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LOUISE DE MARILLAC
Sur Élisabeth CHARPY FdlC |
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Conférence donnée en 1993 aux Surs de la Charité d'Évron (Mayenne)
Nombreuses sont les lettres échangées entre
Vincent de Paul et Louise de Marillac. Les archives possèdent 400 lettres
de Vincent à Louise, dont 75 % se situent avant 1642, et 200 de Louise
à Vincent dont 80 % après 1645. En les parcourant, on constate
que la relation entre cet homme et cette femme a beaucoup évolué
au cours des années, quelle est passée par des étapes
différentes avant de devenir une véritable amitié.
En Vincent de Paul comme en Louise de Marillac, la sainteté nest
pas innée. Elle prend appui sur leur humanité. Leur relation
à Dieu et aux pauvres, et aussi leur relation mutuelle, ont transformé
peu à peu leur être, le perfectionnant, lembellissant.
Lamitié qui les unira si profondément naîtra dune
suite de rencontres où chacun prend de plus en plus conscience de son
identité, découvre la complémentarité réciproque,
et aide lautre à sassumer pleinement.
Ensemble nous allons donc percevoir que toute relation évolue, que la véritable amitié peut se construire au long des jours et des années. Nous allons découvrir aussi quun travail en commun peut susciter des divergences sur la manière de lorienter, que des incompréhensions peuvent exister, mais quil est cependant possible de construire une véritable et profonde amitié. Ces découvertes peuvent nous aider dans notre vie quotidienne, que nous soyons en activité pastorale ou professionnelle, que nous soyons plus âgées en maison de retraite. Vincent de Paul et Louise de Marillac, ces deux saints si dissemblables qui ont su parvenir à une si profonde communion, nous invitent à dépasser nos petits problèmes personnels, à aller au delà des nos différences, pour nous ouvrir à une véritable unité à limage de la Trinité.
Différentes étapes marquent les 35 années de travail en commun de Vincent de Paul et de Louise de Marillac.
1. Une approche difficile de 1625 à 1627
2. Une découverte mutuelle de 1627 à 1629
3. Une intense collaboration de 1629 à 1639
4. Une tension perceptible de 1640 à 1642
5. Une amitié féconde de 1642 à 1660, qui peut être caractérisée par trois mots : Liberté, Partage et Force.
Réticence, hésitation, incertitude marquent
les premières rencontres de Vincent de Paul et de Louise de Marillac.
Les différences sont si grandes entre eux que cela sexplique.
Au cours de sa Lumière de Pentecôte de 1623, Louise a entrevu
celui qui deviendra son directeur spirituel. Elle a dû, bien des fois,
le croiser dans la rue, car lHôtel des Gondi où séjourne
Monsieur Vincent est proche de la maison dhabitation de la famille Le
Gras. Elle a remarqué ce jeune prêtre aux allures paysannes :
il na ni lélégance, ni la distinction de Jean Pierre
Camus qui, depuis plusieurs années la guide au plan spirituel. Mais
il vient dêtre nommé Évêque de Belley et viendra
que très rarement à Paris.
Dans la relation quelle a faite de sa Lumière de Pentecôte,
Louise de Marillac parle de son directeur :
"Je fus assurée que je devais demeurer en repos sur mon directeur et que Dieu men donnerait un quil me fit voir, ce me semble, et sentis répugnance daccepter, néanmoins jacquiesçais." Écrits. 3
Ce nest donc pas de gaieté de cur que
Louise va rencontrer Monsieur Vincent. Il semble que lamitié
quelle avait pour François de Sales, décédé
trois ans plutôt, ait facilité le rapprochement avec celui qui
avait été nommé directeur des Visitandines.
De son coté, Vincent de Paul hésite à diriger cette jeune
veuve, triste, déprimée, que lon dit scrupuleuse. Il se
souvient des exigences de Madame de Gondi, ne voulant pas être séparé
de son conseiller spirituel, le désirant toujours près delle.
Jean Pierre Camus, grand ami de François de Sales, a dû faire
pression sur lui. Une des lettres de Vincent de Paul à Louise de Marillac
montre quil sest humblement soumis à la volonté
de Dieu :
"Sachez-le pour une bonne fois, Mademoiselle, quune personne que Dieu a désignée en son conseil pour aider quelquautre, ne se trouve non plus surchargée des éclaircissements quelle demande, que fait un père dun sien enfant. " Coste I. 214
Dès les premiers mois, Vincent de Paul remarque ce quil craignait ; Mademoiselle Le Gras est toute inquiète, toute angoissée, durant ses absences. Il reçoit sans cesse des lettres, où Louise manifeste son impatience :
"Jespère que vous me pardonnerez la liberté que je prends de vous témoigner limpatience de mon esprit, tant pour le long séjour passé, que sur lappréhension de lavenir et de ne savoir le lieu où vous allez après celui où vous êtes." Écrits. 7
Une lettre de Mgr Jean Pierre Camus nous montre aussi combien Louise supporte mal les nombreuses absences de son nouveau directeur qui prêche des missions dans les villages de lÎle de France.
"Pardonnez-moi, ma très chère Sur, si je vous dis que vous vous attachez un peu trop à ceux qui vous conduisent et vous appuyez trop sur eux. Voilà Monsieur Vincent éclipsé et Mademoiselle Le Gras hors de pile et désorientée " Documents 984
La situation financière de Louise de Marillac est devenue assez précaire après la mort de son mari : elle ne lui permet pas de demeurer dans son ancienne maison sur la paroisse Saint Nicolas des Champs. Obligée de choisir une demeure plus simple, Louise vient sinstaller rue Saint Victor à quelques pas du Collège des Bons Enfants dont Vincent de Paul est le Supérieur.
Si Louise de Marillac semble saccrocher à son directeur, celui-ci essaie de garder ses distances. Vincent de Paul répond à une demande trop exigeante de sa dirigée.
"Notre Seigneur fera lui-même loffice de directeur. oui, certes, il le fera de façon quil vous fera voir lui-même." Coste I. 25
Le ton des lettres de 1625 à 1625 est très poli, très révérencieux selon le style du XVII éme siècle. Malgré les premières difficultés rencontrées, Vincent de Paul continue de recevoir et déclairer Louise de Marillac. Il veut être fidèle à la volonté de Dieu.
2. UNE DÉCOUVERTE
MUTUELLE (1627 - 1629)
Peu à peu, au cours de leurs rencontres et à travers leur correspondance,
Vincent et Louise découvrent la personnalité de lautre.
Progressivement, le ton de leurs lettres changent. A partir de 1628, on voit
que les rencontres sont désirées, souhaitées. Monsieur
Vincent lexprime en plusieurs lettres :
"Sil nétait si tard, jirais vous voir ce
soir pour apprendre le particulier de ce que vous me mandez, mais ce sera
pour demain." Coste I. 71
Le courrier est reçu avec joie. Monsieur Vincent le manifeste en toute
simplicité :
"Mon Dieu, ma chère fille, que votre lettre et vos pensées
que vous mavez envoyées, me consolent." Coste I. 69
Vincent de Paul, attentif à la misère humaine, perçoit
que Louise, cette femme ultra sensible, a été profondément
marquée par la dureté de la vie : il comprend mieux sa souffrance
parfois exagérée, son anxiété. Il remarque combien
elle est tendue pour connaître et accomplir la volonté de Dieu
: cette tension risque de nuire à son équilibre tant physique
et psychique et Vincent fait tout pour lapaiser.
"Mon Dieu, ma chère fille, que votre lettre et vos pensées
que vous mavez envoyées, me consolent !
Or sus, continuez,
ma chère fille, à vous maintenir en cette bonne assiette et
laissez faire à Dieu. Mais, certes, ma consolation a été
contredite par létat que vous me mandez et que vous maviez
celé de votre maladie. Or sus, béni soit Notre-Seigneur de tout
! Ayez bien soin de votre santé pour lamour de lui " Coste
I. 69
Vincent de Paul a aussi constaté la grande inquiétude de Louise
de Marillac face à son fils. Très simplement, il va se faire
léducateur de Michel, le guidant dans ses études et le
conseillant lorsque ses relations avec sa mère deviennent difficiles.
