M é d i t a t i o n

par le Père Alvaro RESTREPO cm
Jérusalem
cen.laz@palnet.com

“Tu t’appelles… tu deviendras…“

“Préoccupe-toi de ton nom
car il te survivra
plus que mille monceaux d’or "

Siracide 41, 12

Le nom de la personne apparaît dans la Bible chargé de signification. Il n’est pas seulement une carte d’identité dans un sens sociologique, mais devient l’identité plus intime de la personne, le destin qu’elle porte en soi et qui doit progressivement l’amener à son achèvement.

On dit souvent que le nom exprime "la personne elle-même". Nous trouvons dans Qohelet une affirmation qui nous conduit dans cette direction : "De ce qui est, le nom a déjà été prononcé." (6,10)
Nom et visage s’interpellent, s’expliquent. Absence de nom devient absence de visage. "Fils d’insensé, fils d’homme sans nom" dira aussi le livre de Job (30,8).

Ceci nous fait comprendre pourquoi dans la Bible, on a un soin particulier pour faire connaître le nom de la personne et expliquer, (parfois de façon très populaire), son sens, pour aider le lecteur à saisir un autre monde plus profond qui se cache derrière le nom.

" Tu t’appelles… tu es… tu deviendras ".
Les pages du Nouveau Testament nous offrent un texte de Jean où nous lisons l’appel de Pierre :
"Fixant son regard sur lui, Jésus dit : tu es Simon… tu seras appelé Céphas, ce qui veut dire Pierre" (Jn 1,42.)
Nom de famille (Simon) qui laisse entrer dans l’histoire humaine de quelqu’un, tous ces pas avec lesquels la Providence conduit les personnes et les prépare pour une autre mission de plus grande envergure.

Tu t’appelles Jeanne-Marie… :

De notre Bienheureuse Sœur on peut dire : "Tu t’appelles Jeanne-Marie, tu deviendras… "

Connue aujourd’hui comme Rosalie Rendu, les biographes nous disent cependant que son nom de baptême était celui de "Jeanne-Marie" et que c’est seulement au moment de prononcer ses Vœux qu’elle a reçu celui de Rosalie.

JEANNE, (féminin de Jean) nom de saveur biblique (Yoh’anan) dont le sens littéral est : "Dieu dispense les bienfaits… Dieu fait grâce… ou Dieu pardonne".

MYRIAM-MARIE, "celle qui élève" ; dans la Bible, on se souviendra toujours de Myriam, sœur de Moïse car elle est devenue pour le peuple symbole de la résistance et de la vaillance.

Dans un foyer où le père a manqué trop tôt, on avait besoin de quelqu’un comme Jeanne-Marie pour tenir la maison, surtout à titre de fille aînée.

Les circonstances de la vie deviennent dans les desseins de Dieu des lieux de formation, des espaces de croissance physique et morale pour un avenir qu’on ignore mais qu’on invente dans le silence du quotidien et de la vie simple des familles.

Ses biographes signalent trois aspects de sa personnalité habituellement appréciés de ceux qui connaissaient Jeanne-Marie : "sa vivacité, sa foi et son attention aux souffrances des autres" (Claude Dinnat : Sœur Rosalie Rendu ou l’amour à l’œuvre dans le Paris du XIX° siècle H.Harmattan, p. 25)

L’histoire nous a dit combien cette femme était devenue canal des bienfaits de Dieu à l’égard des pauvres… porteuse de grâces aux malheureux… pour élever la dignité des autres.
Sans doute a-t-elle su faire de son nom une route et se créer une identité que Dieu voulait encore transformer.

Tu deviendras Rosalie… :

Nombreux sont les endroits où la Bible nous parle de changements de nom de la personne. Un évènement, une mission deviennent très souvent l’occasion de le faire : d’Abram on passe à Abraham, de Saraï à Sara, de Jacob à Israël. Désigné pour devenir le successeur de Moïse, la Bible nous dit que son nom était "Hoshea", fils de Noun. Il deviendra YEHOSHUA. Mission, responsabilité nouvelle que le nouveau nom indiquera.

