Aux membres de la Congrégation de la Mission Très chers confrères, Que la grâce de Notre Seigneur soit toujours avec vous ! Dans ma première lettre dAvent, il y a 11 ans, je métais centré sur Marie la mère de Jésus, la décrivant comme la disciple idéale, la première parmi les saints, le modèle dune croyante se tenant devant Dieu avec humilité, confiance et liberté. Aujourdhui, dans cette douzième et dernière lettre, ayant déjà présenté plusieurs autres personnages de la scène de lAvent, je reviens à Marie, mais dans une perspective très différente. Je vous invite à méditer avec moi, cette année, sur "Marie historique". La question que je pose est celle-ci : "Que savons-nous vraiment de la femme que Dieu a appelée pour être la mère de son Fils et que nous appelons aussi Mère de lÉglise ?" Je suis convaincu que sa vie était très différente de la représentation des portraits idylliques que les artistes ont peints et des rhapsodies que les poètes et musiciens ont composées. Marie sappelait en réalité Myriam, du nom de la sur de Moïse. Très probablement, elle est née à Nazareth, petite ville galiléenne denviron mille six cents habitants, pendant le règne dHérode le Grand, un roi fantoche, brutal qui tenait son pouvoir des militaires romains. Nazareth semble avoir eu peu dimportance pour la plupart des Juifs ("De Nazareth, peut-il sortir quelque chose de bon ?" Jn 1,46). Elle nest jamais mentionnée dans les Écritures hébraïques ni dans le Talmud. Marie parlait laraméen, avec un accent galiléen (cf. Mt 26,73), mais elle avait aussi des contacts avec un monde aux langues multiples. Elle entendait le latin, parfois, qui était parlé par les soldats romains, le grec aussi qui était utilisé dans le commerce et dans les milieux cultivés et lhébreu quand la Thora était proclamée dans la synagogue. Elle appartenait à la classe paysanne qui gagnait péniblement sa vie avec lagriculture et les petites entreprises commerciales comme la charpenterie, profession de Joseph et Jésus. Ce groupe représentait 90% de la population et devait endurer le fardeau en supportant lÉtat et une petite classe privilégiée. La vie de Marie et Joseph était écrasée par trois impôts : pour Rome, pour Hérode le Grand, et pour le Temple (pour lequel, traditionnellement, ils versaient 10% de leurs revenus). Les artisans qui composaient environ 5% de la population, avaient un revenu moyen inférieur à ceux qui travaillaient à plein temps la terre. Par conséquent, pour avoir un supplément régulier de nourriture, ils adjoignaient ordinairement à leur métier lagriculture. La "Sainte Famille" représentée par les peintres comme un minuscule groupe de trois vivant dans une paisible et monacale échoppe de charpentier, est peu vraisemblable. Comme la plupart des gens de lépoque, ils vivaient probablement dans un cercle familial élargi, trois ou quatre maisons dune ou deux pièces étaient construites autour dune cour intérieure où les parents partageaient un four, une citerne et une meule pour moudre le grain et où les animaux domestiques vivaient également. Comme les femmes daujourdhui dans beaucoup dendroits du monde, Marie, vraisemblablement, passait en moyenne, dix heures par jour à des tâches domestiques telles que chercher de leau dun puits voisin ou dune rivière, ramasser du bois pour le feu, cuire les repas et laver des ustensiles et des vêtements. Qui sont les membres
de ce foyer élargi ? LÉvangile de Marc parle de Jésus,
" le charpentier, le fils de Marie et le frère de Jacques,
de Josès, de Jude et de Simon ? Et ses surs ne sont-elles
pas ici, chez nous ? " (Mc 6,3). Qui sont ces " frères
et surs " ? Sont-ils les enfants de la tante de Jésus
(Cf. Jn 19,25) et donc cousins ? Sont-ils les enfants de Joseph dun
précédent mariage ? Nous ne savons pas quelle était
