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MARIE-ANDRE Apostolat de la Presse, 46 rue Dufour, 75006 PARIS - 1953 SUR ROSALIE IV LES AUDIENCES DE SUR ROSALIE Appelez-moi votre servante,) La bonté proverbiale de la supérieure, son souci daider, de consoler, sa merveilleuse compréhension de toutes les souffrances lui amenaient de nombreux visiteurs. La plus grande partie de ses journées se passa bientôt à les accueillir. On peut voir encore aujourdhui le parloir de Sur Rosalie, petite pièce en contre-bas, respectée dans limmeuble moderne (1) par la pioche [34] des démolisseurs, vrai reliquaire de souvenirs, sombre comme une cave, presque sépulcral, tel quil était il y a cent ans. On se représente la religieuse assise sur une chaise de paille
devant son pauvre bureau couvert de paperasses . Sur Rosalie passa dans ce parloir une bonne partie de sa vie, entre 1815 et 1856. Cest par milliers quy affluèrent les visiteurs. Aucun cabinet de ministre ne fut plus assiégé. Dans une salle voisine attendaient les clients. Elle les recevait lun après lautre, les faisait asseoir, écoutait leurs doléances avec un cur compatissant, [35] un désir ardent de les secourir. Cétaient, pour la plupart des gens de son quartier, mais il y en avait dautres aussi. Lun se voyait menacé dexpulsion parce quil ne pouvait plus payer son loyer ; lautre était sans travail, avec charge de famille ; un grand gaillard lui avouait avoir été chassé de son foyer à la suite dune incartade ; une fille délaissée attendait un bébé et voulait se suicider ; un garçon avait fait un mauvais, coup et la police le filait ; une petite servante molestée par sa maîtresse, voulait la quitter ; ou bien encore un vieillard maltraité venait pleurer près de la religieuse, et surtout beaucoup de femmes malheureuses, battues par leur mari grossier, buveur, venaient, lui conter leur infortune. La Sur se recueillait un instant, posait quelques questions précises
pour solutionner le cas rapidement. Elle se dirigeait vers le tiroir-Caisse,
mettait quelque argent dans les mains du locataire menacé, en lui
disant : Ne vous tourmentez pas. Voici de quoi payer larriéré
de votre loyer. Jirai trouver le propriétaire. Donnez-moi
son adresse. Jirai voir votre père, répondait-elle au prodigue, et jobtiendrai votre pardon. Mais il faudra désormais être plus raisonnable. Où demeurez-vous ? Elle réconfortait la future mère : "Je vous aiderai à élever votre bébé ; ne vous découragez pas. Quand le moment sera venu, nous irons vous soigner. Et lon vous apportera une layette. En attendant, voici quelques bons de denrées dont vous avez le plus grand besoin. Je vous ferai visiter. "Je verrai le commissaire de police à votre sujet ; jespère être écoutée, assurait-elle au jeune traqué. Mais ne recommencez surtout plus. Elle écoutait le vieillard battu par son fils, et sefforçait dexcuser le coupable : Sans doute avait-il bu. Je vais songer à votre cas. Nentreriez-vous pas dans une maison de vieillards où vous seriez bien soigné ? Les mères, les épouses avaient surtout sa pitié, voire sa tendresse : Je comprends, cest dur davoir affaire à un homme grossier. Afin quil aille moins au cabaret, efforcez-vous de rendre votre intérieur agréable autant que vous le pourrez. Tenez, voici un bon de viande, vous lui ferez un repas appétissant. Et vous lui donnerez ce tricot de laine et ces bonnes galoches. Il doit souffrir par ce froid. Cest difficile dêtre de bon [37] ne humeur, vous savez, quand on doit se rendre â son travail à de grandes distances, les pieds trempés. Et vous-même, avez-vous de quoi vous couvrir ? La Sur nattendait pas toujours la réponse ; elle sesquivait et revenait joyeusement porteuse dun petit paquet. Il y avait dedans quelque chaud lainage. LAdministration lapprovisionnait, mais quelquefois Sur Rosalie, ayant été trop généreuse, voyait rapidement larmoire-vestiaire vide ; elle prenait alors dans son propre trousseau de quoi vêtir les indigents. Ses bas sen allaient les uns après les autres ; il fallait lui en remettre en cachette dans sa commode. Il lui arriva de retirer son propre jupon de dessous, une autre fois ses propres chaussures, au profit des malheureuses. Cest à la Sainte Vierge que je lai donné répliqua-t-elle à ses filles mécontentes. Auriez-vous le cur de laisser la Sainte Vierge avoir froid ?" Ainsi, les pauvres gens venus la voir rentraient chez eux réconfortés ; ils avaient lassurance que Sur Rosalie les aimait, et eux aussi laimaient et trouvaient parfois dans leur simplicité des mots touchants pour exprimer leur reconnaissance ; mais les manifestations de gratitude déplaisaient à Sur Rosalie : Appelez-moi votre servante, votre sur, votre amie, leur disait-elle : voilà tout ce que je suis. Chez les Filles de la Charité, la supérieure [38] est appelée
la Sur Servante. Sur Rosalie affectionnait
ce terme. Sur Rosalie ne parlait jamais inutilement elle nen avait
pas le temps. Le gros bourgeois bien patenté tenait à son bien. Sur Rosalie lavait petit à petit habitué à penser aux autres. Cette fois, elle lui demandait beaucoup et il résistait. Mais qui aurait pu ne pas céder à léloquence persuasive de cette femme ? Il lui donna finalement largent nécessaire. La Sur, au comble de la joie, voulut elle-même aller chercher le cheval quelle amena mê [39] me, dit-on, triomphalement par la bride jusquà lécurie du charretier. Des trois personnes, cétait encore elle la plus heureuse. Toute la vie de Sur Rosalie était donnée, consacrée à Dieu. Elle navait quun désir : lui conquérir des âmes. Sa méthode nétait pas classique. Point nétait besoin selon elle de parler de Dieu à temps et à contretemps il suffisait de le révéler par le don de soi. Son costume religieux nétait-il un commencement de prédication ? Quelques esprits sceptiques ou haineux étaient bien près de se méfier de cette bonne Sur dont le renom les étonnait, mais dès quils lapprochaient, ils se sentaient vaincus par cette femme pleine de bon sens et dépourvue de préjugés. Pour elle, lexclusivisme, cétait lhérésie de la charité. Il ny avait pas de bons ou mauvais pauvres, ou de bons ou mauvais riches ; il ny avait que des souffrants, des éprouvés de la vie qui, à ce titre, méritaient toute son affection. Chrétiens ou mécréants, patriotes ou anarchistes,, officiers ou troupiers, gens bien pensants ou buveurs obstinés, si lun deux venait la trouvait pour lui demander quelque service elle le recevait comme son meilleur ami et avec la même charité. [40]
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