Congrégation de la Mission
Appartenance et appartenances

Conférence donnée à la rencontre de formation vincentienne, en décembre 1990

Depuis quelque temps, dans diverses communautés religieuses et dans la Compagnie, on s’aperçoit que nous vivons depuis un certain temps un phénomène que l’on appelle "L’APPARTENANCE ET LES APPARTENANCES".

Qu’est-ce que c’est ce phénomène ? Et tout d’abord, qu’est-ce qu’une APPARTENANCE ? C’est "l’état de celui qui appartient à une collectivité, à un groupe", nous dit le Petit Larousse.

Nous constatons en effet que nous avons, aujourd’hui — au moins pour les Confrères en activité — plusieurs appartenances à des groupes divers (associatifs, ecclésiaux, etc.). Chez un même individu, ces appartenances variées peuvent même, le cas échéant, entrer en concurrence les unes avec les autres.

Comment harmoniser ces appartenances les unes avec les autres ? L’une d’entre elles ne devra-t-elle pas être prépondérante ? Mais laquelle ? Ne sera-ce pas pour nous, Prêtres de la Mission, l’appartenance à l’Église et à la Compagnie ?

Étudier ce phénomène des appartenances, c’est étudier les relations d’un individu au sein d’un groupe, ses interférences, etc. C’est l’objet de la SOCIOLOGIE. C’est donc avec les outils de la sociologie que nous abordons le sujet.
Pour la sérénité du travail, nous nous refusons à mettre dans ce "regard" toute connotation morale, c’est bien, c’est mal, c’est de la faute de…

Enfin, pour comprendre ce phénomène de la pluralité d’appartenances dans la Communauté, nous regarderons d’abord rapidement ce phénomène dans la société en général et, ensuite, nous l’étudierons dans la Communauté.

I. Les appartenances dans la société en général

Schématiquement, on peut dire qu’on a tel type d’appartenance parce qu’on appartient à tel type de société. Il y a donc eu évolution de la notion d’appartenance parce que nous sommes passés d’un type de société à un autre.

Il est banal de le dire, nous savons tous que depuis une cinquantaine d’années, nous sommes passés
      - du type de société globalisante : le type rural,
      - au type de société éclatée : le type urbain.

A. PASSAGE D’UNE SOCIÉTÉ GLOBALISANTE A UNE SOCIÉTÉ ÉCLATÉE

1. La société globalisante de type rural : le VILLAGE.
La société de type rural avait quatre caractéristiques :

a) L’autarcie (qui se suffit à soi-même) La société rurale était :
  - démographique : on se mariait dans le village et ses environs,
  - économique : on trouvait tout ce qui était nécessaire à la vie et aux activités dans le village et à la ferme (nourriture, boisson, chauffage, artisanats, etc.)
  - culturelle : chaque village avait ses coutumes, ses traditions, son folklore, ses vêtements (ex. : la coiffe des femmes = signe d’appartenance).

b) L’homogénéité des mentalités. On était d’accord, au fond, sur :
  - les principes fondamentaux du groupe,
  - les valeurs morales, le bien, le mal,
  - les croyances (même s’il y avait en ce domaine des clivages importants)

c) La diversité sociale qui rendait possible l’autarcie. Elle s’exerçait :

- au niveau des personnes :
  * les jeunes entretenaient la vie sociale,
  * les adultes assuraient la vie économique,
  * les vieux transmettaient l’héritage culturel, faisaient respecter traditions et règles de conduite.
Chacun avait son "rôle" dans le groupe ; rôle assumé et reconnu.

- au niveau des groupes sociaux
Tous les groupes socioprofessionnels étaient représentés dans le village, et là encore, chacun avait son "rôle" bien défini.

d) L’inter-connaissance
Dans ce type de société rurale, on connaît tout le monde et tout le monde se connaît. On connaît tous les aspects de la personnalité de chacun : son histoire, sa famille, ses activités, etc. C’est une maison de verre.

Dans une telle société, chaque individu trouvait son "identité sociale", sa place, son rôle ; chacun avait sans difficulté le sentiment d’appartenir au groupe. C’était la société de "l’ordre" où la cohérence et l’unité du groupe étaient des valeurs à préserver. La nouveauté et la contestation étaient ressenties comme destructurantes. La pression sociale s’exerçait dans le sens du "conformisme".

