La spiritualité sacerdotale
de Saint Vincent de Paul

Bernard Koch cm.

Le 29 mai prochain, à la Maison Mère, en la fête de l'Ascension, nous célébrerons l'Ordination Diaconale de Pierre MARIONNEAU (Paris) et de Carlos CARDONA,(Toulouse), et l'Ordination presbytérale de Thomas LUNOT, Bruno DORVAL et Eric RAVOUX, tous trois de la Province de Paris.

Quelle était la spritualité et la théologie de saint Vincent sur les ministères ordonnés ? Comment pouvons-nous aujourd'hui nous les approprier ?

Bernard KOCH cm. nous expose les linéaments de la pensée de saint Vincent sur le sacerdoce.
Il nous aidera à vivre ces ordinations dans la foi, l'espérance et la joie *.

Claude LAUTISSIER cm

* Cf. la fin de l'étude

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous verrons :

1° Comment Vincent Depaul est devenu prêtre, et ce qu'il en a pensé <il signe toujours Depaul, comme on l’écrit aussi dans son pays>;
2° La spiritualité sacerdotale dans l’École Française;
3° chez Saint Vincent.
— Une grille de réflexion.

I. Comment Vincent Depaul est devenu prêtre et ce qu’il en a pensé

A - Comment il est devenu prêtre

Nous connaissons son enfance par son premier biographe, Louis Abelly, qui l'a bien connu et qui a pu avoir en mains beaucoup de documents et interroger les témoins survivants.
Vincent est né au village de Pouy, en avril 1581, troisième de six enfants, 4 garçons et 2 filles. Ses parents, des notables ruraux, possèdent un lopin de terre, et quelques vaches, boeufs et brebis, que Vincent mène paître. Après les ruines des guerres de religion, la situation est fragile.
Vincent avait de la piété, une dévotion envers la sainte Vierge Marie, dont il avait mis une statue dans le creux du chêne, et surtout de la bonté envers les miséreux. (p. 9).
Mais ce n'est pas lui qui a eu l'idée d'être prêtre. Même le pieux Abelly n’a pas cherché à la cacher :

La vivacité d'esprit dont Dieu avait doué notre jeune Vincent, commençant à paraître parmi ces bas emplois où il était occupé, elle en fut d'autant plus remarquée, et son père reconnut bien que cet enfant pouvait faire quelque chose de meilleur que de mener paître les bestiaux.
Ce fut pourquoi il prit résolution de le mettre aux études, à quoi il se porta encore plus volontiers par la connaissance d'un certain Prieur de son voisinage, lequel étant d'une famille qui n'était pas plus accommodée que la sienne, avait néanmoins beaucoup contribué du revenu de son bénéfice pour avancer ses frères. [Ce prieur, Étienne Depaul, pourrait être son oncle, frère de son père].
[Son père] le mit en pension chez les PP. Cordeliers d'Acqs, moyennant soixante livres par an, selon la coutume du temps et du pays.
Livre I, chap II, p. 7-8

Assez vite, avec la recommandation du supérieur, un avocat de Dax, M. de Comet, juge du village de Pouy, et apparenté à sa mère, nous le savons maintenant, prend Vincent en pension chez lui, comme précepteur de ses enfants, pour lui permettre de poursuivre ses études sans être à charge à ses parents.

C'est alors que M. de Comet […] jugea qu'il ne fallait pas laisser cette lampe sous le boisseau et qu'il serait avantageux à l’Église de l'élever sur le chandelier, et pour cette raison il porta Vincent de Paul, qui avait un grand respect pour lui, et qui le regardait comme son second père, à s'offrir à Dieu pour le servir dans l'état ecclésiastique, et lui fit prendre la tonsure et les quatre ordres qu'on appelle mineurs, le 19 de septembre 1596.

C’est clair, l’initiative ne vient pas de Vincent, ni même de son père, qui pensait simplement à l’attribution d’un revenu ecclésiastique, pour lequel la tonsure suffisait. Certes, Vincent a acquiescé à la proposition de M. de Comet, mais il n’a pas eu de vocation spontanée. (p. 10)

Remarquons dès maintenant que tout au long de sa vie il attribuera l’initiative de ses œuvres non à des vues personnelles, mais à la Providence, manifestée par des événements ou des personnes, et les documents qui nous restent nous permettent de penser que c’est exact. Tout en étant un tempérament actif et passionné, Vincent était aussi un peu hésitant, et toujours il a eu besoin d’être stimulé ou confirmé par d’autres personnes et par les événements.

Excursus. Nous pouvons noter ici un problème de chronologie. Vincent est né en 1581, nous avons encore 12 textes datés où il dit son âge, deux textes où d’autres le disent, et tous concordent. Mais Abelly l’a fait naître en 1576, pour lui attribuer les 24 ans canoniques requis pour l’Ordination. Cela brouille toute la chronologie d’Abelly jusqu’en 1600: il fait entrer Vincent au collège des Cordeliers de Dax en 1588 et l’y fait rester quatre ans; en ajoutant le séjour chez les De Comet, il dit que Vincent a étudié 9 ans à Dax, jusqu’à la Tonsure, en 1596.
Seule cette dernière date est exacte, de par l’attestation de la Tonsure, le 20 décembre 1596. Elle concorde avec ce qu’a dit Vincent aux Filles de la Charité le 25 janvier 1643 : «ayant vécu à la campagne jusques en l’âge de quinze ans». Il est bien parti à Toulouse à 16 ans.
Il n’a donc pas pu entrer au collège de Dax en 1588, à 7 ans, et il n’a pas pu étudier 9 ans à Dax., d’ailleurs aucun collège n’avait 9 ans d’études Reste à admettre 1° qu’il allait peut-être de temps en temps séjourner près de l’oncle Prieur (qui n’habitait apparemment pas à Poymartet, mais à Dax), qui aurait pu lui apprendre un peu de grammaire et de latin (mais pourquoi n’a-t-il pas logé chez lui, mais chez M. de Comet ? ), et 2° qu’il étudia au collège entre deux et quatre ans, à partir de 1592/1594, entre 11 et 13 ans.

Il devait ensuite aller étudier la théologie, à Saragosse puis Toulouse. Pour payer ses études, son père vendit une paire de boeufs, et voilà Vincent parti, dès fin 1596 ou début 1597, à 16 ans à peine… dans l'espoir de revenir aider financièrement sa famille. Il ne reviendra pas…

Pour recevoir les Ordres sacrés, il lui fallait un bénéfice ecclésiastique. On lui attribua la cure de Tilh, entre Dax et Orthez, et il fut ordonné sous-diacre le 19 septembre 1598 et diacre le 19 décembre. Il ne profita guère de la cure, un concurrent se le fit attribuer par Rome, vers 1600. Il fut ordonné Prêtre le 23 septembre 1600 (p 10). Il avait 19 ans et demi, et n'avait pas fini ses études.
Cette même année, il fit le pèlerinage de l'Année Sainte à Rome.

De retour à Toulouse, il trouva à nouveau une place de précepteur. Après quatre nouvelles années d’études, il terminait ses études par le baccalauréat en théologie, en octobre 1604. (p 12).

Vient ensuite la période des années obscures, avec la lettre où il raconte une folle équipée pour récupérer de l’argent volé: capturé en mer, esclave près de Tunis, et après deux ans, fuite jusqu’en Avignon. Les obscurités de cette lettre ne sont pas suffisantes pour le faire accuser avec certitude de mensonge, alors que c’est une lettre paraphée, adressée en double à un notaire, selon les formes légales pour obtenir un délai pour rembourser ses dettes. Inversement, cette captivité peut expliquer son souci constant des prisonniers, des galériens, des esclaves en pays musulman, souci que n’eut aucun autre saint prêtre français de cette époque. En outre, ces deux lettres sont un précieux témoin de la qualité de ses études de théologie : il sait appliquer aux événements les discussions d’alors sur le problème de la prédestination.