"Que vous dirai-je maintenant de votre fils ? Laissez-le donc et le livrez
entièrement au vouloir et non vouloir de Notre-Seigneur. Il nappartient
quà lui à diriger ces petites et tendres âmes (Michel
a 15 ans). Il y a aussi plus dintérêt que vous, pource
quil lui appartient plus quà vous. Lorsque jaurai
le bonheur de vous voir, ou plus de loisir quà présent
de vous écrire, je vous dirai la pensée que jeus un jour
et que je dis à Madame de Chantal sur ce sujet, dont elle fut consolée
et délivrée, par la miséricorde de Dieu, de quelque peine
semblable à celle que vous pouvez avoir." Coste I. 37
De son coté, Louise de Marillac découvre en Monsieur Vincent
une riche personnalité : elle admire son action auprès des pauvres
des campagnes, elle sait que ce prêtre qui lui paraissait "simple"
a la hantise du pauvre, quil est capable de mobiliser des énergies
pour aller au secours de ceux qui souffrent. Elle accepte de participer à
laction charitable mise en route en de nombreux villages sous forme
des Confréries de la Charité, associations ayant pour objectif
de secourir les pauvres chez eux en leur apportant nourriture, vêtements
et remèdes.
"Ce petit nombre de lignes sera pour vous remercier de ce que vous
avez pris cette bonne fille chez vous, des douze chemises que vous mavez
envoyées " Coste I. 40
En ce temps de découverte mutuelle, Monsieur Vincent joue un rôle
prépondérant. Cest lui qui oriente, redonne confiance.
Humblement, Louise de Marillac se laisse conduire, exprimant simplement ce
quelle vit.
3. UNE INTENSE
COLLABORATION (1629 - 1639)
Une collaboration intense, efficace, sétablit peu à peu
entre Vincent de Paul et Louise de Marillac, au sein dune activité
débordante. Lun et lautre sont à lâge
de la pleine maturité : Louise a 40 ans, Vincent 50. Deux événements
"Fondateurs" dans le sens quils donnent une base solide à
cette collaboration, marquent cette période.
Le premier événement se situe le 6 mai 1629 : cest le
premier envoi en mission de Louise de Marillac. Monsieur Vincent a établi
sur les terres de la famille de Gondi plusieurs Confréries de la Charité.
Allant visiter celle de Montmirail, il demande à Louise de Marillac
de ly rejoindre :
"Le Père de Gondi me mande de laller trouver à
Montmirail
Votre cur vous en dit-il dy venir ? Si cela est
nous aurons le bonheur de vous voir à Montmirail." Coste I. 72
Suite à la réponse positive de Louise, Vincent de Paul lui fait
parvenir son "envoi en mission", rédigé dune
manière solennelle, reprenant en partie la liturgie pour litinéraire
des Clercs. Vincent a-t-il vraiment conscience que cet événement
est important ou se laisse-t-il seulement guider par lEsprit ?
"Je vous envoie les lettres et le mémoire quil vous faut
pour votre voyage. Allez donc, Mademoiselle, allez, au nom de Notre-Seigneur.
Je prie sa divine bonté quelle vous accompagne, quelle
soit votre consolation en votre chemin, votre ombre contre lardeur du
soleil, votre couvert à la pluie et au froid, votre lit mollet en votre
lassitude, votre force en votre travail et quenfin il vous ramène
en parfaite santé et pleine de bonnes uvres. " Coste I.
73
Après ce premier voyage où il a vu Louise de Marillac à
luvre, Vincent de Paul va de plus en plus sappuyer sur elle
pour tout ce qui concerne les Confréries de la Charité. Louise
de Marillac répond aux demandes de son directeur et sengage de
plus en plus dans le travail des Confréries. Au cours des différentes
visites quelle effectue, elle informe Monsieur Vincent de ce quelle
constate tant sur le plan de lorganisation des secours que sur la manière
dont ils sont distribués. Elle noublie tout laspect spirituel
de cette action charitable. Louise soumet les problèmes quelle
rencontre, Vincent, dans ses réponses, lui laisse toute liberté
daction :
"Vous désirez savoir si vous parlerez à la Charité
en corps. Certes, je le voudrais bien ; mais je ne sais sil est facile
et expédient. Cela leur profiterait. Parlez-en à Mademoiselle
Champlin et faites ce que Notre-Seigneur vous inspirera. " Coste I. 94
Vincent de Paul découvre chaque jour davantage toute la richesse de
la personnalité de sa collaboratrice. Il constate que Louise de Marillac
est très à laise parmi les Dames de la Charité,
quelle sait leur parler, quelle ne craint pas de faire les remarques
qui savèrent nécessaires. Il lui demande daller
redonner vie aux Confréries de la Charité qui périclitent
:
"Lon a bien besoin ici de vous à la Charité de
Saint-Sulpice, où lon y a donné quelque commencement ;
mais cela va si mal, à ce quon ma dit, que cest une
pitié. Peut-être que Dieu vous réserve loccasion
dy travailler. " Coste I. 107
Quelques mois plus tard, cest une Dame de la Charité qui la demande
:
"Mademoiselle Tranchot vous désire fort à Villeneuve-Saint-Georges,
où la Charité va mal, et moi je pense que Notre-Seigneur vous
réserve le succès de ce bon uvre." Coste I. 130
Vincent a vite compris que Louise a un grand sens de lorganisation,
quelle est précise. Il utilise ses compétences pour la
rédaction des règlements. Le travail est vraiment commun, lun
rédige, lautre corrige.
"Je vous enverrai, par Monsieur le curé ou par quelquautre,
le règlement de la Charité, que jai ajusté à
ce qui est convenable à Montreuil. Vous le verrez ; et sil y
a quelque chose à ôter ou à ajouter, mandez-le-moi, sil
vous plaît." Coste I. 104
En 1631, Louise de Marillac met en route une Confrérie sur sa paroisse
de Saint Nicolas du Chardonnet. Elle rédige le règlement et
le soumet à Vincent de Paul :
"Vous êtes une brave femme davoir ainsi accommodé
le règlement de la Charité et je le trouve bien. " Coste
I. 116
Louise est une femme intuitive, rapide, toujours prête à aller
de lavant. En 1632, la Tour saint Bernard, proche de la rue Saint Victor,
est aménagée pour recevoir les Galériens malades. Immédiatement,
Louise va les visiter. Vincent est en admiration :
"La charité vers ces pauvres forçats est dun mérite
incomparable devant Dieu. Vous avez bien fait de les assister et vous ferez
bien de continuer en la manière que vous le pourrez."
Monsieur Vincent sait quune action individuelle risque dêtre
sans suite. Aussi il interroge Louise sur une possible action collective :
"Pensez un peu si votre Charité de Saint-Nicolas sen
voudrait charger, au moins pour quelque temps ; vous les aideriez de largent
qui vous reste. Mais quoi ! cela est difficile, et cest ce qui me fait
jeter cette pensée en votre esprit à laventure. Coste
I. 166
La nombreuse correspondance de cette période (au moins une lettre par
semaine !) déborde tout naturellement le travail missionnaire. Vincent
et Louise partagent les petites nouvelles quotidiennes : par exemple une chute
de cheval de Vincent, labsence deau à Saint Lazare, le
voyage de madame Goussault (une Dame de la charité) à Angers,
les soucis dargent leur réflexion sur les événements
:
"Je suis comme vous, Mademoiselle ; il ny a rien qui me peine
plus que lincertitude ; mais, certes, je désire bien quil
plaise à Dieu me faire la grâce de me rendre tout indifférent,
et à vous aussi. Or sus, nous travaillerons, sil plaît
à Dieu, à nous acquérir cette sainte vertu." Coste
I. 247
Parfois le partage sapprofondit jusquà la révision
de vie. Monsieur Vincent réfléchit sur sa manière dagir
trop égoïste.
"Ressouvenez-vous particulièrement de prier Dieu pour moi,
qui, me trouvant hier entre loccasion dexécuter une promesse
que javais faite et un acte de charité à légard
dune personne qui nous peut faire du bien et du mal, je laissais lacte
de charité pour accomplir ma promesse, dont jai beaucoup mécontenté
cette personne-là ; ce qui ne me fâche pas tant comme de ce que
jai suivi mon inclination en faisant comme jai fait,". Coste
I. 103
Il semble, un jour, découvrir limportance dune totale collaboration
avec les laïcs. Il écrit à Louise de Marillac :
"Mademoiselle, il sera bon que vous communiquiez avec Madame Goussault
et Mademoiselle Poulaillon touchant Germaine pour avoir leur avis. Il ny
a que deux jours que jai fait attention à cette manière
dagir, qui me semble de cordialité et de déférence
; et peut-être leur ai-je pu faire peine en vous faisant prendre la
dernière résolution de votre emploi sans leur dire. " Coste
I. 165
De son coté, Louise découvre toute la valeur de Vincent de Paul.
