Vincentiana, mars-avril 2004 Une réflexion vincentienne sur la paix
par Robert P. Maloney, C.M .
Ces derniers temps, de nombreuses voix autorisées se font entendre en faveur de la paix. La liste en est impressionnante, même si je ne tiens compte que des documents qui jonchent mon bureau. Le 31 octobre 2003, la Communauté de Sant-Egidio m'a invité à prier et à marcher pour la paix le premier janvier. Le numéro de novembre-décembre 2003 de Religiosi in Italia a publié un article intitulé : «Paix : Prophétie de l'Éternel» (1). Le premier janvier, le Pape Jean Paul II a synthétisé de nombreuses déclarations faites précédemment dans un document intitulé : «Un engagement toujours actuel : éduquer à la paix» , adressé aux chefs d'États, aux juristes, aux éducateurs, et à tous ceux qui seraient tentés de recourir à la violence (2). Le 20 janvier, son discours au corps diplomatique a mis l'accent sur «Quatre convictions pour construire la paix». (3) Des réflexions aussi nombreuses sur la paix sont certainement un bon signe mais, également, un mauvais signe. En effet c'est la diffusion continue de la violence qui suscite ces voix. Comme l'a dit un célèbre révolutionnaire de mon pays : «Messieurs, vous pouvez toujours crier: "Paix, paix", mais il n'y a pas de paix ! » (4) On m'a demandé d'écrire une réflexion vincentienne sur la paix. Le sujet est très vaste, qui va de la quête de la paix intérieure à la promotion de relations non-violentes entre les nations. Dans Vincentian, a j'ai déjà écrit à plusieurs reprises sur la douceur, en tant que vertu vincentienne caractéristique et attitude fondamentale pour faire [115] la paix (5). Au début de l'année jubilaire 2000, j'ai également envoyé une lettre aux membres de la Congrégation de la Mission, avec une réflexion sur la réconciliation et la justice prêchée et enseignée (6). Après les évènements du 11 septembre 2001, j'ai adressé pour l'Avent une lettre à tous les membres de la Famille Vincentienne (7) sur le thème de la paix. Comme j'ai déjà écrit sur divers aspects de la question et que le champ en est très vaste, je me limiterai dans cet article à la paix dans le sens où l'entendait le Pape Paul VI quand il s'est écrié si pathétiquement : «Plus de guerre ! Plus jamais de guerre ! » (8) I. Saint Vincent et la PaixSaint Vincent parle souvent de paix et de réconciliation mais, en général, dans le contexte de la vie communautaire ou du lancement des missions. A propos des communautés, il déclare : «L'esprit de Jésus Christ est un esprit d'union et de paix: comment pourriez-vous attirer les âmes à Jésus Christ, si vous n'étiez unis entre vous et avec lui-même» (9) . En parlant des missions, il encourage les membres de la Congrégation des Missions à rétablir les relations interrompues. Un des objectifs les plus importants des missions était la réconciliation (10). Les missionnaires devaient s'efforcer de résoudre les querelles et les divisions. En fait, ils racontaient souvent à Saint Vincent leurs succès à ce sujet. Mais Vincent a également abordé la question de la guerre. Dans une répétition d'oraison, le 24 juillet 1655, il déplorait que la guerre se soit largement propagée en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne en Suède, en Pologne, en Irlande, en Ecosse, en Angleterre. «Guerre partout, misère partout», s'écriait-il. «Tant de gens souffrent ! ». C'est dans ce contexte que Saint Vincent fit sa célèbre déclaration : «C'est en ces pauvres gens que se conserve la vraie religion, une foi vive» (11). [117] Au-delà des mots, Vincent réagissait également aux ravages de la guerre en Lorraine en organisant massivement des secours. Il demandait aux Dames de la Charité de se charger de recueillir des fonds. Celles-ci obtenaient des sommes importantes du Roi, de la Reine, de la Duchesse d'Aiguillon, mais ces contributions s'avéraient toujours inférieures aux besoins. Vincent envoya douze de ses meilleurs prêtres et clercs à Toul pour y contribuer aux secours et envoya des frères experts en chirurgie et médecine. Il rédigea alors, à leur intention un règlement fixant des normes très strictes de conduite et de procédure administrative. Les missionnaires apportaient leur