Par la suite, ce n'est qu'au long des années que son souci de sanctification et d'apostolat se précisa et s'approfondira; on peut suivre cette évolution dès 1608, grâce à ses rencontres avec Bérulle, et surtout à partir de l’automne 1611, où il séjourna à l’Oratoire.

En 1612, à Clichy, et plus encore dans les villes et villages des Gondi, en 1615-1616, on peut dire qu'il est un bon prêtre, et un pasteur zélé, qui a fréquenté des prêtres et des laïcs fervents et qui a lu beaucoup d'auteurs spirituels. Il fait oraison, il prêche, catéchise et invite les gens à faire leur confession générale (cf lettre du 20 juin 1616, S. V. I, 20). Il est alors vraiment en possession de son ossature spirituelle.
C'est pourquoi l'aveu du paysan de Gannes à Madame de Gondi et le choc qu’elle en ressentit, en janvier 1617 peuvent le confirmer dans l'aventure de la Mission, à partir du 25 janvier.


Ensuite, en même temps qu’il se lance dans l’action évangélisatrice et caritative, il continue d'approfondir sa vie spirituelle, à partir de ses lectures, des échanges divers, et des événements, qu’il s’exerce à lire dans la foi. Il nourrit en même temps la vie spirituelle des Dames de la Charité, puis de ses confrères et, enfin, des Filles de la Charité. Chez lui, vie intérieure de foi et d'amour de Dieu resteront premières et commanderont toujours le ministère, le service.

B - Ce que Vincent De Paul a pensé de la manière dont il est devenu prêtre

Au long de ces années, il réalise la médiocrité d’un certain nombre de prêtres qui, comme il l'avait envisagé lui-même, ne pensent qu'à assurer leur subsistance et celle de leur famille. Il constate de plus en plus l'incapacité de beaucoup de prêtres à remplir leurs tâches, et l'indignité d'un certain nombre. Et le sentiment de sa propre indignité face à une telle charge s'accentue à mesure que grandit chez lui l'estime de la dignité du chrétien et de la grandeur du prêtre...
Si bien que, vers 1656, il déclare ceci au Chanoine de Saint-Martin, bienfaiteur d'un de ses neveux : V 568

Je n'ai jamais désiré qu'il fût ecclésiastique, et encore moins ai-je eu la pensée de le faire élever pour ce dessein, cette condition étant la plus sublime qui soit sur la terre, et celle-là même que Notre-Seigneur y a voulu prendre et exercer. Pour moi, si j’avais su ce que c’était, quand j'eus la témérité d'y entrer, comme je l'ai su depuis, j’aurais mieux aimé labourer la terre que de m’engager à un état si redoutable
.

Le 5 mars 1659, il renchérit : VII 463

Il faut donc être appelé de Dieu à cette sainte profession. ... J'avertis ceux qui me demandent mon avis pour le recevoir, de ne s'y engager pas, s'ils n'ont une vraie vocation de Dieu, une intention pure d'y honorer Notre-Seigneur par la pratique de ses vertus et les autres marques assurées que sa divine bonté les y appelle. Et je suis si fort dans ce sentiment que, si je n’étais par prêtre, je ne le serais jamais.

Voilà pourquoi il ajouta à l'oeuvre des missions paroissiales et à tant d'autres oeuvres au service des pauvres, son insistance sur la nécessité de bien préparer les futurs prêtres, et d'aider ceux qui le sont à se sanctifier.

Cette vive conscience de la grandeur du sacerdoce ministérie le poussera toujours à proclamer la grandeur de la tâche de former le clergé.
Mais il n’en fait pas quelque chose de séparé de la grandeur du sacerdoce baptismal, en tout domaine, il sait “distinguer pour unir”, comme il l’a appris chez Saint Thomas d’Aquin, et comme l’ont fait tous ses contemporains de l’École Française.
C’est plus tard que l’on oubliera l’importance du sacerdoce baptismal et qu’on mettra exagérément le presbytérat à part des fidèles, mettant la barrière du profane et du consacré entre ceux-ci et le clergé, alors qu’elle est entre les non-baptisés et ceux qui sont consacrés par le baptême.

Avant de voir ses principaux textes sur ce sujet, il sera bon de résumer la conception de son maître Bérulle et de ses émules de l’École Française, et d’abord les sources de leurs vues.


Précisions sur le terme “École Française”.
Il est assez imprécis et mal choisi.
1° Ce n’est pas une école au sens d’école ignatienne, où tous les membres répercutent fidèlement la spiritualité du maître; ici, il n’y a qu’une accentuation globale commune, mais que chacun, après Bérulle, monnaie en toute indépendance : Saint Vincent, Olier (Saint-Sulpice), Bourgoing (Oratoire), Condren (Oratoire), Saint Jean Eudes (Eudistes).2° Il n’a aucune résonance patriotique; c’est un terme utilisé au début de ce siècle pour la facilité, tout comme on disait École espagnole pour Sainte Thérèse d’Avila, Saint Jean de la Croix et Saint Ignace, École Italienne pour Lorenzo Scupoli et d’autres. Cela désigne donc tout simplement les spirituels groupés autour de Bérulle ou influencés plus ou moins par lui, et qui trouvaient vivre en France. Mais il n’ont jamais voulu s’isoler du reste de l’Église, si peu que Bérulle s’inspire à la fois du Pseudo-Denys, des spirituels rhéno-flamands, du capucin anglais réfugié en France, Benoît de Canfield, d’une mystique italienne publiée par un jésuite et de Sainte Thérèse d’Avila; c’est lui qui introduisit en France la réforme espagnole du Carmel! Saint Vincent lui-même cite souvent Saint Thérèse d’Avila, Saint Ignace, Saint François d’Assise, Sainte Catherine de Sienne, le Combat Spirituel, du théatin italien Scupoli, et d’autres.

II. La spiritualité sacerdotale dans l’École Française

Les membres de ce groupe ont écrit beaucoup de traités, sauf M. Vincent, qui n’en a écrit aucun. Bien que travaillant à la réforme de l’Église et du clergé, ils ont écrit sur la vie spirituelle d’une manière qui vaut aussi pour les baptisés et seulement un peu sur le sacerdoce presbytéral en tant que tel. En glanant dans leurs textes et dans leurs actions, on peut tout de même trouver leur doctrine. Elle est traditionnelle, celle de l’Écriture, des Pères, du Catéchisme eu Concile de Trente, mais elle est exprimées de façon originale, avec des vues que nous avons retrouvées seulement de nos jours, et qui furent mises en valeur à Vatican II (Ministère et vie des Prêtres).

Pour Saint Vincent, on trouve dans ses entretiens, ses lettres et ses actions des aperçus qui permettent d’en dégager une spiritualité sacerdotale cohérente, la même que ses confrères de l’École Française, bien qu’à son habitude il dise en quelques phrases ce qu’ils écrivent en plusieurs pages. Elle englobe, encore une fois, ce que nous appelons aujourd’hui le sacerdoce baptismal et le sacerdoce ministériel, avec en plus l’application aux pauvres.

Ses sources

Il est bon de dire d’abord rapidement sur quoi s’appuient ces auteurs spirituels.

Leur première source est le Nouveau Testament, avec les phrases connues mais pas assez mises en relief, de Saint Paul : “nous offrir en victimes vivantes, saintes, agréables à Dieu“ (Rom. 12, 1), et de Saint Pierre (1 Pierre, 2, 5, et 9) : “comme une maison spirituelle, un sacerdoce saint, offrir des victimes spirituelles, acceptables par Dieu, par Jésus-Christ … vous êtes un sacerdoce royal“.

