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Lettre
du Père Robert P. MALONEY
Supérieur Général Carême 2004 |
Aux membres
de la Famille Vincentienne
du monde entier
Très chers Frères et Soeurs,
Que le pardon et la paix du Seigneur soient sur vous en abondance,
durant ce temps de carême !
Les quatre évangiles peignent tous le même tableau austère de la mort de Jésus : Il meurt crucifié entre deux criminels, un à sa droite et un à sa gauche. Mais alors que Marc, Matthieu et Jean ne disent presque rien sur les deux criminels, Luc leur donne des rôles parlés dans un épisode dramatique. En fait, cette scène est le changement lucanien le plus long et le plus important dans le récit du crucifiement. Nous faisons habituellement référence à son personnage principal comme étant «le bon larron», bien que Luc ne l'appelle ni «bon» ni un «larron». Tandis que Marc et Matthieu décrivent les deux hommes crucifiés avec Jésus comme étant des « bandits », Luc les désigne simplement comme des «malfaiteurs», peut-être car, comme évangéliste qui met davantage l'accent sur la douceur, il veut éviter de placer Jésus en compagnie violente à sa mort.
Une tradition plus tardive a donné différents noms aux deux malfaiteurs (Joathas et Maggatras, Zoatham et Camma, Titus et Dumachus, Dysmas et Gestas). La plupart de ces noms sont aujourd'hui oubliés, mais quelques lecteurs se souviennent encore du bon larron comme «Dysmas». Sous ce nom, le calendrier liturgique romain lui a attribué un jour de fête, le 25 mars, autrefois considéré comme le jour de la crucifixion de Jésus, mais aujourd'hui comme la fête de son incarnation. Une légende ravissante, trouvée dans un des évangiles apocryphes, raconte que lorsque la Sainte Famille s'enfuyait en Égypte, deux voleurs l'attaquèrent. Cependant, un s'arrêta immédiatement quand il vit les larmes jaillissant des yeux de Marie. C'étaient ces mêmes voleurs (maintenant pris en faisant leur trafic à Jérusalem !) - ainsi va l'ainsi va l'histoire - qui sont crucifiés avec Jésus. Celui qui est ému par les larmes de Marie était le bon larron à la droite de Jésus.
Mais les évangiles sont silencieux sur le passé des malfaiteurs et leurs vies personnelles. En première lecture, le dialogue dans l'histoire lucanienne semble simple et direct ; en fait il est plein de nuances subtiles. Un des malfaiteurs, l'évangéliste l'affirme, fait chorus avec ceux qui blasphèment Jésus : «N'es-tu pas le Messie ? Alors sauve-toi toi-même, et nous aussi.» Mais «l'autre malfaiteur» (Luc ne l'appelle jamais autrement) réprimande son compagnon «Tu n'as même pas crainte de Dieu, toi qui subis la même peine ! Pour nous, c'est justice, nous payons nos actes ; mais lui n'a rien fait de mal». Notez que dans la scène de la crucifixion lucanienne le bon larron joue le rôle de témoin de l'innocence du Christ. Plus tard, un second témoin, le centurion, confirmera le jugement du bon larron, attestant : «Sûrement, cet homme était innocent» (Luc 13,47).
Maintenant le drame s'intensifie au moment où le bon larron parle directement au Seigneur crucifié : «Jésus souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton royaume».
« Jésus » ! Ce titre est bouleversant dans son intimité. Nulle part ailleurs dans les quatre évangiles quelqu'un s'adresse aussi simplement à Jésus en utilisant son nom sans autre qualification révérencielle. Luc apporte une touche artistique pour appuyer la sincérité de la demande du malfaiteur. Mais notez aussi l'ironie : pour Luc, la première personne qui a assez de confiance pour parler avec tant de familiarité au Seigneur est un criminel condamné, et c'est aussi la dernière personne à parler avec Jésus avant sa mort. Il formule son appel en terme de «souvenir», mot lucanien favori et qui a été trouvé sur des pierres juives : «souviens-toi de moi». Contrairement à toutes les attentes, ce malfaiteur ayant entendu Jésus raillé de «Roi des Juifs» et ayant conclu qu'une injustice a été commise, croit que Jésus règnera vraiment sur un royaume et humblement lui demande de se souvenir de lui.
Jésus répond par une formule solennelle «Amen, je te le dis», le seul usage de cette formule dans le récit de la passion en Luc et aussi son sixième et dernier usage dans son évangile. Ici, la formule solennelle introduit l'octroi du don gratuit du pardon de Dieu. L'assurance de Jésus dépasse tout ce que le malfaiteur (ou le lecteur) aurait pu imaginer : «Amen, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis». Il est accordé beaucoup plus qu'il n'est demandé. La réponse n'inclut pas seulement le pardon, mais l'intimité : tu seras avec moi. Le bon larron jouira, en compagnie de Jésus, de la plénitude du bonheur avec Dieu.
Permettez-moi de vous présenter deux brèves réflexions sur cette histoire merveilleuse, baignée de la saveur lucanienne.
