu prit chair en elle. Qu’ils le disent aussi les hommes de Nazareth. Jésus d’ailleurs les y a invités, puisqu’il a fait appel à leurs oreilles. A eux donc de reprendre le fiat de la nazaréenne Marie. Ils verraient alors naître la Joie pour les pauvres, les libertés, la lumière ; et la Beauté de Dieu.

Mais ils ne le feront pas. Car, à l’inverse de la jeune fille, ils ne veulent pas se contenter d’entendre dire. Le prêtre Zacharie, dans le Temple, avait fait comme eux, devant l’Evangile (1, 5 – 25) Zacharie, Marie, les Nazaréens tous devant la Bonne Nouvelle. Visiblement Luc aime présenter ces scènes d’évangélisation. Pourquoi de sa part cet intérêt pour elles ? La réponse pourrait se trouver du côté d’Emmaüs.

+ A la manière d’Emmaüs

Ce récit de Pâques projette sur celui de Nazareth un éclairage utile, valorisant. Il se trouve en effet que l’un et l’autre se rencontrent sur leurs points les plus importants.

Premier point commun : le fait de commencer. Car ici et là, Jésus débute une action. A Nazareth, il est au premier jour de son activité publique de Messie. Sur le chemin d’Emmaüs il inaugure son activité de Messie Ressuscité.(22) Avec cela, le fait aussi que l’un et l’autre commencement procèdent d’antécédents tout à fait comparables. A Nazareth en effet Jésus revient des trois épreuves fondatrices, tandis que sur le chemin d’Emmaüs, il revient des épreuves terminales (23).

Deuxième trait remarquable dans l’un et l’autre récit : l’incognito de Jésus. Car sur le chemin d’Emmaüs comme dans la synagogue, Jésus est là mais n’est pas reconnu. Ici, il est le fils de Joseph, pas le Fils de Dieu. Là, un voyageur ignorant des derniers évènements ; pas Jésus-Christ Ressuscité : “Car leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître.” Mais justement, lorsque à la table d’Emmaüs, il leur ouvre les yeux avec ce Pain, il accomplit l’une des belles Œuvres inscrites à son Programme proclamé à Nazareth. Il y avait lu : “L’Esprit du Seigneur m’a fait Christ pour…publier.. pour les aveugles le retour à la vue…” Voilà donc signifié que même dans sa condition de Ressuscité, il continue de se tenir à cette tâche (25).

Troisième point commun : la lumière des Ecritures pour éclairer la personne de Jésus, et son histoire. Dans la synagogue, celle du livre d’Isaïe. Pour éclairer l’enfouissement du Fils de Dieu dans ce village ; y faire voir l’Accomplissement des belles Promesses de Dieu. Et de fait en entendant Jésus l’assemblée avait aperçu, telle un rayon venu du Ciel, la Grâce sur la personne du Lecteur. Sans que, pour autant, leurs yeux fusent ouverts pour voir que le Fils de Dieu est devenu leur proche.. Sur la route d’Emmaüs, tous les prophètes, et Moïse avec eux, pour éclairer la mort de Jésus ; y faire voir l’Accomplissement du Rachat attendu (24,21) : “Car il fallait que Christ souffrit cela pour entrer dans sa Gloire.” (24,26) Et de fait en entendant Jésus, les deux disciples se trouvent le cœur tout en feu ; sans que pour autant leurs yeux soient ouverts pour voir Jésus-Christ Ressuscité marchant avec eux.

Que manquait-il à Nazareth ? Que manque-t-il sur ce chemin ? Le Pain. Celui qui met sous les yeux le sens de cette Histoire ; parce qu’il en est le fruit. Toute cette Histoire, Parole de Dieu en actes, c’était pour du Pain ! Pour ce pain où s’accomplit la convivialité humaine du Fils de Dieu… C’est ce pain-là qu’il avait évoqué devant le Tentateur ; quand ce dernier voulait qu’il cesse de frayer avec les hommes ; qu’il reprenne ses distances ; qu’il fasse table à part… Or Jésus s’était limité à répondre que l’homme ne vit pas seulement de pain (26). C’était évoquer une autre nourriture. Laquelle ? Celle que justement il était en train de préparer, d’apporter, en se tenant fraternellement dans la condition humaine : la nourriture faite de sa convivialité ; le Pain d’Emmaüs. Or ce Pain-là c’est sa Vie Cachée recommencée. Cachée et partagée plus encore au temps de ce Pain que aux jours de Nazareth. Car là c’était un enfouissement dans le compagnonnage fraternel ; mais ici c’est un enfouissement dans le Pain. Suprême

