Fernand Portal,
Fils de Saint Vincent de Paul
par Jean Gonthier cm
Suite de l'article
Première partie
Tout en approfondissant les sciences ecclésiastiques durant ses années d'enseignement dans les grands séminaires, le P. Portal avait intensifié son attachement à saint Vincent de Paul. De plus en plus, il aimait en lui le prêtre qui, par des activités si nombreuses et si diverses, avait tant travaillé à la réforme de l'Eglise en France au XVIIème siècle, et il le contemplait sous cet angle avec d'autant plus d'attention qu'il sentait combien la vocation vincentienne peut mettre davantage au service de l'Eglise celui qui en est le bénéficiaire. Dans une lettre qu'il écrivait de Limay (Seine-et-Oise) où il se reposait après que ses adversaires eurent réussi à lui faire enlever la direction du 88 de la rue du Cherche-Midi, le P. Portal disait à l'un de ses confrères :
Je vais rester ici bien tranquille. Je vais écrire notre campagne des Ordinations anglicanes — pas pour la faire imprimer, bien sûr — puis ou peut-être en même temps, j'écrirai une étude sur saint Vincent de Paul et l'Eglise, où je voudrais développer quelques idées qui me trottent dans la cervelle depuis assez longtemps. (10)
L'Eglise, l'Eglise de Jésus Christ, fut le grand amour du P. Portal son dévouement au service de l'Union des Eglises en a été l'expression concrète, et les rudes souffrances dont cet apostolat fut l'occasion ont conféré à son culte pour le Corps Mystique du Christ un caractère plus émouvant, comme elles expliquent aussi son efficacité malgré les échecs apparents. D'autres voix plus autorisées le diront à la faveur de ce cinquantenaire. Mais ce qui doit être souligné ici, c'est l'esprit vincentien avec lequel il poursuivit son oeuvre pour l'Union des Eglises.
Sachant parfaitement que l'unification de toutes les Eglises chrétiennes est un travail de longue haleine, le P. Portalétait persuadé que la toute première étape de la marche vers l'unité, c'est le rapprochement des esprits et des cœurs. Sur ce plan encore il est bien le digne fils de saint Vincent : n'a-t-il pas pleinement suivi les directives que Monsieur Vincent donnait à ses premiers missionnaires ? Entre autres textes, le Fondateur des lazaristes écrivait le 1er mai 1635
Qu'on ne défie point les ministres (les pasteurs) en chaire ; qu'on ne dise point qu'ils ne sauraient montrer aucun passage de leurs articles de fol dans la Sainte Ecriture, si ce n'est rarement. et dans l'esprit d'humilité et de compassion ; car autrement, Dieu ne bénira point notre travail. L'on éloignera les pauvres gens de nous. lis jugeront qu'il y a eu de la vanité en notre fait, et ne nous croiront pas. L'on ne croit pas un homme pour être bien savant, mais parce que nous l'estimons bien. Le diable est très savant et nous ne croyons pourtant rien de ce qu'il dit, parce que nous ne l'aimons pas. Il e fallu que Notre Seigneur ait prévenu de son amour ceux qu'il a voulu faire croire en lui. Faisons ce que nous voudrons ; l'on ne croira jamais en nous, si nous ne témoignons de l'amour et de la compassion à ceux que nous voulons qu'ils croient en nous. (11)
Le P. Portal, qui a réalisé l'idéal tracé ainsi par saint Vincent, ne recherchait pas les conversions individuelles, on le salt : il souhaitait, par contre, la réunion en corps de l'Eglise anglicane à i'Eglise romaine. Il y a cependant eu au moins une circonstance où il a dû s'occuper d'une anglicane désireuse de passer au catholicisme. Une lettre du 19 novembre 1895, adressée au Supérieur Général des lazaristes (12), en garde le souvenir :
Une demoiselle anglicane âgée de 45 ans environ est venue à Paris pour se convertir. J'avais échangé deux lettres avec elle à la suite de mon travail sur les Ordinations Anglicanes et dès qu'elle a été ici, elle s'est adressée à moi. . La personne dont il s'agit est une personne sûre, fort instruite de la religion. Elle est la fille d'un prêtre anglican qui était très connu pour ses controverses sur le Baptême avec un ministre protestant. Le père et la mère sont morts laissant à leurs enfants une situation indépendante et aisée.
L'on devine combien il eût été agréable au coeur sacerdotal du P. Portal d'être l'instrument dernier de cette adhésion à la pleine communion de l'Eglise. Mais, par délicatesse pour l'Eglise anglicane, il fait appel è l'un de ses confrères :
Après un entretien ou deux, j'ai prié cette personne de vouloir bien conférer avec un autre prêtre et je lui ai indiqué M. Allou — (M. Allou était alors Assistant de la Congrégation de la Mission) — J'ai agi ainsi pour ne pas me compromettre vis-à-vis des anglicans qui voient toujours de très mauvais œil les conversions individuelles.