Il connaissent aussi les Pères de l’Église, qui affirment tous la réalité du sacerdoce spécial des évêques et des prêtres, la consécration réelle du pain et du vin au corps et au sang du Christ par la parole que ces ministres prononcent en la personne de Jésus et avec l’action du Saint-Esprit, et qui insistent sur la nécessité d’une vie cohérente avec ces mystères. Nous y reviendrons plus loin. Les Pères inculquent également aux fidèles qu’ils sont, eux aussi, et toute l’Église, corps du Christ-prêtre, et donc prêtres et sacrifice réel, en Lui. Citons seulement Saint Augustin, dans La Cité de Dieu, Livre 10, chapitre 6 (au Bréviaire, 28° vendredi) :

Toute œuvre que nous faisons pour nous unir à Dieu en une sainte société est un vrai sacrifice. […] La miséricorde par laquelle ou secourt un homme n’est pas un sacrifice si elle n’est pas faite pour Dieu […] car le sacrifice est une réalité divine. Aussi l’homme lui-même, consacré au nom de Dieu et voué à Dieu <au baptême>, en tant qu’il meurt au monde pour vivre pour Dieu, est un sacrifice. […] Assurément cela fait que toute la cité rachetée elle-même est offerte à Dieu en sacrifice universel par le Grand Prêtre qui s’est lui-même offert pour nous dans la Passion.

Enfin, Bérulle et les autres connaissaient le Catéchisme du Concile de Trente, et pas seulement ses Décrets et Canons. Ce Catéchisme, commencé en 1563, année de la clôture du Concile, fut approuvé et publié par Pie V en 1566. Les Décrets et Canons étaient incomplets, définissant uniquement ce que les Protestants niaient et ne parlant pas de ce qu’ils admettaient. Le Catéchisme enseigne les deux volets : et ce que les Protestants professent, et ce qu’ils refusent. Et donc, ici, il enseigne clairement le sacerdoce commun autant que le sacerdoce ordonné. Notons seulement la différence de vocabulaire : ce que nous nommons sacerdoce baptismal, le Catéchisme comme le Concile l’appelle “sacerdoce intérieur”, et notre “sacerdoce ordonné”, ou “ministériel”, ou “presbytéral”, est appelé “sacerdoce extérieur”.

Voici l’essentiel, à la 2° Partie, chapitre 10, Du sacrement de l’Ordre :

42. Le troisième et le plus haut degré de tous les ordres sacrés est le sacerdoce. Les anciens Pères usent habituellement de deux noms pour désigner ceux qui en sont dotés.
43. Tantôt ils les appellent “prêtres” (presbytres), ce qui signifie “anciens” en grec, non seulement à cause de la maturité de l’âge, nécessaire au plus haut point pour cet Ordre, mais beaucoup plus à cause de la gravité des mœurs, de la doctrine et de la prudence; en effet, comme il est écrit : «la vieillesse vénérable ne se mesure pas par la longueur du temps ni le nombre des années : les cheveux blancs, c’est le bon sens de l’homme, et une vie sans tache vaut un âge avancé» (Sagesse, 4, 8-9).
44 a. Et tantôt ils les appellent “sacerdotes” <traduisant le grec “hiéreïs”, mot latin dérivé de “sacer”, “sacré” mais pas passé en français >, tant parce qu’ils sont consacrés à Dieu que parce qu’il leur appartient d’administrer les sacrements et de pratiquer des activités saintes et divines.

Remarque : de nos jours, beaucoup s’appuient sur des déclarations semblables pour dire que le Concile de Trente (et l’École Française) n’a vu dans le presbytérat que l’aspect sacré en l’exagérant. Ce paragraphe 44a met pourtant les choses au point : 1° “consacrés à Dieu ” n’est pas uniquement propre aux prêtres et ne les met pas forcément “au-dessus ”, puisque c’est la formule même des religieux et religieuses, qui ne sont pas prêtres, et si le Catéchisme n’emploie pas ce mot pour le baptême, il dit “onction”, qui suggère consécration, ce que Vatican II explicitera, dans Lumen Gentium, chapitre II, n° 10 : “les baptisés sont en effet consacrés…” (DH 4125); - et 2° “administrer les sacrements et s’occuper d’affaires saintes et divines ”, c’est justement le ministère, qu’on prétend souvent avoir découvert de nos jours seulement.

Puis le Catéchisme rappelle les deux formes du sacerdoce et explique la deuxième, le sacerdoce intérieur (baptismal) :

44 b. Mais parce que les saintes Lettres mentionnent un double sacerdoce, l’un intérieur, l’autre extérieur, il faut distinguer chacun, pour que les Pasteurs puissent expliquer duquel on entend parler ici.
45. Donc, en ce qui touche au sacerdoce intérieur, tous les Fidèles, une fois lavés dans l’eau salutaire, sont dits prêtres, mais principalement les justes, qui ont l’Esprit de Dieu et qui, par le bienfait de la grâce divine, sont devenus membres vivants de Jésus Christ souverain Prêtre. Ceux-ci, en effet, par la foi enflammée par la charité, immolent à Dieu sur l’autel de leur esprit des hosties spirituelles, au nombre desquelles il faut compter toutes les actions bonnes et honnêtes qu’ils rapportent à la gloire de Dieu.
C’est pourquoi nous lisons dans l’Apocalypse : «Le Christ nous a lavés de nos péchés dans son sang et a fait de nous un royaume et des prêtres pour Dieu son Père» (Ap. 1, 5-6).
Dans le même sens le Prince des Apôtres a dit : «Vous mêmes, comme des pierres vivantes, vous êtes bâtis sur[le Christ], maison spirituelle, sacerdoce saint, offrant des hosties spirituelles, acceptables à Dieu par Jésus Christ» (1 Pierre 2, 5).
Et l’Apôtre [Paul] nous exhorte à «présenter nos corps à Dieu en hostie vivante, saint, agréable, notre hommage spirituel <ou raisonnable, rationnel>» (Rom. 12, 1).
Et encore, longtemps auparavant, David avait dit : «Le sacrifice, pour Dieu, c’est un esprit brisé; tu ne mépriseras pas, ô Dieu, un cœur broyé et humilié» (Ps. 50 [51], 19).
Que tout cela concerne le sacerdoce intérieur, c’est facile à comprendre.

Remarque :
Nous avons là un texte très clair, une petite somme du sacerdoce commun des fidèles et tout un programme de vie spirituelle à dimension sacerdotale, pour tout fidèle, capable de donner à toute action humaine une dimension divine et sacerdotale, unie aux actions et sentiments de Jésus. Or c’est dans Trente !

Comparons avec Vatican II, Lumen Gentium, n° 10 : rien de plus ! Or Dieu sait si l’on a opposé et oppose encore ces deux Conciles…

Enfin, le Catéchisme revient au sacerdoce extérieur (ministériel) :

46. Mais le sacerdoce extérieur n’appartient pas à la multitude de tous les fidèles, mais à certains hommes qui, institués par une légitime imposition des mains et les cérémonies solennelles de la sainte Église et consacrés à Dieu, sont enrôlés pour un ministère propre et sacré <saint>.

Le n° 10 avait décrit les diverses activités de ce ministère presbytéral:

10. En effet, ils exercent les fonctions sacrées pour eux-mêmes et pour tout le peuple, ils transmettent la force de la Loi divine et exhortent et forment les Fidèles à la garder d’un cœur rapide et vif, et ils administrent les Sacrements du Christ Seigneur par lesquels tout grâce est communiquée et augmentée. Enfin, pour tout embrasser d’un mot, rendus distincts du reste du peuple, il s’exercent au ministère <qui signifie service> de loin le plus grand et le plus éminent.

Remarques :
1) Le n° 46 fait toucher du doigt la grosse différence avec les protestants : ils refusent ce sacerdoce extérieur, ministériel, ils ne reconnaissent qu’une fonction de “prédicant”, délégué de la communauté, cf. Concile, canon 1. Ils peuvent donc admettre des femmes au ministère, puisque ce n’est pas un sacerdoce.
2). Le n° 10 n’a rien à voir avec ségrégation : il s’agit d’un ministère distinct, spécifique, d’un genre d’activités et donc de vie différent de celui des laïcs et plus étendu, mais pas d’une séparation ontologique ou d’une coupure sociale ; c’est “un service ”, pas un “grade”, une sorte de délégation plus large, mais pas une surélévation de la personne.

