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Saint
Vincent et le Rosaire
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Bernard Koch,
Prêtre de la Mission
À loccasion de la fête de Notre-Dame du Rosaire, notre Pape
Jean-Paul II nous propose de raviver notre méditation des mystères
de la vie de Jésus en union avec sa Mère, et il propose une Année
du Rosaire, doctobre 2002 à octobre 2003. Sa Lettre est publiée
dans la Documentation Catholique n° 2280, tome XCVIII, 17 novembre 2002,
pages 955-970.
Dans cette perspective, un prêtre aimerait citer ce que Saint Vincent
aurait pu dire sur le chapelet ou le rosaire et vient de me le demander. Voilà
lorigine de cet article.
Monsieur Vincent a beaucoup écrit de lettres, mais pas de livre, hormis
celui des Règles Communes, très court. Il a beaucoup parlé,
presque chaque semaine, durant 30 ans aux missionnaires et 24 ans aux Filles
de la Charité. Celles-ci ont assez vite noté soigneusement ses
paroles et celles des Surs, mais les confrères, beaucoup moins,
et de plus, les archives de la maison de Saint-Lazare ont été
saccagées, comme tout le reste de la maison, le 13 juillet 1789. Il ne
nous reste plus quenviron 150 entretiens ou résumés dentretiens
aux missionnaires, et 120 aux Filles de la Charité. Il nous faut glaner
et rassembler ses paroles.
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Ses textes ont été édités
de 1920 à 1925 : Saint Vincent de Paul, Correspondance, Entretiens,
Documents, 14 volumes, plus un XV°, de 144 lettres, en 1970. On y
renvoie par S. V., le tome en chiffres romains, et la page.
Plusieurs sont tirés du premier biographe, Abelly, Vie du vénérable
, 3 Livres, 1664. |
Saint Vincent a composé, en lien avec ses confrères,
une synthèse de sa spiritualité missionnaires, dans les Règles
Communes de la Congrégation de la Mission. Fidèle à Jésus,
qui a commencé par faire, puis enseigner (1), il y développe dabord
les vertus fondamentales, tirées des maximes évangéliques,
et propose au chapitre X les dévotions et pratiques spirituelles.
Souvenons-nous que le mot dévotion navait pas encore
perdu son sens fort, dérivé du verbe se dévouer,
se donner à : la dévotion, au XVII° siècle,
et encore au début du XVIII°, nétait pas seulement une
piété plus ou moins sentimentale, mais la consécration
de tous les domaines de notre vie à Dieu, à Jésus-Christ
et à sa sainte Mère, avec un ardent désir de les honorer
et faire connaître et aimer; cela comprenait la prière, bien sûr,
mais beaucoup plus encore.
Il commence ce chapitre X par les fondements théologiques : vénérer
et faire connaître et aimer la Sainte Trinité, l'Incarnation et
la Sainte Eucharistie. En 4° lieu, il recommande à ses Missionnaires
lattachement à la Sainte Vierge (2) :
Et pour ce que la même bulle "dapprobation de la Congrégation"nous recommande de plus en termes exprès, d'honorer semblablement d'un culte particulier la bienheureuse Vierge Marie, et que nous sommes d'ailleurs et à divers titres obligés à cela, nous tâcherons tous et un chacun de nous acquitter parfaitement, Dieu aidant, de ce devoir, premièrement: en rendant tous les jours, et avec une dévotion particulière, quelque service à cette très Digne Mère de Dieu et la nôtre; 2° en imitant, autant que nous le pourrons, ses vertus, particulièrement son humilité et sa chasteté; 3° en exhortant ardemment les autres, toutes les fois que nous en aurons la commodité et le pouvoir, à ce qu'ils lui rendent toujours un grand honneur, et le service qu'Elle mérite.
On peut donc voir que pour lui la source de toute existence comme
de toute vie spirituelle est la Saint Trinité; le centre, le pivot entre
Dieu et les hommes, cest lIncarnation, Jésus-Christ, en particulier
dans la Sainte Eucharistie, comme sacrifice et comme sacrement. Et cest
en lien avec Jésus que nous vénérons sa Mère.
Dans le peu dentretiens qui nous restent de lui, nous trouvons cette doctrine
solide pour fonder notre amour de la Sainte Vierge.
La base, c'est la place de Notre-Dame dans le plan de Dieu, place à la
fois très humble et très importante: elle est choisie par Dieu
pour être la mère du Sauveur et la servante du Seigneur, tout comme
Jésus est "le Serviteur du Seigneur".
Toujours, Notre-Dame apparaît liée à son Fils, conduisant
à son Fils, tout comme son Fils attend que nous passions par elle.
Vincent avait donc en quatrième lieu une grande dévotion
à Notre-Dame. Presque chaque fois quil parle dune vertu,
il nous renvoie à lexemple de la Vierge Marie, après celui
de Jésus, et il nous exhorte à demander vertus et grâces
par son intercession. Dautre part, il reste toujours très doctrinal,
tout en visant lexercice concret du service.
Par exemple, cest elle qui a le mieux pratiqué les maximes évangéliques,
comme il le dit le 14 février 1659 (3):
Remplissons notre esprit [de ces maximes évangéliques], remplissons notre cur de leur amour, et vivons selon cela. Prions les apôtres, qui les ont tant aimées et si exactement gardées; prions la sainte Vierge, qui, mieux que nul autre, en a pénétré la substance et montré la pratique, enfin, prions Notre-Seigneur, qui les a établies, quil nous fasse la grâce dêtre fidèles à les pratiquer, nous y excitant par la considération de leur vertu et par leur exemple.
Il ne précise pas davantage quel service lui
rendre, laissant de la marge à linitiative et aux coutumes. Il
nétait pas porté à multiplier des pratiques compliquées
et de pure dévotion. Vers 1630, il répond ceci à Louise
de Marillac, à propos dune pratique mariale quelle lui proposait
(4) :
La pratique envers Marie magrée, pourvu que vous y procédiez doucement
Il estime que la meilleure façon de servir Notre-Dame,
comme son Fils, cest de la servir et honorer dans nos frères, en
imitant ses vertus; mais il a le chapelet en grande estime, en lien avec les
mystères du Rosaire, qui sont les mystères de la vie de Jésus.
Ce don à la mère de Dieu, rempli de confiance, apparaît
pour la première fois le 23 août 1617, dans lacte dassociation
des Dames de lapremière confrérie de la Charité, à
Châtillon-les-Dombes, sur la Chalaronne (5) :
Et pource que, la Mère de Dieu étant invoquée et prise pour patronne aux choses dimportance, il ne se peut que tout naille à bien et ne redonde <ne remonte avec surabondance> à la gloire du bon Jésus son Fils, lesdites dames la prennent pour patronne et protectrice de luvre et la supplient très humblement den prendre un soin spécial.