Elle peut sadresser en toute sécurité à ce conseiller
spirituel : elle lui dit les joies quelle rencontre dans son travail
missionnaire, ses craintes de se laisser prendre par les compliments. Celui-ci
lui répond le 7 décembre 1630 :
"Soyez-en en repos et unissez votre esprit aux moqueries, aux mépris
et au mauvais traitement que le Fils de Dieu a soufferts, lorsque vous serez
honorée et estimée. Certes, Mademoiselle, un esprit vraiment
humble shumilie autant dans les honneurs que dans les mépris
et fait comme la mouche à miel qui fait son miel aussi bien de la rosée
qui tombe sur labsinthe que de celle qui tombe sur la rose" Coste
I. 98
Elle ne craint pas de lui parler de sa relation avec son fils et accepte les
sages remontrances de prêtre éducateur :
"Pour Monsieur votre fils, je le verrai ; mais mettez vous en repos,
je vous en supplie, puisque vous pouvez espérer quil est sous
la protection spéciale de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère
Mais que dirons-nous de cette trop grande tendresse ? Certes, Mademoiselle,
il me semble que vous devez travailler devant Dieu à vous en faire
quitte, puisquelle nest bonne quà vous embarrasser
lesprit et quelle vous prive de la tranquillité que Notre-Seigneur
désire en votre cur " Coste I. 75
Les paroles de Vincent de Paul sont parfois pleines dhumour. Louise
les accepte tout simplement :
" Oh ! certes, Notre-Seigneur a bien fait de ne vous pas prendre pour
sa mère, puisque vous ne pensez pas trouver la volonté de Dieu
dans le soin maternel quil requiert de vous pour votre fils ; ou peut-être
que vous pensez que cela vous empêchera de faire la volonté de
Dieu en autre chose ; rien moins encore, pource que la volonté de Dieu
ne soppose point à la volonté de Dieu. Honorez donc la
tranquillité de la sainte Vierge en cas pareil. " Coste I. 111
Louise reconnaît et apprécie toute la complémentarité
que lui apporte Vincent de Paul, ce prêtre dorigine paysanne qui
connaît la nécessité des longs mûrissements, alors
quelle voudrait déjà engranger la moisson.
Une modification dans le style des lettres montre que la relation entre Vincent
de Paul et Louise de Marillac a réellement changé. Alors que,
dans les toutes premières années, Monsieur Vincent écrivant
à sa dirigée, utilisait le terme "ma fille", après
1629, il emploie lexpression "Mademoiselle". Lun et
lautre quittent cette relation de dépendance de fille à
père et de père à fille. Ils se reconnaissent mutuellement
responsables, tout en partageant sur les orientations de leurs engagements.
Le deuxième événement fondateur de cette époque
est la mise en route de la Compagnie des Filles de la Charité. Cette
fondation laisse apparaître, chez Vincent de Paul et Louise de Marillac,
une appréhension différente des réalités, une
conception un peu divergente sur plusieurs points.
Lélan de charité qui sétait développé
dans les campagnes de lÎle de France gagne peu à peu la
capitale. Des Confréries de la Charité sétablissent
en plusieurs paroisses de Paris. Nombreuses sont les dames de la noblesse
qui désirent en faire partie. Mais rapidement, des difficultés
apparaissent. Ces dames ne sont pas habituées aux tâches toutes
simples que requièrent les pauvres dans leurs taudis : elles ont pour
les servir de nombreuses servantes. Comment pourront-elles gravir les étages
des taudis, porter une grosse marmite contenant la soupe, nettoyer la chambre
du malade ? Alors, elles demandent à leurs propres servantes daccomplir
toutes ces humbles besognes. Si les Dames de la Charité sont animées
du souci du pauvre, si elles acceptent de prendre sur leurs biens pour leur
venir en aide, les servantes, elles, agissent davantage en service commandé.
Vincent de Paul et Louise sinterrogent sur lavenir des Confréries
dans la capitale.
Cest alors quau cours dune mission à Suresnes, petit
village au nord-ouest de Paris, Vincent de Paul rencontre une jeune femme,
Marguerite Naseau, une bergère pleine dinitiatives. Elle a appris
à lire, tout en gardant les vaches : elle avait acheté un alphabet,
elle rencontrait le curé régulièrement pour apprendre
quelques lettres. Elle répétait sa leçon dans les champs,
et quand elle ne savait plus, elle interrogeait les passants " qui avaient
lair de savoir lire". Ensuite, comprenant limportance de
linstruction, elle sétait mise à enseigner les petites
filles autour delle, dans les villages voisins. Elle avait, aussi, aidé
des garçons qui voulaient devenir prêtres. Ayant entendu la prédication
de Monsieur Vincent, elle se proposa pour venir servir les pauvres malades
de Paris.
Marguerite rencontre Louise de Marillac qui lui explique ce que lon
attend delle. Son ardeur est très vite communicative. Dautres
paysannes se présentent pour servir dans les Confréries. La
Charité de Paris vivra. Louise accueille toutes ces paysannes, les
répartit dans les différentes paroisses, règle les petits
conflits qui se font jour entre ces "servantes des charités"
et les Dames. Une intuition profonde séveille dans le cur
de Louise : elle repense à sa Lumière de Pentecôte, à
cette petite communauté au service des pauvres où il y aurait
allant et venant. Réunir toutes ces filles en une communauté,
ne serait-ce pas une aide efficace, Le service est rude, les malades parfois
exigeant, le découragement peut apparaître.
Elle parle de son projet à Vincent de Paul. Celui-ci nen voit
nullement la nécessité et fait tout pour dissuader sa collaboratrice
:
"Vous êtes à Notre-Seigneur et à sa sainte Mère
; tenez-vous à eux et à létat auquel ils vous ont
mise, en attendant quils témoignent quils désirent
autre chose de vous." Doc.. 86
Louise, poliment mais fermement, intervient de nouveau. La réponse
de son directeur est toujours la même : il ne voit pas la nécessité
dun regroupement des filles qui servent dans les Confréries :
"Je vous prie une fois pour toutes de ny point penser, jusques
à ce que Notre-Seigneur fasse paraître quil le veut, qui
donne maintenant les sentiments contraires à cela.
Vous cherchez
à devenir la servante de ces pauvres fille, et Dieu veut que vous soyez
la sienne, et peut-être de plus de personnes que vous ne le seriez en
cette façon ; et quand vous ne seriez que la sienne, nest-ce
pas assez pour Dieu que votre cur honore la tranquillité de celui
de Notre-Seigneur ?" I. 113
Dieu parle par les événements : en février, Marguerite
Naseau meurt de la peste : elle a été contaminée par
une malade quelle a fait coucher dans son lit. Cette mort rapide interpelle
fortement Vincent de Paul et Louise de Marillac. La charité ne peut
faire fi de la prudence. Le projet de Louise est repris par Vincent de Paul
:
"Pour le regard de laffaire de votre emploi, je nai pas
encore le cur assez éclairci devant Dieu touchant une difficulté
qui mempêche de voir si cest la volonté de sa divine
Majesté. Je vous supplie, Mademoiselle, de lui recommander cet affaire
pendant ces jours auxquels il communique plus abondamment les grâces
du Saint-Esprit, ains le Saint-Esprit même. Insistons donc aux prières
et tenez-vous bien gaie. " Doc. 96
Quelle est donc la difficulté qui fait problème à Vincent
de Paul. La lettre ne lexplicite pas, mais il est facile de le deviner.
Constituer un groupe, une communauté, avec les servantes des Confréries
sous la responsabilité de Louise de Marillac nest-ce pas risquer
de nuire aux Confréries de la Charité ? Faut-il vraiment faire
deux groupes distincts ? Une autre question doit aussi hanter Monsieur Vincent
de Paul. Peut-on demander aux paysannes de vivre en communauté une
vie totalement consacrée à Dieu ? Au XVIIéme siècle,
la vie religieuse est réservée aux familles nobles ou bourgeoises,
il faut apporter une dot. Est-il raisonnable denvisager une communauté
dun style tout nouveau ? Je crois que cest Louise de Marillac,
la grande Dame de Paris qui va influencer le paysan gascon. Elle connaît
bien les filles, leur désir dune vie donnée à Dieu,
le sérieux de leur vie spirituelle. Elle a aussi longuement échangé
avec Marguerite Naseau pendant les trois années où elle a servi
les malades dans les paroisses de Paris. Pour elle, cette nouvelle communauté
ou confrérie sera un soutien pour les filles, soutien tant pour le
travail que pour la vie spirituelle. De plus ce regroupement des filles permettra
dassurer une meilleure formation, de mieux connaître les filles
avant de les envoyer là où on les demande. Alors Louise insiste.
