Saint Vincent de Paul contre les pirates barbaresques

de M. Jean-Paul Lefebvre-Filleau

Un nouveau livre sur Saint Vincent de Paul vient encore de sortir, début 2002 :
Jean-Paul Lefebvre-Filleau, Saint Vincent de Paul contre les pirates barbaresques, 211 pages, sans illustration, sauf la page de couverture, aux Editions Bertout, 2 rue Gutenberg, BP 7, 76810 Luneray.

L’auteur, secrétaire général de la Fédération des Associations d’Ecrivains de Langue Française, a déjà publié de nombreux ouvrages sur divers sujets historiques.
Le sujet de celui-ci n’est pas seulement la captivité du jeune Vincent à Tunis, de 1605 à 1607, mais sa lutte et celle de ses successeurs, lazaristes et autres, y compris les gouvernements, pour les esclaves et contre les pirates, jusqu’à la fin de la piraterie barbaresque par la prise d’Alger en 1830.
L’auteur avait envoyé son manuscrit au supérieur des Lazaristes, à Paris, en fin 1998, qui m’avait demandé de le lire et de donner les corrections à faire. Je lui ai remis ce travail le samedi 2 janvier 1999, à la fois admiratif pour l’ampleur de travail, et rigoureux pour les défauts. Je crains que mon travail n’ait pas été transmis à l’auteur, car il n’en a été nullement tenu compte, or je suppose que, s’il en avait eu connaissance, Monsieur Lefebvre-Filleau ou bien aurait corrigé le texte, ou serait venu nous consulter aux Archives; Il a attendu trois ans avant de publier, peut-être attendant un signe de notre part. Or n’ai pas pu suivre l’affaire, n’en ayant pas été chargé et n’ayant pas eu son adresse, d’une part, et d’autre part, ayant dû, deux mois après, être hospitalisé plusieurs fois durant trois ans, ce qui me mit quasi hors service. Je prie donc l’auteur de bien vouloir m’excuser de redire maintenant ce qui aurait dû lui être transmis voici trois ans.


J’avais et j’ai relu l’œuvre de Monsieur Lefebvre-Filleau, avec sympathie, me réjouissant toujours de voir quelqu’un soucieux d’annoncer Jésus-Christ à travers ses apôtres, et spécialement notre fondateur. J’ai apprécié la plume alerte de l’auteur et sa clarté d’exposition, l’ouvrage se lit agréablement.
La grande réserve à faire, importante pour un auteur que l’éditeur présente comme historien, est le manque total de référence aux sources.
Les livres consultés sont indiqués dans la bibliographie, mais ils sont anciens, tout en omettant le premier biographe, Louis Abelly, La Vie du Vénérable serviteur de Dieu Vincent de Paul , Paris, 1664. Sont omis les livres récents les mieux documentés. Et parmi ceux qu’il indique, plusieurs sont mêlés de fantaisie.
Les notes en fin des chapitres sont uniquement des explications de lieux, de personnages, de termes divers; il n’y a jamais aucune référence à un livre ou à un manuscrit, rien qui permette au lecteur de savoir s’il pourra vérifier les assertions.


Ainsi, dès la page 1, il cite "un manuscrit français du IX° siècle", sans aucune référence; or on aimerait savoir si c’est dans le Père Dan (qu’il ne donne pas dans sa bibliographie) ou ailleurs qu’il a pu le lire, d’autre part, le français n’existait pas au IX° siècle, mais seulement les débuts du "roman", langage encore mal différencié du latin, de l’espagnol et de l’italien : ou bien le manuscrit n’est pas français, ou il n’est pas du IX° siècle…
Sur les chapitres d’histoire générale, je n’ai pas beaucoup d’observations à faire, le récit reste assez objectif, quoique avec diverses erreurs, je n’en signalerai qu’une, sur le lieu du baptême de Chéruby, fils du Dey de Tunis, page 135, qui fut bien Palerme, en Sicile, tout en ayant Philippe IV comme parrain, car la Sicile dépendait alors de la couronne d’Espagne (cf. Saint Vincent de Paul, Correspondance, tome II, p. 622, note 11).
Certaines scènes sont romancées, apparemment sans trop forcer la mesure, mais cela rend difficile de distinguer ce qui est attesté par des documents (et les grands événements le sont), et ce qui est fiction littéraire.
Sur la vie de Saint Vincent, par contre, il y a beaucoup à dire.

D’abord, les ouvrages les plus sérieux et récents sont omis : Pierre Coste, Monsieur Vincent, le grand saint du Grand Siècle, Desclée De Brouwer 1931 (épuisé, mais présent à nos Archives et à notre Bibliothèque), et André Dodin, Saint Vincent de Paul et la Charité "Maîtres Spirituels" n° 21, Seuil 1960, réédité. Ayant attendu trois ans, l’auteur aurait pu consulter la biographie qui est au courant d’une partie de mes découvertes, paru seulement en octobre 1998 : Bernard Pujo, Saint Vincent de Paul le précurseur, Albin Michel 1998, et s’il était venu à nos Archives, il aurait pu puiser dans la vaste documentation ancienne et nouvelle. Le dernière vie n’était pas encore parue : Françoise Bouchard, Saint Vincent de Paul ou la charité en action , Résiac, Monsurs 2001.