concours dans sept points stratégiques: Toul, Metz, Verdun, Nancy, Pont-à-Mousson, St-Mihiel et Bar-le-Duc. Chaque centre recevait une distribution par mois. C'est le Frère Jean Dehorgny qui était chargé en 1640, en tant que visiteur régional, de superviser les secours. José Maria Roman décrit comme suit l'aide fournie : L'aide de base consiste en nourriture, en particulier pain et soupe, médicaments et vêtements. C'est la même méthode de distribution qui est adoptée partout. Toutes les semaines, les missionnaires parcourent leurs districts et, avec l'aide des curés de paroisse, dressent une liste des pauvres gens. Ensuite, ils donnent au curé ou à une dame charitable la farine nécessaire à la boulangerie d'une semaine et, après la première distribution de pain, ils réunissent les pauvres gens pour une pieuse exhortation, catéchisant les enfants, et aidant les grands malades à se préparer convenablement à la mort» (12) Le Frère Mathieu Regnard, devenu l'émissaire de Vincent en Lorraine, fit 54 voyages aller-retour, chargé à chaque fois de 20 à 30 mille livres. Il eut à traverser des lignes de front, à trouver son chemin au milieu de bandes de maraudeurs et, chaque fois, comme dans un roman, il parvint à s'en sortir. Il raconta, par la suite, 18 embuscades où il avait failli perdre la vie (et l'argent !). En septembre 1639, à l'occasion d'un de ses voyages, il ramena avec lui dans la capitale 46 filles et 54 garçons. En 1650, la guerre ravageait la Picardie, la Champagne et l'Ile de France. A cette époque, c'était le Frère Jean Parre qui était l'envoyé de Vincent en Picardie Champagne. Là, les Filles de la Charité n'avaient pas trop de travail d'assistance et servaient comme infirmières dans les hôpitaux militaires. Saint Vincent les encourageait avec éloquence: Voilà que la reine vous demande pour aller à Calais panser les pauvres blessés. Quel sujet de vous humilier de voir que Dieu [118] se veut servir de vous en de si grandes choses ! Ah ! Sauveur! les hommes vont à la guerre pour tuer les hommes; et vous, vous allez à la guerre pour réparer le mal qu'ils y font! Quelle bénédiction de Dieu ! Les hommes tuent les corps et bien souvent les âmes, quand ceux qu'ils tuent meurent en péché mortel; et vous allez pour redonner la vie, ou, pour le moins, aider à la conserver à ceux qui restent, par le soin que vous en aurez, tâchant, par vos bons exemples et instructions, de leur faire concevoir qu'ils doivent se conformer à la volonté de Dieu dans leur état (13). Avec le siège de Paris, les malheurs de la guerre atteignirent la capitale. Les soeurs distribuaient chaque jour de la nourriture à 2 100 personnes dans le quartier St Denis et à 5 000 dans la paroisse de St Paul. A St Lazare, la soupe était distribuée deux fois par jour à 800 personnes. Le nombre de personnes auxquelles on donnait à manger journellement atteignit rapidement 15 000. «L'on entend que vous n'épargniez rien pour sauver la vie à tous les pauvres malades de ces lieuxl-à », se réjouit St Vincent dans une lettre adressée au Frère Nicolas Sené (14). «Et si vous avez besoin de poudre dans les purges, demandez-en à Monsieur Portail [...]. S'il faut faire marché pour fournir des vivres partout, faites-le ; [...] Écrivez à Madame de Herse pour lui demander quelque peu d'argent pour assister ces pauvres gens à faire leur vendange [...]. Je n'avais point reçu votre lettre le jour de l'assemblée [...] de ne rien épargner chose aucune pour sauver la vie de l'âme et du corps à ces bonnes gens». Mais on oublie souvent que, en plus de ses efforts énergiques pour soulager les misères de la guerre, Vincent travaillait également dans les coulisses comme médiateur. A deux reprises, il est intervenu personnellement, en s'adressant directement au sommet. Plusieurs fois, entre 1639 et 1642, pendant les guerres de Lorraine, il alla trouver le Cardinal Richelieu, se jeta à ses genoux, lui décrivit les horreurs de la guerre et plaida en faveur de la paix «Monseigneur, donnez-nous la paix ; ayez pitié de nous: donnez la paix à la France». Richelieu refusa, répondant diplomatiquement que cette paix ne dépendait pas de lui seul (15). Collet raconte un épisode encore plus