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Nous croyons que la grâce est un pur cadeau. Dieu l'octroie gratuitement et abondamment. Nous ne la gagnons pas ; nous lui répondons seulement. Au niveau le plus profond, la grâce est la présence de Dieu, l'offrande de l'amour personnel et le don de Dieu lui-même. Le cadeau est le donneur. Dieu touche nos coeurs et ranime, crée même, une réponse en nous.
Mais, il est important de noter que ce cadeau n'est pas simplement une réalité invisible ; au contraire, elle prend des formes très concrètes. Les évangiles nous le rappellent à maintes et maintes reprises. Pour le bon larron dans l'histoire de Luc, Jésus est grâce. On peut presque imaginer «cet autre malfaiteur» étudiant Jésus et arrivant lentement à la conclusion que l'homme à côté de lui n'est pas seulement innocent d'un crime capital mais qu'il est foncièrement bon. En fait - ce petit détail passe souvent inaperçu - Luc donne au bon larron, pour observer Jésus plus de temps qu'aucun des autres évangélistes, puisque dans son évangile (différent de celui de Marc, Matthieu ou Jean) les deux malfaiteurs font le chemin de croix tout entier avec Jésus avant de mourir avec lui (Luc 23,32). La bonté qu'il voit dans la personne de Jésus touche le coeur du bon larron et suscite une réponse : «Jésus, souviens-toi de moi. »
N'est-ce pas de cette manière que la grâce opère souvent en nous ? Elle entre dans nos vies par le témoignage fidèle des autres, comme nos parents, ou un serviteur des pauvres entièrement donné, ou une personne malade qui porte sa maladie avec une foi courageuse, ou à travers la vie d'un saint ou la mort d'un martyr que nous avons lue ? Les signes de l'amour de Dieu - que nous appelons «grâce» - sont visibles tout autour de nous. Ce qui est remarquable dans l'histoire du bon larron est qu'il ne se replie pas sur lui-même dans ce qui aurait dû être un moment désespérément angoissant de voir sa vie lui échapper. Au lieu de tomber dans la dépression ou le désespoir, il voit lui-même la bonté dans la personne de Jésus et lance un cri d'espoir : «Jésus, souviens-toi de moi». Il voit la grâce personnifiée et y répond.
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Ma deuxième réflexion est aussi très lucanienne. Il y a quelque chose de remarquablement humble dans cet « autre malfaiteur ». À l'inverse de son compagnon, il reconnaît la vérité de sa propre situation. Son analyse sobre était, je présume, choquante pour le premier malfaiteur et pour les spectateurs : «Pour nous, c'est justice, nous payons nos actes ; mais lui n'a rien fait de mal».
Thomas Merton a écrit une fois : «Nous-mêmes devenons vrais en disant la vérité». La vérité se trouve au coeur de notre être, s'efforçant d'émerger. Quand nous exprimons la vérité, nous commençons à construire notre vrai moi. Il en était ainsi pour le bon larron. Attiré par l'innocence et la bonté du Seigneur, il a reconnu son propre vide, et précisément en faisant cela, il a été capable de voir, d'entendre, de recevoir, d'être rempli. Il y a une résonance humble, et en même temps affectueuse , dans le cri du bon larron : «Jésus, souviens-toi de moi, quand tu viendras dans ton royaume». Et la réponse chaleureuse de Jésus est encore une autre affirmation en Luc que les humbles sont exaltés : «En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras avec moi dans le Paradis». Comme saint Vincent l'a souvent rappelé à ses disciples, à l'humble tout bien peut arriver, tandis que l'orgueilleux reste toujours vide.
Comme nous entamons notre parcours de Carême, je vous invite à réfléchir avec moi sur cette belle scène de Luc. Dans un temps où il y a tant de guerres, tant de terrorisme, tant de faim, tant de maladies, et aussi tant de morts absurdes, je vous encourage à percevoir les signes abondants de l'amour miséricordieux de Dieu, même au milieu des souffrances, comme l'a fait le bon larron. Je prie aussi, avec vous, que nous tous dans la Famille Vincentienne sachions comment nous tenir debout devant le Seigneur, devant les autres, et devant les pauvres, en grande vérité et humilité. L'humilité nous rendra capables de voir nos compagnons de route comme une grâce dans nos vies, comme des signes visibles de la présence et de l'amour de Dieu.
Comme il approchait du lieu de la crucifixion, le «bon larron» a sûrement dû sentir que c'était son heure la plus sombre. Mais pour lui, la lumière a brillé dans l'obscurité. Il a expérimenté, comme le psalmiste aimait chanter (139,12) : «Même la ténèbre n'est point ténèbre devant toi et la nuit comme le jour illumine». Si nous nous tenons humblement devant Dieu pendant ce temps de Carême, je suis certain que nous nous réjouirons aussi dans la lumière du Seigneur.
Votre frère en Saint Vincent,
Robert P. Maloney, C.M.
Supérieur Général .