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À
tous les membres de la Congrégation de la Mission
Très
chers Confrères,
Que la grâce
de Notre Seigneur soit toujours avec vous !
À
lexception de Jésus, aucun personnage dans les récits
de la passion nest autant mis en évidence que Pierre. Les
évangélistes diffèrent en racontant les nombreux
détails importants sur les derniers jours de Jésus (ce quil
dit au cours de la Dernière Cène, qui était présent
à sa crucifixion, quelles paroles il a prononcées sur la
croix), mais les quatre évangiles sont daccord sur la narration
de Pierre reniant Jésus par trois fois. Nulle part ailleurs les
quatre évangiles convergent autant. Lhistoire des reniements
de Pierre est extraordinairement vivante, pleine de détails colorés
qui ont captivé limagination des premiers chrétiens
et se sont fixés dans leurs mémoires. Pierre suivant timidement,
de loin Jésus dans la cour du Grand Prêtre ; se chauffant
à un feu allumé où une servante le reconnaît
; sesquivant habilement pour échapper à ses questions
harcelantes ; les témoins reconnaissant son accent galiléen
; rétrogradant trois fois par une dérobade, par un reniement,
par une malédiction et un serment ; entendant chanter le coq et
Jésus fixant son regard sur Pierre précisément au
moment du troisième reniement ; se ressouvenant des paroles prophétiques
de Jésus et pleurant amèrement.
Réfléchissant sur les reniements de Pierre, il est important
de rappeler quils ont un prélude et une séquence.
Observez
les trois scènes du prélude. Dans la toute première
scène, la plus paisible, Pierre professe publiquement sa foi en
Jésus (Mc 8,29 ; Mt 16,16) ; mais maintenant, au commencement de
la passion, il dénie même par un serment quil le connaît.
Dans une seconde scène, au cours du dernier repas, Pierre affirme
: "Même si tous succombent, du moins pas moi !" (Mc 14,29),
évoquant la prophétie de Jésus : "En vérité
je te le dis, toi, aujourdhui, cette nuit même, avant que
le coq chante deux fois, tu mauras renié trois fois"
(Mc 14,30). Pierre affirme de plus belle : " Dussé-je mourir
avec toi, non je ne te renierai pas " (Mc 14,31) ; mais ses paroles
sont pure bravade. Lévangile de Marc se termine abruptement
par la Dernière Cène sur cette vantardise irréaliste
et la pièce se transforme en drame au Jardin des Oliviers, lieu
de la troisième scène du prélude. Dans le jardin,
Jésus dit à Pierre, Jacques et Jean : "Veillez et priez"
(cf. Mc 14,34-38). Ils s'endorment. Alors, Jésus sadresse
personnellement à Pierre : "Simon, tu dors ? Tu nas
pas eu la force de veiller une heure ? Veillez et priez pour ne pas entrer
en tentation. Lesprit est ardent mais la chair est faible"
(Mc 14, 37-38). Veillez ! Priez ! Dans le prélude, Pierre ne fait
ni lun, ni lautre. Il ne se prépare pas à la
grande épreuve qui va bientôt survenir.
La signification
de tout ceci est très claire, spécialement dans lévangile
de Marc. Marc nous dit que le disciple qui est le premier nommé
(1,16) et le dernier nommé (16,7), qui est le premier de ceux qui
ont professé publiquement Jésus (8,29) et qui sest
vanté de vouloir suivre Jésus même jusquà
la mort (14,31), sest endormi, na pas prié, a fui au
moment crucial, a juré même par serment quil ne connaissait
point Jésus. Il nétait vraiment pas préparé
à prendre la croix avec le Seigneur et à le suivre (8,34).
Bien sûr,
la suite de lhistoire est beaucoup plus heureuse. Bien que Pierre
soit lent à croire même après la résurrection
(cf. Lc 24,11), Jésus lui apparaît (Lc 24,34) et le conduit
à se repentir, pour quune fois converti, il puisse commencer
à fortifier les autres (cf. Lc 22,32). Parallèlement à
ses trois reniements, Pierre professe par trois fois son amour pour le
Seigneur (Jn 21, 15-17). Il prend sa place comme chef des douze, évangéliste
des circoncis (Ga 2,7), et pilier de lÉglise de Jérusalem
(Ga 2,9).
Y a t-il
un personnage de carême plus approprié que Pierre ? Le carême
est le temps de renouveler notre profession de foi du baptême, pour
recentrer nos vies sur le Seigneur, pour décider à nouveau
de prendre notre croix et de suivre Jésus. Pour ce carême
permettez-moi de vous offrir trois réflexions suscitées
par le rôle de Pierre dans les récits de la Passion.
1. La première
réflexion est très simple, et aussi très rude.
Il nest pas besoin dêtre psychiatre pour comprendre
les motivations de léchec de Pierre. Il était manifestement
inconscient de sa propre faiblesse ; il était plus prétentieux
que humble. Contrairement à lappel réitéré
de Jésus, il na pas veillé, il na pas prié.