surprenant, qu'il emprunte à un récit du Frère Ducournau (16). En 1649, pendant la guerre civile, [119] St Vincent (qui avait alors près de 70 ans) sortit de Paris tranquillement, traversa les lignes de front et passa à gué une rivière en crue pour aller voir la Reine et lui demander de renvoyer Mazarin, qu'il tenait pour responsable de la guerre. Il s'adressa aussi à Mazarin en personne. Mais, encore une fois, ses suppliques ne furent pas entendues. Vincent essaya de parler également avec les chefs des deux côtés et cru parfois qu'une solution était à portée de la main, mais ambitions et intrigues s'opposèrent à ses efforts. Ses tentatives de pacification lui valurent l'hostilité de Mazarin qui, dans son journal intime, le mentionne comme un ennemi. Quand la paix arriva enfin, Vincent avait été révoqué du Conseil de Conscience. II. Quelques changements d'horizon depuis le 17ème siècleLa réalité de la guerre et la position de la société à son égard ont grandement changé depuis l'époque de St Vincent. Je ne mentionnerai, ci-dessous, que trois changements les plus significatifs. 1. Même si des conflits limités existent toujours, la menace d'une guerre totale se profile du fait de la présence d'armes de destruction massive qui rendent possible l'anéantissement de populations entières. Alors que nous parlons souvent de la paix, au moment même où j'écris, la violence est largement répandue. La liste des pays concernés est interminable : Abkhazie, Afghanistan, Algérie, Provinces basques, Burundi, Cachemire, Casamance, Colombie, Tchétchénie, Comores, République Démocratique du Congo, Haïti, Indonésie, Irak, Israël, Côte d'Ivoire, Cachemire, Kurdistan, Liberia, Myanmar, Népal, Irlande du Nord, Ouganda-Nord, Palestine, Philippines, Somalie, Sri-Lanka, Soudan, Tadjikistan, Sahara-Ouest. En outre, les attaques terroristes sont en augmentation, laissant derrière elles un grand nombre de morts et une panique épouvantable dans le cour de nombre de gens. Le 11 mars, tandis que je préparais cet article, les bombes qui ont explosé à Madrid ont fait des centaines de morts parmi ceux que le train emmenait au travail ou à l'école. De semblables attentats par bombes ont eu lieu à Casablanca, à Istanbul, à Moscou, Paris, Bagdad, Djakarta, Tokyo, ainsi que dans d'autres grandes villes. Les conséquences engendrées par la violence prolongée dans tant d'endroits sont dramatiques : a) des centaines de milliers d'orphelins, de veuves, d'handicapés, d'affamés, ainsi que de personnes et familles déplacées ; b) la destruction de maisons, fabriques, usines, magasins, églises, hôpitaux, écoles et infrastructures ; c) des crises économiques, des dévaluations de la monnaie, l'inflation du coût de la vie ; d) l'affaiblissement des institutions gouvernementales et l'absence de [120] services publics. La guerre paralyse les pays et leurs populations, en particulier les pauvres, et les prive même souvent du minimum dont ils disposent pour leur subsistance. En plus des guerres «limitées» énumérées ci-dessus, et depuis la seconde guerre mondiale et l'apparition des armes nucléaires, la menace de la guerre totale s'est largement profilée. Au cours des dernières décennies, la sophistication accrue de la conception même des armes a ouvert la voie à des «attaques chirurgicales», mais la puissance énorme des arsenaux nucléaires rend toujours possible la destruction massive des populations. La vente des armes reste un des éléments majeurs de l'économie mondiale. Dans une déclaration lors de Vatican II, les pères conciliaires ont vigoureusement condamné la course aux armements: «C'est pourquoi, nous déclarons encore une fois: la course aux armements est une des pires calamités qui soit pour le genre humain et le préjudice qu'elle inflige aux pauvres dépasse ce qu'ils peuvent endurer» (17). Compte tenu de la très grande diffusion des armes et de leur utilisation fréquente, les jeunes sont souvent incertains quant à leur avenir du fait de la possibilité d'une destruction nucléaire. 