Dans tout ce chapitre du Catéchisme, plus complet que ces quelques extraits, nous avons déjà les grands axes de la pensée de l’École Française sur le sacerdoce :

Jésus-Christ est notre unique Grand-Prêtre, parfait adorateur du Père et à la fois parfait prophète (enseignant), sacrificateur et parfaite victime, sanctificateur, et unificateur, à l’image de son unité avec le Père et le Saint-Esprit (cf. Jean 17, 14, 17-19 et 20-21).

Tous les baptisés participent au Sacerdoce du Christ et à sa mission sacerdotale, d’une façon plus ou moins étendue, englobant une plus ou moins grand proportion des actions de Jésus-Christ, dans son rôle de “prophète” enseignant, d’offrant et victimeet de sanctificateur et d’unificateur.

On peut ramener à trois fonctions sa mission sacerdotale et celle de ses disciples :
Consacrer le Corps Eucharistique du Christ, et unir, construire, son Corps Mystique, en particulier par le sacrement de réconciliation : ministère de consécration et d’union - réconciliation.
Cette fonction est propre au sacerdoce ministériel, ordonné. Travailler à l’union appartient à tout baptisé, mais ici, il s’agit du rôle de la Tête (le Christ) dans cette œuvre d’union : le ministre ordonné, représentant Jésus-Christ seul Grand-Prêtre, est à la fois signe et acteur de l’union et de la réconciliation, il est rassembleur (Jésus est venu “rassembler dans l’unité les enfants de Dieu dispersés”, (Jean 11, 52).
Offrir, et sa propre vie, et le sacrifice eucharistique : ministère d’offrande.
Ici, tous les membres de l’École dite Française sont aussi clairs que le Concile Vatican II : cette fonction appartient à tout baptisé, homme ou femme. Nous verrons quelques textes. C’est un des points typiques de l’École Française, qui permet de relier l’Eucharistie à la vie concrète, ce que Saint Vincent fait souvent, par de petites pratiques, comme visiter le Saint Sacrement en partant servir les pauvres et en revenant, pour unir notre service à son offrande.
Parler, annoncer le Royaume de Dieu, la Bonne Nouvelle : évangéliser, - Saint Vincent ajoutera : par œuvres et par paroles, comme le Christ, “faire et enseigner”.
Cette fonction également appartient à tout baptisé, et donc aussi au sacerdoce ministériel, à titres divers et avec des modalités diverses selon la vocation personnelle et l’ordination. Mais l’École Française a toujours attribué aux laïcs, et aux femmes, un ministère spirituel autant que corporel ou caritatif, et pas seulement dans les livres, mais dans les actes.

Disons un mot rapide des principaux membres de l’École Française, simplement pour montrer ce que Saint Vincent a de commun avec eux, et où est sa touche personnelle.

A. Pierre de Bérulle

Bérulle est très nourri de l’Écriture et des Pères de l’Église, et de plus, il est marqué, comme Saint François de Sales, par la nécessité de creuser la théologie catholique, en particulier sur l’Eucharistie et le sacerdoce, face aux protestants. Il sait bien distinguer les textes qui parlent des prêtres au sens sacral, “hiéreïs” en grec (iJerei~), les sacrificateurs, de ceux que le Nouveau Testament appelle anciens, “presbytéroï” (presbuteroi). (On peut consulter Michel Dupuy, P.S.S., Bérulle et le sacerdoce, Lethielleux 1969, p. 65-71.)
On trouvera donc chez lui, à la fois, le caractère sacré du sacerdoce, auquel tous les baptisés participent, et d’une manière particulière le prêtre, par l’exercice des sacrements de l’Eucharistie et du Baptême, et le caractère missionnaire du presbytérat.

Bérulle et le Pseudo-Denys. Certains ont fait grief à Bérulle d’avoir une conception autoritaire de l’Église empruntée au Pseudo-Denys. Ont-ils vraiment saisi le Pseudo-Denys ? Celui-ci ne se place pas sur le terrain canonique, institutionnel, mais sur le terrain mystique et apostolique, il a en vue le ministère d’illumination et de sanctification : Dieu communique sa lumière, sa science, sa sainteté, par des échelons qui s’enseignent successivement; aspect qu’on trouvera effectivement chez Bérulle puis chez Saint Vincent : le rôle illuminateur, enseignant, et sanctificateur de l’autorité, évêques, prêtres, ou supérieurs religieux. On est loin de la perspective autoritariste ! Voir Michel Dupuy, pages 145-161.
Ceci explique que, pour Saint Vincent, le supérieur ou la Sœur servante sont tout naturellement le “directeur spirituel” dans la communauté; mais nous verrons que tout baptisé vivant du Saint-Esprit peut l’être aussi; à plus forte raison les prêtres doivent-ils se préparer à ce ministère!
M. Michel Dupuy et d’autres ont bien montré que Bérulle ne dépend pas uniquement du Pseudo-Denys, mais d’abord de Saint Augustin et de la théologie devenue classique depuis Saint Thomas d’Aquin, que l’on trouve d’ailleurs dans l’Imitation de Jésus-Christ; ensuite il dépend du Pseudo-Denys pour l'idée de la médiation d’enseignement et de sanctification.
Il est vrai que l’on trouve une fois dans le premier écrit de Bérulle une présentation de la hiérarchie ecclésiastique analogue à celle d’une armée, mais on ne trouvera justement pas cela dans le Pseudo-Denys ! L’image vient du Cardinal Bellarmin, et très vite Bérulle préfère l’image paulinienne du corps. On trouve l'image de l'armée une fois aussi chez Saint Vincent.

Le but de Bérulle est de réformer l’Église par l’action de bons prêtres instruits, fervents et zélés, et pour cela il insiste sur le tissu ecclésial, sur le lien nécessaire des prêtres avec leur Évêque, à la différence des religieux, et sur la nécessité d’être envoyé, cf. Hébreux 5, 4 “personne ne s’arroge cet honneur, mais seulement celui qui est appelé”, comme Jésus - ce qui, théologiquement et pastoralement, est un progrès, qui s’enracine dans la doctrine de la création, (Discours de Controverse, I, 20, dans Dupuy p. 66 et édition Migne col. 665) :

Il n’y a que Dieu qui puisse envoyer sans être envoyé, parce qu’il est souverain.

Bref, le Prêtre de Bérulle, c’est le Prêtre classique, l’homme qui a reçu pouvoir de consacrer le corps de Jésus-Christ, de lier et délier, et de bâtir et gouverner le corps mystique de Jésus-Christ, non de lui-même, mais seulement «en la personne de Jésus-Christ» (Dupuy p. 117), qui est notre unique Prêtre, selon Hébreux 7, 24 - 8, 3; 9, 28; 10,4 - 7 et 19-21.Ce qui lui est propre, c’est l’insistance sur la mission, qui s’enracine dans la Mission de Jésus par son Père, qui elle-même s’enracine dans les “Processions des Personnes divines”, (Discours de Controverse, I, 24, dans Dupuy p. 66, Migne, colonne 675) :

Il veut que la mission tienne entre les hommes le même rang que la Procession aux Personnes divines.

Bérulle nomme ici Saint Augustin, sans la référence; en fait : De Trinitate, Livre IV, chapitre 20, § 28, cité par Pierre Lombard dans ses Sentences, Livre I, Distinction 15. La Mission d’une Personne divine repose sur sa Procession, du Père, pour le Fils, et du Père et du Fils pour le Saint-Esprit. Saint Thomas ajoute que le Mission se distingue de la Procession car la Procession est éternelle, éternellement actuelle, tandis que la Mission n’est pas éternelle, mais s’insère dans la création, donc dans le temps. (Commentaire des Sentences de Pierre Lombard, Livre I, distinction 15, question 4, article 3 (Vivès p. 186), et Somme Théologique, Prima Pars, question 43, articles 1 et 2)

La mission des baptisés continue celle de Jésus, rassembler les enfants de Dieu et les réunir à Dieu, et elle se fait d’abord par la parole, par “la mission” de prédication.

