MARIE-ANDRE

Apostolat de la Presse, 46 rue Dufour, 75006 PARIS - 1953

SŒUR ROSALIE

XI

LA “COUR CÉLESTE” DE SŒUR ROSALIE


Parmi les indigents qu’elle visitait, les vieillards excitaient sa compassion. N’étaient-ils pas les plus à plaindre ? L’enfance par sa faiblesse, la jeunesse par son charme, le malade par son infortune attirent spontanément la sympathie. La vieillesse éloigne de soi, surtout s’il s’agit d’êtres disgracieux, tarés, souvent alcooliques, comme en renfermaient les tristes immeubles de la rue Mouffetard. Seuls des journées entières dans leur lit ou leur fauteuil branlant — quand ils en avaient — désormais inaptes au travail, ils se sentaient une charge pour les leurs. Leurs enfants mariés, ayant à peine le nécessaire, les laissaient croupir dans la misère. Le propriétaire, las d’attendre un loyer qui ne rentrait plus, perdait patience. Les derniers meubles s’en allaient au Mont de Piété, avec les dernières [91] espérances. L’hôpital, l’hospice restaient le seul remède à cette situation tragique. Sœur Rosalie leur faisait porter par ses auxiliaires douceurs, tabac, parfois même un peu d’eau-de-vie pour les réconcilier avec l’existence, tandis qu’elle-même employait tout son crédit à leur obtenir une place dans quelque établissement, soit aux Incurables, soit à Bicêtre. Là, au moins, ils auraient le nécessaire.

Mais pour cette femme au grand cœur, cela ne suffisait pas. Elle rêvait de donner à ces épaves humaines un abri plus familial et, quand l’homme et la femme vivaient encore, elle ne souffrait pas qu’on les séparât. A force de prier, de penser, de chercher, elle trouva une heureuse solution en achetant une maison pour les vieux ménages. Mari et femme avaient une pièce où ils étaient bien chez eux. Si leur état le permettait, Sœur Rosalie confiait à l’homme ou à la femme un travail en rapport avec ses forces : jardinage, tricot, courses, qu’elle rétribuait libéralement. Ainsi le malheureux, la malheureuse avait l’illusion de mériter ce qu’on lui donnait.

Les dernières années s’écoulaient dans le calme et pour la première fois de sa vie, libéré de toute inquiétude matérielle, le vieillard acceptait de penser à l’éternité toute proche. Certains se rappelaient la prière de leur enfance ou consentaient à l’apprendre ; l’ambiance favorisait [92] leur bonne volonté, la suppression des occasions de péché ; le logis propre et gai rendait moins attrayant le cabaret. Ils entrevoyaient avec sérénité le Dieu miséricordieux qui bientôt viendrait les chercher pour les dédommager de leur vie douloureuse. Avec quelle affection la tendre Mère visitait ceux que, dans sa foi profonde, elle appelait les membres de “sa cour céleste” ; elle les suivait l’un après l’autre, épiant le moment de les préparer à la mort et recevait leur dernier soupir. On assure qu’aucun d’eux ne refusa le prêtre à la dernière heure.

En voyant la sérénité de Sœur Rosalie encourager, avec son allant coutumier et sa bonté angélique, l’un au travail, l’autre à la patience dans ses infirmités, on eût pu la croire libérée elle-même de tout souci. Ce n’était certes pas le cas. Les frais à couvrir pour l’entretien de cette maison de vieillards la préoccupaient. Elle n’avait pas de ressources à l’avance et, suivant sa méthode, comptait sur la Providence pour trouver l’argent du loyer. Jamais sa confiance ne fut déroutée. Des amis, un bienfaiteur anonyme la tiraient d’embarras, parfois au dernier moment. Si ces tracas étaient grands, son contentement de voir ses vieillards à l’abri de toute inquiétude étaient sa plus belle récompense.


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