Accomplissement. Et lumineuse explication, en rétrospective, de la scène du premier jour. Car on voit maintenant que l’enfouissement dans la société de ce village pendant trente ans préfigurait l’enfouissement sous le Signe du Pain, à la table de ceux qui, à l’exemple de Marie de Nazareth, s’ouvriront à sa Parole. Accomplie aussi dans ce Pain, cette Ecriture dont Jésus avait dit “elle est accomplie à vos oreilles.” ; puisque ce Pain est celui de la Libération, de l’ouverture des yeux, du bel accueil de Dieu.Ne voit-on pas mieux, ici et maintenant, que Luc avait devant les yeux le temps de l’Eglise, la vie et les questions de ses paroisses, quand il écrivait le récit de Nazareth. Au lecteur donc de comprendre que cette scène veut ne pas cesser d’être au présent ; que la Bonne Nouvelle d’Isaïe c’est aujourd’hui ; que le trésor cachée à Nazareth est caché icic, sous les deux signes de la Parole de Jésus pour les oreilles et pour le cœur, et du Pain qui ouvre les yeux.

Louis BARLET
Curé de MENDE
Ancien Supérieur du Grand Séminaire d’AVIGNON


NOTES
1. Au Temple, au Jourdain, au Désert, et ici. Aux quatre endroits, il s’est confronté avec la Parole de Dieu. Au Temple, c’était en dialoguant avec les Didascales (2, 41-52). Au Jourdain c’était en allant écouter le Baptiste : «car la Parole de Dieu était venus sur Jean… dans le Désert.» (3, 2) Au Désert, Jésus a opposé trois Paroles de Moïse aux invites du Tentateur.

2. C’est à lui que Jésus remettra le Livre après avoir fait la lecture.

3. Isaïe 61, 1-2. L’Année du Seigneur (l’Année-Faveur) peut-être une Année Sabbatique ; elle avait lieu tous les sept ans (Ex.21,2 ; Deut 15,2 Jér 34, 8-16). Ce peut être aussi une Année Jubilaire ; elle avait lieu tous les quarante-neuf ans (Lév 15,10 ; Ezéchiel 46,17). L’une et l’autre année étaient marquées par l’affranchissement des esclaves ; et la remise des dettes. Aphésis, traduit ici par libération signifie aussi remise des dettes et pardon.

4. Ce complément vient de Isaïe 58,6. Il est tiré d’un Oracle sur le Jeûne et le Sabbat

5. La Proclamation de l’Aphésis, sonorisée par cette répétition, peut être le point de départ d’un axe qui, traversant le Livre jusqu’à ses dernières lignes, valorisera plusieurs passages comme suite du Programme de Nazareth. Ainsi de Le 5,17-26 ; Le 7,36-50 ; Le 23,34 ; et jusqu’en Le 24,49. Il faut noter aussi que le mot grec aphésis dit trois choses en une : libération, remise des dettes, pardon des péchés. Pour se limiter à un exemple : quand Jésus dira, sur la croix, «Père pardonne-leur (aphés)», il portera à son achèvement le programme reçue le premier jour.

6. Cet axe passe par Le 6,39-42 ; 7,26 ; 8, 9-10 ; 18,31-19,10 ; 24,13-35 ; Ac Ap 9,1-30

7. Devant Jésus à l’écoute de Moïse et des Prophètes, comment ne pas se rappeler qu’il a aussi entendu le Père lui dire cette parole du Psalmiste «Tu es mon Fils. Moi aujourd’hui je t’ai engendré.» C’était au Jourdain. Déjà donc les trois : les Psaumes, la Loi, les Prophètes ! C’est la table dès matières des Écritures juives. Luc montrera, en sa dernière page, qu’il la connaît bien (24, 44).

8. Relevons aussi que Luc est en train d’écrire un Livre ; un livre qui veut prendre le relais des Rouleaux de Moïse.

9. Il est remarquable que les Proches de Jésus sont placés dans la situation du Lecteur de Luc : ils doivent se contenter de la parole : l’entendre dire «Ca y est ! Le Royaume de Dieu est ici !» Pour eux donc pas de mise en spectacle de cet Avènement. Aucune démonstration. Rien d’autre que cette Parole. Finesse de Luc qui met à la place du lecteur, dés le premier jour, ceux qui étaient aux premières loges pour revendiquer d’assister à des mirabilia.

10. Ces mots les Paroles sortant de sa bouche sont empruntés, semble-t-il, à Deut 8,3.On peut comprendre alors que sa Parole est cet autre Pain, la Parole de Dieu, dont l’homme a besoin pour vivre. Il faut comprendre aussi que la Grâce de Dieu est ici, que la Liberté et l’illumination sont ici, du fait que Jésus est venu lire l’Annonce Prophétique ; comme si, dans le Livre, ces Paroles attendaient ces lèvres-là, ce - Lecteur-là, pour être enfin Déclaration du Salut.

