Les Missions et les Exercices des Ordinands
vus par d’autres personnes

Bernard Koch, C. M.

 

 

Sur les images des livrets populaires diffusés dans la cadre de la mission, le Diable et Dieu se disputent l'âme des fidèles.

 

 

Musée des Arts et Traditions populaires.

Il n'est pas dit que les Fils de saint Vincent aient utilisé ces images.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les lettres des missionnaires rendant compte des missions sont en général enthousiastes, même si elles ne dissimulent pas les obstacles et difficultés; de même celles de Saint Vincent lorsqu’il en fait part à Sainte Louise ou à des confrères. Le 20 juin 1653 encore, il écrit à Jean Dehorgny, supérieur à Rome, combien il déplore que certains ne goûtent pas les récits des bons résultats des missions, et il en explique l’utilité Par la suite, les biographes à l’envi aiment à en dire les bienfaits, tout comme pour les Exercices des Ordinands.
Certes, il y eut des conversions et des effets durables dans les missions, et les Exercices des Ordinands préparèrent de bons Prêtres et même de bons Évêques, mais il convient toutefois de mettre des nuances; il en allait comme de nos jours et de tout temps : la pâte humaine, comme toute pâte et comme les soufflés au fromage, retombe inévitablement. C’est pourquoi on aimait renouveler les missions périodiquement, comme le demande le Contrat de Fondation de la Compagnie et les contrats de fondation des diverses maisons de Mission. Cela montre combien Monsieur Vincent était le premier conscient de la fragilité de ces bons résultats, lui qui écrivait à Jean Martin, missionnaire à Gênes, le 26 juin 1648 :

Je crois comme vous, Monsieur, qu’il sera utile d’aller aux lieux où l’on a fait la mission, faire de temps en temps une prédication en passant, et rétablir la confrérie de la Charité, au cas qu’elle soit déchue; mais il faut concerter cela auparavant, et ne pas quitter quelque chose de meilleur.

Ceci nous rappelle que dès les débuts, il tenait à ce que toute mission aboutisse à l’institution d’une Confrérie de la Charité, qui était pour lui l’instrument apte à entretenir la flamme. Il nous rappelle en même temps que certaines Charités ont connu des difficultés, et les soutenir fut le motif des visites que leur faisait Louise de Marillac.
Cela ne suffisait pas, Vincent comprit vite, par lui-même et au cours de diverses conversations, qu’il fallait aussi que les curés participent à l’animation de la vie chrétienne de leur paroisse. Pour essayer d’entretenir les bons fruits des missions, il entreprit donc la formation des futurs prêtres, dès 1628, par les Retraites des Ordinands. Vincent savait donc les limites des missions, bien avant les textes de Bordeaux et de Metz que nous allons lire.
Mais, comme pour les missions, le bénéfice de ces 10 ou 15 jours d’Exercices ou Retraite pour préparer à chaque Ordre n’était pas assuré, c’est pourquoi, en 1633, plusieurs des participants ont demandé à Monsieur Vincent de les réunir les Mardis, pour “conférer” ensemble, en une sorte de formation permanente, qui fut durable et se répandit en France.
Ainsi donc, les limites de ces Exercices ont été vues bien plus tôt que ce que nous lirons sous la plume de l’Évêque de Bazas, en 1645.
Et c’est quatre ans avant, à la fin de 1641, comme déjà Bérulle et Bourdoise l’avaient fait, et en même temps que Jean-Jacques Olier à Vaugirard, ce fut le début des Grands Séminaires animés par les Missionnaires, à Annecy. Ils duraient d’abord un an, puis peu à peu davantage. Nous sommes 4 ans avant le séminaire de Bazas. Dans les mêmes années, fut mis en place le soutien spirituel des prêtres par des retraites ou exercices spirituels, à Saint-Lazare et dans les maisons de la Congrégation - ces retraites n’étaient pas collectives et prêchées, comme de nos jours, mais individuelles, chacun étant accompagné par un lazariste dans ses lectures et méditations.