Trois mois plus tard, ayant élaboré avec les Dames un Règlement
bien plus étoffé, pour un service à la fois corporel et
spirituel, avec lapprobation de larchevêque de Lyon, il attend
pour le promulguer, dans la chapelle de lhôpital,(6)
le huitième décembre, jour de lImmaculée Conception de la Vierge Mère de Dieu, lan mil six cent dix-sept.
Bérulle aimait à montrer comment tout ce que Jésus
a vécu, ressenti, dit, fait, a une valeur éternelle, qui traverse
le temps et nous permet de nous y unir, en employant le terme de état;
il méditait et nous invitait à méditer les états
de Jésus.
Vincent a été à son école et a gardé son
esprit, mais il on trouve rarement le mot état, chez lui;
il emploie davantage mystère.
Mystère désigne dabord chez lui les vérités
essentielles de la foi chrétienne :: la Saint Trinité, lIncarnation
et la Rédemption.
Mais ce mot désigne aussi les états de Jésus, ses paroles,
ses sentiments, ses actions. Il nous propose de faire loraison soit sur
un mystère, cest-à-dire un aspect de la vie de Jésus,
soit sur une vertu (7).
Monsieur Vincent fonde toute la vie spirituelle sur la contemplation de la vie,
des sentiments et des actions de Jésus, c'est-à-dire de ses vertus,
en se mettant sous son rayonnement.
Nous voici tout près des mystères du Rosaire, qui
sont essentiellement des moments de la vie de Jésus, vécus par
lui en Marie, puis avec Marie, et que nous méditons avec elle, qui méditait
toutes ces choses dans son cur.(8)
Il avait une particulière estime pour le chapelet.
Il évoque lexemple de Saint François de Sales (quil
appelle toujours notre bienheureux Père), le 22 janvier
1645 (9) :
Notre bienheureux Père <Saint François de Sales> disait que, s'il n'avait eu obligation à son office, il n'aurait dit d'autre prière que le chapelet.
Il l'a recommandé fort, et lui-même l'a dit trente ans durant, sans y manquer pour obtenir de Dieu la pureté, par celle qu'il a donnée à sa sainte Mère, et aussi pour bien mourir. Donc, mes filles, c'est une très belle dévotion de dire le chapelet, particulièrement aux Filles de la Charité, qui ont tant besoin de l'assistance de Dieu pour avoir cette pureté qui leur [221] est si nécessaire.
Il nen a pas introduit lobligation dans les Règles
Communes de la Mission, mais nous lisons, dans les 28 facultés obtenues
de Rome, le 22 décembre 1650, pour un missionnaire de Madagascar, et
transmissible à dautres, que le chapelet peut remplacer le bréviaire
(10) :
23° <la faculté> de réciter le Rosaire, ou dautres prières, sil ne peut emporter de bréviaire avec lui, ou sil ne peut réciter loffice divin, en raison dun légitime empêchement.
(Les livres de cette époque étaient plus volumineux et lourds quaujourdhui!)
Une idée semblable revient le 8 déc. 1658, lorsquil explique
aux Surs la valeur profonde du chapelet : quil a introduit dans
leurs Règles (11):
L'importance de bien faire cette prière, vous la savez, puisque, de toutes les oraisons, il n'y a que celle-là, c'est-à-dire le Pater, que Notre-Seigneur ait enseignée à ses apôtres; et cest la prière, au moins la principale partie, qui compose le chapelet. «Quand vous priez, leur dit-il, dites: Notre Père qui êtes aux cieux, etc.» (Mt 6, 9). Mes surs, représentons-nous quil est au milieu de nous et quil nous dit la même chose.
L'autre prière qui compose le chapelet, c'est l'Ave Maria, qui a été fait par le Saint-Esprit. Lange la commença en saluant la sainte Vierge, et sainte Élisabeth en fit une partie quand elle fut visitée par sa cousine; lÉglise a ajouté le reste. De sorte que cette prière a été inspirée du Saint-Esprit.
Suivant cela, le chapelet est une prière très efficace, quand elle est bien faite. [...] Et cest par ce moyen que nous voyons tant de saintes âmes unies ensemble pour louer Dieu et la sainte Vierge. [ ]
Il faut être soigneuses de vous en bien acquitter: c'est votre bréviaire.
Au passage, il a expliqué aux Surs que les Turcs aussi ont un chapelet,
et comment ils le disent, en invoquant Allah.
Nous navons, dans ce qui nous reste de lui, aucune méditation des
mystères du Rosaire, mais nous trouvons, éparses dans diverses
conférences, parfois à propos dautres sujets, des considérations
sur une partie des 15 mystères.
Comme Bérulle, il prenait comme sujet de la conférence du vendredi
la fête du cycle liturgique qui allait venir. Il a fait des entretiens
sur lAvent, sur Noël, la Semaine Sainte, et donc la Passion, Pâques;
nous ne trouvons pas mention dentretien sur lAscension, mais chaque
année sur la Pentecôte. Cest dans dautres entretiens
quil est amené à parler de lAnnonciation et de la
Visitation, et on ne voit pas trace de conférences sur lAssomption.
Hélas, la plupart sont perdues, il nen reste que de rares fragments.
Essayons de les regrouper sous ces titres, bien que ce soit un peu artificiel.
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Les
Mystères Joyeux
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LAnnonciation
Il la voit bien sûr dabord sous laspect fondamental de lIncarnation,
doù son insistance sur la prière de lAngelus :
Dès 1614, 16155 ou 1616, dans un sermon sur la Communion, il a des élévations
qui portent sur lIncarnation, sur la préparation de la Vierge Marie
pour ce mystère et sur laction du Saint-Esprit en elle. Cest
notre premier texte spirituel de lui.
Nous y voyons un parallèle entre la préparation de la venue du
Christ dans le monde et celle de sa venue en nous : nos communions sont bel
et bien une continuation de l'Incarnation (12) :
<Préparation de l'Incarnation : >
[Dieu] prévit donc que, comme il fallait que son Fils prît chair humaine par une femme, qu'il était convenable qu'il la prît par une femme digne de le recevoir, femme qui fût illustrée de grâces, vide de péchés, remplie de piété et éloignée de toutes mauvaises affections. Il [ ] n'en trouva pas une digne de ce grand ouvrage, que la très pure et très immaculée Vierge Marie. C'est pourquoi il se proposa donc de toute éternité de lui disposer ce logis, de l'orner des plus rares et dignes biens que pas une créature, afin que ce fût un temple digne de la divinité, un palais digne de son Fils.