Il n'empêche que c'est le P. Portal qui fait les démarches nécessaires :
Cette personne est maintenant prête à faire son abjuration (13). A l'archevêché, où je suis allé ces jours derniers de la part de M. Aliou, on nous a donné tous les pouvoirs voulus, soit pour recevoir nous-mêmes, M. Allou ou moi, soit pour indiquer un autre prêtre pour recevoir cette abjuration.
Et le P. Portal, toujours déférent à l'égard de son Supérieur Général, ajoute :
J'aurais été heureux, mon Père, que cette abjuration se fît dans la chapelle de la Médaille Miraculeuse. Je ne sais si la chose est possible. Si elle l'est, je vous prierais de recevoir vous-même cette abjuration qui sera un des premiers fruits de notre œuvre.
En son Supérieur Général, le P. Portal voit le successeur de saint Vincent de Paul, de Monsieur Vincent dont il se sent approuvé. L'Apôtre de l'Union n'a-t-il pas lu et relu ce qu'écrivait, le 15 septembre 1628, le Saint de la Charité ?
Il a plu à Dieu de se servir de ce misérable (c'est ainsi que Monsieur Vincent se désigne) pour la conversion de trois personnes, depuis que le suis parti (le saint se trouvait alors à Beauvais) mais ii faut que j'avoue que la douceur, l'humilité et la patience, en traitant avec ces pauvres dévoyés (les hérétiques) est (sic) l'âme de ce bien... J'ai bien voulu vous dire cela à ma confusion, afin que la Compagnie voie que, s'il a plu à Dieu de se servir du plus ignorant et misérable (de ses membres), il se servira plus efficacement de chacun de ladite Compagnie. (14)
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M. Portal à Oran en 1881.
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Il est un autre domaine dans lequel le P. Portal s'est montré un authentique fils de saint Vincent de Paul : c'est en ce qui concerne l'harmonieuse synthèse de l'apostolat auprès des pauvres et de l'apostolat auprès des riches. L'image de Monsieur Vincent se penchant sur toutes les misères corporelles et spirituelles de son époque resterait superficielle, et donc fausse, si l'on ne se rappelait pas que Monsieur Vincent a mis l'élite sociale de son temps au service des malheureux. De même serait-ce mutiler la physionomie du P. Portal que de ne voir en lui qu'un apôtre intellectuel de l'œcuménisme. Parce qu'il aime l'Eglise dans sa totalité, dans chacune des catégories qui la constitue, le P. Portal sera tout à a fois l'aumônier du misérable quartier de Javel et l'aumônier des Normaliens, le Supérieur d'un séminaire universitaire et le fondateur des Dames de l'Union, |
le prêtre qui catéchise des fillettes pauvres et le prêtre qui, dans sa maison de la rue de Grenelle, entre en contact avec toute une élite intellectuelle. Celle-ci, il la marquera d'une profonde empreinte, qu'il s'agisse de Jacques Chevalier, de Maurice Legeridre, de Robert Garric, pour ne citer que quelques laïcs ; ou de l'abbé Gaudefroy, l'éminent minéralogiste qui sera un jour doyen à l'Institut Catholique de Paris, ou d'Eugène Tisserant, le futur cardinal ; ou bien que l'on aille de Jean Guitton l'académicien à Marcel Legaut le berger-philosophe, à qui, vers 1904, le P. Portal disait : «Fondez un groupe. Réunissez-vous. Lisez l’Evangile». (15)
Ces esprits supérieurs, ces riches de l'intelligence qui venaient à lui, l'apôtre de l'Union des Eglises voulait les mettre au service de la Vérité qui acheminerait vers l'unité des esprits nécessaire à l'unification du Corps Mystique du Christ : car alors la Vérité est un service de Charité. Et, en même temps, aux pauvres auxquels il prodiguait son apostolat, le P. Portal voulait donner la preuve de cet amour de Dieu dont l'Eglise doit être la porteuse.
