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MARIE-ANDRE Apostolat de la Presse, 46 rue Dufour, 75006 PARIS - 1953 SUR ROSALIE II AU SÉMINAIRE "Je voudrais respirer lair des mansardes. Jeanne et sa compagne arrivèrent à Paris, le 25 mai 1802. Paris ! la grande
capitale à peine remise des sanglantes années, la ville
immense, aux rues multiples, aux immeubles imposants, aux magnifiques
jardins, aux monuments historiques ! Napoléon était
en pleine gloire. La petite campagnarde, qui jusquici vivait calfeutrée
dans les montagnes jurassiennes, fut ébahie et crut rêver
Vêtue dune simple robe dindienne, elle traversa les
grandes artères au milieu dune foule affairée et se
rendit droit au Séminaire, rue du Vieux Colombier , où elle
fut accueillie [18] maternellement. M. Emery son parrain, supérieur
du Séminaire Saint-Sulpice, vint aussitôt la voir. Ce vénérable
prêtre, très dévoué aux Filles de la Charité,
soccupa activement de la jeune postulante qui dira plus tard :
Cest à M. Emery que je suis redevable de ma vocation.
Il venait me visiter souvent, et je ne puis dire toutes les attentions
quil avait pour moi. Tout ce quil me disait était clair,
laconique et faisait sur moi une grande impression
Il y avait dans
ses corrections quelque chose de malin et de piquant, mais tout cela était
assaisonné de charité, desprit de foi
Voici
une de ses maximes : Mon enfant, il faut quun prêtre..et
une Fille de la Charité, soient comme une borne qui est au coin
dune rue et sur laquelle tous ceux qui passent puissent se reposer
et déposer leurs fardeaux. Je ne connais pas de religieuses Tout institut religieux est fondé sur lamour de Dieu et du prochain, mais cette charité se manifeste diversement. Certaines âmes sont attirées vers une forme dactivité uniquement spirituelle prière, liturgie, pénitence, silence ; dautres, vers les enfants, les malades, les vieillards. Saint Vincent de Paul le fondateur des Filles de la Charité la vertu par excellence celle que Christ met au premier rang et sans laquelle les autres ne comptent pas : Je vous assure, dit-il, que je ne connais pas de religieuses qui soient plus utiles à lÉglise que les Filles de la Charité, à cause des services quelles rendent aux pauvres. Même les religieuses de lHôtel-Dieu, qui sont au service des malades, ne les vont pas chercher au-dehors de lhôpital. Mais vous, vous les cherchez, comme faisait le Sauveur, lorsquil allait de bourgade en bourgade, guérissant ceux quil rencontrait. Toute postulante est rapidement orientée, suivant la volonté du saint fondateur, vers le service des pauvres ; ses exercices doivent la sanctifier en vue de ce but : faire rayonner le Christ à travers elle. Ainsi se prépara-t-elle à ses vux. [20] Jeanne Rendu, voulant répondre à cet idéal, se mit courageusement à luvre. Levée à quatre heures, elle commençait sa journée par loraison ; sa prière préférée était : Seigneur, faites de moi une bonne servante des pauvres. Cétait le leitmotiv de toute son activité pendant les travaux du ménage. Elle renouvelait ses désirs aux pieds de Notre-Seigneur durant ses visites au Saint Sacrement. Elle méditait ce qui lui serait demandé : Je métudierai à consoler les pauvres et à les édifier. "Je leur parlerai comme à mes seigneurs. Il y en a quelques-uns qui ont accoutumé de me parler durement, je le souffrirai. Lextrême sensibilité de la jeune fille lui rendit particulièrement pénibles les épreuves du Séminaire. Plus robustes et moins émotives, ses compagnes sadaptaient peut-être plus aisément à leur nouvelle vie ; la petite Rendu, au contraire, dépaysée dans ce vieux bâtiment sombre, obligée de suivre un règlement qui la prenait dheure en heure, la contraignant à rester longtemps immobile à la chapelle, puis loccupant