Cependant, même si Monsieur Vincent était le premier conscient des pesanteurs et des retombées de l’action missionnaire et de la formation des prêtres, il est tout de même utile de connaître quelques réactions de ceux qui n’en sont pas acteurs. Il nous reste peu de textes de personnes qui ne soient pas des membres ou des amis de la Congrégation de la Mission — ou du moins nous en connaissons peu. En voici trois sur les missions, deux par des auditeurs, en 1634 ou 35 et en 1644, et un d’Antoine Arnauld, le chef de file des jansénistes, en 1660, en réponse à un correspondant. Ils ont été publiés déjà dans les Annales de la Mission et des Filles de la Charité, en 1941, et dans Mission et Charité, en 1947, mais depuis, ils risquent d’être oubliés.

Nous lirons enfin l’avis d’un Évêque sur les Exercices des Ordinands, pas réimprimé, depuis sa promulgation en 1645 et sa publication en 1652 en annexe à une traduction de Saint Jean Chrysostome, Du Sacerdoce.

1° Sur les retombées des Missions paroissiales

Sur la mission de Bordeaux en 1634 ou 1635, par les Lazaristes

C’est à la demande de l’archevêque de Bordeaux, Henri d’Escoubleau de Sourdis (1629-1645), que M. Vincent y envoya deux missionnaires, Jean de la Salle et Joseph Brunet (2).

Abelly en a publié un rapport enthousiaste, au Livre II, p. 50 :

En l'année 1634, M Vincent envoya d'autres missionnaires travailler dans le diocèse de Bordeaux. Ils lui mandèrent que le peuple accourait à leur mission des lieux les plus éloignés avec tant d'ardeur que la plupart des gens demeuraient des semaines entières dans le lieu où se faisait la mission, attendant qu'ils pussent trouver place pour faire leurs confessions; quelques-uns se mettaient à genoux, déclaraient tout haut leurs péchés pour en avoir l'absolution, les autres disaient qu'ils aimeraient mieux mourir que de s'en retourner sans faire leurs confessions générales.

Et voici l’Avis de Jean de Gaufreteau, habitant de Bordeaux :

Jean de Gaufreteau, Chronique bordelaise, publiée à Bordeaux en 1878, chez Gounouilhou, tome II, p. 173,
passage découvert par M. Joseph Guichard, cité et commenté par M. Fernand Combaluzier,
dans les Annales de la Congrégation de la Mission et de la Cie des Filles de la Charité, Tome 106-107, 1941, n° 1-4, pp. 40-43, en note (1);
ce fut repris et complété par M. André Dodin dans Mission et Charité, n° 26 27, Avril-Septembre 1967, pp. 281-283.

(1632) (3) L’archevêque fait venir de Paris les Pères appelés de la Mission en son diocèse, qui allèrent prêcher et faire le catéchisme partout, principalement aux villes, bourgs et autres lieux plus peuplés dudit diocèse et firent un grand fruit. Toutefois ce ne fut qu’un feu de paille, fort ardent, mais de peu de durée, comme fut aussi le dessein que formèrent plusieurs jeunes prêtres d’aller, à l’exemple desdits Pères, prêcher et catéchiser par les paroisses champêtres.
Ces Pères de la Mission étaient deux; le premier et principal desquels avait des gestes théâtraux et, comme on dit en commun proverbe, de l’Hôtel de Bourgogne, notamment quand il catéchisait en son langage de Paris, qui donnait bien souvent à rire à ceux qui ne prenaient pas bien garde à son zèle tout à fait naïf et spirituel. Ils furent, au commencement, grandement suivis et admirés, mais enfin cette admiration tomba de langueur.

Sur la mission de Metz en 1644, par les Prêtres des Mardis : L’avis de Jean Bauchez :

Jean Bauchez, greffier de Plappeville (près de Metz), Journal, 1551-1651.
Publié pour la première fois par MM. Ch. Abel et E. de Bouteiller, Metz, 1868. Publié aussi dans Joseph Girard,
Saint Vincent de Paul, son œuvre et son influence en Lorraine, Metz 1955, pp. 46-47
.