Peut-on légitimement se demander lequel de ces ministères le P. Portal préférait Si oui, lui-même répondrait à la question, comme on le lit dans la lettre, déjà citée, qu'il écrivait de Limay :
Je ne pense plus guère au 88 (de la rue du Cherche-Midi). Je pense davantage et avec plus de regrets à certaines réunions et à certaines œuvres qui faisaient vraiment ma vie. Je me demande si je dois renoncer définitivement à tout cela : à La Revue des Eglises, à l'orientation de quelques jeunes gens dans le sens que nous avions adopté, aux travaux qui se faisaient autour de moi, par mon impulsion assez souvent. Je ne voudrais pas y renoncer par seule crainte des ennuis qui pourraient en résulter pour moi, mais d'un autre côté, je ne voudrais pas rendre impossible mon action dans l'ouvre qui aujourd'hui me parait la plus uroente, je veux parler de Javel. (16)
Le cœur vincentien de Fernand Portal n'est-il pas tout entier dans ces lignes ? L'œuvre de Javel avait commencé sur un appel de la Providence que, le 19 avril 1907, le P. Portal avait su percevoir, comme Monsieur Vincent, à Châtillon-lesDombes en 1617, avait saisi l'appel de Dieu d'où allaient naite les Dames puis les Filles de la Charité. Aux femmes qu'il groupa d'abord à Javel avant de les installer rue de Lourmel, le P. Portal insuffla l'esprit de Vincent de Paul et fit d'elles des ouvrières actives au service de la Charité, et des âmes de prière au service de l'Union des Eglises.
Trois jours avant sa mort, il trouva encore la force d'aller visiter leur dispensaire d'Arcueil. Et c'est, assisté de trois d'entre elles, que, le 19 juin 1926, dans sa chère maison de la rue de Lourmel, il entra dans son éternité.
Au lendemain de cette mort, dans un article consacré au P. Portal, Jean Calvet résumait ainsi l'esprit de saint Vincent de Paul
Aussi éloigné de la présomption qui “enjambe sur la Providence” que du découragement qui doute de Dieu, l'esprit vincentien consiste à se tenir à son poste, tranquille, l'œil ouvert, l'âme ouverte, prêt à tout, et, dès que se manifeste un de ces signes de Dieu que le vulgaire appelle des occasions, on obéit, on se met à l'œuvre, bonnement, rondement, simplement comme si! n'y avait pas autre chose à faire sur terre, au reste prêt à s'arrêter et à rentrer dans le repos qui attend, s'il le faut. (17)
En appliquant cette description à Fernand Portal — qui l'avait poussé à étudier saint Vincent de Paul — Jean Calvet rendait le plus bel hommage à ce lazariste dont, par ailleurs, il disait :
Il a joué un grand rôle dans notre vie religieuse de ce premier quart de siècle et il a été le moteur secret de bien des activités qui ont paru avec éclat. (18)
PORTAL ET LES ORIGINES DU C.O.E.
L'immense correspondance du premier secrétaire du comité exécutif de Foi et Constitution, l'américain R. M. GARDINER, contient une lettre du P. Portal écrite en 1917. Gardiner était passé par Paris lors d'un voyage qu'il avait effectué en Angleterre en 1914. II avait alors rendu visite au P. Portal qui habitait à ce moment, 14, rue de Grenelle.
On se souvient que c'est en 1927, un an après la mort de Portal que se tint la Conférence de Lausanne : “Foi et Constitution”.
Voici un extrait de cette lettre (30 août 1917)
L'union ne peut résulter que de la transformation de l'état d'esprit, transformation qui ne peut apparaître que plus tard dans les autorités, lorsqu'elle se sera généralisée et que de nouvelles générations auront pris le gouvernement des Eglises.
Sans doute, notre temps est fertile en miracles. L'époque que nous vivons est extraordinaire. Je crois même que les événements travaillent pour l'union. Cependant nous pouvons constater que nos autorités semblent bien plutôt s'inspirer du passé que de l'avenir. Là encore, les autorités ecclésiastiques, comme à peu près toujours, seront en retard plutôt qu'en avance ; elles constateront un état de fait et ne le créeront pas. Les politesses de ceux qui gouvernent les Eglises ne sont pas à dédaigner mais il ne faut pas se méprendre sur leur portée.
J'espère, cher Monsieur, que ces paroles ne seront pas pour vous une occasion de scandale. J'aime et respecte de toute mon âme les autorités de mon Eglise et je leur en ai donné des gages certains. Je crois à la toute puissance de l'Esprit de Dieu. Mais cela n'est pas inconciliable avec une vision exacte des choses pour entreprendre l'œuvre selon la meilleure manière de la mener à bonne fin.
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(10) Archives de la Congrégation de la Mission.
(11) Pierre Coste, ouvrage cité, tome i, p. 295-296.
(12) Archives de la Congrégation de la Mission.
(13) M. Portal utilise le langage alors en vigueur. Après Vatican Il, il n'aurait plus parlé ainsi. Il se serait inspiré du Directoire pour les questions œcuméniques n° 19 qui impose en effet d'éviter le mot «abjuration» en pareil cas.
(14) Pierre Coste, ouvrage cité, tome I, p. 66.
(15) Gérard Soulages : Le groupe de Marcel Légaut et le rayonnement spirituel du R. P. Teilhard de Chardin, texte ronéotypé, p. 11.
(16) Archives de la Congrégation de la Mission.
(17) Documentation Catholique, 25 juin 1927, col. 1624.
(18) Documentation Catholique, 25 juin
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