<Préparation de sa venue en nous : >
Si la prévoyance éternelle a jeté la vue si loin pour découvrir ce réceptacle de son Fils et, l'ayant découvert, l'a orné de toutes les grâces qui pouvaient embellir la créature, comme il le fit lui-même déclarer par l'ange qu'il lui envoya pour ambassadeur, à combien plus forte raison devons-nous prévoir le jour et la disposition requise à le recevoir! Combien, d'ailleurs, devons-nous soigneusement orner notre âme des vertus requises à ce grand mystère et que la dévotion nous peut acquérir!
<Ce sermon continue en montrant laction du Saint-Esprit dans l'Incarnation et la participation de tous les êtres à la joie de la naissance du Fils de Dieu : > (13)
Le Saint-Esprit ne voulut pas que cette action se passât sans y contribuer du sien et voulut choisir le plus pur du sang de la Vierge pour la conception de [36] ce corps.
Les anges firent résonner l'air de chants et de louanges, lorsqu'il vint au monde; saint Jean lui fit hommage, étant encore dans le ventre de sa mère; les mages, qui représentent la science humaine, y contribuèrent aussi leur reconnaissance; les bergers, symbole de la simplicité, y rapportèrent aussi leur révérence.
Mais, ô chose étrange! que dirons-nous des animaux irraisonnables? Ils n'ont pas voulu être exilés de cette reconnaissance.
Mais, ce qui est plus étrange encore, c'est que les choses inanimées, qui n'ont point de reconnaissance, ont fait un effort en la nature pour en avoir, afin d'y contribuer aussi leur foi et hommage.
<Et nous ? >
Si Dieu le Père, si le Fils, si le Saint-Esprit, si les anges, les petits enfants, les hommes grands en dignité et rares en savoir, si les simples, si les animaux irraisonnables et les choses inanimées ont contribué les uns à la prévoyance, les autres au faire, les autres à l'uvre, et chacun [selon] son savoir-faire, à la naissance du Fils de Dieu, à combien plus forte raison doit l'homme prévoir, travailler et se disposer à la réception de ce même créateur.
Le 6 octobre 1658, il nous fait saisir limportance théologique
de langélus, car nous y faisons mémoire de lIncarnation (14)
:
C'est une prière, mes surs, qui se fait pour remercier Dieu de ce qu'il est venu au monde s'incarner pour nous sauver. Voici le sens de cela. Angelus, etc., veut dire que l'ange annonça à la sainte Vierge qu'elle concevrait le Fils de Dieu par l'opération du Saint-Esprit. Et la sainte Vierge, ayant entendu la manière dont ce mystère devait s'accomplir, dit : «Eh bien! c'est donc Dieu qui le dit; je suis la servante du Seigneur; qu'il me soit fait selon votre parole!» C'est ce que veut dire : Ecce ancilla. Et puis on dit: «Et Verbum caro factum est et habitavit in nobis »; le Verbe a été fait chair, et il habite avec nous. Voilà ce que veut dire lAngélus.
Il faut avoir intention de rendre grâces à Dieu de ce grand mystère toutes les fois que vous entendez le son de la cloche.
Le 26 septembre 1659, parlant aux missionnaires de la manière de prier
lOffice divin, il médite sur lAnnonciation, pour montrer
limportance de la louange, et son lien avec lIncarnation (15):
Quand l'ange alla saluer la sainte Vierge, il commença par reconnaître qu'elle était remplie des grâces du ciel: Ave, gratia plena: Madame, vous êtes pleine et comblée des faveurs de Dieu. Il la reconnaît donc et la loue pleine de grâces. Et ensuite que lui fait-il? Ce beau présent de la seconde personne de la Sainte Trinité; le Saint-Esprit, ramassant le plus pur sang de la sainte Vierge, en forma un corps, puis Dieu créa une âme pour informer ce corps, et aussitôt le Verbe sunit à cette âme et ce corps par une admirable unions, et ainsi le Saint-Esprit opéra le mystère ineffable de l'Incarnation. La louange précéda le sacrifice.
Il est spécialement frappé par sa modestie, sa pureté, sa pudeur, spécialement visible à lAnnonciation, dit-il aux Surs le 25 janvier 1643 (16) :
Si vous voulez être vraies Filles de la Charité, l'exemple de la sainte Vierge vous doit servir. Elle avait une si grande modestie et pudeur que, quoiqu'elle fût saluée d'un ange pour être mère de Dieu, néanmoins sa modestie fut si grande qu'elle se troubla, sans le regarder. Cette modestie, mes très chères soeurs, vous doit apprendre à ne donner nul attrait aux hommes.
Cette manière d'interpréter le trouble de la Vierge
n'est pas propre à Saint Vincent, ni même aux auteurs spirituels;
nous la retrouvons dans la manière dont divers peintres ont représenté
l'attitude de la sainte Vierge face à l'ange. Cela nous paraît
sans doute désuet... Et pourtant, les femmes, même pieuses, même
Surs, réalisent-elles toujours qu'elles peuvent attirer troubler
les hommes? Et même jusqu'à un certain âge! Saint Augustin,
déjà, les mettait en garde contre la satisfaction vaniteuse qu'elles
pouvaient y trouver. (17)
Vincent avait si bien su inculquer ces vues à ses disciples, que le 31
mai 1648, c'est une Sur qui évoque la joie de la Vierge Mère
à lAnnonciation (18) :
J'ai regardé la joie qu'éprouvait la sainte Vierge, en se sentant si remplie de l'amour sacré du Père et du Fils, qui avait opéré en elle le mystère de l'Incarnation, les actes d'adoration qu'elle rendit à Dieu, les actions de grâces et l'offrande qu'elle lui fit derechef d'elle-même.
La Visitation
Il y voit deux aspects, lun de louange de Dieu et de félicitation
le la Vierge-Mère,
lautre, du service.
Évoquons dabord laspect louange.
Saint Vincent a sûrement commenté le Magnificat. Le 24 juillet
1655, il a une manière originale et très dynamique de le paraphraser (19)
:
Plaise à la bonté de Dieu nous donner... un coeur grand, vaste, ample! Magnificat anima mea Dominum : il faut que notre âme magnifie, amplifie Dieu, et pour cela que Dieu amplifie notre âme, qu'il nous donne amplitude d'entendement [dintelligence, de compréhension], pour connaître bien la grandeur, l'étendue de la bonté et de la puissance de Dieu; [ ] amplitude dans la volonté pour embrasser toutes les occasions de procurer la gloire de Dieu. Si nous ne pouvons rien de nous-mêmes, nous pouvons tout avec Dieu.
