MARIE-ANDRE

Apostolat de la Presse, 46 rue Dufour, 75006 PARIS - 1953

SŒUR ROSALIE

VI

LES “AIDES DE CAMP” DE SŒUR ROSALIE


Sœur Rosalie eut peu à peu à son service tout un noyau de chrétiens et de chrétiennes pourvus des biens de ce monde et désireux de les employer au profit de leurs frères indigents. Les uns donnaient leur argent, les autres leur activité. La charité de cette fille de saint Vincent de Paul l’avait fait connaître de Charles X : elle lui attira successivement les libéralités des plus grands personnages de l’époque la Dauphine, la reine Amélie, Napoléon III et l’Impératrice. Quelques prêtres célèbres, ou en passe de le devenir, tels les abbés Combalot, Dupanloup, Lamennais, venaient s’édifier à son contact. Mme de Villette, nièce de Voltaire, lui apportait si fréquemment ses aumônes que les chevaux qui conduisaient sa voiture prenaient d’eux-mêmes le chemin du couvent. La duchesse de Narbonne, [48] Mme de la Ferronnays, étaient aussi des visiteuses assidue. Augustin Cochin, Lamartine, le grand ambassadeur espagnol Donoso Cortès et combien d’autres, s’offraient à l’aider de mille manières. Ce dernier, blasé par sa vie luxueuse et mondaine, venait se rafraîchir l’âme auprès de celle qu’il appelait son directeur. Apprenant qu’il était malade, la Sœur alla le voir et l’assista à son dernier moment.

Parmi les personnes en vue qu’elle connut intimement, le vicomte de Melun mérite une mention spéciale. Luimême nous raconte, d’une façon charmante, comment il connut Sœur Rosalie et comment elle l’initia à l’amour du prochain. M. de Melun fréquentait le salon de Mme Swetchine. “Je voudrais bien, dit-il un jour à cette illustre dame, rapprocher de l’Église les gens du peuple. Leur misère m’attriste, leur servitude m’est douloureuse. Je voudrais entrer en contact avec eux, les aider, car je les aime, mais comment le leur prouver ?"

Mme Swetchine l’engagea à aller voir Sœur Rosalie et pour lui faciliter une entrevue, lui remit un mot de recommandation. Et voilà notre jeune homme en route.

“A dater du Panthéon, écrit-il, la route n’est pas brillante et j’eus quelque peine à découvrir, dans un angle de la rue Mouffetard, la toute petite rue de l’Epée-de-Bois. je dus, en y entrant, [49] traverser le marché des Patriarches, où je ne vis pour marchands que des chiffonniers et pour marchandises que des guenilles, et j’arrivai, en société de deux ou trois personnes, à la maison de secours que desservait et habitait en qualité de supérieure Sœur Rosalie… Au nom de Mme Swetchine, la Sœur Rosalie me reçut presque aussi bien que si j’avais été un pauvre. Mais elle était habituée à voir venir chez elle ces vocations d’apôtres et de diacres que la curiosité inspirait plutôt que la foi, et qui ensuite se retiraient à la vue peu attrayante de la misère. Elle eut la mauvaise pensée, comme elle me l’avoua plus tard en riant, que je pourrais bien être un de ces amateurs. Elle résolut de me soumettre, dès le premier jour, à une sérieuse épreuve ; et, me mettant quelques bons de bouillon, de viande et de cotrets dans la main, elle me donna une Sœur pour diriger mes pas, m’indiquant deux ou trois ménages des environs et me chargea de les voir, de les servir et surtout de les consoler. Je devais, en retour, lui rendre compte de mes courses et de mes observations”.

M. de Melun raconte qu’à sa première visite il trouva un homme mourant auprès d’une femme renfrognée, entourée de petits enfants. II s’assit près du malade, lui parla affectueusement, l’aida à boire, embrassa les enfants, réconforta la femme, laissa discrètement sur la cheminée [50] quelque aumône et promit de revenir. La seconde visite fut pour une pauvre vieille : “L’infortunée était malade, couchée sur de vieux chiffons, dans un trou dont on aurait fait à peine une étable, sans meubles, sans rideaux, sans autre vitre à la fenêtre qu’un lambeau de papier. Elle n’avait personne pour la soulager et lui verser à boire, excepté une bonne voisine aussi pauvre qu’elle, qui, deux fois par jour, après avoir fait sa journée, montait à son taudis. Je ne saurais décrire la triste obscurité, la malpropreté et l’infection de cette demeure où la mort disputait sa proie à la misère…”