En août 1633, Vincent de Paul fait sa retraite annuelle : il prie, réfléchit
et le dernier jour envoie un petit mot à Louise :
"Je pense que votre bon ange a fait ce que vous me mandez par celle
que vous mécrivîtes. Il y a quatre ou cinq jours quil
a communiqué avec le mien touchant la Charité de vos filles
; car il est vrai quil men a suggéré souvent le
ressouvenir et que jai pensé sérieusement à ce
bon uvre ; nous en parlerons, Dieu aidant, vendredi ou samedi, si vous
ne me mandez plus tôt." Coste I. 217
Cette rencontre est décisive. Louise peut proposer aux filles de tenter
laventure. Certaines acceptent, dautres refusent. Le 29 novembre
1633, Louise accueille dans sa maison 4 à 5 filles (on ne connaît
pas le nombre exact) "pour les faire vivre en communauté",
écrit son premier biographe.
Curieusement, Vincent de Paul ne parlera jamais de ce jour du 29 novembre.
Lorsquil évoque les débuts de la Compagnie des Filles
de la Charité, il en fait remonter lorigine à 1630, lannée
où Marguerite Naseau sest présentée à lui.
Pourquoi ce silence, alors quil raconte longuement lévénement
de Folleville qui est à lorigine de la Congrégation de
la Mission et celui de Châtillon qui suscita la création des
Confréries de la Charité ?
Si, pour interpréter ces faits, je recours aux données de la
psychologie moderne, je pourrais dire que Vincent a totalement oublié
un événement dont il na pas eu linitiative, dont
il na été ni lacteur, ni lauteur. Il est possible
dajouter que loubli a été peut-être encore
plus total car lévénement a été suscité
par une femme, et lhomme se considère toujours un peu supérieur
à la femme ! Louise, elle, aimera faire mémoire de ce jour qui
a bouleversé sa vie. Elle écrit un 28 novembre :
"Ça été à un tel jour que demain que les
premières ont commencé à se mettre en Communauté,
quoique ce fut bien pauvrement y a bien cinq ou sept ans. Jai eu ce
soir une pensée qui me réjouit qui est comme par la grâce
de Dieu, elles sont mieux que au commencement." Écrits 43
Si lévénement du 29 novembre est perçu différemment
par Vincent et Louise, lun et lautre sont conscients de leurs
responsabilités face à ce groupe de filles. Cest ensemble
quils assument la formation des Surs qui arrivent de plus en plus
nombreuses, quils réfléchissent aux appels qui proviennent
de nombreux villages et villes. Louise rédige les règlements,
Vincent les relit et les corrige. Louise assure toute la formation que jappellerais
professionnelle (apprentissage de la lecture et de lécriture,
soins aux malades), Vincent fait des conférences sur laspect
spirituel.
Lentraide est évidente. Loptimisme de Vincent vient
souvent rasséréner Louise de Marillac plus aux prises avec les
multiples petites difficultés quotidiennes. Il encourage Louise, meurtrie
par lattitude dune fille :
"Ne vous étonnez pas de voir la rébellion de cette pauvre
créature. Nous en verrons bien dautres, si nous vivons ; et jamais
nous ne souffrirons autant des nôtres qua fait Notre-Seigneur
des siens. Soumettons-nous bien à son bon plaisir au fait qui se présente."
Coste I. 494
Lors du décès dune sur, Vincent, en admiration devant
le travail de toutes ces filles de la Charité, exalte la beauté
et la grandeur de leur vocation :
"Elle est morte dans lexercice du divin amour, puisquelle
morte dans celui de la Charité." Coste I. 513
La totale collaboration ne gomme pas les différences. On les sent toujours
sous-jacentes. Ainsi Louise souhaite que les Surs qui partent dans les
petites villages pour enseigner les petites filles pauvres aient une bonne
formation pédagogique. Les Religieuses Ursulines lui paraissent tout
à fait aptes à préparer les Filles de la Charité
à leur nouvelle fonction. Elle en parle à Monsieur Vincent et
reçoit cette réponse :
"Je nattends pas grandchose de cette manière de
communiquer des Ursulines avec vos filles.
Vous les y enverrez néanmoins,
sil vous plaît. " C. I. 437
A travers les lettres, on voit que Monsieur pousse peu à peu Louise
de Marillac à assumer la pleine direction des Filles de la Charité.
"Gouvernez", lui dit-il plusieurs fois. Auprès des Dames
de la Charité, il présente Louise comme la Supérieure
des Filles de la Charité. Après une réunion concernant
luvre des Enfants Trouvés, il écrit :
"Toute la compagnie (des Dames de la Charité) trouve nécessaire
que cette maison-là dépende de la supérieure des Filles
de la Charité, comme je vous ai écrit, et que vous y alliez
passer sept ou huit jours, si votre santé le vous permet. " Coste
I. 436
Toutes les fois que Vincent écrit à Louise de Marillac, il insiste
"Ce sont vos filles". Louise nest pas entièrement daccord.
Elle répond à Vincent : "Ce sont aussi les vôtres".
Ainsi à la fin dune lettre :
"Monsieur, toutes vos filles prennent la liberté de se recommander
à votre charité" Écrits. 15
Les épidémies de peste, fréquentes au XVIIéme
siècle, provoquent la mort de nombreux collaborateurs et amis. Vincent
est inquiet pour Louise et lui fait sans cesse de nombreuses recommandations
:
"Faites votre possible pour vous bien porter, je vous en supplie.
Je ne puis vous dire combien le pauvre peuple a besoin que vous viviez longtemps,
et ne lai jamais mieux vu quà présent. " Coste
I. 314
" Au nom de Dieu, conservez-vous. Vous voyez le besoin quon
a de votre chétiveté et ce que votre uvre deviendrait
sans vous. " Coste I. 371
Louise a les mêmes attentions envers Monsieur Vincent. Ses lettres nont
pas été conservées, mais les réponses de ce dernier
montrent combien elle est inquiète.
"Merci pour le soin que vous avez de ma santé
" Coste
I. 218
"Mes petites fiévrottes ne sen vont pas encore. Vous savez
quelles sont un peu longuettes." Coste I. 312
Durant toute cette période, si débordante dactivités,
la connaissance mutuelle sapprofondit entre Vincent de Paul et Louise
de Marillac. Ils perçoivent mieux les qualités, les richesses
de lautre, mais aussi les petits travers, les défauts. Ils font
lexpérience de leur complémentarité.
Vincent de Paul accaparé par ses nombreuses fonctions, oublie facilement
ses promesses, ses rendez-vous. Il le reconnaît humblement :
"Joublie toujours de faire acheter les images pour vos filles "
Coste I. 277
"Je vous prie de mexcuser de ce que je nai pu voir vos filles."
Coste I. 391
Louise nhésite pas à lui faire remarquer quil a
oublié de venir :
"Vous mavez oubliée pour le besoin que je témoignais
avoir à vous parler." Écrits 17
Cest dans la vérité que Vincent et Louise sefforce
de vivre ensemble, de progresser ensemble :
"Bien volontiers, je vous avertirai de vos fautes et je ne vous en
laisserai pas passer une" écrit Vincent en réponse à
une demande de Louise. Coste I. 419
Tout simplement, avec beaucoup de délicatesse, il fait remarquer à
Louise quelle est parfois un peu trop sérieuse :
"Je vous prie dêtre bien gaie, dussiez-vous diminuer un
peu de la petite sérieusité que la nature vous a donnée
et que la grâce adoucit." Coste I. 501
Sil constate que Louise de Marillac est souvent rapide, empressée,
il reconnaît quelle compense sa lente prudence :
"Cette petite incommodité me donnera le moyen de penser un
peu plus à nos petites affaires de la Charité ; et après
cela, si Notre-Seigneur me donne vie, nous y travaillerons à bon escient.
Votre lettre me fit voir avant hier quelque petit regret pour cela dans votre
esprit. Mon Dieu ! Mademoiselle, que vous êtes heureuse davoir
le correctif de lempressement ! Les uvres que Dieu fait lui-même
ne se gâtent jamais par le non-faire des hommes. Je vous prie davoir
cette confiance en lui " Coste I. 597
4. UNE PÉRIODE
DIFFICILE (1640 - 1642)
Une période survient où les relations vont se modifier. Déjà
on pouvait déceler, les années précédentes, quelques
attitudes révélant la grande dissemblance entre les deux personnalités.
Toute amitié subit des crises. Celle de Vincent et de Louise suit cette
même loi.