2. La société éclatée de type urbain : la GRANDE VILLE :

Toujours en schématisant très fort, on peut prendre le contre-pied de chacune des caractéristiques du type rural pour décrire le type de société éclatée que nous connaissons bien.

L’urbain est quelqu’un qui se déplace pour tout : travail, achats, loisirs, vacances, écoles, etc… Dans chacun de ces domaines, il établit des liens avec des groupes différents : il est tour à tour travailleur, syndicaliste, membre d’une association de loisirs, de locataires, membre d’un parti politique ou d’une église…

Dans chacun de ses secteurs, il n’est souvent reconnu que pour ce qu’il est et fait dans ce secteur précis, les autres ignorent ou même se désintéressent des autres aspects de sa vie. Par exemple : l’habitant du grand immeuble ignore la profession de son voisin de palier qui fait partie, avec lui, de l’association de locataires, il ignore d’où il vient, quelle est sa religion, etc.

Toutes les tendances idéologiques sont possibles parce qu’il n’y a plus d’homogénéité culturelle ; c’est le domaine de la tolérance, de la liberté, de l’anonymat, du non-conformisme.

L’individu, presque toujours, appartient donc à plusieurs groupes, mais cette appartenance existe avec des "intensités" diverses. Un tel va "s’investir" à fond dans telle activité, dans tel groupe et moins dans un autre. C’est dans le groupe où il s’investit le plus qu’il trouvera les "références" qui détermineront son identité profonde.

Si l’individu joue un "rôle" dans plusieurs groupes, cela pourra entraîner des "conflits" en lui-même et avec les membres de tel groupe ; par exemple : un travailleur, père de famille engagé à fond dans une action syndicale ou une association pourra négliger son foyer et ses enfants, d’où conflit à la fois avec sa femme et ses enfants et avec sa conscience d’époux et de père.

La société n’est plus globalisante comme autrefois, mais "éclatée" et pluraliste. L’homme moderne vit donc dans des groupes différents auxquels il appartient avec plus ou moins d’intensité : c’est la pluri-appartenance.

Celle-ci est un fait de société ; il faut vivre avec. Elle est surtout repérable dans la type de société urbaine, mais elle existe aussi maintenant dans les espaces ruraux ; au niveau des mentalités, la disparité entre la ville et la campagne a presque disparu. Que dire de la révolution informatique d’aujourd’hui qui opère un bouleversement qui nous atteint de toute part dans la vie de tous les jours ? La question n’est pas de nous demander si la pluri-appartenance existe, mais dans le "comment nous la vivons". C’est cela qui est intéressant pour notre recherche sur l’APPARTENANCE à la Compagnie.
Essayons d’affiner notre appréhension du problème.

B. ESSAI D’ANALYSE SOCIOLOGIQUE DE LA PLURALITÉ D’APPARTENANCE

Faisons appel à trois facteurs dont se servent les sociologues pour l’étude des comportements des individus à l’intérieur du groupe.

1. Le modèle de société
Nous sommes passés, nous l’avons vu, d’une société de type rural à une société de type urbain. Il y a une autre manière de considérer le changement : nous sommes passés d’une société "à modèle d’ordre" à une société "à modèle de projet".
Dans le premier de ces modèles sociaux, chaque individu, chaque groupe, savait assez facilement quels étaient son rôle, sa place et les types de rapports qu’il pouvait prétendre instaurer avec les autres. Il connaissait les attentes de ces derniers à son égard. Même s’il n’était pas toujours accompli, le devoir était clair. L’ensemble des activités, aussi bien professionnelles que morales et religieuses, tendaient à être réglées par un système de consignes précises — écrites ou coutumières — se voulant aussi universelles et permanentes que possible. Mémoire et tradition conditionnaient l’harmonie et l’on cherchait à évacuer l’imprévu.

Or voici que s’enfante, non sans peine, un nouveau type de société à "modèle de projet". Imagination et invention, recherche et changement y deviennent valeurs. Chacun y poursuit la quête indéfinie de son identité, de son rôle, de sa place, des manières pour une large part inédites d’entrer en relation avec les autres. Incertitude qui se vérifie au niveau des personnes prises individuellement comme au niveau des groupes.

