L'engagement de Frédéric OZANAM Michel ROUZÉToute sa courte vie de 40 ans n'aura été qu'engagement et combat, dans ce siècle terrible et pourtant déterminant pour notre histoire contemporaine : engagement social, politique, intellectuel, religieux, dont il n'est pas sorti indemne mais qui ont fait grandir l'homme et l'Église.
et deux langues mortes (le latin et le grec), et savait lire à peu près couramment l'hébreu dans le texte, et à un degré moindre le sanscrit. Ses études (il est docteur en droit et en lettres, et agrégé de littérature), ses cours et ses livres sont nombreux qui traitent des civilisations latines, barbares et germaniques (rappel de son titre de professeur à la Sorbonne de littérature étrangère et rappel de son cours de droit commercial). Cette oeuvre considérable, pour une vie professionnelle d'à peine dix-sept ans, est à compléter d'une production journalistique importante (il a écrit entre autres dans l'Avenir, la Revue Européenne (la notion de marché commun apparaît d'ailleurs sous sa plume), les Annales de la propagation de la foi, l'Univers, auquel pourtant il avait collaboré, l'Univers religieux, l'Université catholique et surtout l'Ère nouvelle qu'il fonde notamment avec Lacordaire) et d'une correspondance prolifique. Il avait la vision d'une grande oeuvre de réconciliation de la foi et de la science, de l'Église et de la liberté, de l'Évangile et du peuple. Il s'était fixé pour cela un programme de travail colossal, qui n'aura été au service que d'une seule et unique cause : la démonstration de la vérité du christianisme. Au plan social et politique, le parcours d'OZANAM est aussi riche. Frédéric a connu plus ou moins longtemps, six régimes gouvernementaux : trois royautés, deux empires et une république. Il doit à son père (un médecin qui exerçait son métier gratuitement pour les pauvres, et que Frédéric accompagnait souvent) un éveil précoce à la question sociale, et aux canuts qui se révoltent une première fois en 1831, sa première véritable prise de conscience d'un monde ouvrier puissant mais honteusement exploité par un patronat qui se réclamait pourtant du meilleur catholicisme ; il dira plus tard : "l'ouvrier-machine n'est plus qu'une partie du capital, comme l'esclave des anciens ; le service devient servitude". Ses opinions politiques d'adolescent vaguement conservatrices et héritées de son père -- d'ailleurs conformes au monarchisme en vogue dans la moyenne bourgeoisie de l'époque -- vont alors commencer à chanceler. Elles vacilleront plus encore à son arrivée à Paris la même année, quand il découvrira une capitale où on dénombrait alors quelques 270 000 indigents pour 900 000 habitants. Sa conviction politique est définitivement faite lors de la révolution de 1848, à l'issue de laquelle il se présente aux élections législatives de la 2ème république sous la bannière des démocrates. Frédéric a fait sienne les trois valeurs "Liberté, Égalité, Fraternité" y voyant au delà de la devise de 1789, "l'événement temporel de l'Évangile exprimé par ces trois mots". 1848, c'est l'année du manifeste de Karl Marx (de cinq ans le cadet de d'OZANAM) ; c'est aussi l'année de la révolution et du ralliement définitif aux idées conservatrices d'une Église effrayée par la violence d'une classe ouvrière qu'elle ne comprenait pas malgré les alertes et les nombreuses initiatives individuelles de chrétiens et de clercs qui n'ont malheureusement jamais été entendues ni relayées par l'institution ecclésiale. En dépit de ses convictions très fortes, OZANAM n'était pas un adepte de la pensée unique ; il avait même une idée très haute de la tolérance. Lamartine disait de lui : "sa tolérance n'était pas de la concession mais du respect". Il souhaitait que les chrétiens soient dans tous les camps, espérant par-là humaniser toutes les branches politiques et notamment les plus rétives à soulager les misères des plus démunis. Il déplore cependant l'égoïsme bourgeois, le conservatisme social et