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Le problème
Seconde
partie de l'Article
La page de titre du livre La vie du
vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul, etc. porte
comme nom dauteur : par Messire Louis Abelly, Evesque de Rodez.
La dédicace à la Reine, mère du Roi, où lauteur
parle en je, est signée Louis, Evesque de Rodez,
dans les deux éditions, de 1664, la première (trois livres
en un volume), puis de 1667 et 1668, la seconde (deux Livres en un volume).
Les lettres dapprobation du roi et de quelques Évêques
nomment bien sûr Abelly, puisque cest lauteur affiché.
Par contre, lAvis au lecteur, où lauteur parle aussi
en je, nest pas signé.
En 1720, Monsieur Lacour, lazariste, qui avait accès aux Archives,
écrit, dans son Histoire de la Congrégation, restée
manuscrite jusquau XIX° siècle, que cest le lazariste
François Fournier qui a rédigé cette vie, et que
Louis Abelly a accepté de prêter son nom, car Monsieur Vincent
navait jamais voulu quun de ses confrères écrive
de livre.
En 1748, Pierre Collet, lazariste, semble ignorer cela dans sa Vie de
Saint Vincent, etc., la 2° vie de M. Vincent, et il cite toujours
«Abelly».
Au XIX° siècle, plusieurs biographes, dont Maynard, Chantelauze,
éditeur du Cardinal de Retz, et les archivistes lazaristes Émile
Rosset et Pémartin, ont adopté la thèse de M. Lacour.
Leur position fut rejetée vers 1920 par M. Coste dans son édition
des uvres puis de la Vie de M. Vincent, t. III, p. 547-553. Pour
lui, lauteur est Abelly - quil se met aussitôt à
critiquer vivement, signalant par exemple les modifications de textes
lorsque M. Vincent dit son âge.
Les biographes suivants se rangent à son avis, estimé péremptoire.
Bibliographie
Louis ABELLY : Les deux
éditions de La Vie de vénérable serviteur de
Dieu Vincent de Paul, 1664 et 1667.
René ALMÉRAS : 1664 et 1667, dans Recueil des
principales Circulaires, etc., p. 67-69 et 85.
Claude LACOUR : Histoire de la Congrégation de la Mission,
manuscrit, 1720, publié dans les Annales de la Congrégation
de la Mission, t. 62, 1897, t. 63, 1898, t. 64, 1899. Passage sur lauteur
de La Vie du vénérable serviteur de Dieu, manuscrit p.
68, Annales C. M. 1897, t. 62, p. 310.
(Émile ROSSET) : Notices bibliographiques sur les écrivains
de la Congrégation de la Mission, Première série,
Angoulême, 1878, François Fournier, p. 104-110.
(PÉMARTIN) : Notices sur les Prêtres, Clercs
et Frères défunts de la Congrégation de la Mission,
Première série: Compagnons de S. Vincent, t. I, Paris,
1881, François Fournier, p. 260-264. Il est le seul
à mentionner les deux circulaires de M. Alméras.
R. CHANTELAUZE : Saint Vincent de Paul et les Gondi, etc.,
Plon, Paris, 1882, p. 2-3.
Pierre COSTE : Le Grand Saint du Grand Siècle, Monsieur
Vincent, D. D. B., Paris, 1931, t. III, pages 547-553.
A. DODIN : Louis Abelly, dans : S.I.E.V. Mensis vincentianus,
Vincentiana 1984, 4-5-6, p 281
A. DODIN : La légende et lhistoire, de M. Depaul
à saint Vincent de Paul, OEIL 1985, p. 192.
Quen est-il
exactement ? lauteur est-il Abelly, ou Fournier ?
Les textes des origines seuls doivent
parler, laissons de côté pour linstant les raisonnements.
Voici donc, dans lordre chronologique, les premiers faits et textes
qui ont accompagné et suivi la publication des deux premières
éditions de cette première vie, en 1664 et 1667-1668.
1. Un premier fait
est la chronologie des publications de Mgr Louis Abelly.