2. Le rôle social
On peut le définir ainsi : "c’est le comportement d’un individu à l’intérieur d’un groupe en fonction de la mentalité du groupe et comme mode de réponse à l’attente des membres du groupe".

Par exemple : dans l’Armée, un sous-officier est nommé officier. Au début, il sourit au salut des soldats dans la rue ; il refuse de se prendre au sérieux. Puis peu à peu, à force d’être salué et de répondre aux saluts, il s’habituera à son "rôle" et, même, exigera d’être salué, parce qu’il est convenu qu’on est salué par les soldats quand on est officier. D’autre part le groupe sait que c’est normal de saluer un officier et attend de lui qu’il joue son rôle d’officier.

Si l’on appartient à plusieurs groupes, on est appelé à jouer plusieurs "rôles". Et ainsi, cette pluralité de "rôles" peut entraîner ce qu’on appelle des "conflits de rôle" :

Le Conflit de rôle se produit lorsque les valeurs tenues en honneur dans l’un de nos groupes d’appartenance sont considérées comme insignifiantes ou même inacceptables dans tel autre groupe auquel nous appartenons AUSSI à un titre ou à un autre du fait de nos activités, de nos solidarités de milieu, etc.

Notre officier peut appartenir AUSSI à un club de tennis dont les membres sont antimilitaristes et trouvent tout à fait inacceptable et dégradant le salut militaire. Ils pourront toutefois se contenter de jouer au tennis avec notre officier et ne pas parler de la chose militaire qui les divise.

Mais si ce même officier appartient encore à un cercle d’étude sur les civilisations Inca d’Amérique Centrale dont les membres sont gauchisants, le conflit pourra être plus profond, car, en principe, «ça ne se fait pas d’avoir des idées de gauche quand on est militaire». Et l’officier sera peut-être conduit à quitter son cercle d’étude. Autrement dit, le "conflit de rôle" sera à la fois dans l’individu qui a plusieurs appartenances et entre les individus appartenant à des groupes différents.

Vous devinez les incidences de cette question du "rôle social" et des "conflits de rôle" sur le problème qui nous occupe des multi-appartenances. Chaque personne émarge nécessairement à plusieurs appartenances, elle doit honorer simultanément ou successivement des allégeances à des groupes ou à des solidarités multiples.

3. Le groupe de référence
"Le groupe de référence est la collectivité dont les opinions, les convictions et le comportement sont décisifs pour l’élaboration de nos propres opinions, convictions et comportements."

Autrement dit, le groupe de référence est le groupe auquel j’adhère, qui me construit psychologiquement et socialement, qui me fournit mon échelle de valeurs (le groupe de référence initial est la famille).

L’adhésion à un tel groupe — ce que nous appelons l’appartenance — comporte normalement un certain nombre d’engagements intellectuels spécifiques et singulièrement pour nous, d’engagements spirituels. En nous rattachant à tel groupe, nous savons que le monde doit s’interpréter de telle façon. En quittant ce groupe, nous pensons que nous nous étions trompés.

La dynamique psychologique et sociale sous-jacente à cette question des groupes de référence, c’est le besoin fondamental de tout homme d’être accepté et reconnu par d’autres hommes et de partager avec eux l’univers dans lequel il vit.
Là encore, on devine l’incidence sur le problème des appartenances. Si le "groupe de référence" est si décisif sur nos opinions, nos convictions, nos comportements, notre identité, nous ne pourrons pas avoir un très grand nombre de groupes de référence…

II. Les appartenances dans la Compagnie

On peut dire que la Compagnie - comme l’Église du reste - fortement insérée dans cette société du vingtième siècle finissant, est passée, elle aussi, à un modèle de société globalisante à celui de société éclatée.

1. Passage de communautés globalisantes…..
Reprenons très vite les caractéristiques de la société rurale ; nous nous apercevrons que nous avons vécu sur ce modèle jusqu’à maintenant :

- L’autarcie :
  * Tous les besoins du Confrère étaient satisfaits dans et par la Communauté : sur le plan matériel, spirituel, professionnel, affectif, etc.
  * Il y avait osmose et même coïncidence entre l’œuvre et la Communauté : même lieu, même responsable, même objectif commun.