Entre mars 1640 et juin 1642, leur amitié qui sétablissait
dans la vérité, la confiance, la simplicité, va être
confrontée à des tensions. La différence, acceptée
jusqualors paisiblement, devient source dimpatience, elle nest
plus reçue comme complémentarité mais se transforme plutôt
en incompréhension.
En décembre 1639, Louise de Marillac est allée conduire des
Filles de la Charité à lhôpital dAngers. Les
Administrateurs demande un contrat écrit en bonne et due forme. Monsieur
Vincent pensait que cela se serait fait de vive voix. Louise interroge, par
lettre, Monsieur Vincent : Qui peut signer le contrat, car la Compagnie des
Filles de la Charité na aucune existence légale ? Aucune
déclaration na encore été faite. Il est fort probable
que Louise a ressenti "les effets nocifs" de la prudente lenteur
de Monsieur Vincent. Celui-ci répond :
"Vu que ces Messieurs veulent traiter par écrit, vous le ferez,
in domine Domini, et ferez faire le traité à votre nom comme
directrice des Filles de la Charité, servantes des pauvres malades
des hôpitaux et des paroisses, sous le bon plaisir du supérieur
général de la congrégation des prêtres de la Mission,
directeur desdites Filles de la Charité. "
Puis la lettre continue avec des explications un peu compliquées, du
style gascon :
" Que si lon vous demande les lettres de lérection
de ce corps, vous direz quon nen a point dautre que celle
du pouvoir qui a été donné audit supérieur, directeur
des confréries de la Charité, comme lon fait partout,
notamment en ce diocèse-là, à Bourgneuf, aux terres de
Madame Goussault, ce me semble, toutefois je nen suis pas bien assuré,
et à Richelieu, dans le diocèse de Poitiers. " Coste II.
1
Cette réponse ne semble pas satisfaire Louise. Elle a dû manifester
son étonnement, car une quatrième lettre de Vincent, le 28 janvier
1640, vient confirmer la toute première :
"Je vous ai dit ma pensée touchant les articles et les qualités
que vous y devez prendre". Coste II. 10
Louise obéit : le 1er février 1640, elle signe le contrat établissant
les Filles de la Charité à lhôpital dAngers.
Lannée suivante, le choix de lemplacement dune nouvelle
Maison Mère pour les Filles de la Charité devient source de
quelques tensions entre Vincent de Paul et Louise de Marillac. En 1636, les
Filles de la Charité se sont établies dans une maison au petit
village de La Chapelle au nord de Paris. Mais, devant lafflux des candidates,
la Maison est devenue trop petite. Il faut en chercher une beaucoup plus grande.
Louise en profite pour redire son désir, déjà exprimé
en 1636 et refusé par Monsieur Vinent : habiter non loin de Saint Lazare.
Monsieur Vincent commence par refuser : ce la nest pas prudent. Dès
que le peuple du faubourg verra un Prêtre de la Mission entrer chez
les Surs, ou une Sur entrer à Saint Lazare, il jasera et
fera des commentaires. Louise refuse les différentes propositions qui
sont faites car elles ne rapprochent pas les Surs de Saint Lazare. Monsieur
Vincent finit par céder à linsistance de Louise. Mais
celle-ci simpatiente et trouve que les recherches ne vont pas assez
vite. En février 1641, Vincent, malade, répond une lettre assez
dure :
"Je vous vois toujours un peu dans les sentiments humains dès
que vous me voyez malade, pensant que tout est perdu, faute dune maison.
O femme de peu de foi et dacquiescement à la conduite et à
lexemple de J.-C. ! Ce Sauveur du monde, pour létat de
toute lÉglise, se rapporte à son Père pour les
règles et pour les accommodements ; et pour une poignée de filles
que sa providence sest notoirement suscitée et congrégée,
vous pensez quil nous manquera ! " Coste II. 158
Limpatience de Louise se manifeste aussi face aux filles qui arrivent
à la Compagnie des Filles de la Charité. Elle voudrait quelles
soient tout de suite prêtes à aller servir. Vincent reproche
à Louise sa sévérité et lui prêche la patience
:
"Il me semble, Mademoiselle, que sur Vincente, de Richelieu,
est une fort bonne fille, de bonne réputation en son pays, qui a persévéramment
servi sa maîtresse sept ou huit ans. cette pauvre femme a une douleur
de son absence qui ne se peut dire. Il y a des esprits qui ne sajustent
pas dabord à toutes les petites régularités. Le
temps fait tout. Jexpérimente cela tous les jours parmi nous.
" Coste II. 144
Dès les débuts de la Compagnie des Filles de la Charité,
Monsieur Vincent a pris lhabitude de venir régulièrement
parler aux Surs qui apprécient beaucoup ces Conférences.
Or depuis quelques mois, Louise remarque que Monsieur Vincent trouve toujours
des prétextes pour ne pas venir. Il est débordé de travail,
il promet de venir et ne vient pas, car il fait passer avant les Filles, les
Dames, les Prêtres, la Reine etc
Louise supporte cela très
mal. Dans le compte-rendu des quelques conférences que fait Monsieur
Vincent, elle fait ses petits commentaires. Le 16 août 1640, elle note
que Monsieur Vincent est pressé :
"Il sen est même fallu de peu que je ne vienne aujourdhui,
car jai dû aller fort loin à la ville ; aussi aurai-je
peu de temps à vous parler. "
Le 16 août 1641, Louise souligne les excuses de Monsieur Vincent :
"Il y a longtemps que jaurais dû vous réunir (cela
fait un an quil nest pas venu !), mais jen ai été
empêché principalement par ma misère et mes affaires.
Et puis, mes filles, jespère que la bonté de Dieu aura
par elle-même suppléé à ce que je vous dois."
Plus sévèrement encore, Louise inscrit au début de la
Conférence du 9 mars 1642 :
"Le neuvième jour de mars, M. Vincent ne put, pour quelque
affaire pressée se trouver au commencement de la conférence
que sa charité avait résolu de nous faire
Monsieur Portail
commença la conférence
."
Puis au milieu du compte-rendu, elle note :
"M. Vincent arriva sur les cinq heures, et sa charité, après
avoir entendu les pensées de quelques-unes de nos surs, continua
: Mes surs, il se fait trop tard ;
il faut remettre à dimanche
prochain
"
Les quelques conférences faites entre 1640 et 1642 sont les seules
qui portent de telles annotations.
Malgré ces relations un peu tendues, les points de vue différents,
la vie de la Compagnie se poursuit : accueil de nombreuses postulantes, réponses
aux appels, nouvelles implantations (Nanteuil, Fontenay aux Roses, Sedan
)
et aussi préparation des premiers vux dans la Compagnie, le 25
mars 1642.
Un événement extérieur, minime en apparence, vient brusquement
bousculer les deux Fondateurs. Le samedi 7 juin 1642, veille de la Pentecôte,
dans la Maison Mère des Filles de la Charité, le plancher sécroule
: cest celui de la salle où se réunissent habituellement
les Surs pour les Conférences. Une réunion était
prévue en ce jour, mais Monsieur Vincent qui avait eu un empêchement,
avait fait dire aux Surs de ne pas venir. Cest ce qui explique
quil ny eût pas de victime.
Vincent de Paul, qui est toujours très attentif aux événements,
se laisse profondément interpellé par celui-ci. Au matin de
la Pentecôte il partage sa réflexion avec Louise.
"Mon Dieu, Mademoiselle, que jai été étonné,
ce matin, quand Monsieur Portail ma dit laccident qui arriva hier
chez vous, et lui ai dit ce que Notre-Seigneur dit à ceux qui linterrogeaient
sur le sujet de ceux qui avaient été accablés sous les
ruines de la chute de la tour de Jéricho, que cela nétait
pas arrivé pour les péchés de ces personnes-là,
ni pour ceux de leurs pères et mères, ains pour manifester la
gloire de Dieu.
Et certes, je vous dis le même, Mademoiselle
Vous avez en ce rencontre
un nouveau sujet daimer Dieu plus que jamais, en ce quil vous
a préservée comme la prunelle de son il, dans un accident
auquel vous deviez être accablées sous ces ruines, si Dieu neût
détourné le coup par son aimable providence. Nous en avons rendu
grâces à Dieu ; et tantôt, Dieu aidant, jespère
avoir le bonheur de vous voir céans, si vous venez à vêpres,
ou chez vous ; je vous envoie cependant ces lignes pour vous saluer et vous
donner le bon jour par avance." Coste II. 258
Louise de Marillac est, elle-même, toute transformée par cet
événement. Seule a été conservée sa réflexion
écrite quelques années plus tard, au jour anniversaire de laccident
:
"Le jour et le temps que notre bon Dieu a permis de reconnaître
sa divine Providence, par des événements si remarquables, en
la chute de notre plancher, ma remis devant les yeux le grand renversement
intérieur que jeus, lorsque sa bonté me donna lumière
et éclaircissement sur grandes inquiétudes et difficultés
que javais.