à des besognes matérielles où le dévouement aux malades nintervenait pas, étouffait dans ce milieu austère, silencieux. Il lui fallait [21] apprendre à régler sa marche trop vive, à modérer ses gestes et surtout, ce qui lui coûtait davantage, à attendre paisiblement, tandis quon lui parlait. Naturellement, dès quun ordre lui était donné, elle ne marchait pas, elle courait : elle nattendait pas, elle volait. Elle se tourmentait pour des vétilles ; une araignée grimpant sur le mur, une souris ségarant dans les galeries, un orage éclatant après une journée torride la faisaient pâlir ; une observation la mettait dans tous ses états. Par excès de bonne volonté elle voulait tout de suite faire très bien toutes choses. Bref, elle se contraignait tellement que son corps sanémia ; il fallut la conduire au docteur. Le démon était-il étranger à cette épreuve ? Pressentait-il, comme nous le verrons bientôt, le rôle que jouerait dans lÉglise cette jeune débutante ? Les malades me manquent, disait-elle. Je voudrais respirer lair des mansardes. Le docteur conseilla de retirer la jeune fille de la rue du Vieux-Colombier et de lui donner lactivité que réclamait son tempérament. Jeanne fut envoyée dans un quartier plus aéré, au Bureau de Charité du XIIe arrondissement, rue des Francs-Bourgeois-Saint-Marcel , et confiée à Sur Tardy, supérieure de cette maison. On lui donna le nom de Sur Rosalie. [22] Sous la dépendance de Sur Tardy. Cette courageuse Fille de la Charité avait fait ses preuves durant la Terreur. Revêtue dhabits civils ainsi que ses compagnes, elle avait continué à secourir les miséreux. Ceux-ci ne se montrèrent pas ingrats ; lorsque les religieuses furent citées au Tribunal du Salut public, ils vinrent les réclamer et les firent échapper à la mort. Elles rentrèrent chez elles, escortées de leurs libérateurs et continuèrent à se dévouer en dépit des périls. A présent, Napoléon sefforçait de mettre de lordre dans le pays ruiné : fondation décoles, dhôpitaux, bureaux de charité, rappel des religieux, etc .. Le peuple affamé manquait de tout. Un Bureau de Charité fut confié à Sur Tardy dans sa maison de la rue des Francs-Bourgeois, avec charge de distribuer remèdes, vêtements, bons de viande, pain. De plus, une école gratuite sy était ajoutée sans tarder, ainsi quun centre médical. Sur Tardy rayonnait. Les emplois furent immédiatement répartis entre les religieuses. La supérieure se réservait le droit de regard sur ses subordonnées ; elle-même prenait contact avec les indigents à secourir, repérait les malades à faire soi [23] gner à domicile ou à faire entrer dans les hôpitaux, dénichait la marmaille qui vivait dans les rues et lui faisait prendre la route de lécole Cest dans ce triste quartier quon envoya la petite novice afin quelle pût, selon son désir, respirer lair des mansardes. Sans doute, le but de la supérieure générale, en agissant de la sorte, était le bien fondé de cette vocation quelque peu étonnante chez une si jeune fille. Jeanne Rendu, une fois libre de se dévouer, retrouva rapidement léclat de ses grands yeux noirs et la couleur de ses joues. Sur Tardy reçut affectueusement la nouvelle arrivée dans sa communauté de Saint-Médard. Toute jeunette au milieu des Surs plus âgées, la novice eut vite fait leur conquête par sa bonne volonté. Charmante de simplicité, dévouée à corps perdu, vive, débrouillarde, intelligente comme pas une - avec cela un regard dange - elle révélait à son insu les dons magnifiques dont Dieu lavait ornée. La supérieure, sans lui manifester aucune préférence, la chargeait de besognes parfois pénibles. La petite novice obéissait sans sourciller et apparemment sans lutte. Sur. Tardy lobservait et fondait sur elle de grands espoirs. Elle lui