Ce n'est pas la seule fois qu'il nous exhorte à la largeur de vues, à
la largeur d'esprit...
La Visitation, d'autre part, l'amène à parler
des vertus de relation.
Ce mystère aurait pu inspirer largement Saint Vincent, lui si soucieux
des soins des pauvres et des malades à domicile, et qui utilise le verbe
visiter pour ce service. Il est curieux quil ne parle pas
de la Visitation sous cet angle, dans les textes qui nous restent, mais seulement
à propos des visites des communautés par les visiteurs
ou visiteuses délégués par les supérieurs,
et uniquement deux fois
Il voit donc dans la Visitation non pas les services rendus à sa cousine
par la sainte Vierge, mais la manifestation de laffection familiale, lattention
quon porte à ceux que lon visite, quil met avant laspect
du service.
Cest une vue fort enrichissante, et qui peut être un exemple pour
toutes les personnes qui servent les pauvres: plus que des techniciens du service,
il importe dêtre humbles et fraternels, ou maternelles.
Le 19 avril 1641 ou 1642, il annonce à un confrère la visite de
M. Dehorgny, qui vient de sa part, en ajoutant (20):
Je vous verrai donc par lui et vous embrasserai par lui, en lamour de N. - S., que je prie de tout mon cur de vous donner les dispositions queurent saint Zacharie et sainte Élisabeth pour recevoir les grâces que la visite de la sainte Vierge leur apporta, et à M. Dehorgny, de lanimer de lesprit duquel il avait rempli sa sainte Mère.
En juillet 1646, c'est en expliquant leur rôle aux Surs envoyées visiter les maisons des Soeurs de Paris que M. Vincent se réfère à l'exemple de la Visitation (21) :
Il faut faire la visite en la vue de Dieu seul et comme la sainte Vierge la fit en allant visiter sainte Élisabeth, c'est-à-dire en toute douceur, en amour, en charité. Elle ne reprit personne, mais, par son exemple, instruisit sainte Élisabeth et toute sa famille de leurs devoirs. ... Surtout, gardez-vous bien de penser qu'il faut que vous soyez quelque chose, étant destinée à visiter les autres.
La Nativité
Dans la naissance du Sauveur, Saint Vincent voit dabord et tout spécialement
son abaissement.
Dans une lettre du 22 décembre 1656, à Jean Martin, il termine
en lui partageant ses pensées, sur cet aspect : l'abaissement du Fils
de Dieu, en termes très bérulliens. Le Fils de Dieu, par qui tout
a été fait, qui donne lexistence à tout être,
comme lenseigne le prologue de lÉvangile selon Saint Jean,
devient créature, c'est-à-dire ce qui de soi n'existe pas et qui
n'existe que par la volonté et l'amour de Dieu (22) :
Nous n'avons rien de nouveau que le mystère qui approche, qui nous fera voir le Sauveur du monde comme anéanti sous la forme d'un enfant; et j'espère que nous nous trouverons ensemble aux pieds de sa crèche pour le prier qu'il nous tire après lui dans son abaissement. C'est dans ce souhait et en son amour que je suis, Monsieur, votre très humble serviteur.
Bérulle aurait écrit des pages pour paraphraser
cette méditation de Philippiens 2; Vincent se contente de deux phrases,
mais tellement denses et lourdes de conséquences
Le 15 novembre précédent, à la répétition
d'oraison, M. Vincent avait exprimé d'une manière plus concrète
cet abaissement du Fils de Dieu pour devenir le Sauveur. Le fait que la même
pensée lui vienne dans un entretien, puis dans une lettre, à 6
semaines d'intervalle, nous montre combien il était imprégné
de ses méditations et en vivait (23) :
Ne voyons-nous pas encore que le Père éternel, ayant envoyé son Fils en terre pour être la lumière du monde, ne l'y fit cependant paraître que comme un petit garçon, comme un de ces petits pauvres que vous voyez venir à cette porte? Eh quoi! Père éternel, vous avez envoyé votre Fils pour éclairer et enseigner tout le monde, et cependant le voilà qui ne nous paraît rien moins que cela! Mais attendez un peu, et vous verrez le dessein de Dieu ; et parce qu'il a résolu de ne pas perdre le monde, ains < = mais> en a compassion, ce même Fils donnera sa vie pour eux. Mais, Messieurs et mes frères, si nous considérons, d'autre part, la grâce qu'il a faite à ceux de la Compagnie de les tirer de ce naufrage, ne faut-il pas que vous demeuriez d'accord que Dieu a en sa protection particulière la pauvre, petite et chétive Compagnie? Et [378] c'est, Messieurs, ce qui la doit encourager de plus en plus à se donner à sa divine Majesté de la meilleure manière qu'il lui sera possible pour parachever son grand uvre.
Quelle plus belle formule pour exprimer la Mission de Jésus,
que l'Église et la Compagnie ont à continuer ?
M. Vincent aime à voir Notre-Dame comme Vierge et Mère.
Cest le 7 décembre 1643, dans l'échange sur les Enfants
Trouvés, qu'il la contemple ainsi - et il voit les Surs à
son image, sans pour autant idéaliser le service auprès des enfants
(24) :
Estimez-vous leurs mères. Quel honneur de s'estimer mères d'enfants dont Dieu est le père! Et comme telles, prenez plaisir à les servir, à faire tout ce que vous pourrez pour leur conservation. En cela, mes filles, vous ressemblerez à la Sainte Vierge, car vous serez mères et vierges ensemble . Habituez-vous à regarder ces petits enfants de cette sorte, et cela facilitera la peine qu'il y a auprès d'eux, car je sais bien qu'il y en a. [ ]
Remerciez Dieu, mes filles, d'avoir été choisies pour une si parfaite vocation; [ ] Je lui demande pour vous la grâce d'imiter la Sainte Vierge dans le soin, la vigilance et l'amour qu'elle avait pour son Fils, afin que, comme elle, vraies mères et vierges tout ensemble, vous éleviez ces pauvres petits enfants dans la crainte et l'amour de Dieu, et qu'ils puissent avec vous le glorifier éternellement.
On peut penser à la salutation dÉlisabeth
: «Heureuse celle qui a cru
» lors de la Visitation.
Nous pouvons arapprocher ce texte de ce que rapporte Saint Luc, après
les retrouvailles avec Jésus au Temple : Marie méditait toutes
ces choses dans son cur (25).
