Conférence sur l'esprit de la Compagnie

Par M. Alméras
notre très honoré Père
le 30 juillet 1660



Mr ALMÉRAS
Tableau de la Sacristie de la Maison-Mère

Copie d'une conférence inédite de Mr René ALMÉRAS aux Filles de la Charité, le 30 juillet 1660, sur «L'esprit de la Compagnie des Filles de la Charité» donnée avant la mort de saint Vincent.

Cette conférence ne figure pas dans les «Documents» de la Compagnie publiés en 1989 par Sœur Élisabeth CHARPY qui en ignorait l'existence.

En plus des thèmes familiers employés par saint Vincent sur l'esprit des Filles de la Charité, on observe que Mr Alméras conserve la pratique d'interroger les Sœurs sur le sujet de la conférence.

Deux feuillets de papier blanc de 34 x 22 cm, pliés en deux. Le texte occupe les 4 premiers feuillets ; écriture à la plume très petite. On daterait cette copie du XIXe siècle…
Ce document appartient au fonds des manuscrits de la Province de Toulouse, versé aux Archives de Paris.

1 er point, les motifs qui vous obligent d'acquérir l'esprit de la Compagnie,
2 ème point, ce que c'est que l'esprit de votre Compagnie et les marques si vous l'avez,
3 ème point, des moyens de l'acquérir.

         Mes soeurs, le sujet de cette conférence est de l'esprit de votre Compagnie.

         Ma soeur vous plait-il nous dire vos pensées sur le sujet.

Mon père il me semble que c'est une chose de grande importance d'avoir l'esprit de la communauté, et une fille qui ne l'a pas, peut dire qu'elle est morte à la vie de grâce et ne pourra subsister longtemps ; de plus elle porte grand dommage à la Compagnie, tandis qu'elle y demeure destituée de son esprit.

         Notre soeur dit de fort bond motif pour vous obliger à travailler d'acquérir l'esprit que Dieu donne à votre Compagnie. 1 er qu'une fille qui ne l'a pas ressemble à un corps mort ce qui est bien véritable, voyez un pauvre moribond en quel état il est, approchant de sa fin ; sa position fait horreur : hé ! pourquoi ? C'est qu'il va être séparé de son âme qui lui donnait son embonpoint pendant la santé, et le pouvoir d'agir comme il voulait. Dites de même d'une fille de la charité qui n'a pas l'esprit de la Compagnie, mais me direz-vous elle en porte l'habit et la coiffure, oui, cependant elle est morte, n'ayant que les apparences extérieures. Oh mes soeurs j'espère que vous êtes toutes vivantes par la vie de la grâce qui a produit en vous l'esprit de votre Compagnie. Le second motif que notre soeur a dit, c'est qu'une fille de la charité qui n'a point son esprit nuit à toutes les autres et comme vous savez par expérience qu'un mort pue et qu'on cherche à s'en défaire au plutôt, ainsi une fille ayant perdu la vie spirituelle est de mauvaise odeur à toutes les autres.

         O voyez mes soeurs, quelle pitié de se trouver en cet état ! on est venu dans une Compagnie. Oh ! mon sauveur pour y faire du bien, et on y faire du mal et quelque fois si grand mal, que non seulement il cause la perte des personnes mêmes ; mais encore de toute la Compagnie, ô mon sauveur quelle malheur pour de telles filles qui feraient manquer toute cette belle charité, établie pour le soulagement des pauvres, et qu'on peut appeler une oeuvre de Dieu. [2]

         Une autre soeur, étant interrogée, dit qu'un bon motif pour nous porter à acquérir notre esprit, est de considérer que nous sommes obligées d'avancer à la perfection ; et un moyen, c'est de le vouloir fermement, n'y ayant rien de difficile quand on le veut.

         Une autre sœur dit que nous ne pouvons plaire à Dieu sans cet esprit et que nous sommes des hypocrites si paraissant par notre habit être fille de la charité, nous n'en n'avons point l'esprit, ni les vertus qui le composent. Il est vrai, mes soeurs, ce que notre soeur vient de dire, que ce n'est pas assez d'être dans une compagnie si on en a pas l'esprit, vous le voyez dans l'exemple de Judas, il était dans la compagnie de notre seigneur, il avait eu vocation ayant été appelé par le fils de Dieu même et mis au rang des douze apôtres, mais il ne correspondit pas à la grâce de sa vocation, s'adonnant à la (sic) varice et au murmure, condamnant les oeuvres de charité faites par son bon maître ; et enfin se perdit. Et comment cela ? C'est qu'il n'avait pas l'amour de sa vocation, ni son esprit. Je vous dit cela, mes soeurs, afin que vous ne vous y trompiez pas : vous rassurant sur ce que vous êtes reçue dans la maison et que vous portez l'habit de la communauté : vous n'êtes pas fille de la charité pour cela si vous n'en avez pas l'esprit.

         Oh ! mes soeurs, combien pensez-vous que donne de mal une personne qui n'a ni humilité, ni charité ? elle fatigue beaucoup ses supérieurs et les soeurs avec qui elle demeure ; enfin elle perd sa vocation, se retirant elle-même, en faisant si mal qu'elle oblige les supérieurs de la prier de se retirer ; voilà le grand mal qu'elle s'attire...