Il ne faudrait pas oublier qu’e Bérulle a fondé l’Oratoire pour la réforme de l’Église et du clergé, et qu’avant de fonder des séminaires, il a envoyé les Oratoriens prêcher des missions populaires. C’est avec Bérulle, à l’Oratoire, que M. Vincent a appris le sens missionnaire du Prêtre et a vu fonctionner les missions. Certains font de Bérulle un pur théoricien du culte : ont-ils lu ses lettres et sa vie ?

Enfin, cette mission doit être authentifiée par l’envoi par l’Église, et donc par les Évêques, successeurs des Apôtres. C’est pour cela que Bérulle n’a pas voulu devenir Jésuite ni fonder un Institut Religieux exempt, mais une société de prêtres qui restent soumis aux Évêques. Ici encore, n’oublions pas tout ce que M. Vincent lui doit : le refus d’être une Congrégation religieuse, et si sa Compagnie est exempte des Évêques pour le gouvernement interne, il veut qu’elle soit soumise aux Évêques en tout ce qui concerne la pastorale. Les axes et diverses pratiques de sa spiritualité sont aussi inspirés en grande partie de Bérulle

Bérulle a aussi valorisé le sacerdoce des baptisés. Il faut maintenant ajouter que les pages sur le prêtre sont finalement rares chez Bérulle, et qu’il parle surtout des baptisés et aux baptisés, dans la perspective du sacerdoce commun des fidèles, qui est seul admis par les protestants, que les Pères et les théologiens catholiques n’ont jamais nié et que Dominique Soto venait de réaffirmer, après le catéchismle du Concile de Trente. Les baptisés ont un rôle sacerdotal d’offrande et de sanctification.


Immédiatement après Bérulle, et en même temps que les oratoriens Bourgoing et Condren, futurs supérieurs généraux de l’Oratoire, vient M. Vincent.

Mentionnons toutefois dès maintenant les autres fondateurs des Sociétés de l’École dite Française, Olier, qui fut disciple de Vincent autant que de Bérulle, puis le Père De Condren, qui sera après Vincent Père Spirituel d’Olier et Supérieur Général de l’Oratoire, et Saint Jean Eudes, plus jeune que Vincent de vingt ans, car ils furent amis de Vincent et sont témoins de cette conception du prêtre dans l’École Française, qui fut déformée par la suite, comme nous le verrons.
Nous ne dirons que leur conception du sacerdoce commun, leur conception du prêtre étant toujours celle d’un homme à la fois voué à la célébration des sacrements et à la mission.

B. Jean-Jacques Olier

Comme Bérulle, Olier a écrit des livres pour les baptisés, et pas sur le Prêtre : La journée chrétienne, 1655. Catéchisme chrétien pour la vie intérieure, 1656. Introduction à la vie et aux vertus chrétiennes, 1657.

Comme Bérulle et saint Vincent, il a fondé un Institut pour prêcher des missions et former le clergé, à Vaugirard, au sud-ouest de Paris, en fin 1641, puis à la paroisse Saint-Sulpice, au centre de Paris, dans le quartier latin, en 1646. Ce n’est que par la suite que les Sulpiciens ont abandonné les missions et se sont spécialisés dans les Grands Séminaires, et c’est après la mort d’Olier et celle de Saint Vincent que M. Tronson a rassemblé, pour les séminaristes et les prêtres, divers passages de livres et de manuscrits d’Olier, souvent non publiés, destinés aux baptisés, mais adaptés aux prêtres (sans ijndiquer les transformations), sous le titre de Traité des Saints Ordres, qui a passé pour une œuvre d’Olier et sa doctrine sur le sacerdoce.

Ce n’est que de nos jours qu’une édition critique a révélé les textes originaux, qui sont plus d’une fois fort différents du texte de Tronson. Celui-ci, qui avait en vue des séminaristes à former aux voies de la sainteté, a systématiquement mis le mot “prêtre” à la place du mot “fidèle” ou “baptisé”. C’est de là que vient qu’on attribue aux fondateurs de l’École Française cette conception du prêtre tout à fait à part des fidèles, supérieur à eux.
(L’édition critique, par G. Chaillot, P. Cochois et Irénée Noye, Paris 1984, est le Traité des Saints Ordres (1676), comparé aux Écrits authentiques de Jean-Jacques Olier († 1657).

Il faut donc rétablir la vraie pensée de Jean-Jacques Olier, qui met en relief le sacerdoce commun des fidèles, tout leur rôle d’offrande sacrificielle de leur vie et de l’Eucharistie, à la Messe, et tout leur rôle dans la sanctification et même l’enseignement : ils peuvent être porteurs des lumières du Saint-Esprit, comme l’avait dit Vincent avant lui.


C. Saint Jean Eudes

Plus jeune de vingt anx que Vincent, il a beaucoup publié, mais sur la vie chrétienne, et sur le Cœur de Jésus et de Marie. Il met fort en relief le sacerdoce commun des fidèles, dans son double rôle d’offrande de la vie et de l’Eucharistie, et d’enseignement. Plus d’un laïc sous sa mouvance, comme Jean de Bernières Louvigny et le baron Gaston de Renty, furent très littéralement pères spirituels d’un bon nombre de personnes, voire de prêtres.

Voici deux textes, tirés de son gros ouvrage La vie et le royaume de Jésus, de 1637, dans l’édition de 1922.
• Comme déjà Bérulle et Saint Vincent, il commence par regarder Jésus-Christ : Deuxième partie, § XXXVIII. - De la vraie dévotion chrétienne, p. 265 :
Jésus a fait trois professions solennelles :
• d’obéissance à son Père,
• de servitude envers son Père,
• d’être hostie et victime à la gloire de son Père. «Voilà en quoi consiste la dévotion de Jésus.»

Et il ajoute : p. 267, 268 :
C’est là le vœu solennel et la profession publique, première et principale que nous faisons au baptême, en la face de toute l’Église. […]
3. Nous faisons profession d’être des hosties et victimes sacrifiées continuellement à la gloire de Dieu. etc
. en citant 1 Pierre, 2, 5 et Rom. 12, 1.

• Puis il appliquera cela à la Sainte Messe : Sixième partie, § XXIV., p. 459 :

— Ce qu’il faut faire pour assister dignement au Saint Sacrifice de la Messe :
Vous avez quatre choses à faire :
1. Sitôt que vous sortez de votre maison pour aller à la messe, vous devez entrer en cette pensée que vous allez non seulement assister, ou voir, mais même que vous allez faire une action la plus sainte et divine, la plus digne et admirable qui se fasse au ciel et en terre; […] J’ai dit que vous allez faire, car tous les chrétiens n’étant qu’un avec Jésus-Christ, qui est le souverain Prêtre, et en suite étant participants de son divin Sacerdoce, à raison de quoi ils sont appelés prêtres dans l’Écriture, ils ont droit non seulement d’assister au saint sacrifice de la Messe, mais aussi de faire avec le prêtre ce qu’il fait, c’est-à-dire d’offrir avec lui et avec Jésus-Christ même le sacrifice qui est offert à Dieu sur l’autel.

Nous reverrons tout cela chez Saint Vincent.