Le premier mai 1648, voulant montrer aux Surs combien Dieu nous associe
à son uvre, il donne cet exemple (26) :
Notre-Seigneur... à une bonne femme qui lui disait : «Bienheureux
le ventre qui t'a porté et les mamelles qui t'ont allaité»
répondit : «Plus heureux ceux qui écoutent ma parole et
qui la gardent» (27).
Voyez, mes surs, l'état que Notre-Seigneur fait de sa parole : il avoue sa mère heureuse de l'avoir porté, une mère choisie de Dieu de toute éternité pour être la mère de son Fils, une Mère bénie entre toutes les femmes, qui confesse que Dieu a fait en elle de grandes choses et que toutes les générations la tiendront bienheureuse; et Notre-Seigneur met au-dessus d'une telle mère «celui qui entendra sa parole et la gardera».
La Présentation de Jésus au
Temple
Je nai pas trouvé de passage sur la présentation
de Jésus au Temple.
Jésus retrouvé au Temple
Je nai pas trouvé de texte sur la recherche angoissée
de Jésus par Marie et Joseph, mais nous pouvons citer ici des pensées
qui touchent à la vie de la Sainte Famille, avant et après cet
événement.
À plusieurs reprises, M. Vincent a recommandé aux Filles de la
Charité une méthode doraison quil a sûrement
pratiquée lui-même, et qui consiste à contempler la Vierge
Marie. Cétait la méthode d'oraison de Sainte Jeanne de
Chantal . Cette méthode se trouve aussi dans les Exercices de Saint
Ignace, au n° 248, vers le début de la 4° semaine, dans
la 1re des trois manières de prier.
On ne considère pas d'abord telle ou telle vertu de Notre-Dame de façon
abstraite, mais son visage, la manière dont elle se servit de ses yeux,
de sa bouche, de ses oreilles
Écoutons-le, le 2 août 1640
(28):
Une dame que j'ai connue se servit longtemps du regard de la sainte Vierge pour toutes ses oraisons. Elle regardait premièrement ses yeux, puis disait en son esprit: «O beaux yeux, que vous êtes purs! Jamais vous n'avez servi qu'à donner gloire à mon Dieu.
Il y revient le 31 mai 1648 (29):
«O yeux de la Sainte Vierge, que faisiez-vous?» Et il lui était répondu intérieurement: ... «Je regardais Dieu dans ses créatures et passais par là à l'admiration de sa bonté.» Et puis elle recommençait: «O yeux de la sainte Vierge, que faisiez-vous de plus?» «Je prenais tant de plaisir à regarder mon Fils; et, en le regardant, j'étais élevée à l'amour de Dieu.» - «Que faisiez-vous encore?» - «Je prenais tant de plaisir à regarder le prochain et principalement les pauvres.»
Vincent médite les vertus familiales de la Sainte Vierge.
Nous pouvons rapprocher ses textes du cinquième mystère joyeux,
après avoir retrouvé Jésus au Temple.
Il a la dévotion à la Sainte Famille : il l'a inscrite dans le
Règlement des Prêtres des Conférences des Mardis
(30) ; il en a mis limage en bas du frontispice des Règles de la
Congrégation de la Mission; il parle assez souvent de Jésus, Notre-Dame
et Saint Joseph.
La source de cette dévotion se trouve dans "l'air du temps",
mais probablement aussi dans ses sentiments envers sa propre famille terrestre,
nous le dirons tout à l'heure.
Il a su la communiquer à quelques Surs, ainsi lune delles
dit ceci, le 1r janvier 1644, sur le respect cordial (31):
Comme seconde raison, j'ai pensé à la Sainte Trinité [ ] Par le respect cordial, nous honorons encore les rapports de saint Joseph, de la sainte Vierge et de Jésus.
Le 18 août 1647, cest son intériorité
quil contemple, son recueillement, son union à Dieu, liée
au service du prochain (32) :
La très sainte Vierge sortait pour les nécessités de sa famille et pour le soulagement et la consolation de son prochain; mais c'était toujours en la présence de Dieu; et hors cela, elle demeurait paisible au logis, conversant de l'esprit avec Dieu et les anges. Demandez-lui, mes filles, qu'elle vous obtienne de Dieu cette récollection [recueillement] intérieure pour vous disposer à la très sainte communion du corps et du sang de son divin Fils, afin que vous puissiez dire: «Mon cur est préparé, mon Dieu, mon cur est préparé!»
Il y revient le 1r mai 1648 (33) :
Il est dit de la sainte Vierge qu'elle recueillait dans son cur les paroles de son Fils; elle s'en remplissait et les méditait après, de sorte qu'elle ne perdait rien de tous ses entretiens. Or, voyez-vous, mes chères surs, si la sainte Vierge, qui avait tant d'entretien et de communication avec Dieu, à qui les sacrés mystères étaient découverts et qui ne perdait point la présence de Dieu, si, dis-je, avec toutes ses lumières naturelles et surnaturelles, dont elle était souverainement avantagée au-dessus de toutes les créatures, elle ne laissait pas de recueillir précieusement les sacrées paroles de son Fils, que ne devons-nous pas faire pour essayer de conserver en nos curs l'onction de cette sainte parole!
Dans une conférence entre 1634 et 1646, c'est en regardant
Jésus que St Vincent parle de ses relations avec sa mère et St
Joseph (34) :
Le Fils de Dieu, quoique plus savant en toute chose que saint Joseph et la Vierge, et bien que tout honneur lui fût dû, ne laissait pas néanmoins de leur être sujet (= soumis) et de servir dans la maison aux offices les plus abjects, et il est dit qu'il croissait en âge et en science. O mes filles, que cet exemple vous doit être un puissant motif pour vous rendre douces, humbles et soumises.
Cette attention à la Sainte Famille, Vincent la puise
sans doute dans ses propres racines familiales. Il y a chez lui certaines phrases
dures sur la nécessité de renoncer aux attaches familiales pour
servir les pauvres mais ne nous laissons pas impressionner par elles; un tel
renoncement est nécessaire, si l'on veut être tout entier aux pauvres,
et lui-même y a renoncé; mais ce nest pas un renoncement
à laffection, et il nous a dit combien cela lavait fait souffrir
: non, il n'a pas renié lamour pour sa famille. Nous en trouvons
plus d'un aveu, tel celui-ci, devant les Filles de la Charité, le 15
novembre 1657, à 76 ans (35) :
Quand je vois un prêtre qui a retiré sa mère pour la nourrir chez lui, je lui dis: «Monsieur, que vous êtes heureux d'avoir le moyen de rendre en quelque façon à votre mère ce qu'elle vous a donné, par le soin que vous prenez d'elle!»
Sous-entendu : moi, je n'ai pas pu avoir ce bonheur... cétait
volontaire, certes... mais cela n'a pas été sans douleur.