2. Dans les temps modernes, on a enregistré un réveil significatif du pacifisme. Gandhi a eu une énorme influence à cet égard, avec sa révolution très largement pacifique en Inde. De même, Martin Luther King, aux États-Unis, a obtenu des progrès très importants en matière de droits civils par une résistance non-violente. Le livre de James Douglass, The Non Violent Cross (18), qui a été très largement diffusé, a popularisé les racines bibliques et philosophiques des mouvements pacifistes. Dans la tradition catholique, Gaudium et Spes (19), a assumé une position prudemment nuancée, mais positive, à l'égard du pacifisme : «Dans le même esprit, nous ne pouvons qu'exprimer notre admiration à tous ceux qui renoncent à l'usage de la violence pour défendre leurs droits et ont recours à ces autres moyens de défense dont disposent les parties les plus faibles, pourvu qu'ils le fassent sans léser ni les droits ni les devoirs des autres ou de la communauté». Dans le même temps, Paul VI faisait des appels émouvants pour une solution non-violente des conflits et présentait ce thème avec éloquence au Quartier Général des Nations-Unies, à New York, le 4 octobre 1965, forgeant par la suite cette phrase : «Si vous voulez la paix, travaillez [121] pour la justice» (20) Dans son livre, Faith and Violence, Thomas Merton présente clairement la théorie et la pratique du pacifisme chrétien (21). En 1983, les évêques des États-Unis ont, dans un document soigneusement préparé, donné une contribution importante à la théorie et à la pratique des efforts pour instaurer la paix (22). 3. Ces derniers temps on a enregistré une prise de conscience accrue de la nécessité d'oeuvrer pour la paix et la réconciliation, non seulement au niveau individuel mais également au niveau des structures. À l'appel de Paul VIE en faveur d'une paix qui s'appuie sur la justice considérée comme son fondement (23), Jean Paul II ajoute : «Le développement est le nouveau nom de la paix» (24). La base même de l'accent mis par l'Église sur la nécessité d'un changement, apparaît déjà dans Pacem in Terris (25) et dans Gaudium et Spes (26). Paul VI a repris éloquemment ce thème dans Populorum Progressio (27), et, dans une lettre adressée aux membres de Cor Unum, le 13 janvier 1972, il appelait les Chrétiens à s'engager «au coeur même de l'action sociale et politique pour atteindre ainsi les racines du mal et changer les mentalités, ainsi que les structures de la société moderne». (28) Nous sommes aujourd'hui conscients que le péché affecte profondément les structures sociales. Il prend corps dans des lois iniques, des relations économiques basées sur le pouvoir, des traités injustes, des frontières artificielles, des gouvernements tyranniques, ainsi que dans de nombreux autres obstacles subtils à des relations harmonieuses. Ce n'est que lorsque de tels obstacles auront été analysés, compris et éliminés, que la société pourra entretenir des relations pacifiques durables. Il existe également aujourd'hui une perception croissante de la mondialisation. Des conflits locaux font parfois presque disparaître la scène internationale, avec le danger caché que ces conflits ne dégénèrent en guerre totale. [122] Cependant, le Pape Jean-Paul II ne cesse de faire appel à la paix, lignant la nécessité d'une solidarité entre les nations, d'un ordre mondial juste, d'un épanouissement humain intégral, du respect pour les droits de l'homme et de garanties pour la liberté. La liste des thèmes abordés dans ses messages de Nouvel An est impressionnante :
III. Quelques réflexions vincentiennes sur la paix aujourd'hui1. «La douceur passionnée» , une vertu où «Justice et paix s'embrassent» (Ps 85,11). Aujourd'hui, la promesse de Jésus d'un royaume de paix et le témoignage de sa propre miséricorde, jouent un rôle considérable dans l'annonce de la bonne nouvelle par l'Église actuelle. L'enseignement de l'Église en ce qui concerne la paix est intimement lié au développement intégral de l'homme et à la promotion de la justice. Le Pape Jean Paul II, dans Centesimus Annus (29), parle éloquemment de ce lien : «A l'occasion de la guerre tragique dans le Golfe Persique, j'ai moi aussi répété ce cri : 'Jamais plus la guerre !'. Non, jamais plus la guerre qui détruit des vies innocentes, apprend à tuer, jette dans le désarroi les vies des tueurs eux-mêmes, et laisse derrière elle une traînée de ressentiment et de haine, rendant encore plus difficile la quête d'une solution juste aux vrais problèmes qui ont provoqué la guerre [...]