M. A. Dodin a établi la bibliographie dAbelly, auteur fécond,
avec 31 ouvrages (dont la vie de M. Vincent) et 6 textes dautres
auteurs (numérotation corrigée par M. B. Koch) entre 1626
et 1678, tout en étant curé puis évêque. Retiré
en 1666 à St-Lazare, mort en 1691.
De 1650 à 1675, il publie, la plupart du temps sous sons nom, un
volume par an, sauf :
- 2 livres, de lui en 1655 (n° 8 et 9), 1656 (n° ), 1657 (n°
); - en 1658 il fait paraître la vie de François Renar et
deux recueils de textes de celui-ci (n° 14 et éditions 1 et
2); - en 1659, en plus dun ouvrage de lui, il édite des lettres
de St François Xavier en français et en latin (n° 15
et éditions 3 et 4); - en 1661, outre son livre, il édite
lOffice de Saint Josse et de Saint Fiacre composé par son
prédécesseur dans cette paroisse, M. Méliand (n°
16 et éditions 5); - deux livres de lui en 1667 (n° 21 et reprise
du n° 18, La Vie) et en 1670 (n° 24 et 25); - enfin, en 1675,
tout en publiant un livre, il met au point la rédaction des nouvelles
Constitutions des Filles de la Congrégation de la Croix, fondées
par Mme de Villeneuve, dont il était supérieur.
- Pas de publication en 1660, 1663, 1671, 1672 et 1677.
- En 1664 paraît la première édition de la Vie du
vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul (n° 18),
et en 1667, la deuxième édition, qui na pas reçu
de n° propre, malgré ses notables différences avec la
première.
Faut-il considérer comme significatif le fait quil na
rien publié en 1663 ?
- Cest vraisemblablement lindice quil a effectivement
travaillé à la biographie de M. Vincent, et il faut en tenir
compte.
- Il faut toutefois relever que ce nest pas un cas unique. Si le
trou de 1660 peut sexpliquer par la préparation
de son vaste Traité des hérésies, paru en 1661, celui
de 1672 précède louvrage de 1673, Les fleurs de la
solitude chrétienne, ou méditations
pour les retraites,
qui a demandé moins de travail; on peut supposer quà
68 ans il ait pris un peu de répit - et pourquoi pas à 59
ans, en 1663 ? mais ce pouvait être aussi pour travailler la vie.
- Il est enfin notable que la reprise de la Vie en deux Livres, parue
en 1667, avec non seulement des coupes, mais aussi bien des modifications
et des ajouts, qui a donc dû demander du travail, na pas été
précédée dun tel intervalle, au contraire,
il publie, en 1666, la Défense de lhonneur de la Sainte Mère
de Dieu contre un attentat de lapologiste de Port-Royal, avec un
projet dexamen de son apologie, ouvrage contre les adversaires de
lImmaculée-Conception, qui a dû lui prendre du temps,
même sil ne compte que 135 pages.
Bien plus, il publie un autre livre la même année - et un
livre qui lui a sûrement demandé des recherches, car cest
une polémique contre les jansénistes: Éclaircissements
des vérités catholiques touchant le T. S. Sacrement de lEucharistie,
etc. Lorsquon sait ce quest le travail de refonte dun
ouvrage aussi volumineux que la première édition de la Vie,
on se demande comment il a pu mener à bien en même temps
ce travail de polémique
Bref, retenons : 1° cet intervalle de deux ans avant la parution de
la première édition, - et 2° cette question que pose
lélaboration de la deuxième, non seulement avec un
espace de temps plus court, mais concurremment avec la préparation
dun autre livre
2. Le premier document
est le livre lui-même, où Abelly paraît comme auteur.
Lintroduction de cet article-ci en contient les données
:
La page de titre, la dédicace à la Reine, mère du
Roi, où lauteur parle en je, les lettres dapprobation
du roi et de quelques Évêques portent Abelly comme auteur.
Par contre, lAvis au lecteur, où lauteur parle aussi
en je, nest pas signé.
3. Le 16 septembre
1664, vient une circulaire de M. Alméras, Supérieur Général
M. Alméras présente la
Vie aux communautés. Curieusement, il ny a pas
un seul mot sur lauteur ou le rédacteur, tout reste anonyme.