III. La spiritualité sacerdotale chez Saint Vincent
Une spiritualité sacerdotale, baptismale, presbytérale et missionnaire


Comme chez Bérulle, il faut distinguer un triple niveau :

M. Vincent ne sépare pas la spiritualité du prêtre de la spiritualité du baptisé. Il parle encore moins du prêtre que les autres fondateurs des Instituts de l’École Française. On peut même dire qu’à proprement parler, il ne propose pas aux Lazaristes une spiritualité sacerdotale ou plutôt presbytérale, puisque la Compagnie se compose «d’ecclésiastiques et de laïcs» : il nous propose une spiritualité de chrétiens, «de la religion de Saint Pierre».

Il ne sépare pas la spiritualité proprement presbytérale, sacerdotale, de la spiritualité pastorale, missionnaire, qui doit animer aussi les baptisés. Il propose une spiritualité missionnaire aux Frères comme aux Prêtres, aux Dames et aux Sœurs. Nous devons faire bien attention à ce point, et ne pas appliquer à “la conception du prêtre chez Saint Vincent” des textes qui s’appliquent tout autant aux Frères, et donc au sacerdoce baptismal.

Mais il a aussi, et il expose, une spiritualité sacerdotale presbytérale, du sacrement de l’Ordre; mais, curieusement, les rares textes qui nous sont parvenus sur le prêtre et la formation des prêtres ne concernent pas la formation des confrères, mais les ordinands diocésains, et les réunions des prêtres des Conférences des Mardis, ainsi que leur Règlement, (seul texte direct qui nous reste de ses relations avec eux, alors qu’il leur a parlé souvent). Abelly et Collet nous ont laissé un court aperçu de ces entretiens, et lui-même y fait parfois allusion dans ses entretiens aux missionnaires. Nous avons aussi des copies, non publiées, mises sur CDRom, de plusieurs Entretiens aux Ordinands par plusieurs prêtres, et de Conférences aux Prêtres des Mardis par Laurent Bouchet, un théologien diocésain collaborateur de M. Vincent pour les Ordinands et les mardis.

Vincent n'a pas présenté lui-même une systématisation synthétique. Mais on voit toujours chez lui, unis mais distincts, 3 registres de vocabulaire :

• "les prêtres";
• "consacrés", "offrons-nous", "donnons-nous à Dieu"
• "la Mission", "notre vocation". Il nous donne là un excellent cadre pour une synthèse de ses vues.

Je vais donc essayer de présenter des textes sur tout cela, selon le plan qui suit, sans oublier que M. Vincent ne sépare pas ces différents points de vue, qui s’interpénètrent.

A. L’estime du sacrement de l’Ordre, très spécialement destiné à la confection du Corps Eucharistique du Christ, et à celle de son Corps Mystique, au moins par le Sacrement de Pénitence (on ne disait pas alors Réconciliation).
B. L’estime du sacerdoce baptismal, bien qu’il n’emploie pas ce terme, qui va jusqu’au lien avec l’Eucharistie.
C. La spiritualité missionnaire, qui est vraiment une spiritualité sacerdotale, du sacerdoce baptismal, et pas uniquement une spiritualité presbytérale.


Nous pourrons ainsi voir sur pièces ce que Vincent ajoute à Bérulle et aux autres : non pas l’esprit missionnaire, qu’ils avaient, mais :
— le sens des pauvres et des malades, des oubliés de la pastorale,
— le sens qu’on doit prêcher à la fois par œuvres et par paroles, comme Jésus.
Dans les missions paroissiales, il ajoute l’action multiforme, le service des pauvres malades, par la fondation d’une Charité; et aux missions populaires il ajoute le service des galériens, des gens des provinces ravagées par la guerre et des émigrés, des esclaves en pays musulman, et bien d’autres choses, par les Prêtres, les Frères, ses Séminaristes, les Dames et les Sœurs, de diverses congrégations.

Des schémas aideront peut-être à visualiser cette conception, assez organique, et donc complexe, comme la vie. Saint Vincent parle beaucoup des Évêques, mais n’a pas élaboré une spiritualité épiscopale, d’où les crochets [ ].

Ces tableaux sont à lire en commençant par la base.

Tableau synthétique

Baptême
Spiritualités
Sacerdoce et Ordre
Spiritualités
Ministères

B
A
P
T
M
Ê
M
E

SPIRI-
TUALITÉ

BAP-
TISMALE

S
A
C
E
R
D
O
C
E

C
O
M
M
U
N

Sacerdoce
ministériel

Épiscopat

Spiritualité
épiscopale
Même chose,
+ fonction de Tête : unification, anima-tion, direction.

Sacerdoce
ministériel

Presbytérat

Spiritualité
presbytérale
Même chose,
+ consécration du Corps eucharistique du Christ, et union, réconciliation de son Corps mystique (en obéissant aux Évêques),
avec vocations diverses :
pasteurs <—> itinérants.
baptismal
Vie de consécration, de sacrifice,
d’offrande de sa vie et de l’Eucharistie,
avec vocations diverses :
mariés <—> “retirés”;
actifs <—> contemplatifs;
de service, d’enseignement;
pour former le Corps Mystique.
Ces tableaux sont à lire en commençant par la base.

Schéma plus synthétique

Sacrements
Théologie
Spiritualité
Ordre
Épiscopat

Sacerdoce

ministériel

Spiritualité sacerdotale
épiscopale
sacrificielle, consécration,
consacrant l’Eucharistie,
enseignant et réconciliant,
unissant le corps mystique

Diaconat

Spiritualité diaconale
(du service?)

Saint Vincent
n’en parle pas
Presbytérat
Spiritualité sacerdotale
presbytérale
sacrificielle, consécration,
consacrant l’Eucharistie,
enseignant et réconciliant,
unissant le corps mystique.
Baptême
Vocations
diverses
“pasteurs” d’un troupeau.
itinérants.

Sacerdoce

commun

Vocations diverses
gens mariés <—> célibat pour Dieu.
actifs <— > contemplatifs
Spiritualité sacerdotale
baptismale
sacrificielle, consécration,
offrant l’Eucharistie,
enseignant, selon son état,
participant au corps mystique.

Les différents ministères chez Saint Vincent

Sacerdoce
Service
Institutions
Allant par toute la terre
Service local
paroisses, hôpitaux, écoles
Ministériel
Spirituel
(et corporel)
Prêtres
de la Mission.
Prêtres de la
Conférence des Mardis.
Baptismal
Hommes
Femmes
Femmes
Hommes

Corporel
et
spirituel

Frères de
la Mission.
Filles de la
Providence.
F. de la Charité
Dames
de la
Charité.
Compagnie
du Saint-
Sacrement.

A. L’estime du sacrement de l’Ordre, du presbytérat

Il est très spécialement destiné à la confection du Corps Eucharistique du Christ, et à celle de son Corps Mystique, par l’enseignement et par l’unification, grâce au Sacrement de Pénitence (on ne disait pas alors Réconciliation).


1. Grandeur du Sacerdoce presbytéral :
Il continue ce que Jésus a fait, consacrer, réconcilier, animer : enseigner, unir, prier avec.

Le 6 décembre 1658, M. Vincent évoque la promesse de Dieu, dans le Psaume 18, 5 : «Par toute la terre s’est répandue leur voix», et il continue : XII, 85.

Et par qui a-t-il accompli cette promesse? Par son Fils Notre-Seigneur, qui a fait des prêtres, qui les a instruits et façonnés et qui leur a donné pouvoir d'en faire d'autres: Sicut misit me Pater et ego mitto vos [comme mon Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie.] (Jn 20, 21). Et cela pour faire, par eux, dans tous les siècles ce que lui-même avait fait en sa vie, pour sauver toutes les nations par les instructions et l'administration des sacrements. […]
Il n'y a rien de plus grand qu'un prêtre, à qui il donne tout pouvoir sur son corps naturel et sur le mystique, le pouvoir de remettre les péchés, etc
.