Voyons maintenant ce que c'est que cet esprit.

         Mes sœurs, dites-nous vos pensées.

         Mon Père, j'ai pensé que c'est d'avoir une grande charité envers Dieu et le prochain ; voyant que j'ai beaucoup manqué à cela j'ai pris la résolution de travailler à acquérir cette vertu, avec la grâce de Dieu.

         Voyez-vous mes sœurs je vais vous dire en peu de mots ce que c'est que l'esprit de votre Compagnie. C'est une participation de l'esprit de notre seigneur en tant qu'il a assisté les pauvres pendant sa vie mortelle ; et il faisait cela avec esprit de charité ; ainsi plus vous rendez service aux pauvres par charité, plus vous approcherez de l'esprit de notre seigneur, il y a quelques vertus qui appartienne proprement à votre Compagnie, vous devez être bien soigneuses de les savoir et retenir ; la première est l'humilité, la deuxième est la charité, la troisième l'obéissance simple et aveugle, voilà en quoi consiste votre esprit, et une soeur qui se porte volontiers à la pratique de ces vertus et qui s'applique avec ferveur à ces exercices et au service des pauvres, a un très bon signe qu'elle possède son esprit, qu'elle est une vraie fille de la charité.

         Une autre soeur étant interrogée dit  : mon Père je crois que si nous avons notre esprit nous nous acquitterons bien fidèlement de ce que Dieu demande de nous dans nos emplois. Ce que vous dites, ma soeur, est vrai. C'est encore une bonne marque mes soeurs, si vous êtes indifférentes à l'égard des lieux, [3] des emplois et de tout ce que votre institut renferme. Il faut cela pour marquer que vous possédez l'esprit de la Compagnie ; et une fille qui a cette sorte d'indifférence n'apporte point de difficulté à qui que ce soit qu'on l'emploie, ici ou là ce lui est tout un, elle est prête à aller aux paroisses, aux hôpitaux, aux enfants trouvés, à cet office ou dans un autre, elle est prête à tout. Oh voilà une vraie fille de la charité.

         Mais celle qui dit je suis prête à faire ce qu'on voudra pourvu que ce ne soit pas en ceci, ou en cela, ô mes soeurs, celle là n'a pas la marque de votre esprit et on ne peut pas croire qu'elle soit de la Charité pendant qu'elle tiendra ce langage, il faut plutôt dire ce que disait saint Augustin : Seigneur, coupez, tranchez, faites de moi ce qu'il vous plaira. Oh ! mes soeurs, mettez la main à [la ] conscience, êtes-vous en cette disposition ? à la bonne heure, bénissez en Dieu, et si vous ne l'avez pas, travaillez à l'acquérir. Une soeur étant priée de dire ses pensée, d'ici je me suis arrêtée à considérer les moyens propres à acquérir l'esprit de la compagnie, il m'a semblé qu'un fort bon moyen était d'avoir des bons sentiments de soi-même. Cela est bien, ma soeur.

         Mes soeurs il me vient en l'esprit qu'une bonne marque pour connaître celles qui ont cet esprit, est si elles ont une grande soumission et respect envers les personnes avec qui elles sont et particulièrement à l'égard des supérieurs, de vos soeurs servantes et de vos soeurs Compagnes : mais par devant tout vous devez cela à la supérieure de toutes, je vous l'ai dit et je le répète encore qu'il ne faut pas s'arrêter aux qualités extérieures de vos supérieures  : vous n'en aurez pas comme Mademoiselle Legras dont Dieu s'est servi pour vous instituer ; elle était noble, mais ce n'a pas été sa qualité qui l'a rendu digne de commencer une si grande oeuvre ; oui bien les belles qualités de son âme, il faut donc regarder Dieu en votre supérieure, lui obéir et lui porter respect, d'autant que c'est Dieu qui vous l'a donnée pour supérieure et qu'il lui donne l'autorité sur vous. Mais pourra dire quelqu'une, elle n'est pas plus que moi , je l'ai vu venir... ou quelqu'autres paroles semblables.

         Mes sœurs, il ne faut pas parler ainsi car c'est une marque que vous avez votre esprit propre, et non pas celui de la compagnie . Or sus, souvenez-vous donc que vous, que votre esprit sont l'humilité, la Charité et la simplicité. Un bon moyen pour acquérir votre [4] Esprit, c'est de faire dans les occasions des actes, des vertus qui le composent, bénissant Dieu de vous avoir donné sujet de pratiquer cette vertu. Car ce n'est pas assez de faire des oraisons, d'entendre des conférences, ni de savoir ce qu'il faut faire ; mais il faut se mettre dans la pratiquer, et dire : mon Dieu je veux faire cela pour l'amour de vous. Dire le Veni sancte spiritus pour demander les grâces qui vous sont nécessaires et obtenir la force et le courage de tenir ferme à vos résolutions. Je finis par un autre bon moyen qui est l'observance de vos règles parce que tout ce qui doit faire une vraie fille de la Charité y est contenu : lisez-les bien, et vous verrez bien ce que je vous dis. Mettez-les donc bien en pratique et vous expérimenterez la consolation qui revient de la fidélité à cette observance. Je prie la divine bonté de vous faire cette grâce et de vous donner pour cet effet sa bénédiction.

Benedictio   Dei

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Première page du manuscrit