religieux, le manque de discernement de certains catholiques ; il regrette enfin que le Vatican ne s'implique pas plus dans cette question sociale (cf. encyclique de Grégoire XVI). Écrivant à son frère Alphonse, prêtre qui deviendra d'ailleurs évêque, mais s'adressant en fait à un plus large auditoire, il dit : "Vous ne remplissez pas votre mission... Si un plus grand nombre de chrétiens et surtout d'ecclésiastiques s'était occupé des ouvriers depuis 10 ans, nous serions plus sûrs de l'avenir...", et encore : "Il faut que les curés renoncent à leurs petites paroisses bourgeoises, troupeau d'élite au milieu d'une population qu'ils ne connaissent pas". Ces convictions ne lui rapportent pas que des amitiés. Dès cette époque il se prononce pour le salaire minimum, le droit d'association, la retraite, le repos du dimanche. Avant Marx, en 1840, il dénonce "l'exploitation de l'homme par l'homme" qui est l'esclavage ; il prétend dans sa profession de foi de candidat député que "la révolution de février n'est pas un malheur public auquel il faut se résigner" mais "un progrès qu'il faut soutenir". Proche de Lammenais, de Montalembert, de Lamartine, mais surtout de Lacordaire, il soutient "qu'en matière politique, (il) ne croit en rien d'autre qu'en la démocratie chrétienne". En matière sociale sa vision est tout entière dans cette prophétie de 1836 : "la question qui divise les hommes aujourd'hui n'est plus une question de forme politique, c'est une question sociale, c'est de savoir qui l'emportera de l'esprit d'égoïsme ou de l'esprit de sacrifice : si la société ne sera qu'une grande exploitation au profit des plus forts ou une consécration pour le bien de tous et surtout pour la protection des plus faibles. Il y a trop d'hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore ; il y en a beaucoup plus d'autres qui n'ont pas assez, qui n'ont rien et qui veulent prendre si on ne leur donne pas. Entre ces deux classes d'hommes une lutte se prépare, et cette lutte menace d'être terrible : d'un côté la puissance de l'or, de l'autre la puissance du désespoir. C'est notre devoir à nous chrétiens que de nous précipiter, sinon pour empêcher, du moins pour amortir le choc". Enfin, déçu par "les intérêts d'un ministère doctrinaire... d'une pairie effrayée... d'une bourgeoisie égoïste", il crie en pleine révolution "passons aux barbares !", c'est-à-dire aux ouvriers et aux pauvres, les seuls "en qui il reste assez de foi et de moralité pour sauver une société dont les hautes classes sont perdues" . En 1848, il fonde avec Lacordaire et l'abbé Maret le journal "l'Ère nouvelle" par lequel il va pouvoir défendre et développer ces idées jusqu'en 1849 où, raillé, éreinté, calomnié par le journal "l'Univers" de Louis Veuillot qui est la voix quasi officielle de l'épiscopat, la publication doit s'arrêter. Les 3 auteurs ne s'en remettront pas et avec eux, c'est la branche libérale démocrate de l'Église de France qui s'éteint pour de trop longues et trop nombreuses décennies D'ailleurs OZANAM va lui aussi bientôt s'éteindre définitivement à la vie terrestre laissant là encore, une pensée et une démarche sociales et politiques inachevées, qui eussent représenté la seule frange de l'Église à pouvoir appréhender et contrebalancer le développement du socialisme athée. On retiendra en conclusion de ce chapitre qu'à un des moments de notre histoire où la condition humaine des plus petits a été la plus noire, Frédéric ne leur a jamais retiré sa confiance ; mieux même, à l'image du Christ et de Saint Vincent, il a toujours été profondément, intimement persuadé que le plus petit, le plus humble, le plus oublié, le plus insignifiant des hommes, était notre Maître, celui qui ordonne et aussi celui qui montre le chemin du salut. Pour que l'Église retrouve cette voie, il faut attendre 1891 et l'encyclique "Rerum Novarum" de LÉON XIII, qui va apporter enfin de la part de l'Église, une véritable reconnaissance des droits des plus démunis. OZANAM