C’est ainsi qu’il publie pas mal d’erreurs. Voici seulement quelques exemples :
Il fait naître Vincent en 1576, alors que dès 1922, le Père Coste a montré qu’il est né en 1581, car il indique 15 fois très clairement son âge, tant dans des lettres que dans des actes devant notaire. La date de 1576 a été donnée après sa mort, en 1660, sans doute pour éviter le scandale d’un fondateur qui aurait été ordonné prêtre à 19 ans, à l’encontre des Conciles - ce qui n’était pas rare en 1600, mais n’était plus admissible en 1660.
Dès le début du chapitre sur Saint Vincent, p. 37, il cite, sans donner de référence, évidemment, une soi-disant lettre du 11 novembre 1598, c’est une pure invention : la première lettre authentique, et autographe, est justement son récit de la captivité, du 24 juillet 1607. Il n’existe aucune trace d’un quelconque souci des captifs avant sa propre captivité.
Page 38 : Vincent étudie 8 à 9 ans chez les Cordeliers. Non, il y a logé tout au plus un an, puis chez son protecteur, M. De Comet, et les cours étaient donnés au Collège de la ville, voisin, et seulement durant 4 ans au plus (cf. les Histoires du Collège, à la Bibliothèque de la Société de Borda), ce qui concorde avec la chronologie, entre sa date de naissance, 1581, et sa tonsure et le départ à Toulouse, fin 1596.
Page 39 : Vincent ne séjourne que peu de temps à Tilh. Il n’y a jamais séjourné, c’était un titre bénéficial, procurant les moyens de subsister exigés pour recevoir les Ordres Sacrés.
Aux pages 61 à 71 : l’auteur ajoute à quelques lignes discrètes de Vincent des scènes de pure invention, et le nom d’un certain Gautier. Il fut avancé au début du XVIII° siècle, à partir d’un acte authentique, qui ne fait aucune mention de Vincent, et adopté par le Père Collet en 1748, puis par le Père Coste en 1931, (I, p. 50). Mais dès 1936 paraissait une rectification dans les Annales de la Congrégation de la Mission (tome 101, 1936, pp. 182-188) : la réconciliation de Guillaume Gautier n’a pas eu lieu le 29 juin 1607, mais le 29 juin 1608, ce qui ressort d’une étude de De Cambis, en 1762. Elle n’a donc rien à voir avec le renégat de Nice, en Savoie (et pas Annecy, comme l’écrit M. Lefebvre-Filleau,
Page. 61: il faut savoir que Nice était en Savoie, jusqu’au XIX° siècle). De même, Vincent écrit en juillet que ce renégat, dont Vincent n’a jamais écrit le nom, devrait entrer chez Frate Ben Fratelli à Rome, mais ensuite, il n’ a pas écrit que cela se réalisa.
Les pages 73-75 à partir de quelques minces données, sont du pur roman. Aucun document ne montre Vincent en ralation, en cette année 1608, avec les grands personnages cités. Vincent ne parle que de son protecteur, Montorio, et d’entrevues avec le Pape et des cardinaux, en vue d’obtenir une bonne situation. Son premier biographe, Abelly, rapporte l’hypothèse d’une mission secrète auprès d’Henri IV, confiée par le Cardinal d’Ossat; le seul ennui, c’est que ce Cardinal était mort depuis 1604 ! Abelly ne dit rien de plus, alors avouons que nous ignorons pourquoi il est allé à Paris plutôt qu’à Dax, en quittant Rome, ne faisons pas de roman.
Je ne parle pas de Châtillon, ce n’est que dans les années 1995 que j’y ai découvert de nombreux documents prouvant que ce n’était pas du tout une paroisse à l’abandon, et que j’ai trouvé à Lyon copie d’une lettre où l’archevêque demande à Bérulle d’y envoyer quelqu’un pour en faire un centre qui rayonne sur la région.
Page 89 : Quelques lignes sur la mort de Louis XIII. sont inexactes; c’est le confesseur du roi, le Jésuite Binet, qui l’a accompagné durant ses 15 derniers jours, son récit a été publié. Vincent lui-même en a parlé 4 fois, c’est tout ce que nous pouvons en dire de sûr : il n’a pas "assisté le roi", mais "assisté à la mort du roi", avec bien d’autres personnages. Avant la dernière rencontre, le roi avait appelé Vincent deux fois, et la seule conversation rapportée par M. Vincent est terre-à-terre : le roi ne voulait plus rien manger, puisque de toute façon la mort approchait, et Vincent lui conseilla d’obéir au médecin, alors le roi se fit apporter un bouillon (Entretiens aux Filles de la Charité, X, 342-343).