confiait des retardataires, garçons et filles, avec le soin de les préparer à la première communion, acte religieux abandonné pendant la [24] Révolution. Elle lemmenait dans ses tournées, chez les pauvres, lui enseignait la manière de les servir, de leur parler en toute humilité, comme doit le faire, lui disait-elle, une Fille de la Charité. Cest aller à Dieu que servir les pauvres. Vous devez regarder Dieu en leurs personnes avait dit Saint Vincent. Rosalie, Rosalie, que dâmes tu marracheras ! Un prêtre, possédé du démon, vivait retiré dans une chambre. LEvêché lavait confié à Sur Tardy, avec charge de pourvoir à ses besoins. La supérieure faisait son ménage et lui apportait ses repas. Sans donner des explications à Sur Rosalie, elle linterpella un beau matin Ma Sur Rosalie, venez avec moi visiter un prêtre malade. Toutes deux partirent et montèrent chez lui. Le malheureux, assis devant une table, semblait en proie à une profonde tristesse. Les visiteuses déposèrent sur la table le panier de provisions, puis nettoyèrent lappartement dans le plus grand silence. Ceci fait, la supérieure dit à la jeune Sur : Avant de partir, demandez à M. lAbbé de prier pour vous. Mais alors quelle ouvrait la bouche, le malheureux tourna vers elle un regard étrange. On [25] aurait dit quil y avait en lui quelquun dautre qui la voyait par ses yeux désespérés. Il sursauta en criant Prier pour toi ? O Rosalie, Rosalie, que dâmes tu marracheras par ton humilité et ta charité ! La jeune religieuse,
terrifiée, dégringola lescalier et ne reprit souffle
quau bout de la rue. Il faut croire que la novice donna, en dépit de son âge, de solides garanties de vocation, puisque Sur Tardy, craignant de perdre sa meilleure auxiliaire, insista auprès de la Mère générale : Je suis très contente de cette petite Rendu ; donnez-lui lhabit et rendez-la-moi. En 1807, Sur Rosalie émit ses premiers vux annuels, renouvelables chaque année dans lInstitut le jour de 1Annonciation, puis, toute joyeuse, retourna auprès de la Sur Tardy. Un peu plus tard, Napoléon, sur la demande de Pie VII, autorisa les religieuses à reprendre leur ancien costume. Sur Rosalie remplaça donc son [26] bonnet noir par lancienne cornette blanche quelle devait illustrer. Lextérieur de cette religieuse de vingt et un ans, son visage enfantin, encadré dans la gracieuse guimpe blanche, la rendaient attirante. Au Bureau de Charité, où elle recevait les malades et dispensait les remèdes, Sur Rosalie se fit remarquer par son dévouement et sa popularité auprès des pauvres, à tel point que la supérieure générale, craignant pour son humilité, lenvoya chercher par une assistante et lui dit : "Sur Rosalie, vous resterez ici . La jeune religieuse obéit de bon cur. Le lendemain, on demanda des Surs de bonne volonté pour nettoyer le jardin. Sur Rosalie soffrit et travailla une dizaine de jours avec une activité débordante. Pendant cette période, les délégués des administrations, les pauvres, tous venaient à la communauté demander son retour. Certains voulaient la voir au parloir, mais Sur Rosalie ne consentit pas à y aller. Lassistante dont elle dépendait, constatant linconfusible bonne humeur de Sur Rosalie, lui demanda : Ne désirez-vous pas voir Notre Très Honorée Mère ? Je nai rien à lui dire pour le moment. Je nai quà obéir. [27] Mais comme la supérieure, satisfaite de lobéissance de sa fille, voulait, tout en sauvegardant sa modestie, la renvoyer auprès de Sur Tardy et des pauvres qui la réclamaient, elle appela la jeune religieuse à son bureau et, sans même lever les yeux de dessus le papier quelle griffonnait, lui dit simplement : Ma Sur, retournez chez vous. Vous nous gênez ici. Sur Rosalie rentra à Saint-Médard, à la grande joie de ceux qui la désiraient. |