Nous n’avons pas d’échos de cette mission dans les textes qui nous restent de Saint Vincent, ni dans Abelly ni Coste. Elle n’est mentionnée que dans une Histoire du Séminaire Sainte Anne de Metz, par Monseigneur Hamant (4), et par deux pages du Journal du notaire de Plappeville, Jean Bauchez, qui nous en donne une connaissance assez précise, malgré sa brièveté - exacte, sympathique aux prédicateurs, mais franche sur les résultats. Faute de documents, on ne peut que supposer que la reine Anne d’Autriche qui portait le plus vif intérêt à toutes les créations de Monsieur Vincent et à son action en faveur des Lorrains victimes des horreurs de la guerre, l’aura poussé à organiser cette mission, avec les Prêtres des Mardis, puisque les Lazaristes ne devaient pas prêcher dans les villes ayant évêché ou présidial.
C’est à elle que Metz fut redevable ensuite d’une nouvelle mission en 1658, sur laquelle nous avons des documents, puis de la venue dans ses murs de deux congrégations de Saint Vincent de Paul, les Lazaristes, qui vinrent diriger le Séminaire Sainte-Anne, en 1660, et les Filles de la Charité, qui furent chargées de desservir la Charité des Bouillons, en 1658, puis l’Hôpital Saint Nicolas, en 1687, et celui de Bonsecours en 1699.
Voici le texte de Jean Bauchez [467]

Agréant à elle (5), s’en retournèrent les bons pères religieux de la Mission du couvent de Paris, qui avaient exhorté de moult (6) bonnes œuvres à faire, tant aux ceux de la ville de Metz et du pays que à ceux d’alentour. Ils prêchaient tous les jours du saint carême, trois fois à la chaire de la grande église, savoir : à cinq heures du matin, pour les gens de travail, et serviteurs et servantes; à une heure après-midi, pour les ceux qui ne doivent avoir autres soins que de prier Dieu; à cinq heures du soir pour les autres qui avaient plus de dévotion (7) . Ils furent l’espace de trois semaines suivant et plus, à prêcher, à confesser toutes sortes de gens : chacun accourrait de plus de dix lieues à la ronde pour avoir d’eux la bénédiction.
Ils étaient envoyés à Metz de la part de Madame la Reine de France, et <qui> les entretenait de tout pour eux vivre et de tout [468] ce qui leur était de besoin. Ils étaient vingt-et-un hommes, et tous, comme on disait, de bonne maison gentille (8) ; ainsi ils le faisaient bien savoir, car ils se portaient moult gentils au service de Dieu et des hommes, sans cesse faisaient faire par les enfants nouvelle prière à Dieu, à savoir les dix commandements de Dieu, de la loi et ceux de la sainte Église catholique, en manière de chansons spirituelles (9) .
Entre autres, l’un d’eux nommé Père Munster (que Dieu ait en sa gloire), mourut à Metz. On tenait cet homme pour un saint. Il était le maître de leur dépense, mais il était de telle dispensation qu’il donnait la plus grande partie aux pauvres. Il fallut mettre ordre à ce gouvernement (10) où il y en eut nécessité. Auquel son corps fut inhumé dans la grande église de Metz dans la chapelle Saint-Nicolas, ses boyaux aux sœurs Colettes(11) et ses frères emportèrent son cœur à Paris (12).
Le jour d’avant qu’ils partirent, ils mirent plus de trois mil enfants, fils et fille, en procession avec des cierges blancs en leurs mains et les conduisirent au monastère des sœurs (Bénédictines) religieuses du couvent de Montigny, au Sablon devant Metz, en chantant des hymnes à la louange de Dieu et de la Vierge Marie, priant Dieu vouloir maintenir les catholiques de la ville et du pays et autres en bonne charité, paix et aumône comme ils les en avaient admonestés à leur départ en les exhortant, qu’ils prient Dieu pour Madame la Reine et pour eux, qu’ils en feraient la pareille; qu’ils ne devaient pas entendre sonner les heures du jour par le reloge (13) de la ville sans dire ceste prière : Jésus sois en mon coeur ! et faire le signe de croix disant cela. Ceux de la ville la plus grande partie les furent conduire jusques dans les vignes du Sablon, se recommandant de faire prier pour eux et leur dire à Dieu.
Ils en avaient bon besoin, car la plus grande partie que lesdits pères de la Mission furent hors du Sablon, ils ne songèrent plus à eux ni à leur oraison, comme une chose non avenue. Et rentrèrent en avaries des sept péchés, [469] comme ils avaient fait, encore plus que du passé. Les sermons et cérémonies qu’ils avaient ordonné faire, furent mis à autres fois jusqu’à leur retour s’ils y reviennent.

