Nous fêtons cette année le soixantième anniversaire du Débarquement des forces alliées en Normandie en juin 1944. Voici le récit de l'exode des Filles de la Charité de la maison de Caen, avec leurs enfants, lors du Débarquement en juin, juillet, août 1944.
           Journal rédigé par Soeur MONOT, Soeur Servante.
           Le style est celui de l'époque ; l'héroïsme de nos Sœurs est splendide.

           Le texte dactylographié nous a été aimablement fourni par Soeur Odile DUBREUIL, Fille de la Charité de L'Haÿ-les-Roses, aujourd'hui décédée.

Cl. Lautissier

 

C A E N

 

1944

 

LA MINE et la ROUTE

Premier épisode : 5 - 9 juin 1994

Lundi 5 juin

Jusqu'à ce jour, tant de fois il avait été question de débarquement, et tout récemment encore, ayant été rassurées par les autorités civiles auxquelles nous avions demandé s'il était prudent d'éloigner nos enfants que nous étions bien loin de nous attendre à un dénouement si rapide des événements.

Les splendides cérémonies de la Première Communion qui, la veille, dans notre beau Saint-Étienne, s'étaient déroulées dans le calme le plus absolu, nous avaient encore rassurées et redonné confiance.

Ce lundi matin, notre respectable Soeur FALCK, que nous avions le bonheur de posséder depuis quelque temps et, bien émue des tristes événements de Rouen, nous quittait pour aller porter à notre vénérée Soeur LEBRUN le témoignage de sa filiale compassion... Mais, elle ne nous laissait ainsi que pour deux ou trois jours, comptant bien revenir à CAEN le plus tôt possible. Qui eût supposé que son départ fut suivi d'un tel lendemain...

Dans la journée du lundi 5, une certaine agitation aérienne ; mais cependant, rien d'anormal. Le soir, à 11 h 45, subitement se déclenchait sur toute la côte le plus violent des bombardements. Il dura la plus grande partie de la nuit, tandis que dans notre rue de Bayeux, un incessant mouvement de troupes nous laissait deviner la réalité.

Mardi 6 juin

Après une telle nuit, nous avions hâte de nous retrouver dans notre chère chapelle, aux pieds de celle, que dès les premières heures d'angoisse, nous voulions établir "Notre Gardienne".

Durant toute notre messe à 6 h 30, la canonnade redoubla d'intensité, les portes étaient violemment secouées, il n'y avait donc plus aucun doute sur ce débarquement, à la fois si redouté et si désiré.

Il y avait donc lieu d'organiser et de prendre les précautions prévues en cas de sinistres réserves d'eau, mise à l'abri des choses les plus précieuses, copie de la formule de nos saints Voeux remise à nos deux jeunes soeurs pour qu'elles puissent les prononcer en cas de danger de mort, installation dans le nouveau dispensaire d'un dortoir de petits lits pour les poupons.

Dans la matinée, quelques réfugiés de SAINT-AUBIN disent : Les Anglais, "chez eux". À midi, repas assez calmes. Quand vers 1 heure, première vague d'avions sur notre ville. Bombardement violent et combien meurtrier. Soeur Émilie, Soeur Marie-Louise et Soeur Geneviève (2) vont rejoindre le poste de secours, rue Caponière. De là, on les dirige vers le quartier du Vaugueux particulièrement atteint. À la maison, grande est notre angoisse de les sentir sous une telle rafale. Mais chez nos enfants, très grand calme, dû à la prière incessante et pleine de confiance qui ne cessait de monter vers le ciel à ce moment-là, il n'était nullement question de quitter notre chère maison.

Vers 3 h. 30, retour de nos trois Soeurs Infirmières, bouleversées par l'horrible vision de ces amas de victimes et de ruines. Au même moment, la "défense passive" vient demander la soeur désignée pour la "morgue", Soeur Émilie que veut accompagner la Supérieure. Il s'agissait de traverser toute la ville, les cadavres devant être transportés au laboratoire d'anatomie situé au-delà du grand hôpital (environ trois-quarts d'heure de marche.)

Une partie du trajet fut relativement calme, mais, arrivées à la rue des Chanoines, un deuxième et violent bombardement se déclencha, s'acharnant spécialement à ce pauvre quartier voisinant les casernes du château occupées par les Allemands.

Les minutes vécues là sont inoubliables. Tout s'écroulait autour de nous. Plusieurs fois nous avons fait notre acte de contrition, serrées l'une contre l'autre attendant notre dernière heure, quand, tout à coup nous avons été soufflées, séparées et projetées à une certaine distance. Reprenant courage, nous escaladions les décombres, s'amoncelant toujours plus, et, non sans peine, arrivions à la porte de l'hôpital.

