MARIE-ANDRE

Apostolat de la Presse, 46 rue Dufour, 75006 PARIS - 1953

SŒUR ROSALIE

IX

SŒUR ROSALIE MAGNIFIQUE ÉDUCATRICE


Cette mère des affligés affectionnait particulièrement les enfants, innocentes victimes de la misère ou des vices de leurs parents ; elle voyait en eux l’espoir de la transformation familiale et ne supportait pas que ces bambins traînent dans les rues. Aussi fit-elle bâtir pour eux, rue de l’Epée-de-Bois, des locaux où des Filles, de la Charité ouvrirent une école. Malgré son labeur accablant, la Mère prenait le temps chaque jour de visiter les fillettes dans leurs classes. Elle eût aimé s’en occuper personnellement et remplaçait volontiers quelques instants la Sœur fatiguée. Ce bref contact avec les enfants suffisait à les transformer en sages écolières. Elle encourageait les maîtresses : “Sans doute, votre emploi est pénible, les enfants sont difficiles, mais courage ! elles seront les plus beaux fleurons de votre couronne. Aimez-les bien. Vous verrez, grâce à votre patience et à vos bonnes [80] paroles, elles s’amélioreront, vivront chrétiennement et feront une bonne mort. Au ciel, vous constaterez le bien que vous aurez fait.”

Quand Sœur Rosalie pénétrait dans une classe, les élèves rayonnaient. Si une fillette était en pénitence, la Sœur ne la grondait pas, mais lui demandait avec bonté :

— Qu’avez-vous fait, ma petite fille ?

— Je n’ai pas su ma leçon, bégayait l’enfant confuse.

— Ce n’est pas bien. Etudiez-la bien vite, nous la réciterons ensemble.

Elle faisait le tour des bancs, questionnant, encourageant et revenait vers la petite malheureuse..

— Eh ! bien, cette leçon ? la savons-nous ?

L’écolière bégayait, hésitante. La bonne Sœur Rosalie la lui soufflait, puis disait à la maîtresse :

— Pardonnez-lui cette fois-ci. Elle sera désormais très courageuse, vous le verrez. Elle aurait honte de ne pas ressemblez à sa maman qui était si bonne élève.

Ainsi laissait-elle, après son passage, un peu plus de joie et de courage.
Beaucoup d’enfants, lors de l’épidémie, avaient perdu leurs parents. Sœur Rosalie les prenait chez elle. En 1832, elle en amena soixante-dix-neuf d’un seul coup, parmi lesquels des bé [81] bés. Leur nombre croissant toujours, il fallut les installer dans une maison voisine et séparer les petits des plus grands. Ce fut l’origine d’une crèche qui, en peu d’années, prit une merveilleuse extension.

Des femmes confiaient leurs bébés aux religieuses durant leur travail au-dehors et les reprenaient à la fin de la journée. Lorsque la bonne supérieure en trouvait le temps, elle courait à sa crèche prendre contact avec ces braves femmes, disant à chacune un mot obligeant, la félicitant de la gentillesse de son poupon. Elle trouvait toujours le moyen de faire un compliment à la maman, même si le bébé était laid ou difforme. Un matin, l’une des ouvrières lui présenta un petit rachitique. Sœur Rosalie le prit dans ses bras : “Il a l’air intelligent, dit-elle, quand il sera un peu plus grand, nous le mettrons à l’asile et je le recommanderai moi-même à la Sœur”. Et la maman toute fière de se tourner vers ses compagnes : “La Sœur Rosalie, elle a dit comme ça que mon petit il était intelligent, et qu’elle le recommanderait à la Sœur de l’asile”. Malheureusement, la critique ne perd jamais ses droits et quelques grandes dames dirent aux Filles de la Charité :

— Vous rendez un mauvais service aux mères en les déchargeant de leurs enfants. Ce sont elles qui, normalement, devraient les soigner. [82]

— Sans doute, riposta Sœur Rosalie, mais le peuvent-elles, prises comme elles sont par le besoin de gagner leur vie ? Beaucoup de femmes du monde qui n’ont pas la même excuse, les confient à des domestiques et personne ne songe à les blâmer.