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Les
Mystères Douloureux
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Lagonie à Gethsémani
Saint Vincent évoque assez souvent lagonie de Jésus
au jardin des oliviers.
Le 17 juin 1657, avec les Filles de la Charité (36) :
Qu'il nous suffise que Notre-Seigneur nous voit et sait ce que nous endurons pour son amour et pour imiter les beaux exemples qu'il nous a donnés, particulièrement au jardin des Olives, lorsqu'il accepta le calice, pour nous exercer à l'indifférence; car, bien qu'il demandât qu'il passât, si faire se pouvait, sans qu'il le bût, il ajouta aussitôt que la volonté de son Père soit faite, témoignant être dans une parfaite indifférence pour la vie et pour la mort.
Le 6 octobre 1658, il explique aux Surs qui ne savent
pas lire comment méditer la Passion, ce qui est une excellente façon
de faire oraison (37) :
Il faut se ressouvenir de la passion de Notre-Seigneur au jardin, s'attendrir, considérant sa tristesse et le sujet qu'il a de faire cette oraison, témoigner grand désir de l'imiter en sa résignation et surtout prier Dieu quand vous serez en quelque détresse. Voyez-vous, mes filles, ne vous découragez point, vous qui ne savez point lire; pourvu que vous ayez bonne volonté, Dieu vous donnera le don d'oraison.
C'est aux missionnaires qu'il s'adresse, le 7 mars 1659, pour
les encourager à accepter les épreuves comme expression de la
volonté de Dieu (38) :
Notre-Seigneur, méditant au jardin des Olives les tourments qu'il avait à souffrir, les regardait comme voulus de son Père; et nous devons dire comme lui : "Que ma volonté ne soit pas faite, Seigneur, mais la vôtre" (Luc, 22, 42).
En septembre 1658, évoquant la Passion tout entière,
de lagonie à la Croix, Vincent nous fait saisir à la fois
le réalisme de la détresse de Jésus, et le réconfort
qu'il puise dans la foi (39) :
Notre-Seigneur, au jardin des Olives, ne sentait que des angoisses, et sur la croix, que des douleurs, qui furent si excessives, qu'il semblait que, dans l'abandon où il était de toute secours humain, il fût aussi abandonné de son Père (40) ; cependant, dans ces effrois de la mort, et dans ces excès de sa passion, il se réjouit de faire la volonté de son Père. (41)
Nous comprenons que ce n'était pas une réjouissance bien sensible : ce qu'il ressentait c'était l'angoisse et de la détresse; mais dans la fine point de son âme, il avait la consolation de savoir, par la foi, qu'il était dans les mains du Père, puisqu'il faisait sa Volonté... C'est bien souvent la seule consolation que nous pouvons avoir nous-mêmes, soit pour nous, soit à propos de nos proches.
La Passion
Il médite la Passion plus longuement, le 28 mars 1659,
spécialement sur la Croix, avec ses confrères, dans une conférence
sur la douceur, pour montrer jusqu'où allait la douceur de Jésus,
- car rester doux quand tout va bien, c'est facile! mais rester doux sur la
Croix, dans de tels tourments ? (42)
O mes frères, si le Fils de Dieu en sa conversation paraissait si bon, combien plus a-t-il fait éclater sa douceur en sa passion ! Ç'a été au point de ne lui échapper aucune parole fâcheuse contre les déicides qui le couvraient d'injures et de crachats et se riaient de ses douleurs.
«Mon ami», dit-il à Judas, qui le livrait à ses ennemis (43). Oh! quel ami! Il le voyait venir à cent pas, à vingt pas; mais bien plus, il avait vu ce traître tous les jours depuis sa conception, et il lui va au devant avec cette douce parole : «Mon ami.»
Il traita tout le reste de même air. «Qui cherchez-vous? lui dit-il, me voici» (44) .
Méditons tout cela, Messieurs; nous trouverons des actes prodigieux de douceur qui surpassent l'entendement humain; et considérons comme il conserva cette douceur partout. On le couronne, on le charge de sa croix, on l'étend dessus, on lui fait entrer les clous par force en ses pieds et en ses mains; on le lève et on laisse tomber sa croix avec violence dans le creux qu'on lui avait préparé, enfin on le traite le plus cruellement qu'on peut, bien loin de mêler en cela de la douceur.
Le voilà en cet horrible tourment, tourment que je prie la Compagnie de peser, par la pesanteur de son corps, le bandement de ses bras, la rigueur des clous, le nombre et la qualité des nerfs percés. Quelle douleur, Messieurs! Qui s'en peut imaginer une plus grande! Si vous voulez goûter tous les excès de sa passion très amère, vous admirerez comment il a pu, ou voulu les endurer, lui qui n'avait qu'à se transfigurer sur le Calvaire, comme sur le Thabor, pour se faire craindre et adorer. Et après cette admiration, vous direz comme ce doux Rédempteur : «Voyez s'il y a douleur pareille à la mienne!» (45)
Que dit-il en croix ? Cinq paroles, où il n'y en a pas une qui sente l'impatience. <En fait, on a sept paroles, dans les Évangiles> Il dit bien : « Éli, Éli, mon Père, mon Père, pourquoi m'avez-vous abandonné?» (46) Mais ce n'est pas une plainte, c'est une expression de la nature souffrante, qui pâtit au dernier point sans aucune consolation; à quoi la partie supérieure de son âme acquiesce doucement; autrement, ayant le pouvoir de renverser cette canaille et de les faire périr tous pour se tirer de leurs mains, il l'aurait fait, et ne le fit pas.
O Jésus, mon Dieu! quel exemple pour nous qui avons entrepris de vous imiter! quelle leçon pour ceux qui ne veulent rien souffrir !
Mais ici comme pour dautres mystères de Jésus,
Vincent nous pousse à le vivre à notre tour, à lactualiser.
Cette contemplation si vive de la Passion de Jésus le prépare
à la contempler aussi dans ceux qui la continuent aujourd'hui.
Abelly nous a conservé, sans date, ce beau passage, aux missionnaires (47)
:
Je ne dois pas considérer un pauvre paysan ou une pauvre femme selon leur extérieur, ni selon ce qui paraît de la portée de leur esprit, d'autant que bien souvent ils n'ont pas presque la figure, ni l'esprit de personnes raisonnables, tant ils sont grossiers et terrestres.
Mais tournez la médaille, et vous verrez, par les lumières de la foi, que le Fils de Dieu, qui a voulu être pauvre, nous est représenté par ces pauvres; qu'il n'avait presque pas la figure d'un homme en sa passion et qu'il passait pour fou dans l'esprit des Gentils, et pour pierre de scandale dans celui des Juifs, et avec tout cela, il se qualifie l'évangéliste des pauvres.
