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MARIE-ANDRE Apostolat de la Presse, 46 rue Dufour, 75006 PARIS - 1953 SUR ROSALIE VI LES AIDES DE CAMP DE SUR ROSALIE
Parmi les personnes en vue quelle connut intimement, le vicomte de Melun mérite une mention spéciale. Luimême nous raconte, dune façon charmante, comment il connut Sur Rosalie et comment elle linitia à lamour du prochain. M. de Melun fréquentait le salon de Mme Swetchine. Je voudrais bien, dit-il un jour à cette illustre dame, rapprocher de lÉglise les gens du peuple. Leur misère mattriste, leur servitude mest douloureuse. Je voudrais entrer en contact avec eux, les aider, car je les aime, mais comment le leur prouver ?" Mme Swetchine lengagea à aller voir Sur Rosalie et pour lui faciliter une entrevue, lui remit un mot de recommandation. Et voilà notre jeune homme en route. A dater du Panthéon, écrit-il, la route nest pas brillante et jeus quelque peine à découvrir, dans un angle de la rue Mouffetard, la toute petite rue de lEpée-de-Bois. je dus, en y entrant, [49] traverser le marché des Patriarches, où je ne vis pour marchands que des chiffonniers et pour marchandises que des guenilles, et jarrivai, en société de deux ou trois personnes, à la maison de secours que desservait et habitait en qualité de supérieure Sur Rosalie Au nom de Mme Swetchine, la Sur Rosalie me reçut presque aussi bien que si javais été un pauvre. Mais elle était habituée à voir venir chez elle ces vocations dapôtres et de diacres que la curiosité inspirait plutôt que la foi, et qui ensuite se retiraient à la vue peu attrayante de la misère. Elle eut la mauvaise pensée, comme elle me lavoua plus tard en riant, que je pourrais bien être un de ces amateurs. Elle résolut de me soumettre, dès le premier jour, à une sérieuse épreuve ; et, me mettant quelques bons de bouillon, de viande et de cotrets dans la main, elle me donna une Sur pour diriger mes pas, mindiquant deux ou trois ménages des environs et me chargea de les voir, de les servir et surtout de les consoler. Je devais, en retour, lui rendre compte de mes courses et de mes observations. M. de Melun raconte quà sa première visite il trouva un homme mourant auprès dune femme renfrognée, entourée de petits enfants. II sassit près du malade, lui parla affectueusement, laida à boire, embrassa les enfants, réconforta la femme, laissa discrètement sur la cheminée [50] quelque aumône et promit de revenir. La seconde visite fut pour une pauvre vieille : Linfortunée était malade, couchée sur de vieux chiffons, dans un trou dont on aurait fait à peine une étable, sans meubles, sans rideaux, sans autre vitre à la fenêtre quun lambeau de papier. Elle navait personne pour la soulager et lui verser à boire, excepté une bonne voisine aussi pauvre quelle, qui, deux fois par jour, après avoir fait sa journée, montait à son taudis. Je ne saurais décrire la triste obscurité, la malpropreté et linfection de cette demeure où la mort disputait sa proie à la misère Il continua sa tournée non sans quelque timidité, assez inquiet de ce quil allait trouver dans un troisième foyer. Mais, dit-il, une fois admis, installé sur un coffre ou sur une chaise boiteuse, la première glace rompue, ces braves gens paraissaient si contents de me voir, me parlaient si franchement de leur affection pour la Sur Rosalie, me racontaient leur histoire avec tant de confiance, leurs souffrances avec tant despoir, que javais plus de peine à les quitter que je nen avais eu à les aborder Quand, au retour à la maison de la rue de lEpée-de-Bois, je fis à la Sur Rosalie le récit de ce que javais vu, elle mécouta avec une attention mêlée dun peu détonnement ; elle était surprise du goût que javais pris à ma première [51] mission. Elle