. C'est pourquoi un autre nom de la paix est développement. Exactement comme il existe une responsabilité collective pour éviter la guerre, il existe une responsabilité collective pour promouvoir le développement» . St Thomas d'Aquin nous rappelle que la passion la plus directement associée à la justice est la colère (30). La colère recule face à l'injustice pour mieux s'élancer dans l'action et la faire disparaître. Elle nous pousse à nous battre pour la justice, à pâtir la faim et la soif pour elle. La colère suscite l'amour et le respect pour la personne humaine dont nous sentons que les droits ont été violés. Elle redresse ce qui est injuste, rétablit un ordre dans lequel les personnes peuvent croître et s'épanouir. Il faut donc toujours la provoquer lorsque nous constatons que des structures injustes privent les pauvres de la liberté politique, sociale, économique ou personnelle que leur dignité d'homme exige. La douceur trouve les moyens d'exprimer la colère, non sous forme de violence mais «d'action en faveur de la justice et de participation à la transformation du monde» (31). La douceur «passionnée» (32) sait comment diriger la colère pour déraciner l'injustice, pour la canaliser afin que la «justice s'écoule comme une rivière» (33). W.E.B. DuBois résume cette douce passion en une belle prière : [124] Fais-nous la grâce, ô Dieu, d'oser faire ce qui, nous le savons bien, doit être fait. Ne nous laisse pas hésiter par facilité, par ce que disent les gens ou à cause de nos propres vies. De grandes causes nous appellent l'émancipation des femmes, l'éducation des enfants, l'élimination de la haine, du meurtre et de la pauvreté celles-ci et d'autres encore. Mais elles nous appellent avec des voix qui signifient travail, sacrifice et mort. Donne-nous, ô Dieu miséricordieux, le courage d'Esther, afin que nous puissions dire : J'irai trouver le Roi et si je dois mourir, je mourrai. Amen. 2. La médiation comme ministère. Comme le dit Karl Rahner, il existe de nombreuses «vérités oubliées» dans notre héritage chrétien; quelque chose de très important à une certaine époque, peut s'estomper de la conscience chrétienne à une autre époque. Ceci est vrai aussi dans la Famille Vincentienne. On oublie facilement que, pour saint Vincent, la médiation était un des plus importants ministères des missionnaires (34). C'est un ministère délicat. Les médiateurs essaient de créer une relation triangulaire dans laquelle la communication est rétablie entre deux parties en conflit, en présence et avec l'aide du médiateur. Naturellement, pour que la réconciliation réussisse, les deux parties doivent faire confiance au médiateur. Le médiateur doit se soucier
La réconciliation, qu'elle soit sur une petite ou sur une grande échelle, est un des buts primordiaux du ministère. Je me souviens du [125] rôle de médiateur joué par la Communauté de Sant-Egidio pour la paix au Mozambique. Après 15 ans de guerre civile, la «sagesse humaine» ne pouvait qu'avoir des doutes sur la capacité d'une communauté italienne «impuissante» à réussir ce que d'autres agences beaucoup plus «puissantes» n'avaient pas réussi à faire. Et pourtant, les négociations furent couronnées de succès en 1992 et la paix dure toujours dans ce pays. Pourquoi d'autres groupes n'auraient-ils pas le même courage d'offrir leurs services comme médiateurs de réconciliation ? Chez les doux, conversation et dialogue doivent être les principaux moyens de régler les conflits, accompagnés par un amour souffrant. Ce sont les moyens que Jésus lui-même utilisait, Lui qui est «notre paix [...] détruisant la barrière qui les séparait» 35. Si la communauté de ses disciples manifeste une passion authentique pour le dialogue, la justice et la paix, c'est le signe évident que le Royaume de Dieu est à portée de la main. 3. Enseigner la paix comme un ministère. Dans Pacem in Terris, le Pape Jean XXIII a souligné que l'on sème les graines de la paix du Christ quand on contribue aux quatre aspirations de l'esprit humain: la vérité, la justice, l'amour