Il continua sa tournée non sans quelque timidité, assez inquiet de ce qu’il allait trouver dans un troisième foyer. “Mais, dit-il, une fois admis, installé sur un coffre ou sur une chaise boiteuse, la première glace rompue, ces braves gens paraissaient si contents de me voir, me parlaient si franchement de leur affection pour la Sœur Rosalie, me racontaient leur histoire avec tant de confiance, leurs souffrances avec tant d’espoir, que j’avais plus de peine à les quitter que je n’en avais eu à les aborder…

Quand, au retour à la maison de la rue de l’Epée-de-Bois, je fis à la Sœur Rosalie le récit de ce que j’avais vu, elle m’écouta avec une attention mêlée d’un peu d’étonnement ; elle était surprise du goût que j’avais pris à ma première [51] mission. Elle me remercia de l’aide que je venais apporter à son malheureux quartier, et avec cet accent simple et pénétrant qui va à l’âme, elle demanda en riant, pour achever mon admission parmi ses auxiliaires, de faire parvenir une lettre à un ministre, d’écrire un billet de recommandation au maire de son arrondissement, d’apostiller une pétition au directeur général des Postes et une autre au directeur des Tabacs. Je m’y prêtai de bonne grâce et m’en retournai chez moi l’âme émue de ce que je venais de voir, enchanté de mes pauvres, de la Sœur Rosalie, du bien qu’elle m’avait fait et résolu de continuer ce cher apprentissage.

“A partir de ce moment, racontent les Mémoires, et jusqu’à la mort de cette admirable religieuse, une semaine ne se passa point sans que je vinsse non seulement parcourir les rues tortueuses de son pauvre royaume mais prendre ses lumières sur toutes mes entreprises et difficultés. Malgré ses occupations qui étaient accablantes et la foule de toute classe qui encombrait son parloir, elle avait toujours le temps de m’écouter, se faisant une joie de patronner mes œuvres et de les adopter. Je ne revenais jamais de la rue de 1’Epée-de-Bois sans y avoir appris quelque nouvelle et meilleure manière de faire le bien”.

Sœur Rosalie donna à M. de Melun la vie [52] de saint Vincent de Paul. Ce livre fut pour lui stimulant. Dieu le lui envoya par celle de ses filles qui, peut-être, hérita le plus complètement de l’esprit du fondateur.

Il disait que Dieu lui avait fait connaître Sœur Rosalie pour l’aider à mettre en œuvre les lumières et les sentiments que la foi lui avait fait trouver dans l’Évangile. Il la soupçonnait d’être d’intelligence avec son ange gardien.

“J’ai rencontré dans ma vie beaucoup de religieux et de religieuses dignes de leur profession et dévoués au bien, mais personne n’a été pour moi ce qu’a été la bonne Sœur Rosalie. Personne ne m’a enseigné avec autant de simplicité et de profondeur la science délicate de parler aux malheureux le langage qu’ils ont besoin d’entendre, de panser une blessure sans la faire saigner, d’être indulgent sans faiblesse et ferme sans rigueur. Personne ne m’a initié comme elle à l’art de faire sortir de chaque bonne volonté tout ce qu’elle peut produire au service de la charité. Personne, enfin, ne m’a fait éprouver à ce degré l’immense joie de voir une âme grande et belle me traiter en auxiliaire de son saint ministère, j’allais presque dire en conseiller de ses bonnes œuvres”. [53]

“Il est commandé à tous de nous chérir
et non de nous juger.”

Avec le vicomte de Melun, d’autres jeunes gens vinrent grossir le nombre des auxiliaires de Sœur Rosalie dans la paroisse Saint-Médard. Parmi eux, quelques élèves des Grandes Éco1es, navrés de voir l’Église méconnue ou calomniée dans leur milieu universitaire, résolurent de remédier à cette carence. Ne leur disait-on pas : Si Jésus a pu faire autrefois des merveilles, il ne reste plus trace de son passage sur la terre. Où sont les œuvres des chrétiens qui démontrent leur foi ?