Or si lauteur avait été réellement Abelly,
pensionnaire à Saint Lazare depuis des années, ami de M.
Vincent, Évêque, bien que démissionnaire, il est impensable
que le Supérieur Général ne leût pas
nommé ni surtout remercié en termes élogieux, comme
la simple politesse le demande et comme le voulaient les pratiques de
lépoque
Peut-on imaginer un tel affront ?
Dira-t-on que, marqué par M. Vincent et son humilité, Abelly
aurait lui-même demandé quon taise son nom? Pourquoi
alors laurait-il laissé imprimer dans le livre ? Et de toute
façon, M. Alméras eût trouvé une formule pour
dire que lauteur sétait retranché dans la modestie
On pourra aussi objecter quau mois Vincentien de 1984 (p. 281) M.
Dodin affirmait quAbelly est lauteur de lédition
de 1664 (et Fournier de celle de 1667), renvoyant au recueil des Circulaires,
I, p. 67-69 : Lessentiel, cest la phrase de René
Alméras : «Un missionnaire na besoin que de trois livres:
les Règles
, deuxièmement lÉcriture
et, troisièmement, Louis Abelly, La vie de Messire Vincent de Paul».
Hélas la phrase que lon pourra y lire, page 68, est: «Trois
livres pourraient suffire à un missionnaire
: la Sainte Écriture,
nos règles, et la Vie de notre très-honoré Père.»
Pas un mot dAbelly; M. Dodin était distrait ?
Bref, plus quun doute, ce silence du Père Général
est presque une attestation que lauteur nest pas celui qui
est imprimé sur la page de titre, mais un de ceux dont M. Vincent
ne voulait pas que leur nom paraisse sur un livre, à la manière
des Chartreux, quil admirait.
4. En 1667 paraît
la 2° édition de la Vie d'Abelly,
Substantiellement identique, avec plusieurs modifications
et quelques ajouts, mais considérablement raccourcie : la 2°
partie, développant les uvres, a disparu.
Cette deuxième édition porte toujours le nom dAbelly,
on y trouve la même dédicace à la Reine, mère
du Roi, avec la même signature; lAvis au lecteur reste le
même, simplement amputé de quelques passages, et toujours
pas signé. Il y a en outre un Avertissement touchant cette seconde
édition, où lauteur parle en on, et toujours
sans signer.
5. Novembre 1667,
2e circulaire de M. Alméras, présentant cette 2° édition
.
Pas davantage que dans la première circulaire, on ny trouve
de mention dAbelly, ni dun auteur quelconque, ce qui pose
tout de même question.
6. Lannée
suivante, 1668, paraît une attaque violente contre ces vies dAbelly
Puisque cest lui lauteur aux yeux du public
: Défense de feu M. Vincent de Paul,
contre les faux
discours du livre de sa vie publiées par Mr Abelly, ancien Evesque
de Rodez, etc.
Ce pamphlet anonyme et sans nom dimprimeur fut identifié
ensuite comme venant du neveu de Saint-Cyran, Martin de Barcos. Cet écrit
ne met pas en cause le fait même quAbelly soit ou non lauteur
: il a pris le livre tel quil se présente, pour lui, cest
Abelly lauteur, puisque le titre le porte. Ce quil reproche
à Abelly, cest davoir falsifié des textes et
des faits, den avoir caché dautres, et davoir
reçu cela des Jésuites.
7.
La même année paraît une réponse, sous le nom
dAbelly :
La vraie défense des sentiments du vénérable
serviteur de Dieu Vincent de Paul, instituteur et premier supérieur
général des Prêtres de la Mission, touchant quelques
opinions de feu Monsieur lAbbé de Saint-Cyran,
Paris, F. Lambert, 1668, p.9-10.
Comme il a été cité nommément, Abelly répond
en son propre nom. Il na pas été mis en cause comme
auteur ou non, mais comme véridique ou non.
En conséquence, sil saffirme lauteur et copie
même un certificat du Supérieur Général, M.
René Alméras, ce nest pas pour prouver quil
est lauteur, ce qui nest pas mis en doute par ladversaire,
cest pour prouver quil a copié exactement les Lettres
de M. Vincent, sans rien inventer ni fausser.