me remercia de laide que je venais apporter à son malheureux quartier, et avec cet accent simple et pénétrant qui va à lâme, elle demanda en riant, pour achever mon admission parmi ses auxiliaires, de faire parvenir une lettre à un ministre, décrire un billet de recommandation au maire de son arrondissement, dapostiller une pétition au directeur général des Postes et une autre au directeur des Tabacs. Je my prêtai de bonne grâce et men retournai chez moi lâme émue de ce que je venais de voir, enchanté de mes pauvres, de la Sur Rosalie, du bien quelle mavait fait et résolu de continuer ce cher apprentissage. A partir de ce moment, racontent les Mémoires, et jusquà la mort de cette admirable religieuse, une semaine ne se passa point sans que je vinsse non seulement parcourir les rues tortueuses de son pauvre royaume mais prendre ses lumières sur toutes mes entreprises et difficultés. Malgré ses occupations qui étaient accablantes et la foule de toute classe qui encombrait son parloir, elle avait toujours le temps de mécouter, se faisant une joie de patronner mes uvres et de les adopter. Je ne revenais jamais de la rue de 1Epée-de-Bois sans y avoir appris quelque nouvelle et meilleure manière de faire le bien. Sur Rosalie donna à M. de Melun la vie [52] de saint Vincent de Paul. Ce livre fut pour lui stimulant. Dieu le lui envoya par celle de ses filles qui, peut-être, hérita le plus complètement de lesprit du fondateur. Il disait que Dieu lui avait fait connaître Sur Rosalie pour laider à mettre en uvre les lumières et les sentiments que la foi lui avait fait trouver dans lÉvangile. Il la soupçonnait dêtre dintelligence avec son ange gardien. Jai rencontré dans ma vie beaucoup de religieux et de religieuses dignes de leur profession et dévoués au bien, mais personne na été pour moi ce qua été la bonne Sur Rosalie. Personne ne ma enseigné avec autant de simplicité et de profondeur la science délicate de parler aux malheureux le langage quils ont besoin dentendre, de panser une blessure sans la faire saigner, dêtre indulgent sans faiblesse et ferme sans rigueur. Personne ne ma initié comme elle à lart de faire sortir de chaque bonne volonté tout ce quelle peut produire au service de la charité. Personne, enfin, ne ma fait éprouver à ce degré limmense joie de voir une âme grande et belle me traiter en auxiliaire de son saint ministère, jallais presque dire en conseiller de ses bonnes uvres. [53] Il est commandé à tous de nous chérir Avec le vicomte de Melun, dautres jeunes gens vinrent grossir le nombre des auxiliaires de Sur Rosalie dans la paroisse Saint-Médard. Parmi eux, quelques élèves des Grandes Éco1es, navrés de voir lÉglise méconnue ou calomniée dans leur milieu universitaire, résolurent de remédier à cette carence. Ne leur disait-on pas : Si Jésus a pu faire autrefois des merveilles, il ne reste plus trace de son passage sur la terre. Où sont les uvres des chrétiens qui démontrent leur foi ? Piqués au vif dans leur amour pour le Christ, ces jeunes gens voulurent répondre par des actes aux objections des saint-simoniens ; avec Ozanam à leur tête, ils approfondirent leurs connaissances religieuses. Sur leur demande, un prêtre leur donna à jour fixe une conférence de philosophie chrétienne qui se terminait par une sorte de cercle détudes. Pour attirer la bénédiction divine sur leur entreprise, ils résolurent de joindre à létude de leur religion la visite aux malades. Cétait en 1833. M. Bailly, directeur de la Tribune Catholique premier inspirateur de luvre qui devait prendre, sous le nom de [54] Conférence de Saint-Vincent-de-Paul (1), une expansion mondiale, appuya chaleureusement le projet dOzanam et lorienta vers Sur Rosalie. Ozanam prit avec lui deux de ses