O Dieu!, qu'il fait beau voir les pauvres, si nous les considérons en Dieu et dans l'estime que Jésus-Christ en a faite! Mais si nous les regardons selon les sentiments de la chair et de l'esprit mondain, ils paraîtront méprisables.
Les Filles de la Charité l'avaient bien compris et savaient
le dire à leur façon: le 16 mars 1642, après Mr Vincent,
qui a évoqué la Passion de Jésus, une Soeur ajoute (48)
:
Une soeur remarqua qu'il était bon, en entrant dans la chambre des malades, de voir en eux Notre-Seigneur en croix, et de leur dire que leur lit devait leur représenter la croix de Notre-Seigneur, sur laquelle ils souffrent avec lui.
De nos jours, on n'oserait plus dire cela systématiquement, surtout lorsqu'on ne connaît pas bien les personnes : on risquerait de les choquer. Mais il reste toujours actuel de vivre, nous, d'une telle foi.
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Les
Mystères glorieux
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La Résurrection
Nous navons plus aucune des conférences sur Pâques,
pas de méditation sur le résurrection de Jésus.
Mais à loccasion du service spirituel ou corporel, Vincent nous
montre comment nous sommes associés dans notre mission à luvre
de résurrection. Lallusion est davantage à la résurrection
de Lazare par Jésus quà la résurrection de Jésus
lui-même, mais nous pouvons tout de même rapprocher ce texte de
lenseignement de Saint Paul, qui nous apprend que, morts avec Jésus,
nous sommes appelés à la résurrection avec Lui.
Monsieur Vincent, entré en possession du prieuré de Saint-Lazare
par le hasard d'un désir du prieur, a vu dans ce patronage de Lazare
une signification providentielle.
Écoutons-le expliquer aux missionnaires l'oeuvre des retraites spirituelles,
dans un passage non daté (49) :
Cette maison, Messieurs, servait autrefois à la retraite des lépreux; il y étaient reçus, et pas un ne guérissait; et maintenant elle sert à recevoir des pécheurs, qui sont des malades couverts de lèpre spirituelle, mais qui guérissent, par la grâce de Dieu. Disons plus, ce sont des morts qui ressuscitent. Quel bonheur que la maison de Saint-Lazare soit un lieu de résurrection! Ce saint, après être demeuré mort trois jours dans le tombeau, en sortit tout vivant, et Notre-Seigneur, qui le ressuscita, fait encore la même grâce à plusieurs qui, ayant demeuré quelques jours céans, comme dans le sépulcre du Lazare, en sortent avec une nouvelle vie. [ ]
Mais quel sujet de honte si nous nous rendons indignes d'une telle grâce! [ ] Ce ne seront plus que des cadavres et non de vrais missionnaires; ce seront des carcasses de saint Lazare, et non des Lazare ressuscités, et encore moins des hommes qui ressuscitent les morts.
Le service corporel des malades et des blessés bénéficie
du même regard; ce thème de la résurrection revient plusieurs
fois avec les Filles de la Charité.
Le 23 juillet 1654, il parle à quatre Surs envoyées à
Sedan (50):
Pourquoi donc allez-vous dans ce lieu? Pour faire ce que Notre-Seigneur a fait sur la terre. ... Adam avait donné la mort au corps et causé celle de l'âme, par le péché. Or Notre-Seigneur nous a délivrés de ces deux morts, ... il nous exempte de la mort éternelle par sa grâce, et par sa résurrection il donne la vie à nos corps, car dans la sainte communion nous recevons le germe de la résurrection. [ ]
Pour l'imiter, vous redonnerez la vie aux âmes de ces pauvres blessés par l'instruction, par vos bons exemples, par les exhortations que vous leur ferez pour les aider ou à bien mourir ou à bien revivre, s'il plaît à Dieu les remettre en santé.
Pour les corps, vous leur redonnerez la santé par les remèdes, par vos soins et par les pansements. Et ainsi, mes chères soeurs, vous ferez ce que le Fils de Dieu a fait sur la terre.
Le 8 septembre 1657, langage semblable, en donnant aux Surs
des nouvelles de celles qui en Pologne soignent aussi les blessés (51)
:
Ah! Sauveur! cela n'est-il pas admirable de voir de pauvres filles entrer dans un siège? et pour quoi faire ? Pour y réparer ce que les méchants y détruisent. Les hommes y vont pour détruire, les hommes y vont pour tuer, et elles pour y redonner la vie par le moyen de leurs soins. Ils les envoient en enfer, car il ne se peut faire que, parmi ce carnage, il n'y ait de pauvres âmes en état de péché mortel; et voilà que de pauvres filles font ce qu'elles peuvent pour les faire aller au ciel.
La Pentecôte
M. Vincent évoque souvent le Saint-Esprit dans ses lettres, sous forme
d'invocations brèves.
Dans ce texte aux Missionnaires, le 13 décembre 1658, il passe de "l'esprit
de Notre-Seigneur", au sens de "mentalité", à l'Esprit-Saint
comme Personne, et il passe du simple "état de grâce sanctifiante"
à ce que nous appelons vie mystique, l'action de Dieu en nous (52):
Il faut savoir que son esprit [de Jésus-Christ] est répandu dans tous les chrétiens qui vivent selon les règles du Christianisme. [ ]
Mais quel est cet esprit-là ainsi répandu? Quand on dit: "l'esprit de Notre-Seigneur est en telle personne ou en telles actions", comment cela s'entend-il ? Est-ce que le Saint-Esprit même s'est répandu en elles ? Oui, le Saint-Esprit, quant à sa personne, se répand dans les justes et habite personnellement en eux.
Quand on dit que le Saint-Esprit opÈre en quelqu'un, cela s'entend que cet Esprit, résidant en cette personne, lui donne les mêmes inclinations et dispositions que Jésus-Christ avait sur la terre, et elles le font agit de même, je ne dis pas d'une égale perfection, mais selon la mesure des dons de ce divin Esprit.