Un jour, on lui amena un petit trouvé dans la rue. La Sœur l’embrassa, tout en discutant avec ses filles de ce que l’on ferait de lui. La crèche était comble. L’enfant mit ses petits bras autour du cou de la religieuse et refusa d’être déposé à terre. Il criait “Maman, maman”. Sœur Rosalie, émue, dit alors : “Il faut absolument le garder, il m’appelle maman”. Et elle le garda.

L’épidémie dévastatrice du choléra amena un grand nombre d’enfants dans les crèches et orphelinats fondés par la religieuse. La Sœur Rosalie estimait que les enfants devaient rester auprès de leurs parents en dépit de la misère de ceux-ci. Les retirer complètement de leur milieu quand la famille n’était pas foncièrement mauvaise, lui semblait une anomalie. De toutes façons, l’enfant élevé, hors de chez lui devrait y rentrer un jour et la transition lui serait dure et funeste.

Cependant, Sœur Rosalie fut acculée à la création d’un orphelinat, lorsque tant d’enfants se trouvèrent du jour au lendemain sans parents. [83]

Beaucoup allaient déjà à son école. Pour les garder la nuit et les nourrir, elle mit en jeu ses meilleurs amis qui lui procurèrent les finances nécessaires. Une petite maison fut achetée non loin du couvent et les fillettes confiées aux religieuses. Ces orphelines, seules dans l’existence, étaient. l’objet de sa sollicitude constante ; elle les aimait comme une mère, les suivait d’année en, année, les éduquait, les instruisait, les formant à une vie laborieuse, les mettant en apprentissage. Elle grondait rarement et obtenait tout ce qu’elle voulait. Elle était si bonne, si douce. Son regard tenait lieu d’observation et de récompense.

La parfaite éducatrice élevait ces orphelins en vue du milieu où ils devaient vivre, leur donnait l’instruction nécessaire pour leurs besoins éventuels, mais rien de plus. Bientôt elle créa un ouvroir pour les filles d’ouvriers. Coudre, tricoter, raccommoder les vêtements, faire une bonne soupe, tenir un intérieur en état de propreté lui paraissait plus utile que de prolonger leur instruction au-delà de leurs nécessités. Pour ces pauvres enfants qui ne pouvaient espérer voir modifier leur triste condition d’ouvrières, à la tâche tous les jours de la semaine, insuffisamment payées, les élever au-dessus de leur niveau social eût été les exposer à souffrir doublement. Il n’y avait alors ni colonies de vacances, ni con [84] gés payés, ni allocations. Végéter la nuit dans des chambres sans air, travailler durant le jour dans des ateliers insalubres, telle était la condition normale de cette malheureuse époque. Seul, le dimanche libérait les travailleurs. Comme distractions, les promenades, les cabarets. Les jeunes, au premier appel de la liberté, à la première tentation, succombaient. La honte s’ensuivait, avec l’abandon de toute pratique religieuse. Sœur Rosalie, pour obvier à cet état de choses, se creusait la tête. Elle proposa donc à ces fillettes de venir passer rue de l’Epée-de-Bois quelques heures du dimanche.

En trois mois, il y en eut quatre-vingts ; leur nombre ne cessa de croître. Ces enfants, heureuses de se retrouver, s’amusaient honnêtement ; elles se sentaient aimées, soutenues, comprises. Sœur Rosalie leur faisait de menus cadeaux. Quelques dames du monde s’y intéressaient, les visitaient dans les ateliers. Ce nouvel essai est à l’origine de l’Œuvre des Patronages. La Sœur Rosalie fut en cela aussi un précurseur.

Après leur mariage, ces jeunes filles gardaient leur confiance en leur mère adoptive, lui racontaient leurs chagrins, lui apportaient leurs bébés. Sœur Rosalie eut entre les mains deux ou trois générations qu’elle forma. Une Association, celle de Notre-Dame-du-Bon-Conseil, groupait les meilleures grandes filles, avec le devoir d’aider [85] les plus jeunes. Toujours la même méthode former des apôtres, utiliser toutes les bonnes volontés. Que de chutes évitées ! Que de jeunes filles tombées remises dans le bon chemin ! Que de victoires héroïques parfois ! [86]


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