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MARIE-ANDRE Apostolat de la Presse, 46 rue Dufour, 75006 PARIS - 1953 SUR ROSALIE III SUR ROSALIE En 1815, Sur Tardy fut nommée à lhospice
des Ménages et Sur Rosalie fut désignée pour
lui succéder. Peu après, le Bureau de Charité changea de domicile et sinstalla, rue de lEpée-de-Bois, non loin de là. [29] Le chantier de Sur Rosalie. Désormais, toute la vie de Sur Rosalie se déroulera dans la vieille petite rue de lEpée-de-Bois et la fameuse rue Mouffetard, que des écrivains, à lenvi, nous dépeignent comme lune des plus pitoyables de Paris. Longue, étroite, sinueuse, malodorante, avec ses maisons lépreuses, ses balcons en dégringolade, ses murs suant la moisissure par tous les pores et percés de fenêtres inégales, avares de lumière, dont les vitres sont souvent remplacées par du papier ou des loques hideuses. De-ci de-là, des couloirs sordides, vrais tunnels, laissant soupçonner des courettes plus infectes encore. Le rez-de-chaussée de ces immeubles est habité par des marchands de bric-à-brac, fripiers, poissonniers, charcutiers, et comble dironie dantiquaires. Les débits de boisson sont si nombreux que certains se touchent. Dans ces tavernes saturées de relents immémoriaux, on boit de la piquette, mais plus encore on conspire contre le gouvernement et contre les riches. Toutes les émeutes et les révolutions ont pris corps dans ces cabarets, la chaleur de lambiance et le tonus dun verre dalcool tenant lieu darguments. Rien nest perdu dans ces bâtiments, les caves humides recèlent les plus miséreux. Dans ces bouges à un sou par jour, où les plafonds tombent par petits [30] morceaux et sur lesquels volent les derniers débris de papier peint, sentassent rats, souris et punaises On y accède par des escaliers tortueux, crasseux, aux marches inégales, sans rampe ; il faut tâtonner, se heurter, glisser dans lobscurité. Certaines mansardes auxquelles on grimpe à laide déchelles branlantes ne reçoivent la lumière du soleil que durant lespace de quelques minutes par jour, dautres ne la reçoivent jamais. En plein jour, on séclaire à la chandelle. Lintérieur ressemble généralement beaucoup plus à un dépotoir quà une chambre familiale. Les meubles sont en pièces détachées. Deux ou trois lits côte à côte, quand ce nest pas un seul pour tous. Un berceau voisine avec la table qui frôle le poêle. Certains chiffonniers se contentent dun épais tapis de loques posées à même le sol. Quelques ustensiles de ménage, vieux chaudrons, casseroles bosselées, vaisselle ébréchée tassée sur une planche Par-dessus cet ameublement lamentable, une corde tendue sur toute la largeur de la pièce supporte le vestiaire familial. Quelques langes mêlent leur odeur de lessive à celle de la soupe à lail ou de la friture. Dans les rues aux façades rapprochées, les
détritus de toutes sortes : épluchures, légumes,
têtes de harengs, saccumulent entre les trottoirs, [31] transformant,
lorsquil pleut, la chaussée en cloaque. Les chiens du voisinage
remplacent la voirie absente à lépoque et sy
donnent rendez-vous. A lapproche dun groupe, les rats se coulent
dans une bouche dégout. Vêtus trop long ou trop court, des enfants au visage malpropre crient et se disputent. Les femmes ont des galoches lourdes, des souliers pompant leau ; ne pouvant jamais se reposer, elles ont la peau flasque, les yeux fiévreux de lassitude. Les hommes, aigris par les années révolutionnaires, sont haineux et terribles. Celui qui aime Dieu aime aussi son frère.. Chargée personnellement du Bureau de Charité, Sur Rosalie se mit dabord à la recherche des plus nécessiteux et en dressa la liste. Elle écoutait, navrée, leur lamentable histoire, singéniant à les secourir. Si quelques indigents, révoltés par leur misère, refusaient de la recevoir ou répondaient brutalement à ses [32] avances, elle sen allait tristement : Sil y en a quelques-uns qui ont accoutumé de me parler durement, je le souffrirai, dit la règle, elle priait ; puis, peu après, revenait avec des gâteries pour les enfants, une chaude couverture pour laïeul, une pièce de ménage pour la famille. Son sourire achevait la conquête. Venez au Bureau, disait-elle, je crois avoir un vêtement qui vous conviendrait. Et cétait le commencement de relations qui amenaient, un peu de joie chez ces déshérités. Cette même charité évangélique,
elle lexigeait de ses subordonnées et ne craignait pas de
les envoyer dans la Cité dorée, quartier excentrique
où habitaient des chiffonniers de mauvaise réputation. Il
y a du bien à faire là-bas, disait-elle, cest la place
des Filles de la Charité. Vous y rencontrerez beaucoup divrognes.
Marchez modestement, avec diligence. Demandez aux enfants sils vont
dans les écoles. Un agent rencontrant là-bas une
jeune religieuse, lui dit : |