Il ne faut pas nous étonner de la retombée rapide des bons effets de ces missions; il n’est rien de définitif sur terre, et la pratique de renouveler la mission à intervalles relativement réguliers montre bien qu’il fallait raviver la flamme.

L’opinion du janséniste Antoine Arnauld, en 1660

Lettre d'Antoine Arnauld au P. Lejeune, 30 octobre 1660
Œuvres d'Antoine Arnauld, Paris, Lausanne, 1775, t. I, 215-217.
Publiée par M. André Dodin dans Mission et Charité, n° 26 27, Avril-Septembre 1967, p. 283.

Il peut être instructif de connaître l’opinion de ce théologien janséniste, fort zélé lui aussi du salut des âmes, mais avec d’autres principes. Il expose non seulement une critique des missions passagères, mais aussi ses vues sur une évangélisation en profondeur.

Ce que vous me témoignez qu'il est à craindre que le fruit de ces missions ne soit souvent qu'une émotion passagère ou quelque commencement de conversion mais encore fort imparfaits qui étant mal ménagés par l'imprudence des confesseurs, dégénèrent en des absolutions sans aucun changement de vie et des communions indignes, me semble fort considérable et surtout je suis fort touché de ce que vous m'assurez que le feu père Théologal d'Orléans faisait peu d'estime de ces missions et ne croyait pas qu'elles eussent tant d'utilité que l'on se le persuade aujourd'hui où l'on met tout en cela; ce qui vient sans doute de ce que la mauvaise morale des casuistes a mis dans l'esprit de plusieurs prêtres que c'est avoir fait une grande chose que d'avoir porté les pécheurs à découvrir des péchés qu'ils cachaient quelquefois depuis plusieurs années, quoiqu'on n'y voie aucun vrai retour à Dieu ni aucun amendement effectif. Car il faut avouer que comme les missions ont quelque chose d'extraordinaire qui frappe l'esprit, quand ce ne serait que par la vue de nouvelles personnes qui témoignent d'un grand zèle, elles ont souvent comme effet de jeter le trouble dans la conscience de quelques vieux pécheurs et de les porter par la crainte des jugements de Dieu à confesser leurs péchés avec plus de sincérité qu'ils n'avaient peut-être fait auparavant. […]
Et à moins que ces engagements, j'aimerais mieux m'arrêter dans un même lieu pour y conduire les mêmes âmes avec tout le temps nécessaire, ce qui est pour l'ordinaire d'un fruit plus solide quoique moins éclatant.

Il suffit de rappeler brièvement que Monsieur Vincent, dès les débuts des missions, avait voulu parer à ces retombées et donner le moyen de fruits durables, par les Confréries de la Charité, puis par la formation des curés, qui devaient justement «conduire les âmes avec tout le temps nécessaire».

2° Sur les limites des Exercices des Ordinands

Avis de l’Évêque de Bazas sur les Exercices des Ordinands, dans son Ordonnance du 12 Janvier 1645

Ordonnance de Monseigneur l’Evesque de Bazas (14)
touchant l’establissement d’un Séminaire dans sa Maison Épiscopale,
pour esprouver & préparer ceux qui devoient estre admis aux saints Ordres.
[…]
Donné en nostre maison épiscopale de Bazas, le douziesme Janvier 1645.
& publié le Dimanche ensuivant, quinziesme dudit mois.

Insérée en annexe, aux pages 373-398 de Le Sacerdoce, de Saint Jean Chrysostome,
traduit en françois [par le sieur Lamy, nommé dans l’Approbation, à la 35° page préliminaire]
Imprimé par l’ordre de feu Messire Augustin Potier (15), Évesque Comte de Beauvais, Pair de France, pour l’usage du Séminaire de son Diocèse. Seconde Édition, Paris, 1652.
[La prempière fut en 1650, 37° page préliminaire].