Les faits rapportés ensuite sont exacts.
Arrêtons-nous là, pour en venir aux plus grosses déficiences.
La captivité elle-même de Vincent,
D’une part, sa bibliographie est incomplète. Il manque le grand document classique, ancien : François Dan, Trinitaire, Histoire de Barbarie et de ses corsaires, Paris, 1637, et les plus récents : – R. Mantran, Histoire de l’Empire ottoman, Paris 1989; – Bartholomé Bennassar et Lucile Bennassar, Les Chrétiens d’Allah, l’Histoire extraordinaire des renégats, XVI°-XVII° siècles, Perrin, Paris 1989, basé sur l’analyse de 1550 dossiers d’Archives; – Abd El Hadi Ben Mansour, Alger, XVI°-XVII° siècle, Journal de Jean-Baptiste Gramaye, "évêque d’Afrique", Cerf, Paris 1998, édition critique du manuscrit, garnie de notes; – João Mascarenhas, Esclave à Alger, récit de captivité, 1621-1626, Chandeigne, Paris, 1998.
D’autre part, il ne fait aucune allusion au courant qui a nié la réalité de cette captivité, à partir de Antoine Rédier, La vraie vie de Saint Vincent de Paul, Grasset, 1927, suivi dès 1928 des articles successifs de Pierre Grandchamp, La prétendue captivité de Saint-Vincent de Paul à Tunis, (1605)1607), dans les tomes VI et VII de La France en Tunisie au XVII° Siècle, publié à Tunis en 1928 puis 1929, où, à la demande de lazaristes qui trouvaient le récit invraisemblable, il accumule des arguments pour prouver que Vincent a menti, en corrigeant quelques-uns en fonction des objections reçues entre 1928 et 1929. Ces arguments ont été réfutés par Guy Turbet-Delof, Directeur des Etudes Maghrébines à l’Université de Bordeaux, Saint Vincent de Paul a-t-il été esclave à Tunis ?, Revue d’Histoire de l’Église de France, t. LVII, n° 161, pp. 331-340, Juillet-Décembre 1972, puis dans son grand ouvrage L’Afrique Barbaresque dans la Littérature Française aux XVI° et XVII° siècles, Droz, Genève, 1973. Mais cela n’enlève rien à la complexité de la question, même si on peut y répondre, certaines questions soulevées par M. Grandchamp et certains documents cités méritent encore considération, même s’ils ne sont que très partiels; on ne peut faire comme si tout allait de soi.
Or, loin de tenir compte de cette complexité, c’est ici qu’il se laisse le plus aller à sa verve romanesque, inventant de toutes pièces diverses scènes, ce qui ne fera que fausser les lecteurs ordinaires et compliquer la question. Pourquoi mélanger les extraits des deux lettres autographes et les scènes purement inventées, ou transposées d’autres récits ? Il est impossible de cautionner de pareilles pages. Bien que je croie à la réalité de la captivité de Vincent, pour diverses raisons que j’ai exposées dans notre Bulletin et que j’espère pouvoir développer encore, je suis bien conscient que, comme dans d’autres récits, que nul ne conteste, pourtant, il arrive à Vincent de se laisser aller à sa verve imaginative, brodant sur des détails. Ce n’est pas une raison pour en rajouter, l’histoire n’est pas une science exacte, nos documents sont souvent fragmentaires, pas faciles à concilier entre eux, ne faisons pas de roman. Or cela arrive beaucoup.
Certes, M. Lefebvre-Filleau n’est pas à incriminer, ce sont les anciens biographes qui ont renchéri, l’un ajoutant à l’autre ; mais actuellement nous sommes, grâce à Dieu, sortis de ces pratiques, et il est facile de consulter des sources plus sûres. Il avait cherché à le faire, en recourant à nous, je suis désolé que les circonstances ne m’aient pas permis de lui communiquer nos documents.


Ces réserves n’empêchent pas du tout la sympathie et le respect à son égard, les critiques servent toujours à progresser.
Il reste à louer l’intention de M. Lefebvre-Filleau et le gros travail qu’il a accompli. Même si le sujet a déjà été traité, il a l’avantage de présenter l’histoire de l’Afrique du Nord d’une manière brève et accessible au grand public, depuis les origines romaines jusqu’à l’époque moderne, où l’Algérie est toujours cruellement d’actualité.


Si Monsieur Lefebvre-Filleau envisageait une seconde édition, nous restons tout prêts à lui rendre les services qu’il avait demandés en vain en 1998.
Lundi 17 juin 2000


Bernard KOCH cm
95, rue de Sèvres,
75006 PARIS