Au mois de Mai 1807 est signalé pour notre Sœur cet autre pas, celui de devenir Sœur Rosalie Rendu. Entrée dans une grande famille dans une époque sociologiquement bouleversée, dans une église souffrante des décisions gouvernementales, à un moment où la pauvreté morale, économique et spirituelle progressait sans cesse, elle était sûre de devoir devenir "rose au milieu de beaucoup d’épines."

Une longue route était donc ouverte pour sa vie dans laquelle elle s’avancera avec toutes les richesses familiales, augmentées de celles de la Compagnie et cette énergie secrète qui la soutenait, vaillante et généreuse, comme tant d’autres femmes dans l’histoire du salut.

Avec elle, car elle "a répondu avec amour à l’appel d’amour du Seigneur", la mission auprès des pauvres pouvait se poursuivre.

Jeanne-Marie, devenue Rosalie, a su donner un visage à son histoire…, son " nom lui survit plus que mille monceaux d’or "et nous pouvons aujourd’hui la prier dans sa fidélité pour chercher nous aussi, à " répondre avec amour à tant d’appels d’amour de Dieu".


Qui suis-je pour toi ?
Matthieu 16, 13-23

" Dieu est amour :
ces trois mots sont la source d’eau
inépuisablement jaillissante en vie éternelle,
en force et en joie

Jacques Loew.

Les démarches de l’Eglise pour présenter quelqu’un ou quelqu’une comme saint ou sainte, bienheureux ou bienheureuse sont des démarches apparemment juridiques. Mais elles portent plus profondément la possibilité de percevoir comment ce "Dieu d’amour" qui nous a créés, qui nous aime et nous conduit, a été accueilli, aimé par ceux qui entrent dans la communauté des ces Bienheureux officiellement reconnus par le peuple de Dieu.

Les nombreuses pages d’un procès de canonisation ne pourront jamais parler entièrement du mystère de la foi, de l’appel, de la générosité des hommes et des femmes de l’histoire. Nous restons toujours obligés d’observer une distance car Dieu connaît comment nous vivons, comment nous répondons à la même question centrale de l’évangile : "qui suis-je pour toi ? "

On ne naît pas saint… on le devient :

On nous dit que la famille de Rosalie Rendu a été une première école de sa foi. Le sera aussi le contact qu’elle aura avec des prêtres et religieux qu’elle trouve petit à petit sur sa route. Mais sûrement qu’un jour elle se trouve confrontée à la question de la foi et de l’amour pour donner une réponse,- la sienne- travaillée dans le secret de son cœur, dans le temps silencieux de la grâce, ainsi que Dieu a l’habitude d’agir avec nous.

Comment Dieu a-t-il agi avec elle encore à Confort ? nous ne le saurons jamais. Ce que nous savons, c’est qu’en 1802 elle commence ce pèlerinage qui signifiait pour elle la même démarche que notre ancêtre dans la foi :
"quitte ta terre, quitte ta famille pour un lieu que je te montrerai." (Gn.12, 1-4).

Les blanches cornettes des Filles de la Charité étaient devenues un petit phare qui indiquait la route. Le 25 Mai 1802 la Maison Mère deviendra le nid où la Providence formera la Rosalie Rendu que nous connaissons.

L’éducation que la Compagnie a toujours essayé de transmettre aux Filles de la Charité demande d’apprendre "à vivre en dialogue continuel avec Dieu" (C 2.2) où nos routes sont éclairées par un discernement progressif, où Dieu nous enseigne que "mieux vaut s’abriter en YAWH que se fier dans l’homme" (Ps.118,8) et qu’ "on peut tout en celui qui donne la force " (Ph. 4,13)

Devenir ce que Dieu veut de nous et le partager aux autres :

"Se tenir entre les mains de Dieu dans la confiance filiale et la soumission à sa Providence" ( C 2.2) sont une école, un chemin de métamorphose continuelle qu’on doit essayer de vivre et de partager, particulièrement quand, comme dans le cas de Rosalie, on a la responsabilité de l’animation d’une communauté.