et la liberté. Les programmes d'éducation sont un des principaux moyens pour y parvenir (36). Le Pape Paul VI a écrit : «Le manque d'éducation est aussi grave que le manque d'alimentation: l'illettré est un esprit qui meurt de faim» (37). Du temps même de saint Vincent, la fonction de l'éducation était très importante aussi bien pour la Congrégation de la Mission que pour les Filles de la Charité. Toutes les missions faites du vivant de saint Vincent incluaient une catéchèse journalière. En outre, Vincent et ses compagnons ont été très vite impliqués dans un travail de séminaire, pour préparer le clergé diocésain à un service plus efficace, notamment envers les pauvres. Aujourd'hui, la Congrégation de la Mission est toujours responsable d'un certain nombre de séminaires ainsi que de quatre universités. Les Constitutions de la Congrégation prévoient également que la formation de laïques -- dans [126] l'intention de les amener à participer plus largement à l'évangélisation des pauvres --, est une des façons d'atteindre le but que se propose la Congrégation (38) Les Statuts de la Congrégation reconnaissent l'importance de l'éducation de la jeunesse, ainsi que des adultes, et suggèrent différents endroits où elle peut être menée de façon appropriée en mettant l'accent sur la justice sociale, notamment parmi les pauvres (39). Dès 1641 environ, les Filles de la Charité ont mis l'accent sur les «petites écoles» . Ste Louise envoyait les soeurs enseigner aux jeunes filles à lire et à écrire, tout en les catéchisant simultanément. Elle-même participait à cet enseignement. Aujourd'hui les écoles des Filles de la Charité comptent plus d'un demi-million d'élèves. En dehors de leurs écoles, les Filles de la Charité donnent une formation à un grand nombre de jeunes de nos groupes de jeunes à travers le monde. Les sites Web de toutes les grandes branches de la Famille Vincentienne fournissent une abondante documentation didactique sur la Doctrine Sociale de l'Église, le développement intégral de l'homme, la quête de la justice et l'éducation à la paix (40). Une mention particulière va à Vinpaz (Vincentiens pour la paix), que l'on trouve sur le site de la Société de Saint Vincent de Paul. Dans ses programmes d'éducation à la paix, Dolores Leckey met l'accent sur trois dynamiques d'enseignement sur la réconciliation. La première est l'écoute. Dans un monde bruyant, avec tant de médias et de conflits, on devient de plus en plus conscient de son importance. Lorsque à table, au restaurant ou dans des salles de réunion, les téléphones portables sonnent continuellement, on peut se demander si quelqu'un est vraiment en train d'écouter! Écouter est finalement un acte de confiance, par lequel nous cherchons à comprendre les autres, tous différents de nous. Mais les vrais «écouteurs» , je le dis à regret, sont rares. Est-il possible d'apprendre aux enfants à mieux écouter ? La deuxième dynamique est le pouvoir de la beauté. Nous en sommes conscients lorsque nous écoutons de la musique, contemplons [127] des oeuvres d'art ou participons à des célébrations liturgiques bien préparées. Une des horreurs de la guerre est qu'elle détruit la beauté. Le langage même de la guerre est empoisonné et non pas poétique. Les bruits des bombes sont terrifiants et non pas libérateurs. Est-il possible d'enseigner aux enfants à aimer la beauté et à la créer au lieu de la détruire? Une troisième dynamique est le rire. Hilaire Belloc a écrit : «Le rire et l'amour des amis valent toutes les victoires» (41). Ceux qui apprennent à rire naturellement les uns avec les autres, sont déjà en train de construire entre eux la paix. Dans son poème: The Fiddler of Dooney, William Butler Yeats écrit (42) :
4. Apprendre les méthodes du dialogue non violent. Sans dialogue, pas de paix authentique. Lorsque des parties en conflit entament un dialogue, plusieurs préalables sont essentiels :
Nous est-il possible d'apprendre, en tant que Famille Vincentienne, à bien dialoguer? Pouvons-nous enseigner à d'autres cet art ? [128]
R. P. Maloney(Traduction : Françoise AZEMAR TURCO - A.I.C. Italie) NOTES1. MARCO Guzzi, Religiosi in Italia 339 (n° 6, novembredécembre 2003) 241250. |