Piqués au vif dans leur amour pour le Christ, ces jeunes gens voulurent répondre par des actes aux objections des saint-simoniens ; avec Ozanam à leur tête, ils approfondirent leurs connaissances religieuses. Sur leur demande, un prêtre leur donna à jour fixe une conférence de philosophie chrétienne qui se terminait par une sorte de cercle d’études. Pour attirer la bénédiction divine sur leur entreprise, ils résolurent de joindre à l’étude de leur religion la visite aux malades. C’était en 1833. M. Bailly, directeur de la “Tribune Catholique” premier inspirateur de l’Œuvre qui devait prendre, sous le nom de [54] Conférence de Saint-Vincent-de-Paul (1), une expansion mondiale, appuya chaleureusement le projet d’Ozanam et l’orienta vers Sœur Rosalie.

Ozanam prit avec lui deux de ses compagnons - ils étaient huit - et s’en fut rue de l’Epée-de-Bois. Grande fut la joie de la religieuse en les entendant discourir. Elle vit tout de suite l’aide que ces jeunes gens d’éducation parfaite, généreux, intelligents, pourraient lui apporter auprès des pauvres. Ozanam surtout l’attira. Ce cœur délicat, aimant, ouvert à l’infortune des classes laborieuses, était fait pour comprendre le sien. Sœur Rosalie lui réserva, ainsi qu’à ses camarades, les mansardes les plus désolantes et les caves les plus humides. Elle leur distribua, avec des bons de charbon et de pain, ses judicieux conseils. “Vous ne pouvez vous faire une idée de ce que vous rencontrerez rue Mouffetard. Vous serez interdits en franchissant la porte de certains taudis. Dans vos maisons bourgeoises, [55] vos chiens et vos poules sont certainement mieux logés. Ne vous scandalisez pas des misères morales que vous rencontrerez. Ces pauvres gens ont une vie d’enfer : travail à longueur de journée, et quel travail souvent ! Ils sont sous-alimentés, n’ont pas toujours de quoi se chauffer, ni se vêtir impossible pour eux d’avoir la moindre hygiène. Chercher l’eau est une corvée ; plusieurs étages à descendre et à remonter. Ne vous étonnez pas si leur parler n’est pas toujours poli et convenable, s’ils sont hargneux et jaloux. Il faudra vous faire pardonner votre vie facile en étant très bons. Parlez aux chiffonniers, aux clochards, aux gens les plus déchus comme avec des égaux, visitez-les en amis. Un des grands moyens de faire du bien aux pauvres, c’est de leur témoigner du respect et de la considération, surtout de l’affection. Leur plus grand chagrin est que personne n’a besoin de leur amitié. Puisque vous disposez d’un peu de temps libre entre vos cours, offrez-vous à eux pour leur rendre les services qu’ils ne peuvent se rendre eux-mêmes. Il y a tant de manières de faire la charité ! Un secours en argent ne dure pas. II faut viser à plus durable, étudier leurs aptitudes. Il y a une charité qui humilie”. Invariablement, elle terminait : “Si nous étions à leur place, nous serions pires qu’eux”.

Ce fut, chez ces émules de saint Vincent de [56] Paul un assaut de générosité. Gagnés par la charité de Sœur Rosalie, ils grimpèrent dans les mansardes et descendirent dans les caves des chiffonniers. Les uns, tel que Récamier, le futur docteur, apportaient sur leur dos une charge de bois, un sac de charbon, un poêle ; d’autres aidaient au transfert d’un malade à l’hôpital, faisaient entrer un vieillard à l’hospice, envoyaient à l’école les gamins traînant dans les rues. Le jeune Olivaint, futur martyr de la Commune, recueillait à l’École normale les rations non utilisées de ses compagnons, pour les apporter à ceux qui jamais ne mangeaient à leur faim. Les plus ouverts sur la vie s’efforçaient de rétablir l’entente entre mari et femme. Ils allaient visiter les prisonniers, solliciter les patrons pour l’obtention d’une place.

Le jeune Blanquard de Bailleul, qu’elle orienta vers le Séminaire et qui devint Archevêque de Rouen, prit en charge, encore étudiant, une vieille cancéreuse ; il la visitait régulièrement et lui faisait la lecture en laissant la porte ouverte, tant la chambre était exiguë.

Certains de ces jeunes pratiquaient parfois le commandement du Christ : “Aimez-vous les uns les autres…” avec plus d’héroïsme que de discernement, tel le futur Évêque d’Alger, Mgr Dupuch, qui donna à un mendiant son seul vêtement, ce qui le força à rester au lit jusqu’à ce [57] que Sœur Rosalie lui en procura un autre… Plein d’admiration, Sœur Rosalie disait à ses filles : “Ces jeunes gens seront nos juges si nous ne nous donnons pas à Dieu avec la même générosité”.