Là tous les gens réfugiés dans les abris nous disaient que nous faisions une folie, et que la morgue elle-même venait d'être volatilisée avec ses pauvres cadavres. Nous n'avions donc qu'à reprendre le chemin de la maison. Mais alors, quelle difficulté... Toutes les rues étaient barrées par les ruines. Nous avons dû faire maints détours, et toujours dans l'angoisse, puisque nous étions poursuivies, traquées, mitraillées par les avions. C'est miracle que nous nous en soyons tirées... Nous ne priions plus, mais vociférions notre formule des saints Voeux et des invocations à notre Mère Immaculée,

Pendant ce temps, à la maison, voyant le danger croissant, soeurs et enfants s'étaient réunis à la grotte de Lourdes, sûres d'y trouver un refuge sous le regard de Notre Dame.

Le bombardement continue à sévir avec violence, et il nous faut abandonner notre chère maison, hélas, dépourvue d'abris. Sur le conseil de Monsieur le supérieur de Saint-Joseph, nous partons tous nous réfugier dans les tranchées Saint-Gabriel situées à 15 km de chez nous. Les dames pensionnaires, à l'exception de huit, nous suivent aussi. Dans ces tranchées nous aménageons des bancs et profitons de quelques rares accalmies pour nous munir de ravitaillement, pain, confitures, conserves.

Avant de quitter complètement la maison, Soeur Supérieure en fait le tour, et de la cave au grenier jette la chère médaille "Ma Bonne Mère, elle est à vous, gardez-la !"... Ainsi commence notre vie de tranchées qui devra durer 48 heures combien pénibles et angoissantes. Sans lumière, sans jour, entassés les uns sur les autres.

Nous sommes plus de 1.200, tous les pauvres gens de notre quartier sont venus se joindre à nous... Près des soeurs ils n'ont plus peur. A leur donner le "mot du bon Dieu" nous trouvons la meilleure des consolations. Tous prient avec ferveur.

De temps en temps on jette un coup d'oeil au dehors et quel lamentable spectacle que celui de notre ville en flammes. D'heure en heure l'incendie s'étend et les avions continuent leur besogne, meurtrière. C'est alors, (ce mercredi soir vers 11 heures) que Soeur Supérieure et les deux jeunes soeurs s'isolant sous un pommier du jardin voisin, redisent ensemble la chère formule prononcée une première fois la veille, sous le plus fort du bombardement. Cette nuit est lumineuse, tant par la clarté de l'incendie, que par celle des fusées qui sillonnent le ciel.

Mercredi 7 juin

Vers 2 heures du matin, en 35 minutes, des tonnes de bombes pleuvent sur notre pauvre CAEN. Il en tombe tout autour de nous. Nous sommes secouées dans nos pauvres tranchées qui ne sont qu'un abri moral. Mais notre mère Immaculée est là. Elle veille sur nous. Nous ne doutons pas de sa puissance et de son amour.

En cette inoubliable nuit, à l'église Saint Etienne, plusieurs personnes par centaines sont réfugiées. Monseigneur des Hameaux prie avec la ferveur d'un saint, et après avoir exhorté tous ces braves gens, donne l'absolution générale et distribue la sainte Communion à bon nombre d'entre eux. Vers 7 heures du matin, dans nos tranchées, Monsieur l'abbé Letourmy nous apporte le bon Dieu.

La journée se passe à prier. Sont possibles quelques allées et venues avec la maison. Soeur Émilie, intrépide sous la mitraille et les bombes soigne ses bêtes et va traire ses vaches dans l'herbage. Du bon lait est distribué aux nourrissons et petits enfants des tranchées, trois fois par jour nous avons là une véritable tournée d'apostolat. C'est alors que nous distribuons la "médaille" et, chose merveilleuse, nous la donnons jour et nuit, et nous en avons toujours dans nos poches. Elle s'y multiplie.

Les nouvelles les plus invraisemblables nous parviennent : les Anglais auraient été vus dans la prairie et derrière le cimetière Saint-Gabriel. Nous espérions donc rentrer chez nous dans 24 heures. Mais, déception amère, ils sont encore loin... La suite ne l'a que trop prouvé. Hélas !

Cependant la bataille continue toute cette journée de mercredi avec quelques accalmies. Le centre de la ville n'est plus qu'un immense brasier, et c'est avec terreur que nous voyons arriver cette seconde nuit. Elle est cependant moins terrible que la première, mais combien elle nous semble longue.