Et parce que nous avons encore une liberté plus absolue en la collation des saints Ordres de suivre les règles de l’Église, et que nous voyons manifestement que la source de tous les abus qui déshonorent le Clergé, est le peu de préparation avec laquelle on s’y engage d’ordinaire, et qu’un si grand nombre de personnes, faute d’examiner leur vocation, y entrent, selon qu’il est dit dans l’Évangile, en larron ou en mercenaire : Nous avons résolu d’employer tout notre pouvoir et tout notre soin pour remédier à un désordre si pernicieux.
Il est vrai [381] que nous avons essayé ci-devant d’y apporter quelque ordre, par les exercices spirituels que nous avions toujours fait faire sans y manquer, en notre maison épiscopale, à tous ceux qui se présentaient aux Ordres, l’espace de dix-sept jours continus, avant que de les admettre à la sainte Ordination.
Mais après avoir pesé ces choses plus mûrement, et considéré de prés le peu de fruit que nous avons vu de ces exercices de si peu de durée, nous avons cru ne pas satisfaire pleinement aux devoirs de notre charge, si nous nous contentions d’un remède que nous avons trouvé si défectueux. Car l’expérience nous a fait voir, qu’il était impossible de discerner les esprits ni de reconnaître les dispositions du cœur en si peu de temps. Il n’y a [382] point d’âme malicieuse ou intéressée qui ne puisse contraindre son humeur sans beaucoup de peine durant deux ou trois semaines, et qui ne se captive aisément à faire durant quelques jours par hypocrisie, toutes les actions extérieures qui passent pour des témoignages de dévotion : Mais ceux mêmes qui pouvaient embrasser des exercices avec plus de sincérité, se pouvaient facilement tromper eux-mêmes, et prendre de simples pensées, qu’un règlement extérieur et extraordinaire fait naître dans les esprits, pour cette grande pureté de cœur, et ces saintes dispositions que demande un ministère si divin.
Et quand ils auraient eu déjà quelque commencement d’une véritable piété, ils n’avaient pas le loisir de se fortifier et de s’enraciner [383] dans la solidité de la sacrée dilection, sans laquelle on ne peut pas être capable du Ministère des âmes, que Jésus Christ n’a voulu commettre <confier> au Prince de ses Apôtres qu’après lui avoir recommandé plusieurs fois la perfection de son amour. Et de plus, il ne nous semble guère raisonnable de donner des bornes au Saint-Esprit, qui souffle où il lui plaît et quand il lui plaît, ni de l’assujettir de communiquer ses lumières et ses grâces dans un certain nombre de jours, comme si on voulait prescrire un temps, et un temps si court, à la miséricorde du Seigneur, selon la plainte qu’en faisait une sainte femme dans l’Écriture, et comme si toutes sortes de personnes pouvaient également prétendre ces faveurs et [384] ces bénédictions divines, ou qu’elles pussent être réglées par une même manière de conduite.

Ici aussi, comme pour les mission paroissiales, c’est le peu de durée qui est incriminé, qui ne laisse pas à la vie chrétienne le temps de s’enraciner. L’analyse psychologique est ici particulièrement fine. Si elle nous semble soupçonner un peu vite de l’hyposcrisie, souvenons-nous qu’en ces temps, un certain nombre voulaient entrer dans les Ordres, ou y étaient poussés, par le seul désir de faire carrière. En conséquence de quoi, l’Évêque annonce aussitôt qu’il va ouvrir un Grand Séminaire de quelque durée dans son palais épiscopal, pour permettre le temps d’un vrai discernement - ce qui est encore une préoccupation aujourd’hui.

Il faut rappeler que nous avons dit, au début de cet article, que cela se faisait déjà ailleurs, non seulement par les essais qui suivirent de peu les Décrets du Concile de Trente, à partir de 1575, mais ensuite avec Bérulle, Bourdoise, Vincent de Paul, par les Exercices des Ordinands, dès 1628, les Conférences des Mardis en 1633, et les Grands Séminaires, à Annecy fin 1641, et à Vaugirard par Jean-Jacques Olier, également fin 1641, transporté ensuite à Saint-Sulpice.