Ozanam le plus cher disciple de Sœur Rosalie se vit confier par elle une famille particulièrement pitoyable. La mère s’épuisait à travailler pour nourrir ses enfants, tandis que le père, un ivrogne, la battait. Folle de désespoir, elle allait mettre fin à ses jours quand Ozanam apprit qu’elle n’était pas mariée.
— Puisqu’il en est ainsi, vous êtes libre. Séparez-vous.
— Ce serait trop de bonheur,
répondit-elle.

Ozanam fit les démarches nécessaires pour libérer la malheureuse et n’eut pas de peine à la décider à retourner en Bretagne d’où elle venait. Elle n’avait pas un sou. Il lui procura l’argent nécessaire.

Cependant, à côté de réels succès, il y avait des tâtonnements, des maladresses, des échecs. Certains, pauvres restaient butés ou abusaient des charités et de la patience de Sœur Rosalie. L’un ou l’autre de ces jeunes gens — mais jamais Ozanam — crut parfois utile d’avertir la Sœur. “Ma Sœur, un tel vous exploite. Avec ce que vous lui donnez, il se fait de l’argent pour boire. Tel autre pourrait très bien travailler au lieu de fainéanter… Celui-là est une franche canaille qui ne [58] mérite pas l’intérêt que vous lui portez…”

La Sœur sursautait comme si on l’avait touchée à la prunelle de l’œil. “Vous l’accablez. C’est avec ces raisonnements indignes d’un chrétien qu’on se dispense du devoir de la charité. Ne voyons que les malheurs des pauvres et fermons les yeux sur leurs défauts. Il nous est commandé de les chérir, de les aider et non de les juger."

"Si je n’étais soutenue par la grâce, je serais pire qu’eux. Songez donc, depuis leur enfance, ils ont souffert de mille manières, ils ont vu souffrir les leurs. Croyez-vous que cela n’aigrit pas le caractère ? Je vous en prie, mes amis, ne les abandonnez pas. Faites-vous du bien à vous-mêmes en étant bons, serviables ; ils s’attacheront à vous s’ils se sentent aimés et vous les améliorerez. Cela, je puis vous l’affirmer par mon expérience”.

L’œuvre des Conférences prit rapidement une telle extension qu’une centaine de jeunes gens servaient les pauvres dans le faubourg Saint Médard. Ozanam émit l’idée de diviser le groupe pour desservir d’autres paroisses. Les avis étaient partagés. On recourut à la compétence de Sœur Rosalie. La religieuse avait assez d’envergure pour regarder au-delà de sa paroisse. Elle engagea ces jeunes gens à étendre leur mouvement dans la capitale. Ozanam avait de la peine à convaincre l’un de ses camarades, pour lequel [59] “se partager c’était désunir”. Ozanam lui objecta : “Sœur Rosalie n’est pas de cet avis”. Et au seul nom de la Sœur Rosalie, le jeune opposant se soumit. C’est ainsi que la Conférence de Saint-Vincent-de-Paul, “détachant son premier essaim", s’étendit dans la capitale, dans toute la France, puis dans l’univers catholique.

Non contente de se dévouer aux seuls indigents, Sœur Rosalie aidait aussi tous ceux qui recouraient à elle pour quelque service ou quelque oeuvre que ce soit : fondation des églises, des institutions, des communautés. Il lui arriva de dépouiller sa propre maison au profit d’autres couvents. Elle veillait aussi à la moralité des fils de famille que les mères, éloignées, lui confiaient durant leurs études à la capitale. Elle les logeait dans de bonnes maisons, occupaient leurs loisirs en leur indiquant quelque bonne œuvre de charité : correspondance pour le placement de ses protégés, instruction aux ignorants, etc…..

Cette femme était universelle. [60]

1) Ces jeunes donnaient à leurs réunions le nom de a Conférences ». Il y avait des Conférences d'histoire, de philosophie, de littérature ... La réunion de Charité prit le nom de Conférence de Saint-Vincent-de-Paul, à cause de la dévotion de M. Bailly envers ce saint. Si l'idée de cette Œuvre n'appartient pas au seul Ozanam, celui-ci exerça cependant une action prépondérante par l'ardeur qu'il mit à sa fondation. M. et M- Bailly comptaient parmi les meilleurs amis de Sœur Rosalie et leur fils, (mort en 1912), le Père Bailly, devint le fondateur de la « Croix de Paris ».


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