Elle se remet entièrement à Dieu, elle a une confiance infinie en sa miséricorde : c’est le signe de la perfection de son espérance. Elle construit sa vie sur cette certitude que Dieu, dans les grandes comme dans les petites choses, sera toujours à ses côtés. Toutes les personnes innombrables qui l’entoureront, lui apparaîtront comme des images du Père, comme des frères en Jésus-Christ. De l’Esprit Saint qu’elle prie souvent elle attend "qu’il dispose les cœurs et les incline au bien".
Voilà ce que son biographe C. DINNAT a dit (p. 72-73). Façon d’être, de vivre de notre sœur qui a su laisser passer l’évangile dans le quotidien de son chemin. Saint Vincent et Sainte Louise devaient être fiers de cette Fille qui avait très bien saisi le véritable esprit de la Compagnie.

Ajoutons encore cette réflexion de Sœur Rosalie elle-même :
"Lorsque vous êtes devant Notre Seigneur, prenez votre cœur entre vos mains, triturez-le dans le mortier de son amour, comparez-le au sien, faites-en sortir tout ce qui déplait à ce divin cœur, vous y trouverez bien des durillons, extirpez-les, ne refusez rien à Dieu, pensez toujours que vous êtes une servante inutile et que tout ce que l’on sacrifie des choses de ce monde ne mérite pas un regret." (Sœur Costalin, AFCP, Fonds Rosalie Rendu ; o.c. p. 73)

Elle savait très bien par combien de chemins de purification on devait passer… ; "elle attachée une fois à un soulier de son ancienne sœur servante Sœur TARDY" pouvait aider ses sœurs et beaucoup d’autres à entreprendre cette route de libération intérieure qui ne finit jamais et qui laisse voir beaucoup mieux "quelle est notre réponse à la question centrale de notre foi : QUI SUIS-JE POUR TOI ?" (Mt.16,15) Réponse qu’on donne pas à pas… car " on ne naît pas saint… on le devient par la grâce de Dieu et la disponibilité à son amour ".

Visage féminin de Dieu dans les rues de Paris

" En vue de toutes ces friperies
données en mon nom, je vous ouvre le ciel,
entrez-y pour l’éternité "

(Rêve de Sœur Rosalie)

Les rêves aussi sont dans la Bible des façons divines de faire connaître sa volonté, d’éduquer les hommes, de les inviter à des " avance au large " que peut-être on n’avait pas imaginés. Ils parcourent tous les livres sacrés à des étapes différentes de l’histoire du salut.
Rien d’étonnant que Sœur Rosalie nous fasse connaître un de ses rêves (o.c.p.228 et qui devient conclusion du livre de DINNAT), parce que là-dedans il y a une expérience radicale de Fille de la Charité à " qui étouffe et enlève tout appétit l’idée que tant de familles manquent de pain " (paroles de Sœur Rosalie).
Rêve ou actualisation de ce que disait St. Vincent le 13 février 1646, on ne sait pas. Dans sa conférence, le Fondateur disait :
" Les pauvres assistés seront ses intercesseurs auprès de Dieu ; ils viendront en foule au-devant d’elle ; ils diront au Bon Dieu : "Mon Dieu, voilà celle qui nous a assistés pour votre amour ; mon Dieu, voilà celle qui nous a appris à vous connaître… qui nous a appris à espérer en vous… voilà celle qui m’a appris vos bontés par les siennes ". (Conférence aux Filles de la Charité p. 170)

Un charisme… qui a fait naître un même amour créatif :

"Pour toutes ces friperies, je vous ouvre le ciel"… On peut s’imaginer Dieu avec un langage pareil. Mais Dieu travaille avec ce que nous sommes. Notre argile n’est pas plus belle que toutes ces " friperies ".