compagnons - ils étaient huit - et sen fut rue de lEpée-de-Bois. Grande fut la joie de la religieuse en les entendant discourir. Elle vit tout de suite laide que ces jeunes gens déducation parfaite, généreux, intelligents, pourraient lui apporter auprès des pauvres. Ozanam surtout lattira. Ce cur délicat, aimant, ouvert à linfortune des classes laborieuses, était fait pour comprendre le sien. Sur Rosalie lui réserva, ainsi quà ses camarades, les mansardes les plus désolantes et les caves les plus humides. Elle leur distribua, avec des bons de charbon et de pain, ses judicieux conseils. Vous ne pouvez vous faire une idée de ce que vous rencontrerez rue Mouffetard. Vous serez interdits en franchissant la porte de certains taudis. Dans vos maisons bourgeoises, [55] vos chiens et vos poules sont certainement mieux logés. Ne vous scandalisez pas des misères morales que vous rencontrerez. Ces pauvres gens ont une vie denfer : travail à longueur de journée, et quel travail souvent ! Ils sont sous-alimentés, nont pas toujours de quoi se chauffer, ni se vêtir impossible pour eux davoir la moindre hygiène. Chercher leau est une corvée ; plusieurs étages à descendre et à remonter. Ne vous étonnez pas si leur parler nest pas toujours poli et convenable, sils sont hargneux et jaloux. Il faudra vous faire pardonner votre vie facile en étant très bons. Parlez aux chiffonniers, aux clochards, aux gens les plus déchus comme avec des égaux, visitez-les en amis. Un des grands moyens de faire du bien aux pauvres, cest de leur témoigner du respect et de la considération, surtout de laffection. Leur plus grand chagrin est que personne na besoin de leur amitié. Puisque vous disposez dun peu de temps libre entre vos cours, offrez-vous à eux pour leur rendre les services quils ne peuvent se rendre eux-mêmes. Il y a tant de manières de faire la charité ! Un secours en argent ne dure pas. II faut viser à plus durable, étudier leurs aptitudes. Il y a une charité qui humilie. Invariablement, elle terminait : Si nous étions à leur place, nous serions pires queux. Ce fut, chez ces émules de saint Vincent de [56] Paul un assaut de générosité. Gagnés par la charité de Sur Rosalie, ils grimpèrent dans les mansardes et descendirent dans les caves des chiffonniers. Les uns, tel que Récamier, le futur docteur, apportaient sur leur dos une charge de bois, un sac de charbon, un poêle ; dautres aidaient au transfert dun malade à lhôpital, faisaient entrer un vieillard à lhospice, envoyaient à lécole les gamins traînant dans les rues. Le jeune Olivaint, futur martyr de la Commune, recueillait à lÉcole normale les rations non utilisées de ses compagnons, pour les apporter à ceux qui jamais ne mangeaient à leur faim. Les plus ouverts sur la vie sefforçaient de rétablir lentente entre mari et femme. Ils allaient visiter les prisonniers, solliciter les patrons pour lobtention dune place. Le jeune Blanquard de Bailleul, quelle orienta vers le Séminaire et qui devint Archevêque de Rouen, prit en charge, encore étudiant, une vieille cancéreuse ; il la visitait régulièrement et lui faisait la lecture en laissant la porte ouverte, tant la chambre était exiguë. Certains de ces jeunes pratiquaient parfois le commandement du Christ : Aimez-vous les uns les autres avec plus dhéroïsme que de discernement, tel le futur Évêque dAlger, Mgr Dupuch, qui donna à un mendiant son seul vêtement, ce qui le força à rester au lit jusquà ce [57] que Sur Rosalie lui en procura un autre Plein dadmiration, Sur Rosalie disait à ses filles : Ces jeunes gens seront nos juges si nous ne nous donnons pas à Dieu avec la même générosité. Ozanam le plus cher disciple de Sur Rosalie se vit
confier par elle une famille particulièrement pitoyable. La mère