Jeudi 8 juin

De bonne heure nous est donnée la suprême consolation : dans nos tranchées, la sainte communion, précédée d'une absolution générale. Il en est de même à l'église Saint-Étienne, où le nombre des réfugiés croît d'heure en heure. Dans la matinée la canonnade s'amplifie et dès le début de l'après-midi, Soeur Supérieure va demander refuge au lycée Malherbe pour ses enfants et tout le personnel de sa maison. Dans cette vieille abbaye, de belles et solides voûtes offrent une certaine sécurité. De son côté, et au même instant, la Préfecture nous fait chercher pour conduire tout notre monde dans l'église Saint-Étienne. L'évacuation des tranchées se fait par petits groupes et sous la surveillance de la défense passive. Grande est la désolation de nos braves gens qui, moins de deux heures après, nous ont tous suivies.

Nos enfants et huit de nos soeurs s'installent ou plutôt s'entassent sur la paille, rez-de-chaussée du lycée, dans une vieille sacristie. Hélas ! les sous-sols, la crypte sont pleins, et soeur Marie-Louise et soeur Vincent, à l'église s'occupent de nos dames pensionnaires. Soeur Émilie et quelques employées préfèrent rester à la maison... Un bon repas chaud est servi par les équipes nationales au lycée et à Saint-Étienne. Environ 6.000 personnes.

Dans cette soirée du jeudi, Mgr des Hameaux prie, exhorte et réconforte tous ceux qui sont là si nombreux. Une fois encore il donne l'absolution générale. Il transmet un message du Préfet qui conseille, à tous ceux qui le peuvent, de s'éloigner de la ville, à cette heure tardive et avec notre nombre, nous ne pouvons y songer.

La nuit est telle que nous l'avons redoutée... affreuse, un véritable enfer déchaîné. Peu après minuit, ce sont les grosses pièces de marine.

Vendredi 9 juin

De 3 à 5 heures du matin des tirs de barrage. Dans ce vacarme infernal nous nous recueillons, prêtes à mourir. Toutes ensemble nous renouvelons nos saints Voeux...

Nos enfants conservent un calme qui tient du miracle, et nous prions, prions à en perdre haleine. Des "0 Marie conçue sans péché" par milliers, et cette prière qui jaillit des coeurs et que nous répétons sans interruptions "O Marie, O ma Bonne Mère, nous savons que vous veillez sur nous, nous ne doutons pas de votre protection, nous avons confiance en vous".

Vers 5 h. 30 - 6 heures, légère accalmie. Nous en profitons pour rejoindre nos deux soeurs qui sont à Saint-Étienne et espérons y entendre une Messe. C'est alors que nous rencontrons Mgr des Hameaux à la figure décomposée. Il a, de la part du Préfet, la douloureuse mission de transmettre à la population réfugiée, l'ordre d'évacuer immédiatement dans les carrières de FLEURY, aménagées pour y recevoir 23.000 personnes. En moins d'une heure il faut être prêts. "La ville de CAEN est destinée à être écrasée" ; ce sont ses propres termes. Soeur Supérieure et deux compagnes se rendent à la chère maison pour y sauver le plus précieux et se munir de quelques provisions de bouche et de vêtements. Elles perdent alors un long moment à se faire ouvrir les portes ; notre bonne soeur Émilie dormant encore dans son abri de fortune, où, dit-elle, elle n'a rien entendu de l'horrible nuit.

En 10 minutes, les deux petites poussettes sont chargées. Il faut s'arracher. Un dernier regard de confiance à la Vierge de notre grande chapelle. (Depuis la veille, déjà, par mesure de prudence, l'Hôte divin avait été retiré de sa demeure). Plus que jamais, notre Mère Immaculée est établie gardienne.

Au lycée Malherbe nos enfants sont calmes et, tandis que nos soeurs les divisent en quatre groupes, Soeur Supérieure et soeur Geneviève se rendent auprès de Monseigneur pour lui faire une piqûre de camphre et recevoir sa bénédiction. C'est là, et à ce moment, que notre chère soeur Marie-Louise vient les rejoindre et sollicite "comme une grâce" de rester avec soeur Émilie. L'une pour soigner ses pauvres malades, l'autre pour garder la maison. La minute est poignante et Monseigneur très ému accède à ce désir. Lui-même et son premier Vicaire ne partiront que les derniers. Monseigneur insiste cependant pour que Soeur Supérieure parte au plus vite avec sa bande. Il porte sur lui la sainte Réserve et nous engage à partir au plus vite après nous avoir donné la bénédiction de Notre Seigneur. En traversant l'église, nous avons le bonheur de faire la sainte communion. Quelques instants auparavant deux soeurs recevaient le bon Dieu dans la rue, sous la pluie, et soeur Vincent aidait à consommer les ciboires apportés à l'église des chapelles avoisinantes. Une dernière prière et nous partons...