Or la manière dont il explique soigneusement comment il a travaillé
à cette Vie est on ne peut plus explicite : il y a travaillé,
il y a mis la dernière main, oui, mais, outre les nombreux documents
et mémoires déjà rédigés que plusieurs
lui ont fourni, un autre que lui a travaillé avant lui à
la composition et à la rédaction. Cela lui permet de dire,
contre les allégations de son détracteur, quil na
rien inventé ni déformé : il a donné tels
quels les documents quon lui a fournis, et quon peut encore
(de son temps) consulter à Saint-Lazare.
Dans quel état ces documents lui ont-ils été fournis,
simples pièces dArchives, ou mémoires partiels déjà
rédigés, ou composition densemble déjà
prête ?
Abelly lui-même nous répond, fort clairement, à condition
de le lire attentivement :
Premier passage cité par Coste, tiré de La vraie
défense
, pages 9-10 :
Il comporte 2 parties : une déclaration dAbelly, et un certificat
du Supérieur Général.
1re partie : La déclaration dAbelly :
p. 9 Pour narrester
davantage le Lecteur, je luy diray sincèrement comme les
choses se sont passées.
Quelques années après la mort de M. Vincent, Messieurs de
la Mission [
] se résolurent de donner au public lHistoire
de sa Vie [
] .
Ils eussent bien pû travailler dignement eux-mesmes à cet
Ouvrage : leur
p. 10 Compagnie ne manquoit pas de personnes très-capables pour
y bien reüssir. Mais lhumilité que M. Vincent leur a
laissée en partage, leur fit choisir une plume hors de leur Congrégation.
Ils jetterent les yeux sur moy, peut-estre parce que javois eu le
bon-heur de connoistre & de fréquenter M. Vincent pendant un
grand nombre dannées; quoy quil en soit, ce dessein
me fut proposé de leur part, & aussi-tost que je leus
accepté ils menvoyèrent tous les mémoires quils
avoient recüeillis chez eux-mesmes, ou quils avoient tirés
de personnes trés-dignes de foy.
Pour me faciliter ce travail, un des leurs mit en ordre tous ces mémoires,
& les disposa de telle sorte quen vérité je puis
dire navoir presque fait autre chose que transcrire ce quils
mont donné, parce quen beaucoup de lieux je ne pouvais
mexprimer plus nettement, & surtout en ceux où je rapporte
les paroles qua dites M. Vincent, où je nay rien changé
ny ajoûté, comme je puis le protester, & le confirmer
sil est nécessaire par serment, & principalement en tout
ce que jay mis au Chapitre douzième du second Livre : Pour
ce qui est des Lettres de M. Vincent je nay fait autre chose, quinsérer
dans mon Livre les copies dont les Originaux sont entre les mains de Messieurs
de la Mission, & non content davoir agy de la sorte avant que
de rien mettre sous la Presse, jay toûjours envoyé
mes cahiers à Saint Lazare, afin que ces Messieurs pussent les
revoir, ils ont bien voulu prendre cette peine, & mesme ils se sont
donnés le soin de lImpression, & den corriger les
épreuves; sil y a quelque faute à mimputer,
cest davoir donné des loüanges trop basses à
M. Vincent, comme lécrivain me le reproche, & de navoir
pas assès dignement relevé le mérite dun si
grand homme.
Voilà de quelle sorte cette affaire sest conduite. Ceux de
la Mission qui sen sont meslés sont encore pleins de vie,
que lon sinforme deux si jay dit ce qui nest
pas.
Un tel texte est clair :
Son but est indiqué : lobjet de ses déclarations est
de prouver quil na rien mis de lui dans le livre, quil
na rien inventé ni faussé, mais quil a copié
exactement les documents. Il ne parle pas dune quelconque intention
de prouver quil est lauteur.
leur Compagnie ne manquait pas de personnes très capables
pour y bien réussir : voici déjà une attestation
quil y avait tel ou tel lazaristes apte à écrire un
tel livre.
un des leurs : cest encore plus précis.