sépuisait à travailler pour nourrir ses enfants, tandis
que le père, un ivrogne, la battait. Folle de désespoir,
elle allait mettre fin à ses jours quand Ozanam apprit quelle
nétait pas mariée. Ozanam fit les démarches nécessaires pour libérer la malheureuse et neut pas de peine à la décider à retourner en Bretagne doù elle venait. Elle navait pas un sou. Il lui procura largent nécessaire. Cependant, à côté de réels succès, il y avait des tâtonnements, des maladresses, des échecs. Certains, pauvres restaient butés ou abusaient des charités et de la patience de Sur Rosalie. Lun ou lautre de ces jeunes gens mais jamais Ozanam crut parfois utile davertir la Sur. Ma Sur, un tel vous exploite. Avec ce que vous lui donnez, il se fait de largent pour boire. Tel autre pourrait très bien travailler au lieu de fainéanter Celui-là est une franche canaille qui ne [58] mérite pas lintérêt que vous lui portez La Sur sursautait comme si on lavait touchée à la prunelle de lil. Vous laccablez. Cest avec ces raisonnements indignes dun chrétien quon se dispense du devoir de la charité. Ne voyons que les malheurs des pauvres et fermons les yeux sur leurs défauts. Il nous est commandé de les chérir, de les aider et non de les juger." "Si je nétais soutenue par la grâce, je serais pire queux. Songez donc, depuis leur enfance, ils ont souffert de mille manières, ils ont vu souffrir les leurs. Croyez-vous que cela naigrit pas le caractère ? Je vous en prie, mes amis, ne les abandonnez pas. Faites-vous du bien à vous-mêmes en étant bons, serviables ; ils sattacheront à vous sils se sentent aimés et vous les améliorerez. Cela, je puis vous laffirmer par mon expérience. Luvre des Conférences prit rapidement une telle extension quune centaine de jeunes gens servaient les pauvres dans le faubourg Saint Médard. Ozanam émit lidée de diviser le groupe pour desservir dautres paroisses. Les avis étaient partagés. On recourut à la compétence de Sur Rosalie. La religieuse avait assez denvergure pour regarder au-delà de sa paroisse. Elle engagea ces jeunes gens à étendre leur mouvement dans la capitale. Ozanam avait de la peine à convaincre lun de ses camarades, pour lequel [59] se partager cétait désunir. Ozanam lui objecta : Sur Rosalie nest pas de cet avis. Et au seul nom de la Sur Rosalie, le jeune opposant se soumit. Cest ainsi que la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul, détachant son premier essaim", sétendit dans la capitale, dans toute la France, puis dans lunivers catholique. Non contente de se dévouer aux seuls indigents, Sur Rosalie aidait aussi tous ceux qui recouraient à elle pour quelque service ou quelque oeuvre que ce soit : fondation des églises, des institutions, des communautés. Il lui arriva de dépouiller sa propre maison au profit dautres couvents. Elle veillait aussi à la moralité des fils de famille que les mères, éloignées, lui confiaient durant leurs études à la capitale. Elle les logeait dans de bonnes maisons, occupaient leurs loisirs en leur indiquant quelque bonne uvre de charité : correspondance pour le placement de ses protégés, instruction aux ignorants, etc .. Cette femme était universelle. [60] 1) Ces jeunes donnaient à leurs réunions le nom de a Conférences ». Il y avait des Conférences d'histoire, de philosophie, de littérature ... La réunion de Charité prit le nom de Conférence de Saint-Vincent-de-Paul, à cause de la dévotion de M. Bailly envers ce saint. Si l'idée de cette uvre n'appartient pas au seul Ozanam, celui-ci exerça cependant une action prépondérante par l'ardeur qu'il mit à sa fondation. M. et M- Bailly comptaient parmi les meilleurs amis de Sur Rosalie et leur fils, (mort en 1912), le Père Bailly, devint le fondateur de la « Croix de Paris ». |