La pauvre soeur Étienne, hissée au milieu des colis sur l'une des poussettes. Au fait, elle réalise peu ce qui lui arrive là. Durant son séjour dans les tranchées ne se croyait-elle pas... en voyage... dans le train, et très peu rassurée, parce que disait-elle, elle n'avait pas de billet et qu'un contrôleur mal avisé pourrait peut-être bien lui donner une amende.

D'où réflexions assez comiques qui soutinrent pendant toute une nuit le bon moral de la jeunesse. Combien il fut douloureux et difficile ce trajet nous conduisant aux carrières. Nos pauvres rues n'étant plus qu'un chaos informe, avec des amoncellements de ruines couvrant, hélas ! tant de cadavres.

Vision d'horreur qui ne peut s'oublier... Brisées par l'émotion, la fatigue, ployant sous la charge de nos paquets, nous n'en pouvions plus. Quelques personnes charitables apitoyées à la vue de nos tout petits, nous vinrent en aide.

En montant la côte, notre bonne soeur Etienne prit si triste figure, que nous invitâmes Monsieur l'abbé Lebourg à lui donner les derniers sacrements, Mais ce ne fut qu'une fausse alerte et son administration remise à plus tard.

Les carrières de Fleury étant déjà très surchargées, on nous dirige sur le préventorium saint André, tenu par les soeurs de saint Louis de Caen. Un certain nombre de réfugiés nous y avaient devancées. Une seule grande salle servant de réfectoire commun est mise à notre disposition pour la nuit. Mais dans cette maison aucun abri et les avions survolent sans cesse la région... Notre bonne Soeur Étienne bien fatiguée est couchée dans un bon lit. Sa toute petite chambre nous sert de chambre de communauté et de lieu sur pour nos provisions.

Sur ces entrefaites, Monsieur l'abbé Letourmy qui, le matin, s'était attardé au moment du départ, ayant ouï dire que nous étions à saint André, avait pris la direction de l'orphelinat Saint Joseph à ST-ANDRÉ-SUR-ORNE. Là, déçu de ne pas nous trouver, il revint vers nous, nous apportant l'offre de la directrice de l'orphelinat de nous joindre à son groupe réfugié depuis trois jours dans les mines de MAY-SUR-ORNE. Permission divine que cette méprise, nous conduisant à ce lieu si sûr qui devait nous abriter cinq semaines.

Ce vendredi soir, vers 18 h. 30, nous quittions FLEURY, y laissant provisoirement soeur Etienne, Madame Stermann, soeur Catherine pour les soigner. Arrivons "au Clos" vers 20 h. 30 après avoir fait 8 Km à pieds, traînant nos paquets à travers champs et rencontrant beaucoup de troupes... À l'orphelinat nous trouvions un accueil et un bon café au lait bien réconfortants.

Mais il fallait se hâter pour gagner "la mine", toute circulation étant interdite après 10 heures du soir. Pour accentuer notre tristesse et notre angoisse, nous marchions au milieu des camions, tanks, pièces camouflées... et la pluie tombait à verse.

À l'entrée de la mine on déchargeait des bottes de paille qui devaient être "nos lits". Nous entrons dans ce couloir ténébreux déjà occupé sur une longueur de 600 m. Ces pauvres gens, à la mine tirée, nous faisaient pitié. (la galerie est de 8 kms de longueur). Marchant l'une derrière l'autre, trébuchant souvent, nous avançons péniblement, pataugeant dans une épaisse boue rougeâtre, les murs ruissellent d'humidité et sur notre droite un cours d'eau longe toute la galerie. Il a son bon et mauvais côté, nous servant à la fois de boisson et de tout à l'égout, assainissant l'air par son courant assez rapide. Mais attention aux bains accidentels, c'est une surveillance de nuit et de jour.

La place qui nous est attribuée est d'environ 80 m. sur 2 de profondeur et nous sommes 117. Sous la paille sont disposés des fagots destinés à atténuer un peu d'humidité. Durant toute cette première nuit nous grelottons et mourons de peur ; deux d'entre nous veillent, tandis que les autres s'étendent sur cette misérable paille. Nous n'avons qu'une idée, nous sortir de là et repartir le lendemain dès 7 heures du matin.

Notes
1) Il s'agit de Sœur Odile DUBREUIL, Fille de la Charité, qui sortait du Séminaire, et qui fit les vœux sous les bombardements.

Sommaire de "La mine et la route"

Sommaire des FEUILLETONS