- Il nest pas nommé: la raison vient den être
donnée: lhumilité. Alors, pourquoi pas François
Fournier, si un de ses confrères, disposant des Archives, en 1720
(43 ans après sa mort, en 1677), donne son nom ?
mit en ordre : cest le travail danalyse
et classement des documents que fait un auteur
et disposa : cest bien un travail de composition,
de présentation, de rédaction
Enfin : je puis dire navoir presque fait autre chose que
transcrire, et cela, en vérité,
et il ajoute en beaucoup de lieux je ne pouvais mexprimer
plus nettement.
Dans ces dires dAbelly, nous voyons décrit le travail exact
quil a réalisé : en beaucoup dendroits, il a
«transcrit» la rédaction «dun des leurs»,
et ailleurs, de fait, il a donné sa propre touche, lorsquil
pouvait «sexprimer plus nettement».Curieusement, M.
Coste, au tome III de Monsieur Vincent, après avoir reproduit à
la page 548 ce passage de La Vraie défense, affirme quand même,
à la page 549, que cest Abelly qui a mis en ordre, présenté
et rédigé les documents :
Le constructeur, cest
celui qui prendra ces pierres [apportées parles ouvriers], les
disposera, les unira par le ciment; cest aussi, en quelque sorte,
celui qui fait idéalement dans sa tête ou sur le papier ce
que le maçon doit exécuter avec ses mains: cest larchitecte.
Abelly a été à la fois larchitecte et le maçon
de la Vie du Vénérable Serviteur de Dieu Vincent de Paul,
il mérite seul den être dit lauteur. Il en a
dressé le plan; il a fait un choix parmi les matériaux,
[
] il a classé ceux quil conservait, leur a fixé
une place dans lédifice en construction et les a présentés
à sa manière, les entourant des réflexions quil
estimait utiles.
Non seulement rien de cela nest dit dans ce passage dAbelly,
que M. Coste vient de citer, mais les verbes importants, mettre
en ordre, disposer, sexprimer,
Abelly vient justement de les attribuer à lun des leurs.
Comment M. Coste peut-il attribuer ainsi ces opérations à
Abelly : disposer, classer, présenter
? Cest écrire le contraire de ce que vient de dire le
texte
M. Dodin a écrit, dans La légende et lhistoire,
etc. (OEIL 1985, p. 192), que M. Coste a prouvé par des arguments
massifs que cest Abelly lauteur. En tout cas, cet argument
qui fait dire à un texte le contraire de ce quil dit ne peut
être qualifié de massif
Aussi M. Coste invoque la suite du texte :
2° partie : Le certificat du Supérieur Général,
M. Alméras (Vraie défense, p. 10 suite)
Mais pour épargner
aux Lecteurs la peine daller à saint Lazare, voicy le Certificat
que Monsieur le Supérieur général a bien voulu me
donner des véritez que je viens décrire,
«Nous Supérieur général de la Congrégation
de la Mission, certifions que les principaux & plus importans mémoires
sur lesquels Monseigneur Messire Louis Abelly Ancien Evesque de Rodez,
à composé à nostre prière La vie de feu Monsieur
Vincent de Paul, Instituteur & premier Supérieur général
de nostre Congrégation, luy ont esté fournis par ceux de
nostredite Congrégation à qui nous avions donné charge
de les recüeillir. Que ledit Seigneur Evesque nous a communiqué
tous les cahiers manuscrits de son Ouvrage, qui en suitte a esté
imprimé par nos soins en lannée mil six cens soixante
quatre. Que les paroles de Monsieur Vincent qui y sont rapportées
sont conformes auxdits Mémoires, & que nous avons les Originaux
des Lettres qui sont insérées dans ce mesme Livre. En foy
de quoy nous avons signé le présent Certificat, & fait
scéeller de nostre Sceau à Saint Lazare lez Paris, le vingtième
jour dAoust mil six cens soisante-huit.» Signé Alméras,
& scellé.
Qui peut après cela sestonner assez de la témérité
de lAnonime, & de linsolence de son Libelle ? Etc.
Il a été cité par M. Coste (p. 548-549) pour confirmer
quAbelly est vraiment lauteur.
Mais que dit ce texte, formellement, directement ?