Il me semblait lors quil s opérait intérieurement en notre
Très Honoré Père et en quelques âmes de nos Surs,
quelque grande chose, pour létablissement solide de cette petite
famille
Et quoique misérable que je suis, je devrais avoir vu cela arriver
pour mes péchés, je nen ai jamais eu pensée ni
durant ni après, mais toujours en ma bouche et plus au cur, que
cétait grâce de Dieu opérée pour une fin
que nous ne connaissions pas, et que Dieu demandait par là quelque
chose aux uns et aux autres
Écrits 760
Vincent et Louise se sont laissés interpeller par cette lumière
de Dieu. Ils prennent plus fortement conscience que cest Dieu qui est
lauteur de cette petite Compagnie, quIl en prend un soin particulier
et quIl les invitent à poursuivre, ensemble, luvre
commencé pour sa gloire et le bien des pauvres.
LEsprit de Dieu, en ce jour de Pentecôte 1642, les provoque à
surmonter la crise quils étaient en train de vivre, à
se convertir. une étape difficile est franchie. Une longue période
damitié profonde et féconde souvre devant eux.
5. UNE AMITIÉ
FÉCONDE (1642 - 1660)
Pendant 17 années (1625 - 1642) Vincent de Paul et Louise de Marillac
ont donc cheminé ensemble, apprenant à se connaître, à
se re-connaître, à sestimer, à se respecter. Je
caractériserai lamitié qui les unit maintenant et quils
vont vivre pendant les 18 dernières années de leur existence
par trois mots : liberté, partage et force.
Liberté
La liberté, cette indépendance desprit qui nest
dominée ni par la crainte ou la peur, ni par les préjugés,
est à la base des relations entre Vincent de Paul et Louise de Marillac.
Elle leur permet, en toute simplicité et vérité, de dire
leurs pensées, de donner leurs avis, sûrs de laccueil de
lautre. Cette liberté se construit à travers lacceptation
de leur propre responsabilité et elle éveille à la confiance
mutuelle.
Louise de Marillac qui a souvent peur de déranger monsieur Vincent,
lui écrit en 1644 :
"La confiance que notre bon Dieu a donnée à mon cur
vers votre charité surmonte la crainte que justement je devrais avoir
de vous être importune. Écrits 119
Des formules semblables reviennent souvent sous sa plume. Ainsi à la
fin dune lettre de 1655 :
"Je demande très humblement pardon à votre charité
de la liberté que je prends de vous parler si librement, je men
suis aperçue relisant ma lettre." Écrits 475
Cette liberté dexpression se manifeste au jour le jour dans la
manière déchanger sur la vie des Filles de la Charité.
Les décisions à prendre seront éclairées de la
lumière de lÉvangile et de leur propre réflexion.
Louise propose les changements qui lui paraissent nécessaires à
Chars où le curé janséniste se montre assez intransigeant
:
"Il mest venu en pensée, depuis hier, de proposer à
votre charité, si elle trouverait bon, pour ne pas tant choquer Monsieur
le Curé de Chars, denvoyer ma sur Jeanne Christine à
la place de ma Sur Turgis et de réserver la Sur Jacquette
pour Chantilly, car je prévois quil nous faudra encore ôter
de Chars celle qui est demeurée." Écrits 240
Vincent de Paul soumet à Louise la lettre quil vient décrire
à labbé de vaux, le conseiller spirituel des Surs
de lhôpital dAngers :
ai écrit à M. labbé de Vaux que vous êtes
engagée de parole à fournir des filles en huit endroits avant
de lui en pouvoir donner. Voyez, Mademoiselle, si cela ne contredit pas ce
que vous lui mandez." Coste V. 58"J
En 1650, la Marquise de Maignelay vient demander lenvoi de deux Surs
à la paroisse Saint Roch. Lappel est pressant, la Marquise désire
avoir les Surs dès le lendemain. Louise se montre très
réticente et en expose les raisons à Monsieur Vincent qui nosera
pas dire non à la sur de lancien Général
des Galères, Philippe Emmanuel de Gondi :
" A cela sopposent deux difficultés, lune quil
est nécessaire de vous proposer celles que nous devons envoyer, et
que nous vous les fassions connaître, lesquelles ont besoin de faire
la retraite auparavant ; et lautre difficulté est que cette fille
(une ancienne Fille de la Charité) qui était demeurée
et est présentement mariée, demeure dans la maison en laquelle
nos Surs doivent demeurer, et cest un dangereux voisinage pour
nous Je vous supplie très humblement prendre la peine me mander ce
que je ferai en ce rencontre* pour ne pas mécontenter Madame la Marquise,
et pour ne nous pas faire de tort." Écrits 317
Vincent et Louise ne désirent ni sinfluencer, ne faire prévaloir
leur avis, encore moins se mettre en valeur. Ils cherchent ensemble : ils
souhaitent que la tâche quils accomplissent soit un pas vers plus
dhumanité pour tous ceux quils servent et en même
temps annonce de Jésus Christ. Cest ce caractère très
désintéressé de leur amitié qui leur permet dexprimer
en toute liberté leur pensée.
Lorsquon lit les Conseils de la Compagnie où sont étudiés
les différents problèmes, on est surpris de voir les opinions
parfois opposées entre Vincent et Louise. Pour cette dernière,
il paraît nécessaire daccueillir dans les écoles
de village les petits garçons : les filles ne peuvent venir à
lécole car elles doivent garder leurs petits frères. Vincent
de Paul est formel, la mixité est interdite tant par le Roi que par
les Évêques.
Louise de Marillac aimerait rappeler les Filles de la Charité qui sont
à lhôpital de Nantes, car elles y rencontrent de telles
oppositions, de telles critiques quil leur est difficile de servir les
pauvres malades. Vincent de Paul ne semble pas vouloir sopposer à
lÉvêque
.
La conquête de la liberté personnelle passe par la prise de conscience
de ses propres réactions, de ses tendances, des motivations de ses
choix. Se juger avec équité est toujours difficile. La véritable
amitié ne cherche jamais à dominer ou à convaincre ;
elle permet, par la confrontation des idées, des points de vue, une
connaissance plus approfondie de soi. Louise de Marillac souhaite cette relation
qui différencie et fait grandir :
"Je vous supplie, très humblement, Monsieur, que les faiblesses
de mon esprit, que je vous ai fait paraître, nexigent point de
votre charité la condescendance qui vous pourrait donner pensée
que je voudrais que vous déferassiez à mes pensées, car
cela est tout à fait éloigné de mon désir, et
nai point plus grand plaisir que quand je suis raisonnablement contrariée,
Dieu me faisant la grâce presque toujours, de connaître et estimer
les avis dautrui tout autre que les miens ; et particulièrement
quand cest votre Charité je suis assurée de voir évidemment
cette vérité, quoique ce soit en des sujets qui me sont cachés
pour un temps." Écrits 339
Partage
Plus ils se rencontrent, plus Vincent de Paul et Louise de Marillac découvrent
leur complémentarité. Ils se partagent non seulement leurs points
de vue sur les événements, la vie de la Compagnie des Filles
de la Charité, mais ils se communiquent lun à lautre
ce quils ont de meilleur, toute la profondeur de leur être. Lenrichissement
mutuel qui en résulte suppose le long cheminement de toute germination.
Monsieur Vincent communique, peu à peu, à Louise de Marillac
la bonté de son regard sur toutes choses, sa paix profonde. Il a souvent
été témoin du tempérament vif et rapide de la
Supérieure des Filles de la Charité, de ses jugements un peu
sévères. Il nhésitera pas à dire devant
toutes les Surs, au cours de la conférence sur les vertus de
Louise de Marillac :
"Il a paru quelquefois en Mademoiselle Le gras quelques petites promptitudes.
Cela nétait rien, et je suis bien empêché dy
remarquer du péché. Elle était toujours ferme. "
Conférence de juillet 1660
Lentement, patiemment, Vincent encourage Louise à vivre paisiblement,
à modifier son regard, à se conformer à Jésus
doux et humble de cur. Ainsi le départ des filles, abandonnant
leur vocation, est ressenti très douloureusement par la Supérieure
de la Compagnie. Tout à la fois, elle juge sévèrement
ces Surs et elle se reconnaît coupable de navoir pas su
les aider. Monsieur Vincent la tranquillise :
"Vous êtes un peu trop sensible à la sortie de vos filles.