leur parenté précise par rapport à Jésus et
Marie, mais il semble probable quils vivaient tous dans la même
cour. Ce serait une erreur dimaginer Marie comme une personne fragile, même à 13 ans. Elle avait probablement, une santé physique robuste dans sa jeunesse et même plus tard car comme toute paysanne, elle a été capable, enceinte, de gravir les collines du pays de Judée, de donner naissance dans une étable, de faire un voyage de quatre ou cinq jours à pied jusquà Jérusalem, environ une ou deux fois par an, de dormir à la belle étoile comme dautres pèlerins, de prendre part aux durs travaux quotidiens à la maison. Nous faisons erreur quand nous la décrivons avec de magnifiques robes, des yeux bleus, des cheveux blonds comme la Madone représentée par Fra Lippo Lippi qui souvent illustre nos cartes de Noël (les miennes comprises !). Peu importe quelle ait été belle ou non, elle avait sans doute les traits sémites très semblables à ceux des femmes juives et palestiniennes daujourdhui, et vraisemblablement des cheveux et des yeux noirs. Il est peu probable quelle ait su lire ou écrire, puisque linstruction était extrêmement rare chez les femmes de cette époque. La culture était essentiellement orale, avec la lecture publique des Écritures, les récits dhistoires, la récitation des poèmes, et le chant des cantiques. Il semble que son
époux Joseph soit décédé avant le début
du ministère public de Jésus. Marie, quant à elle,
était en vie pendant tout ce ministère (Mc 3,31 ; Jn 2,
1-12). Sa séparation davec Jésus, quand il a entrepris
sa mission a dû être très douloureuse pour elle. Dans
un passage qui a toujours embarrassé les mariologues, Marc nous
relate que la famille de Jésus le tint pour fou (Mc 3,21), mais
quelle mère voyant son fils défier lautorité
romaine dune manière assez hardie (qui souvent entraînait
la condamnation à mort !) ne lui aurait pas crié "es-tu
fou ?". Après la Pentecôte, Marie disparaît des Écritures. Le reste de sa vie est enveloppé de légendes. Une imagination fertile se demande facilement : Quels souvenirs, quels espoirs et quelles stratégies a-t-elle partagés avec les hommes et les femmes de cette communauté naissante de Jérusalem, remplie de lEsprit. A-t-elle vécu paisiblement à Jérusalem comme une vieille femme, vénérée comme la mère du Messie ? A-t-elle exprimé son point de vue pour lincorporation des Gentils ? Était-elle silencieuse ou avait-elle son franc parler ? Dautres personnes venaient-elles la voir pour recueillir des conseils ? Nous ne savons pas. Il semblerait quelle soit décédée en tant que membre de la communauté de Jérusalem, bien quune tradition postérieure la dépeigne comme ayant déménagé à Éphèse en compagnie de lapôtre Jean. Pourquoi cette année je me focalise sur "Marie historique" ? Pour deux raisons.
Dietrich Bonhoeffer, un théologien-martyr exécuté par les Nazis, écrivait : Le cantique de Marie est la plus ancienne hymne dAvent. Elle est à la fois la plus passionnée, la plus insensée, on peut dire que cest lhymne dAvent la plus révolutionnaire qui ait jamais été chantée. Ce nest pas la gentille, la tendre, la rêveuse Marie que nous voyons parfois sur les peintures ; elle est la passionnée, la toute donnée, la fière, lenthousiaste Marie qui ose parler ici. Ce cantique na rien des mélodies douces, nostalgiques ou même enjouées de quelques-uns de nos chants de Noël. Cest au contraire un chant dur, fort, inexorable sur le renversement des trônes et des puissants seigneurs de ce monde, sur la puissance de Dieu et la faiblesse de lhumanité. En cet Avent, je me joins à vous pour chanter avec Marie son éclatant cantique. Quil puisse être une louange de la puissance de Dieu et la prophétie dun monde à venir ! Votre frère en Saint Vincent, Robert
P. Maloney, C.M. |