Il ne porte pas sur le fait quAbelly soit vraiment ou non lauteur,
ce qui nest pas contesté par le pamphlet anonyme; M. Alméras,
qui na nommé Abelly ni en 1664 ni en 1667 dans ses circulaires
de présentation de la Vie, adopte simplement ici la croyance courante,
qui est celle de lanonyme, sans prétendre la définir.
Grammaticalement, son certificat porte très exactement sur la véracité
des dires dAbelly : «nous certifions» que les
mémoires qui lui ont servi de base lui ont été
fournis par les lazaristes (et non par les jésuites, comme le prétend
le libelle), et quil les a copiés fidèlement,
ce quon peut venir vérifier sur les originaux.
M. Coste devait donc sentir la faiblesse de son argumentation, car il
a ajouté deux autres éléments : - un autre passage
de La vraie défense, - et une déclaration de M. Fournier
citée dans une lettre de M. Alméras (8° document), :
2° argument de M. Coste, pp. 551-552, (toujours dans le 7° document)
:
Autre passage cité par Coste, tiré de La vraie défense
,
page 7 (M. Coste met en note p. 13) :
Dans ce passage de la Section Première, Abelly stigmatise lanonymat
de son adversaire, moins sous le rapport de lidentité que
sur celui de la crédibilité: comment croire que celui qui
cache son nom dit la vérité? et comment le vérifier
?
Et il se déclare lauteur, non pas sous langle précis
de la paternité totale de louvrage, mais sous langle
de la véracité vérifiable (nous dégageons
ici ce que les logiciens appelaient la raison formelle, ou
lobjet formel de ce qui est dit).
p. 7 Je laisse donc à
part tous mes intérests, mais pour ce qui touche les choses que
M. Vincent a dites de lAbbé de S. Cyran, & ce quil
a fait contre les erreurs du Jansénisme, il nest pas juste
den laisser douter au public, sur les faux discours de cet Auteur.
Je puis avec raison luy dire ce que Tertullien reprochoit à lhérétique
Marcion, qui comme luy avoit fait un Livre sans nom. Quel cas peut-on
faire dun ouvrage qui nose marcher la teste levée ?
quelle créance luy doit-on ? quelle asseurance en peut-on prendre
? puisquil a honte de dire le nom & les qualitez de son Auteur
? LAnonime, aussi bien que Marcion, en se cachant, fait assez voir
la honte quil a de ses emportemens, & la crainte destre
convaincu des faussetez quil mimpute.
La Foy humaine, aussi bien que la divine, nest fondée que
sur la persuasion quon a que celuy qui a parlé ou écrit
mérite quon luy donne créance. Il faut donc le connoistre
pour en juger : & comment le faire sil se cache ? se peut-on
fier à un inconnu, à un homme sans nom, & peut-estre
sans honneur & sans conscience ? quand laccusé se présente
hardiment au Juge, & que son délateur senfuit, &
nose pas soutenir en public ce quil a dit en secret, qui des
deux mérite condamnation ? Nostre Seigneur la décidé,
celuy, dit-il, qui est du party de la vérité ne craint pas
de paroistre au grand jour, mais louvrier de mensonge cherche les
ténèbres pour se cacher <Jn 3, 21, 20>.
Cette considération seule suffit pour détruire tout ce que
lAnonime a osé dire dans son Libelle.
Quil déclame tant quil voudra contre moy, quil
me fasse passer, sil peut, pour le dernier de tous les hommes, je
ne men tiendray pas offensé, car jauray lhonneur
davoir quelque part au traittement du divin Maistre que je sers,
& après tout, jauray toûjours cet advantage de
ne mestre ny déguisé, ny caché : jay
mis mon nom au front de mon Livre, je men suis déclaré
lAuteur, & je me suis obligé de soûtenir que je
nay rien écrit qui ne soit véritable.
LAnonime, au contraire, maccuse davoir avancé
des faussetez, des calomnies, des impostures, & en mesme temps il
se cache, il fuit la lumière, il nose paroistre, il se contente
de produire un écrit plein dinjures & dinvectives,
quil a fait imprimer à la dérobée en quelque
lieu soûterrain, contre les Ordonnances du Roy, sans marque dAuteur
ny de Libraire.
