MARIE-ANDRE

Apostolat de la Presse, 46 rue Dufour, 75006 PARIS - 1953

SŒUR ROSALIE

III

SŒUR ROSALIE
DEVIENT SUPERIEURE

En 1815, Sœur Tardy fut nommée à l’hospice des Ménages et Sœur Rosalie fut désignée pour lui succéder.
Quelle charge pour une aussi jeune religieuse ! Elle avait vingt-huit ans, mais ses treize années de dévouement en plein milieu populaire lui avait donné de l’expérience. Elle connaissait à fond le quartier, les rues populeuses, les maisons et leurs locataires du grenier à la cave. Aussi la voix publique ratifia-t-elle la décision des supérieures. Sœur Rosalie devenait indispensable.

Peu après, le Bureau de Charité changea de domicile et s’installa, rue de l’Epée-de-Bois, non loin de là. [29]

Le chantier de Sœur Rosalie.

Désormais, toute la vie de Sœur Rosalie se déroulera dans la vieille petite rue de l’Epée-de-Bois et la fameuse rue Mouffetard, que des écrivains, à l’envi, nous dépeignent comme l’une des plus pitoyables de Paris. Longue, étroite, sinueuse, malodorante, avec ses maisons lépreuses, ses balcons en dégringolade, ses murs suant la moisissure par tous les pores et percés de fenêtres inégales, avares de lumière, dont les vitres sont souvent remplacées par du papier ou des loques hideuses. De-ci de-là, des couloirs sordides, vrais tunnels, laissant soupçonner des courettes plus infectes encore. Le rez-de-chaussée de ces immeubles est habité par des marchands de bric-à-brac, fripiers, poissonniers, charcutiers, et — comble d’ironie — d’antiquaires. Les débits de boisson sont si nombreux que certains se touchent. Dans ces tavernes “saturées de relents immémoriaux”, on boit de la piquette, mais plus encore on conspire contre le gouvernement et contre les riches. Toutes les émeutes et les révolutions ont pris corps dans ces cabarets, la chaleur de l’ambiance et le tonus d’un verre d’alcool tenant lieu d’arguments. Rien n’est perdu dans ces bâtiments, les caves humides recèlent les plus miséreux. Dans ces bouges à un sou par jour, où les plafonds tombent par petits [30] morceaux et sur lesquels volent les derniers débris de papier peint, s’entassent rats, souris et punaises… On y accède par des escaliers tortueux, crasseux, aux marches inégales, sans rampe ; il faut tâtonner, se heurter, glisser dans l’obscurité.

Certaines mansardes auxquelles on grimpe à l’aide d’échelles branlantes ne reçoivent la lumière du soleil que durant l’espace de quelques minutes par jour, d’autres ne la reçoivent jamais. En plein jour, on s’éclaire à la chandelle.

L’intérieur ressemble généralement beaucoup plus à un dépotoir qu’à une chambre familiale. Les meubles sont en pièces détachées. Deux ou trois lits côte à côte, quand ce n’est pas un seul pour tous. Un berceau voisine avec la table qui frôle le poêle. Certains chiffonniers se contentent d’un épais tapis de loques posées à même le sol. Quelques ustensiles de ménage, vieux chaudrons, casseroles bosselées, vaisselle ébréchée tassée sur une planche… Par-dessus cet ameublement lamentable, une corde tendue sur toute la largeur de la pièce supporte le vestiaire familial. Quelques langes mêlent leur odeur de lessive à celle de la soupe à l’ail ou de la friture.

Dans les rues aux façades rapprochées, les détritus de toutes sortes : épluchures, légumes, têtes de harengs, s’accumulent entre les trottoirs, [31] transformant, lorsqu’il pleut, la chaussée en cloaque. Les chiens du voisinage remplacent la voirie absente à l’époque et s’y donnent rendez-vous. A l’approche d’un groupe, les rats se coulent dans une bouche d’égout.
Malgré leur bonne volonté, les malheureux qui logent dans ces taudis ont la face terreuse, le regard dur, les cheveux et la barbe en broussaille. Vieux avant l’âge, insuffisamment nourris, épuisés souvent par un travail disproportionné à leurs forces, ils sont tarés plus encore par la misère que par le vice.

Vêtus trop long ou trop court, des enfants au visage malpropre crient et se disputent. Les femmes ont des galoches lourdes, des souliers pompant l’eau ; ne pouvant jamais se reposer, elles ont la peau flasque, les yeux fiévreux de lassitude. Les hommes, aigris par les années révolutionnaires, sont haineux et terribles.

“Celui qui aime Dieu aime aussi son frère”..

Chargée personnellement du Bureau de Charité, Sœur Rosalie se mit d’abord à la recherche des plus nécessiteux et en dressa la liste.

Elle écoutait, navrée, leur lamentable histoire, s’ingéniant à les secourir. Si quelques indigents, révoltés par leur misère, refusaient de la recevoir ou répondaient brutalement à ses [32] avances, elle s’en allait tristement : “S’il y en a quelques-uns qui ont accoutumé de me parler durement, je le souffrirai”, dit la règle, elle priait ; puis, peu après, revenait avec des gâteries pour les enfants, une chaude couverture pour l’aïeul, une pièce de ménage pour la famille. Son sourire achevait la conquête. Venez au Bureau, disait-elle, je crois avoir un vêtement qui vous conviendrait”. Et c’était le commencement de relations qui amenaient, un peu de joie chez ces déshérités.

Cette même charité évangélique, elle l’exigeait de ses subordonnées et ne craignait pas de les envoyer dans la “Cité dorée”, quartier excentrique où habitaient des chiffonniers de mauvaise réputation. “Il y a du bien à faire là-bas, disait-elle, c’est la place des Filles de la Charité. Vous y rencontrerez beaucoup d’ivrognes. Marchez modestement, avec diligence. Demandez aux enfants s’ils vont dans les écoles”. Un agent rencontrant là-bas une jeune religieuse, lui dit :
“Vous n’êtes guère prudente de venir dans ce repaire de toutes sortes de canailles. Nous n’y venons qu’à plusieurs et pour les mettre en prison”. Sœur Rosalie rassura ses filles : “N’ayez crainte. Ils y vont pour exercer la jsutice et nous la miséricorde divine. Vous leur portez des secours, vous les orientez vers le bien. Dieu vous protégera”.


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