- L’homogénéité des mentalités :
Tous les Confrères de la Communauté étaient d’accord en gros sur :
  * la mission, le service du clergé, les moyens et les techniques propres à les assurer,
  * les valeurs d’engagement pour la mission,
  * l’esprit de la Compagnie et les valeurs vincentiennes,
  * ce qu’il convenait de faire, de dire, de penser…
Cette homogénéité se manifestait même au niveau du langage et des expressions : on parlait de la "Chétive", de la "modestie des yeux", de "vocation" pour désigner le faux-col, il y avait "fusion" les jours de fête, etc.

- Le rôle social :
Chacun a son rôle au sein de la Communauté depuis le Supérieur jusqu’au nouvel ordonné, chacun a "son office" où l’on ne s’immisce point ; chaque rôle est précis et reconnu de l’ensemble de la Communauté et de l’œuvre.

- L’inter-connaissance :
Elle jouait dans le fait que tous connaissaient "le tout" de la vie de tous, en particulier en ce qui concernait le travail, nous verrons qu’il n’en est plus de même aujourd’hui.

- Communautés à modèle d’ordre :
Nous vivions dans des communautés "à modèle d’ordre" :
  * c’était le temps des coutumiers qui interdisaient fantaisies ou imagination, pour le rythme de vie, la prière, les menus, les récréations,
  * c’était le temps des Communautés très "encadrées" par des Supérieurs omnipotents et des Frères tout aussi puissants dans leur office.

J’ai bien conscience de schématiser très fort, mais nos communautés actives ressortissaient, qu’on le veuille ou non, à ce modèle de Communautés globalisantes.

2.… à des communautés éclatées.
Et puis, comme dans la société ambiante, il y a eu ce passage à un modèle de Communauté éclatée. Naturellement, dans cette description, on peut exclure la Maison-Mère qui est un rassemblement de plusieurs groupes (services, pèlerinages, Grand Séminaire, confrères âgés, responsables de l’accueil, etc.) ayant chacun leur autonomie et constituant à leur échelle des "groupes d’appartenance".

Que sont ces Communautés aujourd’hui ?
Ce n’est pas le lieu de faire une description détaillée, mais on peut dire que ce sont des Communautés :
  * moins nombreuses,
  * plus coresponsables,
  * plus intégrées au tissu humain ambiant et à l’Église locale,
  * dans lesquelles les Confrères acceptent des engagements très divers en dehors de la Communauté, motivés par la pastorale, la mission, la formation. Dans une même Communauté, les Confrères peuvent être engagés dans plusieurs instances :

- sur le plan pastoral :
  * du secteur pastoral, du diocèse, de la région, voire à l’échelon national,
  * groupe de missionnaires missionnants,
  * Action Catholique,
  * groupements caritatifs (Conférence St Vincent de Paul, S.O.S.),
  * catéchèse, préparation au mariage, Synode diocésain,

- sur le plan de la formation :
  * Formation permanente de jeunes prêtres,
  * Formation de Directeurs de Séminaire,
Chaque activité, chaque instance étant dans l’Église affectée d’un groupe de réflexion correspondant.

- sur le plan spirituel :
certains butinent et font leur miel dans des communautés charismatiques ou des monastères.

- sur le plan associatif :
associations municipales, culturelles, sportives, humanitaires, etc.

- sur le plan du clergé :
tout lazariste rencontre des prêtres diocésains et travaille fraternellement avec eux.

- avec les Filles de la Charité de mille manières.

La participation à ces groupes ne crée pas forcément une appartenance, bien sûr ! On n’a pas une nouvelle appartenance parce que l’on fait du C.P.M . Mais tout cela supprime l’autarcie de naguère et constitue un apport enrichissant pour les individus et la Communauté (si les individus partagent), mais est-ce que tout peut être partagé ?