Et M. Coste de conclure : «Impossible de parler plus clairement»
(p. 552).
Mais pour dire exactement quoi ? Quel est le dit formel ce
cette parole ?
Cest une réponse à une attaque. Or lattaque
nétait pas vous nêtes pas lauteur
du livre, ce nest pas à cela que répond Abelly.
Lattaque était vous mentez, et Abelly, puisque
son nom est à la page de titre et quil est lauteur
officiel, et visé, répond: jai dit
la vérité, et vous pouvez venir le vérifier, puisque
jai donné mon nom et le nom du libraire.
De plus, Abelly ne dit pas que cela, et M. Coste le sait bien, puisquil
vient de citer, 4 pages avant, le passage des pages 9-10 reproduit ci-dessus,
passage qui précisément explique quil nest pas
lauteur unique et total ! Bien plus, ce passage vient après
celui que M. Coste met en dernier, et donc le nuance, latténue
! Or M. Coste a mis le deuxième en premier, et termine par celui
quAbelly a mis dabord, donnant limpression quil
annule lautre
Est-ce voulu ? Laissons donc aux auteurs lordre
quils ont mis dans leurs développements, sinon, on gauchit
leur pensée. De plus, curieusement, à la page 551, où
il cite en 2° lieu ce premier texte dAbelly, M. Coste indique
la référence, note 3: «La vraie défense, p.
13», ce qui laisse croire queffectivement ce passage est donné
par Abelly lui-même après celui des pages 9-10. Or je lai
cherché en vain à la page 13 : il se trouve à la
page 7, cest-à-dire bien avant !
Je noserai pas supposer que M. Coste a fait tout cela consciemment,
ce peut être une distraction (quoique passer dun chiffre à
deux est rare); reste que cela trompe les lecteurs.
Concluons cette longue investigation : Abelly lui-même nous dit
tout : il se présente dabord comme auteur avoué en
pleine lumière, et il ajoute, deux pages plus loin, une longue
description du travail de composition de cette Vie : «un des leurs»
a fait lessentiel du travail, en mettant en ordre, disposant, composant,
les documents et les mémoires reçus de diverses personnes;
lui, Abelly, a reçu tout cela, ne faisant «presque autre
chose que transcrire ce quils mont donné, parce quen
beaucoup de lieux je ne pouvais mexprimer plus nettement».
Reste le 3° argument de M. Coste, pp. 552 et 555, tiré dun
texte citant Fournier :
8.
lettre de M. Alméras au Supérieur de Rome, le 1er août
1670,
citant M. Fournier. Rome, Archives C. M. du Collège
Léonien. Inédite. Citée en partie par M. Coste, III,
p. 555.
M. Alméras y cite une remarque de M. Fournier sur cette Vie
,
remarque que M. Coste voit comme une preuve quil nest pas
lauteur. Voici le passage de Coste, p. 552 :
Fournier lui-même déclare
implicitement nêtre pas lauteur de la première
vie de saint Vincent, car, nous le savons par M. Alméras, il la
critiquait, regrettant quon y «rapporte par-ci et par-là
des actes de vertus assez menus».
Mais M. Coste ne donne le contexte que plus loin, page 555 : dans cette
lettre, M. Alméras écrit au supérieur de Rome, qui
préparait une traduction italienne de la Vie, que même la
deuxième est encore trop longue, et il donne quelques exemples
de faits qui pourraient être relatés plus brièvement
dans la première partie. Puis il ajoute (Coste p. 555) :
Pour la deuxième [partie], qui traite des vertus, il ny a
guère de choses à retrancher; tout est bon, excepté
quen quelques endroits M. Fournier estime quon rapporte par-ci
et par-là des actes de vertu assez menus.
Cest tout autre chose : loin dêtre une critique globale
de la Vie («pour la deuxième partie
tout est bon»
!) ce nest quune réserve sur quelques points minimes
(«excepté que»).
Cela change toute la portée de cette critique, qui ne prouve nullement
quil nest pas lauteur : quel auteur ne sest jamais
critiqué, après la parution dun ouvrage ?