Un jour de Pentecôte non daté, aux missionnaires (53):
«Si quelquun maime, il gardera ma parole, et mon Père laimera, et nous viendrons à lui et nous demeurerons avec lui.» (54)
Ces paroles de lÉvangile de ce jour <la Pentecôte, lannée na pas été notée>, qui nous parlent de lamour, nous serviront de sujet pour nous [42] entretenir de lamour que Notre-Seigneur demande de nous. [ ] Nous ferons cela <entrer dans cet amour>, si nous sommes animés du Saint-Esprit, qui est lamour unissant les personnes de la Sainte Trinité en elle-même et les âmes à la Très Sainte Trinité. Faisons pour cela un acte intérieur de recourir à la sainte Vierge, et disons : Santa Maria, ora pro nobis. [ ]
[44] Si nous aimons Notre-Seigneur, nous serons aimés de son Père, qui est autant à dire que son Père nous voudra du bien, et cela en deux façons: la première, qu'il se plaira en nous, comme le père avec son enfant; et la seconde, qu'il nous donnera ses grâces, celles de la foi, de l'espérance, de la charité, par effusion de son Saint-Esprit, qui habitera dans nos âmes, comme il l'a donné aujourd'hui aux apôtres et lui a fait faire les merveilles qu'ils ont faites.
Le second avantage d'aimer Notre-Seigneur consiste en ce que le Père et le Fils et le Saint-Esprit viennent dans l'âme qui aime Notre-Seigneur, ce qui se fait : 1° par l'illustration de notre entendement; 2° par les mouvements intérieurs qu'ils nous donnent de leur amour, par les inspirations, par les sacrements, etc.
Le troisième effet de l'amour de Notre-Seigneur est que non seulement Dieu le Père aime ces âmes, et les personnes de la Sainte Trinité viennent en elles, mais elles y demeurent. l'âme donc de celui qui aime Notre-Seigneur est la demeure du Père et du Fils et du Saint-Esprit, et où le Père engendre perpétuellement son Fils, et où le Saint-Esprit est incessamment produit par le Père et le Fils.
Aux Filles de la Charité, le 25 janvier 1643, il termine
ainsi la conférence sur les vertus des filles des champs (55) :
Que le Saint-Esprit verse dans vos coeurs les lumières dont vous avez besoin pour les échauffer d'une grande ferveur et vous rendre fidèles et affectionnées à la pratique de toutes ces vertus, à ce que, pour la gloire de Dieu, vous estimiez votre vocation ce qu'elle vaut et l'affectionniez de telle sorte que vous puissiez y persévérer le reste de votre vie, servant les pauvres avec esprit d'humilité, d'obéissance, de souffrance et de charité, et que vous en soyez bénies. Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
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Marie
notre Reine
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Sans employer ce terme, il lui consacre la Compagnie des Filles
de la Charité, comme on se donne à une Reine.
Le 8 décembre 1658, il consacre la Compagnie des Filles de la Charité
à la Sainte Vierge (56):
Puisque c'est sous l'étendard de votre protection que la Compagnie de la Charité est établie, si autrefois nous vous avons appelée notre Mère, nous vous supplions maintenant d'agréer l'offrande que nous vous faisons de cette Compagnie en général et de chacune en particulier. Et parce que vous nous permettez de vous appeler notre Mère et que vous êtes la Mère de miséricorde, du canal de laquelle procède toute miséricorde, qui avez obtenu de Dieu, comme il est à croire, l'établissement de cette Compagnie, ayez agréable de la prendre sous votre protection.
Tout cela nous amène à prendre conscience quà
notre tour nous pouvons, avec la grâce de Dieu, pour suivre Jésus,
qui est le centre des mystères du Rosaire, participer aux vertus de Notre-Dame,
et le prier par son intercession.
Le 2 février 1647, Saint Vincent nous propose même
toute une cascade dintercesseurs qui est une vision complète de
Dieu et de lÉglise, en peu de mots, en terminant la conférence
sur lobéissance (57) :
Je prie le Père éternel par le Fils, le Fils par sa sainte Mère, et toute la Trinité par nos pauvres soeurs qui sont maintenant dans le ciel.
Concluons par une autre consécration de la Compagnie
à la Sainte Vierge, le 8 août 1655, avec une formule remarquablement
actuelle (58) :
Sainte Vierge, qui parlez pour ceux qui nont point de langue et ne peuvent parler, nous vous supplions d'assister cette petite Compagnie. Continuez et achevez une oeuvre qui est la plus grande du monde; je vous le demande pour les présentes et pour les absentes.
Et à vous, mon Dieu, je vous fais cette demande, par les mérites de votre Fils Jésus-Christ: que vous acheviez l'oeuvre que vous avez commencée.
N O T E S
1. Actes des Apôtres, 1, 1, cité en Règles
Communes, Lettre de présentation et Chapitres I, 1 et XII, 1.
2. Règles Communes,. X, 4.
3. S. V. XII 129.
4. S. V. I, 86.
5. S. V. XIV, 126, en note.
6. XIII,437.
7. Entre. aux Missionnaires, 10/8/1657, SV. XI, 405, et sans date, Abelly III,
p. 65, dans S. V. XI, 89.
8 . Luc, 2, 19.
9. S. V. IX, 220-221.
10. S. V. XIII, 321.
11. S. V. X, 620-621.
12. S. V. XIII 35.
13. S. V. XIII 35-36.
14. S. V. X, 570.
15. S. V. XII, 327.
16. S. V. IX, 87.
17. Règle de Saint Augustin, (Lettre 211 ), n° 10, dans Règles
des moines, Points-Sagesse, n° 28, Seuil, p 43-44, 48-49.
18. S. V. IX, 411.
19. S. V. XI, 203-204.
20. S. V. I, 248.
21. S. V. IX, 258.
22. S. V. VI, 150.
23. S. V. XI 377-378.
24. S. V. IX, 133, 142.
25. Luc, 2, 19.
26. S. V. IX, 397.
27. Luc 11,27-28.
28. S. V. IX, 31.
29. S. V. IX, 426-427.
30. S. V. XIII, 128.
31. S. V. IX, 152.
32. S. V. IX, 340.
33. S. V. IX, 404-405.
34. S. V. IX, 229.
35. S. V. X, 360.
36. S. V. X, 278.
37. S. V. X 568.
38. S. V. XII 161.
39. S. V. XII, 55.
40. Matth. 27, 46.
41. Jean 19, 30.
42. S. V. XII 192-194.
43. Matthieu 26, 50.
44. Jean 18, 4.
45. Lamentations 1, 2.
46. Matthieu 27, 46.
47. S. V. XI, 32. Abelly, Vie du vénérable serviteur de Dieu Vincent
de Paul, Livre III, Chap. 2, p. 9
48. S. V. IX 65.
49. S. V. XI, 16-17. Abelly, Livre II, Chapitre IV, Section 3, p. 278-279.
50. S. V. X, 2-3.
51. S. V. X, 326.
52. S. V. XII, 107-108.
53. Jean 14, 23.
54. S. V. IX 93-94.
55. S. V. X, 623.
56. S. V.IX 307.
57. S. V. X, 105.