3. Causes de cette évolution vers des Communautés éclatées.
On peut en déceler cinq :

a). L’évolution de la société elle même, bien sûr. Société dans laquelle nous vivons, travaillons, évangélisons, consommons, regardons la télévision, etc.

b) L’aggiornamento de Vatican II, qui demande à tous les baptisés, prêtres, religieuses et laïcs une plus grande "ouverture au monde". D’où chez les chrétiens, cette volonté d’intégration à la vie économique, politique, culturelle des hommes de ce temps. Depuis Vatican II, l’Église se situe résolument dans ce monde "pluraliste".

c) l’évolution de l’Église de France, sécularisée, nous ne sommes plus en "Chrétienté" et l’incroyance est générale  ; une Église où le nombre des prêtres diminue dramatiquement, mais où les laïcs prennent de plus en plus et de mieux en mieux leurs responsabilités

d) La diminution des effectifs, pour nous, et le vieillissement de la Province qui sont une réalité malheureusement incontournable.

e) L’arrivée de jeunes dans nos communautés.
Cette évolution a donc conduit vers des Communautés plus réduites, plus mobiles dans le temps, moins structurées. Il ne semble pas qu’on aille vers un renversement de cette évolution.

Arrivé à ce point de notre recherche sur l’appartenance, je voudrai faire cette remarque : Il faut nous garder d’affecter cette évolution de nos Communautés d’un coefficient moral : c’est bien, c’est mal. Il nous faut prendre acte de cette pluralité d’appartenances. La question sera : "Comment la vivre ?" ou pour rétrécir encore la question : "Comment vivre l’appartenance à la Compagnie avec les autres appartenances ?"

4. Conséquence de la pluralité d’appartenances.
Reprenons les trois facteurs d’analyse que nous avons étudiés tout à l’heure :

a) Communautés de projet
Nous avons dit que nous étions passés d’une société "à modèle d’ordre" à une société "à modèle de projet". De toute évidence, nos Communautés sont devenues des Communautés de PROJET. Dieu sait si le mot-même a fait flores : "Projet Provincial", "Projet Communautaire", "Projet Personnel", "Projet Pastoral", etc.

Qui dit projet, veut dire que nous vivons aujourd’hui essentiellement dans le PROSPECTIF, même si dans chacun de ces projets nous voulons profondément plonger nos racines dans l’humus initial et nourricier des origines.

Qui dit projet, dit "ÉLABORATION" du projet, c’est-à-dire participation de tout le groupe à la construction du projet ; il faudra donc intégrer au projet toutes les composantes de la Communauté sous peine de marginaliser ceux qui n’en seraient pas partie-prenante. Il faudra intégrer en particulier les diverses appartenances de chacun, lui permettant ainsi de repérer son identité, son rôle, sa place dans la Communauté.

Qui dit projet, dit aussi "CONTINGENT", c’est-à-dire quelque chose de relativement provisoire, de très marqué par la situation concrète, le temps, le lieu, les personnes engagées ; quelque chose de nécessairement révisable.

Qui dit projet pour nous, dit projet de "PRÊTRES DE LA MISSION", c’est-à-dire que ce n’est pas le projet de n’importe quelle Société de Vie Apostolique mais celui de la Congrégation de la Mission. D’où l’importance de la connaissance intérieure des intuitions des origines, des axes fondamentaux du charisme, "de la façon de suivre le Christ Évangélisateur des pauvres", dans la ligne et selon l’esprit de saint Vincent.

b) Le rôle de chacun dans la Communauté
Le fait que nos Communautés deviennent des communautés éclatées, pose un nouveau problème vis-à-vis du "rôle" de chacun au sein de la Communauté : le problème de la "transparence".

La diversité des appartenances hors Communauté implique des participations plus ou moins profondes, fait que les membres de la Communauté ne se sentent plus entièrement transparents les uns par rapport aux autres. Une large zone de la vie personnelle et sociale de chacun échappe non seulement à l’investigation des Confrères, mais à leur compréhension. Par exemple, ce qui est travail patient et aride leur semblera loisir et perte de temps ; ce qui est effort loyal de communion à un milieu, leur apparaîtra trahison ou fuite des autres engagements missionnaires, plus communément reconnus par le groupe, etc.

C’est là que nous retrouvons avec toute son acuité ce que nous avons appelé les "conflits de rôle". Reprenons la définition : Le Conflit de rôle se produit lorsque les valeurs tenues en honneur dans l’un de nos groupes d’appartenance sont considérées comme insignifiantes ou même inacceptables dans tel autre groupe auquel nous appartenons AUSSI à un titre ou à un autre.