Bien plus, M. Coste, citant Abelly à la page 548 de M. Vincent,
a omis den citer une phrase exactement de même sens, quon
peut lire ci-dessus page 4, et que voici encore :
sil y a quelque faute
à mimputer, cest davoir donné des louanges
trop basses à M. Vincent, comme lécrivain me le reproche,
& de navoir pas assès dignement relevé le mérite
dun si grand homme.
Cest écrit en 1668, et par Abelly; ce nest pas mot
à mot ce que dira Fournier en été 1670, mais le parallèle
entre ces deux phrases est tout de même frappant, et de toute façon,
il est clair que dès 1668, cest Abelly lui-même qui
se critiquait, presque dans les même termes ! Va-t-on en tirer argument
pour dire quil nest pas lauteur ?
En allant plus loin, on pourrait se demander si Abelly et
Fournier, qui parlent ici presque de la même façon,
ne seraient pas deux noms pour un seul auteur, Fournier !
Mais on ne peut pas aller jusque là: Abelly a été
davantage quun prête-nom, une simple étiquette, il
est clair quen nombre dendroits il a mis la main à
louvrage et supervisé le tout - mais les lazaristes aussi
(et donc Fournier) avant Abelly et encore après : cest écrit.
Et donc Fournier a sûrement été aussi lauteur,
et cette même lettre que M. Coste reproduit nous en donne la preuve.
Souvenons-nous que dans ses deux circulaires (que M. Pémartin est
seul à citer; M. Coste nen fait pas mention, et M. Dodin
donne de la première une citation erronée), M. Alméras
ne nomme pas dauteur. Or il nen nomme pas davantage dans cette
lettre du 1r août, il parle en on : «à
légard du premier livre, où lon sest trop
étendu
, on y rapporte
» (Coste, M. Vincent
p. 554); «là où il est parlé de la maison de
Gondy, on y rapporte des choses trop particulières» (Coste,
M. Vincent
p. 555).
Alors, pourquoi tout à coup, après ces on, après
avoir écrit que tout est bon, cest-à-dire
que on trouve que tout est bon, pourquoi donne-t-il
le nom de M. Fournier, plutôt que de quelque autre confrère?
sinon parce que celui-ci a vraiment davantage affaire à ce livre,
et que le supérieur de Rome le connaît comme tel ?
Bref, nous trouvons ici non une objection, mais une transition vers le
texte de M. Lacour.
Lisons donc ce que M. Coste a cité de cette lettre :
554 Vous pouvez beaucoup
raccourcir louvrage, au moins à légard du premier
livre, où lon sest trop étendu en certains chapitres,
dans un sujet où il y a tant dautres sujets considérables.
Par exemple, on trouve ici que le chapitre de ce quil fit à
Châtillon en Bresse est trop long; on y rapporte quantité
de menues choses quon peut
555 retrancher pour réduire le chapitre à moitié.
Dautres ont trouvé que là où il est parlé
de la maison de Gondy, on y rapporte des choses trop particulières,
des sorties, des retours, des lettres et des réponses, etc.; comme
encore celui de la mort de M. le prieur, qui ne contient presque rien
quune personne dune vertu très commune neût
fait et neût dû faire envers un tel bienfaiteur. Celui
encore de ce quil a fait pour M. le commandeur de Sillery peut être
beaucoup raccourci, et autres endroits semblables qui précédent
les principales oeuvres de M. Vincent
Pour la deuxième [partie], qui traite des vertus, il ny a
guère de choses à retrancher; tout en est bon, excepté
quen quelques endroits M. Fournier estime quon rapporte par-ci
et par-là des actes de vertu assez menus.
Tout cet ensemble fait penser que cest
bien lauteur qui sexprime en mettant une réserve là
où ses confrères trouvaient tout bon. Si Abelly avait été
le seul auteur, M. Alméras eût-il parlé ainsi en on
?
Bref, aucun des arguments de Coste nest massif, ils semblent plutôt
se vider
Après une absence de documents durant 50 ans, M. Lacour, auteur
de la première Histoire de la Congrégation, y déclare
que François Fournier est lauteur, et dit pourquoi Abelly
y figure.
Seconde
partie de l'Article
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