Petit texte important! L’estime de la prêtrise, Saint Vincent la fonde sur la double référence au Corps Eucharistique et au Corps Mystique du Christ, unissant ainsi le rôle sacrificiel et cultuel et le rôle pastoral, d’enseignement et de réconciliation, d’unification, comme bien d’autres textes, et son action, le montrent. Il a un profond amour de la Messe, mais sans la séparer de sa dimension pastorale. Pour Saint Vincent, le prêtre est à la fois l’homme de l’Eucharistie, de la Messe, et l’homme de la construction, de l’union du Corps Mystique, par les instructions, et la réconciliation, entre les familles et avec Dieu, par le Sacrement.

Notons bien que “pouvoir”, ici, ne désigne pas la domination, mais le pouvoir spirituel, sacramentel. Si certains parfois utilisent ce pouvoir pour dominer, c’est un abus.

La spiritualité et la sanctification des prêtres découleront de ces deux aspects.

a) L’aspect eucharistique et l’aspect pastoral sacramentel, consacrer l’Eucharistie et réconcilier les hommes avec Dieu par la confession générale, se retrouvent dans un passage d’entretoen conservé sans date par Abelly, II, chap. V, p. 298 : S. V. XI, 7
Le caractère des prêtres est une participation du sacerdoce du Fils de Dieu, qui leur a donné le pouvoir de sacrifier son propre corps et de le donner en [nourriture] [le mot “viande” de l’original avait encore ce sens général], afin que ceux qui en mangeront vivent éternellement. C'est un caractère tout divin et incomparable, une puissance sur le corps de Jésus-Christ que les anges admirent, et un pouvoir de remettre les péchés des hommes, qui est pour eux un grand sujet d'étonnement et de reconnaissance.
Y a-t-il rien de plus grand et de plus admirable? Oh! Messieurs, qu'un bon prêtre est une grande chose! Que ne peut pas faire un bon ecclésiastique! Quelles conversions ne peut-il pas procurer! […]
Des prêtres dépend le bonheur du christianisme; car les bons paroissiens voient-ils un bon ecclésiastique, un charitable pasteur, ils l'honorent et suivent sa voix, ils tâchent de l'imiter.

b) Quant à l’aspect d’animation du Corps Mystique, Saint Vincent le voit en 3 directions : • enseigner, • réunir, • prier avec.

1° Enseigner, par la catéchèse, la prédication, et les bonnes paroles en toute occasion,
M. Vincent y insiste sans cesse, c’est toute la grandeur de la vocation missionnaire, qui révèle aux pauvres qu’il y a un Dieu qui les aime et leur a envoyé son Fils.
Il le rappelle aux missionnaires le 17 novembre 1656 : XI, 382; Entretiens, 348

Ce sera toujours un acte de bien grande charité à nous, si nous instruisons ces pauvres gens, quels qu'ils soient; et nous n'en devons laisser échapper aucune occasion, si faire se peut.

Mais il faut préciser que le ministère d’enseignement n’est pas propre aux prêtres. M. Vincent le recommande aussi aux laïcs et aux femmes, en fonction de leurs vocations propres. C’est en effet un ministère commun au sacerdoce baptismal et presbytéral. Nous y viendrons en 2° partie.
Ce qui est propre aux prêtres, sur mission de la part des Évêques, c’est de prêcher officiellement dans les Églises.
Le 16 août 1652, il avait rappelé cela à un frère «l'office des ecclésiastiques, qui seuls ont droit d'enseigner publiquement les vérités chrétiennes». (S. V. IV, 450)
Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas à instruire, au contraire, dit-il dans l’entretien du 17 novembre 1656 cité à l’instant : XI, 384

Les frères ne doivent point enseigner ni catéchiser dans l'église; non, cela n'est pas expédient;
mais, hors de là, ils le doivent faire en toutes rencontres.

Les Missions, qui étaient en principe animées par les prêtres, les frères étant leurs aides pour les aspects matériels, ont été, en fait, plus d’une fois réalisées aussi avec la coopération de séminaristes,.

Note sur les Missions. Voir Abelly, Livre II, Section 1, § III, p. 11-15.

Remarquons d’abord ceci: alors que la célébration de l’Eucharistie est considérée par Saint Vincent comme capitale pour un prêtre, elle ne faisait pas partie comme telle des “exercices de la Mission”, elle était un exercice de dévotion des missionnaires, auquel participaient ceux qui en avaient dévotion, sans communier, d’ailleurs, puisque la communion fréquente n’existait pas à cette époque.
Les exercices publics de la Mission étaient le sermon, tôt le matin, sur la morale, le petit catéchisme, à la mi-journée, pour les enfants, et le grand catéchisme le soir, pour les adultes, sur la doctrine, et les confessions. Les autres exercices étaient les visites des malades, des pauvres et des maîtres et maîtresses d’école, des réunions en vue de fonder les Confréries, sans oublier les rapports que les auditeurs faisaient aux absents.
Par tout cela, la Mission était un cheminement vers l’Eucharistie: elle culminait, s’achevait, par les réconciliations entre familles, la fondation d’une Confrérie de Charité, et les confessions générales, puis par la Communion de tous, et spécialement la Première Communion des enfants. La Messe était vraiment l’acte de la communauté réconciliée, unie.
Mais bien d’autres que les prêtres y avaient travaillé. C’est pourquoi Saint Vincent veut que ses prêtres aient l’esprit missionnaire, mais pas seulement eux. Toutes ses magnifiques déclarations sur la grandeur de la vocation missionnaire s’adressent principalement aux prêtres, mais valent tout autant pour les frères et les laïcs, qui ont eux aussi la mission d’enseignement, en vertu du baptême et de l’action de l’Esprit-Saint. J’en parlerai en troisième partie, puisque ce n’est pas un aspect spécifique au presbytérat
.


2° Réunir, réconcilier,
par le pardon mutuel entre familles, ce qui parachève la confession

C’est un aspect dont on parle peu, auquel il tenait pourtant beaucoup dans ses communautés, et qui était essentiel dans les missions. Il est encore bien actuel, tant en théologie qu’en pastorale. Qu’il suffise de citer le résumé qu’en fait Abelly, Livre II, Section 1, § III, p. 12

Ils commencent de s'appliquer aux exercices et fonctions ordinaires des missions, qui consistent principalement à prêcher, faire les catéchismes grands et petits, entendre les confessions, moyenner [= servir de médiateur] les réconciliations et accommodements de ceux qui sont en quelques inimitiés ou discorde, visiter et consoler les malades, faire la correction fraternelle aux pécheurs impénitents, remédier autant qu'il se peut aux abus et désordres publics, et généralement s'employer à toutes les œuvres de miséricorde et charité spirituelle qui leur sont convenables, et dont la Providence divine leur fournit des occasions.


3° Servir spirituellement et corporellement

On ne trouve guère cela dans les écrits des Pères, mais plus d’un l’a pratiqué.
Saint Vincent y tient. Dès la préparation des Règles Communes il l’a fait mentionner, au chapitre concernant les malades, dans le Codex Sarzana, en 1653, au folio 15-16 (Vincentiana, 1991, 4-5, p. 325), et c’est repris dans les mêmes termes par l’édition de 1658, chapitre VI, 1 :

La Compagnie aura un soin particulier de les visiter et assister [les malades], avec le consentement du Supérieur, non seulement les nôtres, mais encore ceux du dehors, les secourant corporellement et spirituellement, selon notre possible et commodité, principalement dans les missions.

Certes, comme la Congrégation «est composée d’ecclésiastiques et de laïcs» (Règles Communes, I, 2), il n’a pas manqué de prêtres pensant que le service corporel visait les Frères, pas eux. M. Vincent les détrompa. Ainsi, à M. Jolly, inquiet de voir un confrère de Rome soigner les malades des lieux qu’il évangélisait, il répond, le 21 décembre 1657, après avoir demandé quels remèdes utilisait ce prêtre, de le laisser faire, pourvu que d’autres n’y voient pas du danger et que cela ne le détourne pas du ministère spirituel (S. V. VII, 27).