Au nom de Dieu, Mademoiselle, travaillez à acquérir la grâce
de lagrément de pareils rencontres. Cest une miséricorde
que Notre-Seigneur fait à la compagnie de la purger de la sorte, et
ce sera une des premières choses que Notre-Seigneur vous fera voir
au ciel." Coste VIII. 479
Certaines Surs ont du mal à acquérir la compétence
nécessaire pour faire le catéchisme, pratiquer les saignées.
Dautres refusent de faire les efforts que nécessite cette formation
quelle trouve trop dure. Alors Louise sinterroge sur leur maintien
dans la Compagnie. Monsieur Vincent fait appel à sa patience et à
son discernement :
" Sur le désir que vous avez de vous décharger des filles
inutiles, je nentends pas bien de quelle inutilité vous vous
plaignez ; si cest de celles qui ne valent ou ne savent agir après
avoir été exercées quelque temps, et qui, en effet, nont
aucune qualité qui donne espérance damendement, vous ferez
bien de les renvoyer.
Mais si cest de celles qui ne sont encore assez bien dressées
aux emplois de la charité, et pour cela ny peuvent vaquer, ou
qui en sont empêchées par quelque infirmité dont elles
peuvent guérir, je crois, Mademoiselle, quil faut patienter à
leur égard autant quil se pourra. "Coste III. 424
Peu à peu Louise prend conscience de ses impatiences, de son anxiété
exagérée, de sa tendance à dramatiser.
"Je fais bien des fautes par ma trop grande promptitude, sans (compter)
les autres de malice. Je supplie votre charité mobtenir miséricorde."
E. 336
Et elle remercie Vincent de Paul de lui venir en aide :
"Je remercie très humblement votre charité qui ma
fait beaucoup de bien. Il me semble que quand je me laisse ainsi emporter
dans mes appréhensions qui me mettent au même état que
de véritables afflictions, que jai besoin dêtre menée
un peu rudement. " Écrits 187
La bienveillance, la mansuétude, la longanimité, vertus qui
caractérisent le bon Monsieur Vincent, imprègnent progressivement
le cur de Louise, le transforment, lenrichissent. Elle le reconnaît
humblement. En 1655, elle écrit à propos dune difficulté
à lhôpital de Saint Denis :
" Sil plaît à votre charité me mander si
jai quelque (autre) chose à faire pour ce sujet sinon admirer
la Providence, essayer den faire connaître la bonté et
les effets, et de croire quil fait bon souffrir et attendre avec patience
lheure de Dieu dans les affaires les plus difficiles à quoi si
souvent répugne mon humeur trop précipitée. " Écrits
494
Après larrangement dune difficulté avec Sur
Jeanne de la paroisse Saint Martin, Louise peut écrire à Monsieur
Vincent (août 1656) :
"Cela me doit faire connaître lavantage quil y a dattendre
les effets de la divine Providence." Écrits. 516
Quelle transformation sest opérée en Louise de Marillac
au long des années !
Dans le même temps, Louise de Marillac enrichit Vincent de Paul de son
sens de lorganisation. Elle a souvent vu les ennuis des oublis de Vincent,
obligé de remettre la Conférence des Surs à plus
tard. Louise va se faire sa mémoire. Lorsquune Conférence
est prévue, elle envoie un petit billet de rappel :
"Je supplie très humblement votre charité se souvenir
du besoin que nous avons de la Conférence que vous nous avez fait le
bien de nous promettre pour demain jeudi." Écrits 143 (1646)
"Je supplie très humblement votre charité se souvenir
que cest aujourdhui en 8 jours quelle nous a promis la Conférence"
Écrits 234 (1648)
Lorsquelle juge que Monsieur Vincent est trop long à fixer une
date, elle se fait humblement suppliante, linvitant à bien organiser
son temps pour ne pas se laisser surprendre par limprévu :
"Je vous supplie, très humblement, de nous faire la charité
que votre bonté nous a fait espérer, en ayant grand besoin.
Les occasions qui vous en ont empêché ne manqueront pas de se
rencontrer toujours, si ce nest que vous nous fassiez lhonneur
de ne les pas attendre. Pardonnez-moi cette liberté " Écrits
60
Les comptes rendus des diverses Conférences nous montrent que Vincent
de Paul a su sorganiser pour être présent aux dates prévues
et commenter régulièrement, à partir de 1655, les Règles
qui viennent dêtre approuvées.
Louise de Marillac va aussi partager à Monsieur Vincent ses perspectives
davenir sur la Compagnie des Filles de la Charité. En femme très
intuitive, elle perçoit que cette communauté, dun style
tout nouveau au XVIIéme siècle, ne pourra subsister que si elle
dépend du Supérieur général des Prêtres
de la Mission et non des Évêques. Son attitude va dans le sens
inverse du Concile de Trente qui a réaffirmé lautorité
des Évêques : ils sont responsables de toute la vie chrétienne
de leur diocèse. Or, Louise dit et redit sans cesse que les Filles
de la Charité sont de simples baptisées, des filles de paroisses,
et non des religieuses. Pourquoi les soustraire à lautorité
de lÉvêque du lieu ? Pour Louise, il y va de lavenir
du Service des Pauvres. Elle sait que de nombreux Évêques sont
opposés à toute vie consacrée en plein monde : les Visitandines
de François de Sales ont été cloîtrées par
lÉvêque de Lyon, à Bordeaux la Congrégation
fondée par Jeanne de Lestonnac a dû, sur les instances de lÉvêque,
demeurer à lintérieur de leur établissement. Si
les Filles de la Charité ne peuvent plus "aller et venir"
dans les rues, dans les villages, adieu le service des pauvres à domicile
!
Louise va essayer de convaincre Vincent de Paul dêtre juridiquement
le responsable ecclésiastique des Filles de la Charité. La confrontation
sera rude et longue.
Monsieur Vincent refuse la proposition de Louise, il est soumis aux décisions
du Concile de Trente, il ne veut pas toucher à lautorité
des Évêques. De plus la Congrégation de la Mission a pour
objectifs les Missions dans les campagnes et luvre des Séminaires.
En 1646, il fait reconnaître par lArchevêque de Paris la
Compagnie des Filles de la Charité en la plaçant sous son autorité.
Louise est très mécontente, refuse de parler de cette reconnaissance
aux Surs. Monsieur Vincent, contre lavis de Louise, en parlera
au cours dune Conférence :
Plus de six mois seront nécessaires à Louise de Marillac
pour se calmer et présenter à nouveau à Monsieur Vincent
ses arguments :
"Il ma semblé que Dieu a mis mon âme dans une grande
paix et simplicité à loraison, très imparfaite
de ma part, que jai faite sur le sujet de la nécessité
que la Compagnie des Filles de la Charité soit toujours successivement
sous la conduite que la divine Providence leur a donnée, tant pour
le spirituel que temporel, en laquelle je pense avoir vu quil serait
plus avantageux à sa gloire que la Compagnie vint à manquer
entièrement, que dêtre en une autre conduite, puisquil
semble que ce serait contre la volonté de Dieu.
Jespère que si votre charité a entendu de Notre-Seigneur
ce quil me semble vous avoir dit, en la personne de saint Pierre, que
cétait sur elle quil voulait édifier cette Compagnie
pour quelle persévérera au service quelle lui demande
pour linstruction des petits et le soulagement des malades. Écrits
233
Pendant de longues années, Louise reviendra sur ces deux points : la
volonté de Dieu et le service. Elle sait bien que Monsieur Vincent
y est très sensible et quun jour il se laissera convaincre. Elle
a appris la patience : elle attendra 9 ans. Enfin, vers 1654, Vincent de Paul
accepte de demander à lArchevêque de Paris, le Cardinal
de Retz, une nouvelle approbation de la Compagnie des Filles de la Charité
en la plaçant sous lautorité du Supérieur des prêtres
de la Mission et de ses successeurs. Le document est signé à
Rome, le 18 janvier 1655, par le Cardinal de Retz en exil.
Louise est heureuse, non pas de son succès, mais parce que la Compagnie
va pouvoir poursuivre, selon le dessein de Dieu, luvre commencée.
La Compagnie va pouvoir être fidèle au Charisme que Dieu lui
a confié. Elle écrit à Vincent en octobre 1655 :
"Nous avons grand besoin de vos ordres et saintes conduites en toutes
choses pour la perfection de luvre". Écrits 486
Le partage entre Vincent de Paul et Louise de Marillac est vraiment devenu
une communion où chacun donne et reçoit, où chacun met
au service de lautre tout ce quil a, tout ce quil est. Leur
amitié vraie, basée sur la solide conviction dune même
mission, les a conduits à une acceptation en profondeur de leurs diversités
et leur a procuré un immense enrichissement réciproque.