La racine de tous ces "va et vient" de Rosalie, il faut aller la chercher dans les sources charismatiques reçues dans la Compagnie des Filles de la Charité, nourrie par l’esprit des Fondateurs pour qui "les pauvres restaient toujours Maîtres et Seigneurs", qu’il fallait aimer de tout son cœur pour pouvoir les servir avec générosité sans limites, comme Rosalie l’a vécu, n’admettant jamais qu’un pauvre soit renvoyé rudement.

= Ainsi les " friperies " venaient d’un cœur conscient de la dignité des pauvres comme l’évangile l’enseigne et comme St. Vincent l’avait traduit d’une façon très existentielle.

= " Friperies " qui arrivaient chez les pauvres aussi parce que Rosalie engageait autour d’elle des personnes qu’elle rencontrait en chemin, sans distinction d’idées, de religion, d’options politiques ou de rang social. L’homme doit être sauvé, sa dignité rendue, il faut se mettre en marche " comme on va éteindre le feu " avec cette conviction de Saint Vincent partagée par Rosalie : "nous n’en ferons jamais assez, mes sœurs".

Elle crée ainsi un "réseau de charité" qui multiplie les bras, car les pauvretés ne font que se multiplier continuellement. Son Fondateur en avait fait autant à une époque où les différences avec la sienne ne sont pas très grandes. Et cette femme, "visage de Dieu dans les rues de Paris du XIX° siècle" devient la semence d’un autre foyer de charité : les Conférences de Saint Vincent de Paul.

Une promesse… rendue réalité :

"Venez, les bénis de mon Père, recevez en partage le Royaume qui a été préparé pour vous depuis la fondation du monde" (Mt. 25, 34) Si Paul a enseigné "que l’appel et les dons de Dieu sont irrévocables" (Rm.11,29), on ne peut avoir aucun doute que la promesse du Royaume faite à ceux qui ont le souci des pauvres ne se réalise..

Intuitif sur les vérités évangéliques, façonné dans son cœur au service quotidien des Pauvres, Vincent pouvait avoir la certitude que si Dieu avait promis son Royaume à ceux qui s’en occupent, cela arriverait sûrement. De cette conviction il affirme le 11 novembre 1657 :

"Ah ! mes filles, si vous saviez quelle grâce c’est que servir les pauvres, être appelé de Dieu pour cela ! Nous n’avons pas les esprits assez clairvoyants pour voir l’excellence de cette grâce au moins tous .. Quand une bonne Fille de la Charité donne toute sa vie au service de Dieu, qu’elle a tout quitté, qu’il n’y a rien au monde pour elle, ni père, ni mère, ni biens, ni possessions, ni connaissances que Dieu ou pour Dieu, il y a grand sujet de croire que cette fille-là sera un jour bienheureuse".

Dieu nous offre une occasion de goûter en famille le don de la sainteté d’une de nos sœurs. "Rendons grâce au Seigneur car il est bon" (Ps. 117), remercions-Le du don de notre bienheureuse sœur.

Et pourquoi pas ? Demandons aussi au Seigneur, par l’intercession de notre sœur, les grâces pour notre route, reprenant à notre compte la phrase du Docteur Royer-Collard menacé de mort par la foule en colère quand il transportait un malade à l’hôpital : "Je suis un ami de Sœur Rosalie"… On l’a laissé passer.

Seigneur Dieu, pour notre aujourd’hui, pour notre mission, pour les besoins de l’Eglise, de la Compagnie, de la Congrégation, pour les Pauvres que nous aimons et servons, aide-nous, fortifie-nous. " Nous sommes, Seigneur, sœurs et frères de Sœur Rosalie que tu as accueillie à cause de toutes ces " friperies " données pour ton amour des Pauvres, les plus petits aimés de ton cœur ".

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