11. La série des Christophanies est connue : Annonciation (1,26-38) ; la Naissance de Jésus (2,1-20) ; le Baptême (3,21-22) ; la Transfiguration (9, 28-36) ; la Mort (23, 32-41) ; l’Ascension (24, 50-53 et Ac Ap 1, 1-11) Il est facile de constater que, en chacune, de ces Révélations, Jésus se trouve en situation de compagnonnage, de fraternité, au moment où le Ciel vient le faire connaître.

12. Rappelons que la Prière jalonne les grands moments du Ministère de Jésus : au Baptême, après la journée programmatique de Capharnaüm, après la Purification du lépreux, avant l’institution des Douze, avant la déclaration messianique de Pierre, à la Multiplication des pains, la nuit de la Transfiguration, au retour des Soixante-douze, au Mont des Oliviers, sur la Croix… Notons aussi ce trait de lumière : le sacrifice quotidien au Temple (Zacharie), la liturgie du Sabbat (Nazareth), celle de Pâques (Jérusalem), celle de Pentecôte (Jérusalem) : ne voit-on pas là défiler l’ensemble de la Prière juive, pour entendre dire qu’elle a été exaucée..

13. Il offre les Biens que le Sabbat annonçait ; il les apporte en s’offrant lui même aux hommes, car ces biens ont pris corps en lui. Les controverses sur le Sabbat répercuteront cette Bonne Nouvelle.

14. C’est le temps où l’on écrit La Vie des Prophètes (Vita Prophetarum). C’est un thème connu, populaire. Le discours d’Étienne en donne un bon écho : «Lequel des prophètes vos pères n’ont-ils pas persécuté ? Ils ont tué ceux qui prédisaient la venus du Juste, celui-là même que maintenant vous venez de trahir et d’assassiner.» (Ac Ap 7,52)

15. Il se trouve d’ailleurs que au Calvaire aussi, ils ont devant les yeux ce qu’ils demandent : le Salut de Jésus, et celui des autres. Ils l’ont devant les yeux quand Jésus dit «Père, pardonne-leur.. » Cette Parole manifeste que quoi qu’on lui ait fait on n’a pas pu altérer en lui l’image et la ressemblance de Dieu ; il est le seul en qui cet image n’a pas fait naufrage ; il est le Grand Sauvé ! Et il sauve tous les autres en pardonnant. La ressemblance de structure entre la demande de Nazareth et celle du Calvaire est assez visible

16. Cette Révélation-là est ancienne, puisque Moïse l’avait dit (Deut. 10). Pour autant il faudra attendre Act Ap 10-11 pour que le premier des Apôtres y viennent.

17. C’est là que Jésus va inaugurer ses Œuvres qui feront parler de lui (4,31-43). Et celles qu’il va y accomplir feront de ce bourg le lieu des Trois Seuils. Car on y verra Jésus passer, ou faire passer de la Synagogue à la Maison de Pierre ; du Sabbat au Dimanche ; et du Monde Juif au Monde des Païens (7, 1 - 10). Des seuils de l’avenir tous les trois. Ne voit-on pas là que Câpharnaüm est comme le Symbole géographique des Œuvres de Jésus ; une Figure de la Vie Publique ; Nazareth étant la figure de la Vie Cachée, et du Temps de l’Église.

18. «il s’en allait». C’est le verbe de l’Ascension en Actes 1, 10- 11.

19. Nous avons été renvoyés à la Deuxième Tentation en voyant Jésus recevoir de Dieu un Programme de Serviteur des hommes. Renvoyés pareillement à la Première par la Convivialité de Jésus : Le Tentateur l’invitait à s’éloigner des hommes (Qu’il ait son pain de Fils de Dieu !), alors qu’il a à s’enfouir dans l’humanité parce que cette convivialité est l’autre Pain qu’il faut aux hommes pour qu’ils vivent.

20. Il est remarquable aussi que le Récit de l’Annonciation, dont nous avons noté la parenté avec celui de Nazareth, est aussi un Récit de Commencement.

21. On se rappelle que le Récit des Tentations et celui du Calvaire se répondent.

22. Soulignons que l’autre élément du Programme, l’aphésis, au triple sens de libération, de remise des dettes, de pardons (des péchés), est suprêmement accompli à Pâque ; quand le Crucifié déclare «Père pardonne-leur.», et quand le Ressuscité fait voir dans les Écritures qu’il y était écrit que Christ souffrirait, qu’il ressusciterait, et que, en son nom, serait publiée l’aphésis à toutes les Nations (24,44).

23. Il citait Deut. 8,3. Mais justement Luc s’est appliqué à ne donner que la première partie de la citation, passant sous silence le «mais de toute parole sortant de la bouche de Dieu.» Une manière pour lui de mettre le lecteur en attente, en recherche.