Nous connaissons tous ces conflits douloureux entre nous. Nous sommes impuissants à comprendre et nous refusons d’accepter les valeurs de tel confrère, phagocyté, pensons-nous par son autre groupe d’appartenance. C’est le temps des grands enfermements sur soi et sur son groupe, c’est le temps des cheminements parallèles qui ne mènent nulle part. Tout cela, pour certains,— et nous n’avons pas le droit d’en douter — se fait au nom de Jésus-Christ, de l’Évangile, de la mission auprès des plus pauvres ; mais pour d’autres, il s’agira de "jobs" personnels ou de désengagements paresseux ou blasés.
Comment vivre ces conflits ? Comme une fatalité ? En se réfugiant sur la plate-forme du plus petit dénominateur commun, si petit qu’il sera insignifiant ? Ou bien sera-ce l’acception de la différence dans l’humilité et l’esprit de foi, dans le refus résolu des enfermements, les miens surtout, dans l’adhésion intérieure aux grandes orientations et aux choix particuliers faits par la Compagnie.

c) La Communauté : groupe de référence ?
Ce n’est pas une affirmation, c’est une question que je pose. Là encore, reprenons la définition donnée plus haut : "Le groupe de référence : collectivité dont les opinions, les convictions et les comportements sont décisifs pour l’élaboration de nos propres opinions, convictions et comportements."

Exprimée en ces termes, cette définition nous conduit à une question toute simple : La Communauté sera-t-elle le "groupe de référence" de chaque Confrère ? Et si OUI ? Pourquoi et comment ?

C’est bien la question majeure de cette recherche sur l’appartenance à la Communauté. Car, à vivre d’autres appartenances où l’on s’investit totalement, la Communauté ne risque-t-elle pas, pour certains, d’être "lien de rattachement assez formel et qui se distend peu à peu ? Commode pension pour célibataires apostoliques ? Simple rampe de lancement pour une action extérieure appelée à conquérir son autonomie de locomotion ? Un parmi d’autres groupes, progressivement banalisé ?" Nous connaissons tous, hélas !, des exemples de cette appartenance communautaire distendue.

Conclusions

Après tout ce que nous venons de dire, que conclure ?
Voici quelques constatations et des questions :

1. Dans notre société éclatée—à moins d’avoir une vie totalement morcelée— la Communauté est le lieu où le Prêtre de la Mission est identifié et reconnu comme Prêtre de la Mission, c’est le premier "groupe de RÉFÉRENCE" ; c’est le lieu où lui-même s’identifie comme Prêtre de la Mission. Nous touchons ici à la notion d’appartenance.

2. Dans ces Communautés éclatées où se vit la pluralité d’appartenances, la Communauté ne peut plus être le lieu où se vit LE TOUT de la vie du Confrère. "Car chacune reste religieuse en toute son activité et toute son existence, en sorte que le meilleur de sa vie religieuse, non seulement quantitativement mais qualitativement, pourrait bien lui paraître se passer en d’autres lieux. Et pourtant la communauté joue un rôle unique et attend de chacun de ses membres un apport unique. Je croirais volontiers que bien des échecs, des lassitudes ou des insignifiances viennent de ce que cette attente mutuelle a été mal évaluée, a donné lieu à des malentendus." (Sœur LAMAU)

Si l’on est d’accord avec ce qui vient d’être dit, les racines plongeant dans le terreau originel de la Compagnie devront être d’autant plus profondes et vigoureuses que l’arbre qu’elles nourrissent est davantage un arbre de plein vent.

3. Une autre question qu’il faudrait peut-être aborder quand on parle de l’appartenance serait celle de l’AMBIGUÏTÉ DE L’IDENTIFICATION AUX PAUVRES. Beaucoup de nos actions ou de nos choix sont motivés par le désir d’être AVEC les pauvres, COMME les pauvres, le peut-on vraiment ?

Laissez-moi citer encore Vincent AYEL dans son style délibérément provocateur :
Être "avec" et "pour" les hommes de ce temps, les pauvres, les opprimés : on n’y parvient pas d’un coup en se voulant seulement "comme" eux. Il ne suffit pas davantage de n’être point "comme" eux. Il arrive que pour être "avec" et "pour" il faille paraître "contre" à première vue. A tout le moins et toujours faut-il à coup sûr être d’abord soi-même, c’est-à-dire différent. Tout engagement historique requiert l’identité chez celui qui le risque, et donc l’acceptation de la différence. Tels sont les chemins étroits de la véritable proximité et du service.