Enfin, pour être aussi honnêtes que possible, il faut ajouter que nous savons de par ailleurs que même les répétitions des missions paroissiales, même les efforts des Charités et des bons curés durant des années, et même les Grands Séminaires, n’ont pas produit de fruits universels et infaillibles, et que jusqu’à sa mort, Saint Vincent, et d’autres après lui, se sont plaint de voir encore de mauvais chrétiens et de mauvais prêtres.
Certes le niveau global s’était élevé, mais il faut bien admettre que l’Église ne peut prétendre être une Église de parfaits, nous restons pécheurs, qui plus, qui moins - et Vincent lui-même jusqu’à ses derniers jours se reconnaissait pécheur. Il en va de même aujourd’hui, et jusqu’à la fin des temps. Alors seulement finira la nécessité de la Mission permanente. Plus nous nous laissons rapprocher de Dieu, plus nous saisissons combien nous sommes encore loin de l’aimer parfaitement, Lui et nos frères, et plus nous devenons miséricordieux envers les frères que nous voyons déficients et pécheurs eux aussi.

Bernard KOCH cm


-------- N O T E S -------

Le signe ——> ramène au texte à l'endroit de la note

1.S. V. IV, 614. ——>

2. Notices de M. André Dodin, dans Mission de Charité, Avril-Septembre 1967, n° 26-27, pp. 281-282, complétant celles de M. Coste en I, p. 33, note 1, et p. 44, note 6. «Jean de la Salle natif du diocèse d'Amiens à Seux, en 1598 et qui était entré dans la congrégation de la Mission en 1626. C'était au dire de M. Vincent en 1659, « un grand missionnaire et dont feu M. de Beauvais, — Mgr Augustin Potier — disait qu'il n'avait jamais vu personne plus fort en raisonnement ». (S. Vincent, XII, 293). Chargé de l'œuvre des ordinands (cf. S. Vincent, I, 386, 525 ; XII, 442) il fut le premier directeur du séminaire interne de la Mission. (S. Vincent, 11, 334 ; XI 117). Il mourut le 9 octobre 1639, dans sa 43, année. S. Vincent, I, 589)».
«Jean Joseph Brunet, né à Riom en 1597 était entré dans la Congrégation de la Mission en 1627. Après la mission dans le Bordelais, il exerça son ministère à Montpezat durant 3 mois en fin d'année 1631 début 1638. (S. Vincent, I, 438), à Plassac (Charente) en 1638 (cf. S. Vincent, I, 496), à Notre-Dame de la Rose en 1639, où par contrat du 18 août 1637, la duchesse d'Aiguillon avait établi des missions régulières quatre fois l'année, (cf. S. Vincent, I, 598). [282] Après un séjour à Alet en 1639, (cf. S. Vincent, I, 590) il donnera la mission sur les galères de Marseille pendant vingt jours, (janvier-février 1643 cf. S. Vincent, II, 368) séjournera à Rome en octobre 1643 et après son passage à Gênes (22 mai 1648, cf. S. Vincent, III, 311) il mourra victime de son zèle, emporté par la peste à Marseille, le 24 juillet 1649 (cf. S. Vincent, III, 374)» ——>

3.Dans l’édition soignée de cette Chronique donnée par J. Delpit pour des bibliophiles, les faits sont reportés à 1632, il est très probable qu’il faille lire 1634 ou plutôt 1635. Saint Vincent mentionne le ministère de Messieurs Jean De la Salle et Joseph Brunet à Bordeaux, dans une lettre du 7 décembre 1634 au chanoine Jean de Fonteneil (S. V., I. p. 286). Et M. Coste, se référant à L. Bertrand Histoire des séminaires de Bordeaux et de Bazas, 1894, I, page 215, observe que c’est le 21 octobre 1634 que l’archevêque de Bordeaux avait donné les pouvoirs à ces deux missionnaires de catéchiser, prêcher, confesser et instituer les Confréries de Charité. Le texte de ces pouvoirs a été depuis copié par M. Joseph Guichard, aux Archives, départementales de la Gironde (G. 619) et inséré dans ce numéro des Annales, p. 41-42, en latin. Et le 29 août 1635, Vincent remercie Jean de Fonteneil de les avoir soutenus (S. V. I, 306). Cela donne la fourchette de la date de cette mission. ——>