La faiblesse de Pierre ressort avec plus dacuité dans lévangile
de Marc si nous nous rappelons les paroles avec lesquelles Jésus,
juste avant le début du récit de la passion, introduit
la dernière parabole : "Soyez sur vos gardes, veillez, car
vous ne savez pas quand sera le moment" (13,33). Ainsi, pendant
ce carême, lhistoire de Pierre nous pose en réalité
des questions directes : Reconnaissons-nous notre propre fragilité
? Nous tenons-nous humblement devant le Seigneur, conscients que nous
portons des trésors dans des vases dargile" (2 Co
4,7) ? Sommes-nous en alerte, en état de veille ? Ouvrons-nous
les yeux pour voir le Seigneur agonisant dans le jardin ? Reconnaissons-nous
son angoisse dans les personnes sans domicile qui se blottissent sous
les porches dentrée pour se protéger du froid ?
Son regard souffrant se reflétant dans les yeux des enfants affamés
ou des mères désespérées touche t-il nos
curs ? Prions-nous humblement et fermement comme Jésus
nous le demande? Ses mots interrogeant Pierre contiennent un des défis
les plus fondamentaux dans le Nouveau Testament : "Tu nas
pas eu la force de veiller une heure ? Veillez et priez pour ne pas
entrer en tentation" (Mc 14,37). Prenons-nous au sérieux
limpératif urgent de la première des deux lettres
du Nouveau Testament attribuées à Pierre, ou glissons-nous
sur lui comme sil était un langage démodé,
imagé : "Soyez sobres, veillez. Votre adversaire le Diable,
comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer"
(1P 5,8) ?
2. Fréquemment
dans lhistoire de lÉglise, les hagiographes ont hésité
à mentionner les fautes des saints. Les évangélistes
nont pas eu de tels scrupules. Ils parlaient avec une grande franchise
de linfidélité de Pierre. Cependant une subtile
pédagogie despérance sous-tend le récit de
cette histoire. La narration des reniements de Pierre na pas tout
compte fait une portée négative. Au contraire, les écrivains
du Nouveau Testament soulignent le rôle quil exerce dune
manière nouvelle et positive dans la vie de lÉglise
après la résurrection (Lc 24,34 ; Ac 1,15 ; 1,22 ; 2,14
; 3,1 ; 4,8 ; 5,29 ; 8,32ss ; 10,9ss ; 1Co 15,5). Lhistoire de
Pierre est destinée à encourager les chrétiens
qui souffraient la persécution au moment où les évangiles
ont été écrits. Sa mort comme un martyr, autour
de lannée 64 après JC, a été un témoignage
clair que, ayant fauté au départ, il a ensuite pris sa
croix avec courage et a suivi Jésus. Certainement pendant les
temps difficiles, beaucoup de premiers chrétiens, comme Pierre,
ont fait lexpérience de leur propre faiblesse et de leurs
manques, comme nous le faisons. Mais, les évangélistes
les ont assurés quil y a lespérance : changement,
croissance et conversion sont toujours possibles. La grande fragilité,
les échecs graves et lamour repentant peuvent-ils coexister
dans la même personne ? Lhistoire de Pierre dit oui.
3. En parlant
de Pierre, les évangélistes nous offrent aussi une bonne
dose de sobre réalisme chrétien sur ceux qui exercent
lautorité dans lÉglise. Lhistoire nous
fournit des exemples innombrables de personnages exerçant lautorité
qui, comme Pierre, ont été infidèles. Donc, en
lisant les reniements de Pierre dans les récits vivants de la
passion, il est vraiment important pour nous qui exerçons lautorité
que nous reconnaissons humblement notre propre péché.
Êtes-vous surpris quand vous remarquez des fautes évidentes
dans ceux que le Seigneur a appelés en service dautorité
? Le réalisme chrétien nous enseigne quil en a toujours
été ainsi, pas seulement avec Pierre, pas seulement avec
les autres apôtres qui ont fui, mais aussi avec les papes, les
évêques, les Visiteurs et les supérieurs locaux.
Cela est vrai aussi avec les autres personnes qui exercent une autorité
dans la société, comme les parents, les professeurs, les
juges, les docteurs. LÉglise est peuplée de saints
et de pécheurs. En fait, il y a un mélange du saint et
du pécheur en chacun de nous. Péché et grâce
luttent au plus profond du cur de chaque chrétien, y compris
de ceux qui exercent lautorité. Les évangiles proclament,
comme dans le cas de Pierre, que la grâce gagnera (même
dans nos supérieurs !) si, évidemment, nous sommes
disposés à veiller et prier.
Ce sont mes
pensées pour ce carême. Avec les paroles de la deuxième
lettre attribuée à Pierre dans le Nouveau Testament, je
demande au Seigneur crucifié et ressuscité de nous fortifier
tous, en ces jours, afin que nous puissions sans cesse fixer nos yeux
sur lui comme " une lampe qui brille dans un lieu obscur, jusquà
ce que le jour commence à poindre et que lastre du matin
se lève dans vos curs " (2P 1,19).
Votre frère
en Saint Vincent,
Robert P. Maloney, C.M.
Supérieur Général
20 février,
2003
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