4. Saint Vincent emploie très souvent le mot "donné", "tout donné". DONNÉ : ça veut dire qu’on APPARTIENT totalement à celui auquel on se donne, à Dieu, par notre engagement dans la Compagnie. Il y a une indication d’appartenance fondamentale exprimée là par Saint Vincent. N’est-ce pas, en d’autres termes, ce que le chapitre II des Règles Communes décrit de notre identité spirituelle et missionnaire ?

5. Appartenance, discernement, envoi :
Dans une Communauté éclatée, la "révision communautaire" peut-elle vraiment porter sur les diverses appartenances des Confrères, en particulier sur l’engagement fondamental qui est le leur, la mission auprès des pauvres, s’il n’y a pas "transparence" ?

Dans quelle mesure la Communauté peut-elle faire œuvre de "discernement" ? D’où la nécessité des relais provinciaux où pourra se faire peut-être le discernement : groupe du Monde Rural ou Ouvrier, Jeunes Confrères, Missionnaires missionnants, Réunion des Supérieurs, etc.

L’Envoi par la Compagnie ne devient-il pas le critère majeur de vérification des appartenances importantes du Confrère ? Un "job" personnel ne peut être une appartenance ! Vice-versa, l’acceptation de la mission donnée par la Compagnie n’est-elle pas la vérification de l’appartenance à la Compagnie ?

A l’issue de cette étude bien modeste, il est temps de nous poser quelques questions qui ne sont pas sans importance pour guider notre réflexion sur notre appartenance et finalement sur notre identité. Dans notre vie avons-nous plusieurs appartenances et lesquelles ? Parmi ces appartenances quelle est celle qui est prépondérante, le "groupe de référence" ? Nous sommes d’abord hommes dans la société et baptisés dans l’Église de Jésus-Christ, mais la Compagnie est-elle vraiment pour nous le "groupe de référence" c’est-à-dire la collectivité dont les opinions, les convictions et les comportements sont décisifs pour l’élaboration de nos propres opinions, convictions et comportements ?

Claude LAUTISSIER
décembre 1990



Petit lexique de l’appartenance

- Appartenance : état de celui qui appartient à une collectivité, à un groupement. Larousse.
- Société globale : désigne un milieu socioculturel qui constitue un tout cohérent et structuré, qui englobe les formes particulières de la socialité et les divers types de groupements et qui exerce sur eux une certaine influence. Alain BIROU.
- Autarcie : Il y a autarcie chaque fois qu’une personne, un groupe, une société prétendent se suffire à eux-mêmes. Alain BIROU.
- Modèle culturel : Schème mental spontané, système de référence basé sur la culture admise, selon lequel un groupe se représente et s’explique son bon fonctionnement et son identité. Ce système de référence exprime ce que telle société considère comme bon ou mauvais, juste ou injuste, normal ou utile pour le maintien du type d’organisation sociale dans lequel les gens se reconnaissent. Vincent AYEL.
- Rôle social : C’est le comportement d’une personne à l’intérieur d’un groupe en fonction de la mentalité du groupe et comme mode de réponse à l’attente des membres du groupe. Peter BERGER
- Conflit de rôle : Il se produit lorsque les valeurs tenues en honneur dans l’un de nos groupes d’appartenance sont considérées comme insignifiantes ou même inacceptables dans tel autre groupe auquel nous appartenons AUSSI à un titre ou à un autre du fait de nos activités, de nos solidarités de milieu, etc. Vincent AYEL.
- Groupe de référence : Collectivité dont les opinions, les convictions et les comportements sont décisifs pour l’élaboration de nos propres opinions, convictions et comportements. Peter BERGER.

Bibliographie

Alain BIROU : "Vocabulaire pratique des sciences sociales" Éditions Ouvrières,
Vincent AYEL : "Vivre la fidélité au temps des certitudes provisoires", Éd. du Chalet,
Henri MENDRAS : "Passé et avenir des collectivités rurales", Revue "Diogène" Gallimard,
Peter BERGER : "Comprendre la sociologie", Éditions Centurion,
J.M.R. TILLARD : "Devant Dieu et pour le monde", Le Projet Religieux, Éditions Cerf,
M-Fr. LAMAU : "Appartenance à la Congrégation et autres appartenances" polycopié, Sup. Majeures Centre-Est, nov. 1981
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