4. Mentionnée par M. Joseph Girard, C. M., Saint Vincent de Paul, son œuvre et son influence en Lorraine, Metz, 1955, p. 46. ——>

5. Il s’agit de la femme de Lambert, gouverneur de Metz, rappelé à Paris et remplacé par Schomberg. Il venait de mander à sa femme de quitter Metz en emportant tout le butin pris sur les ennemis (donc, sur les Lorrains) et le vin livré par les vignerons du pays, «disant que c’était pour le roi, mais ce fut pour mettre en la bourse de Lambert». Et Bauchez va insinuer que les Prêtres des Mardis, repartis en même temps, l’approuvaient ! ——>

6. Je n’ai pas modernisé ce mot, encore en usage dans certaines régions, signifiant “beaucoup”, “très”, calqué directement de l’adverbe latin “multum”. En Lorraine, on le prononce “moult” ou “maou”, selon les endroits. ——>

7. C’est très exactement les exercices de la mission mis en œuvre par Saint Vincent, mais les auditeurs sont mal définis. Le matin, avant le départ des gens au travail, c’était le sermon, sur la morale; à une heure, le petit catéchisme, sur la doctrine et la morale, pour les enfants et les parents et autres adultes qui le désiraient - et on faisait parler les enfants; le soir, c’était le grand catéchisme, pour les gens au retour du travail, sur la doctrine. ——>

8. Gentil ne signifiait que secondairement “joli, agréable, de bonne compagnie”; ce mot avait encore le sens originel, dérivé de “nation”, “race” : racé, noble, excellent. Ici le mot est pris d’abord dans le sens originel, puis dans le sens dérivé. ——>

9. Ce détail est peu connu, bien que mentionné par Abelly, II, p. 14 : «Ce petit catéchisme se fait sans monter en chaire, le catéchiste se tenant parmi les enfants, auxquels il fait à la fin chanter les commandements de Dieu pour les mieux inculquer dans leurs esprits», ajoutant, p. 33, relatant des rapports de mission :
«Et à présent l'on voit ici les paysans et leurs femmes faire la mission eux-mêmes dans leurs familles; les bergers et les laboureurs chanter les commandements de Dieu dans les champs». Cf. également le Mémoire des Missions, manuscrit de Rouen, peut être fin XVII° siècle, reproduit par M. Félix CONTASSOT C. M., dans son Cahier n° 8 sur “Technique et spiritualité des Missions paroissiales dirigées par les Prêtres de la Mission, avant la Révolution”, pages 77-79. Cela se pratiquait sans doute déjà par d’autres Congrégations avant Monsieur Vincent. On ignore si l’on mettait aussi en cantiques ou chansons l’essentiel des points de morale et de doctrine, comme le fera plus tard Saint Louis-Marie Grignon de Montfort. ——>

10. Pas au sens politique, il s’agit de la gestion de l’économat de l’équipe missionnaire par ce Père Munster. ——>

11. Les Clarisses, réformées par sainte Colette de Corbie, 1381-1487. “Ses frères”, juste après, désigne ses confrères de la mission. ——>

12. De telles opérations étaient relativement courantes, pas seulement pour les grands personnages, et même sans aucune perspective de béatification. Saint-Cyran, Jean-Jacques Olier, et d’autres, avant Monsieur Vincent, furent ainsi traités presque aussitôt après leur mort. On recommençait, bien sûr, pour la béatification et la canonisation. Cela peut nous offusquer… autres temps, autres mœurs.——>

13. L’horloge. ——>

14. Bazas, au sud-est de Bordeaux, après Langon, sur la route de Pau, à environ 60 km de Bordeaux. L’Évêque est Samuel Martineau, qui souffre des violences du gouverneur de Guyenne, le duc d’Épernon, puis sera aux prises avec les jansénistes. Cf. St Vincent, édition Coste, tome III, pp. 349-351 et IV, 94 et 471. ——>

15. Augustin Potier, seigneur de Blancmesnil, sacré à Rome 17 septembre 1617. Devint Grand Aumônier de la Reine et membre du Conseil de Conscience. Mort 20 juin 1650. Notre seconde édition est donc posthume. ——>