fait d'ailleurs partie de ceux qui ont inspiré la grande encyclique qui jette les bases de la doctrine sociale de l'Église Au plan spirituel enfin Frédéric est tout entier dans cette exhortation d'une lettre adressée à ses amis vincentiens sur la difficulté d'aimer Dieu : "Il semble qu'il faille voir pour aimer et nous ne voyons Dieu que des yeux de la foi, et notre foi est si faible ! Mais les hommes, mais les pauvres, nous les voyons des yeux de la chair ! Ils sont là et nous pouvons mettre le doigt et la main dans leurs plaies, et les traces de la couronne d'épine sont visibles sur leur front... nous devrions tomber à leurs pieds et leur dire avec l'apôtre "tu es mon Seigneur et mon Dieu". Vous êtes nos maîtres et nous serons vos serviteurs ; vous êtes les images sacrées de ce Dieu que nous ne voyons pas et ne sachant pas l'aimer autrement nous l'aimerons en vos personnes". Malgré des prises de position parfois critiques, OZANAM n'a jamais démenti sa fidélité à l'Église qui a pourtant connu à l'époque, une de ses périodes les plus troubles, celle de grands conflits internes, dans un contexte d'anticléricalisme agressif, parfois violent et radical qui prophétisait la mort de Dieu et l'éradication de l'Église : conflits entre chrétiens libéraux et conservateurs, conflits entre chrétiens républicains et monarchistes, conflits enfin entre chrétiens gallicans et ultramontains. Dans ce dédale et ce bouillonnement d'idées, il a toujours su trouver le chemin de l'Évangile, celui du Bon Samaritain. Il a même été dans ce contexte, un novateur. C'est le précurseur de la notion de la vocation des laïcs, (concept il est vrai déjà expérimenté par Saint Vincent), qui trouvera un statut dans l'Église quelques 130 années plus tard au concile de Vatican II, "il y a de la place dans l'Église, estimait-il, pour une action profondément catholique sans cesser d'être laïc". Un peu dans le même registre, il était déjà, sur les traces de Lamenais, partisan de l'indépendance de l'Église par rapport au pouvoir civil, "Une grande chose est faite, s'écrit-il, d'ailleurs avec un peu d'avance, la séparation de l'Église et de l'état". Là encore, en matière de religion et de spiritualité, il n'a jamais subi son siècle sombre et tourmenté, il l'a précédé. C'était un authentique visionnaire qui n'a pourtant jamais enseigné de véritable théorie sociale, politique ou religieuse, seulement persuadé que "la religion sert moins à penser qu'à agir" ; plus exactement pour lui, la théorie exigeait, avant toute doctrine, de commencer d'abord par le contact direct, individuel et amical, d'homme à homme, démarche fondamentale pour redonner au pauvre en qui il voyait l'image de Dieu, la certitude qu'il n'était pas un rebut encombrant d'une société égoïste, mais un acteur à part entière de l'humanité dans sa marche vers des horizons nouveaux. Sa quête incessante de Dieu à travers les pauvres, son engagement auprès des plus obscurs, dont la dignité et la condition divine ne souffrait pour lui d'aucune désinvolture, son souci d'instruire ses contemporains sur la véritable religion chrétienne au service de l'humanité qui souffre (il est en grande partie à l'origine des célèbres conférences de carême de N.D. de Paris), la création même de la Société de Saint Vincent de Paul, ne sont que le prolongement naturel d'une constante intimité avec Dieu. Plus qu'un véritable mystique, il a vécu par anticipation le cantique que nous chantons aujourd'hui dans nos offices "Que ma vie soit prière", en prenant au pied de la lettre jusqu'à sa mort le voeu du Notre Père "Que ton règne vienne". Une mort qui viendra bientôt dans les souffrances physiques et l'épuisement, non sans qu'il rende une dernière fois grâce au Seigneur : "Je le veux quand tu le veux, je le veux comme tu le veux, je le veux parce que tu le veux... si ces pages sont les dernières que j'écris, qu'elles soient un hymne à ta bonté". Michel ROUZÉ
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