Force
Lamitié entre Vincent de Paul et Louise de Marillac est force
: ils savent quils peuvent compter lun sur lautre en toutes
circonstances, surtout dans les moments difficiles. Louise lexprime
clairement en 1657 :
"Il est vrai que les besoins de la Compagnie pressent un peu de sassembler
et de vous parler ; il me semble que mon esprit est tout enveloppé
tant il est faible, toute sa force et son repos est après Dieu dêtre
par son amour, Mon Très Honoré Père, Votre très
humble et très obéissante servante." Écrits 551
Lamitié entre Vincent et Louise est une force, car elle nest
pas recherche de soi, mais recherche ensemble de la conformité à
Jésus-Christ. Que de fois, ils ont relu à la lumière
de lÉvangile les petits événements quotidiens.
Lors dune Assemblée des Dames des Enfants Trouvés, Madame
de Herse, a demandé à chaque Dame dapporter de largent
pour subvenir aux besoins de luvre. Cela déplaît
à Louise qui craint quil ny ait personne à la réunion.
Vincent lui répond :
"Nous verrons vendredi leffet de la proposition de Madame de Herse.
Pour les injures que la Compagnie aura à souffrir, puisque cest
en bien faisant, elle sera bien heureuse." Coste II. 254
La mort des fidèles compagnons de route est un moment où lamitié
ose dire toute sa tendresse, où laffection devient force pour
surmonter la douleur de la disparition dun être cher. En 1653,
Monsieur Vincent est tout bouleversé par la mort en Pologne de son
cher Monsieur Lambert. Louise lui écrit toute son émotion et
toute son affection.
"Ne suis-je pas bien hardie, Mon Très Honoré Père,
doser mêler mes larmes avec vos soumissions ordinaires aux conduites
de la divine Providence, mes faiblesses avec la force que Dieu vous a donnée
pour porter la si bonne part que Notre-Seigneur vous donne si souvent à
ses souffrances. Pour son amour, donnez à la nature ce quelle
a besoin pour sa décharge, et ce qui est nécessaire pour votre
conservation.
Je ne vous saurais celer, Mon Très Honoré Père, que ma
douleur est grande, mais votre charité ma enseigné daimer
la volonté de Dieu, si juste et miséricordieuse. " Écrits
413
En 1658, cest au tour de Vincent de Paul dapporter son soutien
affectueux à Louise, lors de la mort dune des toutes premières
Filles de la Charité, Barbe Angiboust :
"Honorons lacquiescement de la Sainte Vierge au bon plaisir
de Dieu pour la mort de son Fils." Coste VII. 419
Honorer la vie de Jésus Christ sur terre, conformer sa vie à
la sienne, ces conseils que Vincent de Paul et Louise de Marillac ont si souvent
donnés aux Surs, ils les ont, eux-mêmes vécus pleinement.
La force de lamitié de Vincent, Louise la particulièrement
éprouvée lors de ses problèmes avec son fils Michel.
En Vincent, elle a trouvé un conseiller sûr, un appui solide.
Aux heures les plus douloureuses, lorsque Michel disparaît sans laisser
dadresse, Louise nhésite pas à lancer de véritables
appels au secours :
"Je ne puis avoir assistance de qui que ce soit au monde, et je nen
ai jamais guère eu que de votre charité." Écrits
121
"Il mest impossible daller chercher soulagement ailleurs.
Que ma douleur est grande ! "Écrits 132
"Pardonnez à ma trop violente appréhension de la chose
que jai toujours le plus craint, en la personne de qui je vous ai parlé
(il sagit de son fils).
Au nom de Dieu, mon très cher Père,
ne mabandonnez pas en ce besoin" Écrits 678
Dans sa grande bonté, Vincent sefforce dapporter la paix
à cette mère meurtrie et angoissée :
"Au nom de Dieu, Mademoiselle, ne soyez pas en peine de M. votre fils.
Voyez-vous pas la conduite extraordinaire que Notre-Seigneur a prise de lui
quasi sans vous ? Laissez faire à sa divine Majesté ; il saura
bien faire voir à la mère, qui a soin de tant denfants,
la satisfaction quil en a, par celui quil prendra du sien, et
quelle ne le pourra prévenir ni surpasser en bonté. "
Coste III. 437
A partir de 1655, Vincent et Louise voient leur santé décliner,
les infirmités augmenter avec lâge. Lun a 75 ans,
lautre 65 ans, âge très avancé pour lépoque
où lespérance e vie nest que de 37 ans. Ils ressentent
encore plus fortement la vérité de leur amitié. Cela
se traduit par de multiples petites attentions pleines de délicatesse.
Louise sinquiète de létat de santé de Vincent
qui ne sort plus de sa chambre :
"Je supplie très humblement votre charité me permettre
de vous demander au vrai, des nouvelles de votre santé, et pour lamour
de Dieu, ne vous hâtez pas de sortir." Écrits 582
Vincent répond tout aussi gentiment par lintermédiaire
de son secrétaire :
"Je remercie très humblement mademoiselle Le gras du soin quelle
a de ma santé et prie notre Seigneur quil lui redonne la sienne"
Coste VI. 136
Sentant la mort venir, lun comme lautre exprime leur merci pour
tout ce que lautre lui a apporté. En mars 1659, cest Vincent
qui sadresse à Louise :
"Jamais la charité ne ma paru si estimable et si aimable
quelle fait. Dieu soit loué de ce quil se manifeste si
bien par celle de madite demoiselle, que je remercie de toutes les reconnaissances
de mon cur." Coste VII. 460
Janvier 1660, Louise exprime son merci à Monsieur Vincent pour
"luvre de Dieu, laquelle, Mon très honoré
Père, votre charité a soutenu avec tant de fermeté contre
toutes les oppositions." Écrits 672
Tout aussi simplement, Vincent et Louise vont sentraider à
se préparer "à sortir de ce monde" pour naître
à un monde nouveau. Les vux quils sadressent à
la fin de lannée 1659 sont le reflet de leur connaissance mutuel
et du désir dêtre toujours dans la volonté de Dieu.
Louise écrit la première :
"Je supplie Dieu vous conserver le peu de santé quil
vous donne jusquà lentier accomplissement de ses desseins
sur votre âme, pour sa gloire." Écrits 659
Et Vincent envoie un billet rédigé par son secrétaire
:
"Je souhaite à Mademoiselle Le gras la plénitude de lEsprit
pour ses étrennes et à sa Compagnie la conservation dune
si bonne Mère afin quelle lui communique de plus en plus les
dons de cet Esprit." Coste VII. 628
Doucement, toujours désireux dêtre unis à la volonté
de Dieu, ils acceptent de ne plus pouvoir se rencontrer.
"Je nai aucune chose agréable pour offrir à Notre-Seigneur,
outre mon chétif renouvellement, sinon la privation de la seule consolation
que sa bonté ma donnée depuis 35 ans, que jaccepte
pour son amour, en la manière que sa Providence lordonne, espérant
de sa bonté et de votre charité un même secours, par voie
intérieure ; et je vous la demande pour lamour de lunion
du Fils de Dieu à la nature humaine." E. 659
Lamitié de Vincent et de Louise est maintenant au delà
de toute rencontre, leur amitié est devenue tellement simple et transparente
quelle na plus besoin de support humain.
Le 14 mars 1660, Vincent envoie ce court message à Louise mourante
:
"Vous partez la première, si Dieu me pardonne mes péchés,
jespère aller bientôt vous rejoindre au ciel."
Lamitié vécue par Vincent de Paul
et Louise de Marillac les a réunis au delà de leurs différences,
dans la certitude daccomplir la volonté de Dieu.
Cette amitié a trouvé sa source et son modèle en Jésus-Christ
: son Incarnation, a révélé lAmour de Dieu pour
lhumanité.
Leur amitié a été basée sur lauthenticité,
cest-à-dire lacceptation profonde de lidentité
de lautre, la reconnaissance et le respect de leur complémentarité.
Cette amitié est devenue communion à limage de la Trinité,
ce grand mystère de Dieu où est vécu, dans lunité
et la diversité, le don réciproque.
Vincent de Paul et Louise de Marillac ont enrichi lÉglise par
leurs fondations pour lhumanisation et lévangélisation
des pauvres. Ils ont surtout illuminé le monde par leur témoignage
de vie simple, humble et pleine damour.
Sur Elisabeth Charpy
Evron décembre 1993