Un an après, le 6 décembre 1658, ce sont ses invectives aux confrères qui récusaient le service corporel : S. V. XII, 87-88;

Que les prêtres s'appliquent au soin des pauvres, n'a-ce pas été l'office de Notre-Seigneur et de plusieurs grands saints, qui n'ont pas seulement recommandé les pauvres, mais qui les ont eux-mêmes consolés, soulagés et guéris. Les pauvres ne sont-ils pas les membres affligés de Notre-Seigneur? Ne sont-ils pas nos frères? Et si les prêtres les abandonnent, qui voulez-vous qui les assiste? De sorte que, s’il s’en trouve parmi nous qui pensent qu’ils sont à la Mission pour évangéliser les pauvres et non pour les soulager, pour remédier à leurs besoins spirituels et non aux temporels, je réponds que nous les devons assister et faire assister en toutes les manières, par nous et par autrui, si nous voulons entendre ces agréables paroles du souverain Juge des vivants et des morts : «Venez, les bien-aimés de mon Père; possédez le royaume qui vous a été préparé, pource que j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; [88] j’ai été nu, et vous m’avez vêtu, malade, et vous m’avez assisté» (Mt 25, 34-36). Faire cela, c’est évangéliser par paroles et par œuvres, et c’est le plus parfait, et c’est aussi ce que Notre-Seigneur a pratiqué, et ce que doivent faire ceux qui le représentent sur la terre d’office et de caractère, comme les prêtres; et j’ai ouï dire que ce que aidait les évêques à se faire saints, c’était l’aumône.

Cette insistance peut se résumer dans cette phrase, rapportée sans date : S. V. XI, 40 :

Aimons Dieu, mes frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos bras, que ce soit à la sueur de nos visages.

4° Prier avec les gens

Ceci aussi fait partie de la grandeur du ministère presbytéral, pour Saint Vincent. Mais c’est un aspect peu connu. On s’appuie sur le fait qu’à Saint-Lazare, la Maison-Mère, et dans les maisons qui n’étaient pas paroisses, M. Vincent demande aux confrères de dire l’office entre eux sans chanter; et cela se comprend, il ne fallait pas empiéter sur le clergé paroissial.

Mais on oublie trop souvent que dans les maisons où l’on a charge d’âmes, dans les séminaires, dans les paroisses, ou pour des retraites, il demande de chanter l’office avec eux.

Il y a d’abord le texte des Règles Communes de 1658 : X, 5

Nous aurons un très grand soin de nous bien acquitter de l'office divin, lequel on dira à l'usage de Rome et en commun, même en mission, mais ce sera à voix médiocre et sans chanter, afin que nous ayons plus de temps et de commodité pour servir le prochain, excepté les maisons èsquelles [auxquelles], à raison des fondations ou des ordinands ou des séminaires externes, ou pour quelque autre semblable nécessité, nous serions obligés au chant grégorien.

Ce passage est d’autant plus remarquable qu’il ne se trouve pas dans la rédaction précédente, de 1653, le Codex Sarzana, voir Vincentiana 1991 - 4-5, p. 334. S’il a été ajouté, c’est que Saint Vincent et la commission de révision se sont rendu compte que c’était important, et en voici un indice :
Comme la plupart des confrères ne le faisaient pas, il avait écrit ceci à Charles Ozenne, à Varsovie, le 9 oct. 1654 : V, 194-195

Je ne sais point de raison pour laquelle toutes les personnes de la compagnie, deux exceptées, doivent priver le public de leur exemple au chœur, et eux-mêmes du mérite qu'ils en auront, et Notre-Seigneur de la gloire qu'il en retirera. Nous en usons ainsi partout où nous avons des cures, comme à Richelieu et à Sedan.
[…] Ces Messieurs de la conférence des mardis ont pour maxime de prendre le surplis et de chanter par toutes les églises où [195] ils se trouveront, si l'on leur permet.
Et tout cela étant ainsi, quelle raison y a-t-il donc de priver le public de cette édification, le bon Dieu de cette gloire et nous-mêmes de ce mérite? Je vous prie, Monsieur, de leur dire de ma part que je les prie de se donner à Dieu pour laisser cet exemple à la postérité
.

Le 26 septembre 1659, dans son commentaire, il répète : XII 333 :

Il y a d'autres maisons obligées au chant, comme à Richelieu, où l'on a la cure, à Cahors et à Agde, où l'on est obligé de chanter, à cause de la cure que l'on exerce.
Je ne sais pas si la situation s’est améliorée de nos jours, si les gens voient que nous sommes aussi des hommes de prière; et pourtant, quel bienfait s’ils nous voyaient prier avec eux… Et il est clair que pour Saint Vincent, “l’intérêt du public” passe avant toute autre considération et bonne raison. Dire: “nous ne sommes pas religieux” ne serait qu’une fausse raison : justement, les religieux ne prient pas l’office dans les églises paroissiales, mais dans leurs chapelles ou églises abbatiales, et c’est en priant chez nous que nous faisons comme eux! Vincent voulait que nous soyons des hommes du public, nous lirons un texte clair, en conclusion.

2. La voie de sainteté des prêtres : se conformer au Christ Prêtre

Certes, c’est à tous ses disciples que Jésus a dit «vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière du monde» (Mt 5, 13-14), «soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait» (Mt 5, 48), mais il a aussi donné le pouvoir des clefs aux Apôtres. Dès les débuts de l’Eglise, les Apôtres insistent sur la nécessité d’une vie exemplaire de la part des “épiscopes” et des “anciens” ou “presbytres”. Saint Paul insiste sur la vocation à la sainteté de tous les baptisés, mais il écrit à Timothée : «sois l’exemple des fidèles», ajoutant une liste de vertus pastorales (1 Tim. 4, 12). Nous pouvons aussi lire Saint Pierre, 1 Pierre, 5, 2-3.
Et d’abord, qu’est-ce que la sainteté ? C’est la Charité, l’amour de Dieu et du prochain, Saint Vincent l’a rappelé quelques fois : «Qu’est-ce que la sainteté ? C’est le retranchement et l’éloignement des choses <égoïstes> de la terre et en même temps une affection à Dieu et une union à la divine volonté» (S. V. XII, 300).

D’autre part, on reproche parfois au Concile de Trente et à l’École Française d’avoir attribué aux prêtres une sainteté supérieure à celle des laïcs, et il y eut certes des expressions maladroites. En fait, il ne s’agit pas d’une sainteté plus grande : depuis Jésus (“soyez parfaits comme votre Père céleste”, Mt 5, 48) et Saint Paul jusqu’à Vatican II, on a toujours enseigné que tout baptisé est appelé à la sainteté, et qu’un laïc peut être plus saint qu’un prêtre, c’est-à-dire vivre davantage et mieux que lui l’amour de Dieu et du prochain. Il s’agit d’un appel nouveau, d’une obligation supplémentaire, ou plutôt deux : 1° de par la cohérence avec soi-même : être “logique” avec ce que l’on pratique, comme l’exprimait bien le Pontifical, qui n’est plus utilisé pour les Ordinations : «réalisez dans votre vie ce que vous opérez en célébrant le mystère de la mort du Seigneur» disait l’Évêque aux prêtres. Le cérémonial actuel, qui ne prévoit rien de tel pour les prêtres, a une question semblable adressée à l’ordinand diacre : «Voulez-vous conformer toute votre vie aux exemples du Christ, dont vous prendrez sur l’autel le corps et le sang pour le distribuer aux fidèles ?» 2° de par la simple loi pédagogique de l’entraînement par l’exemple : «montrez par des actes, par la vie, ce que vous annoncez par votre bouche» disait l’Évêque aux diacres; sinon, comment nous croire ?
Dès les années 90-99, l’Épitre de Saint Clément romain, décrivant la place des prêtres et du peuple dans la liturgie, rappelait aux prêtres le devoir de vivre leur ministère avec l’esprit du bien. (n° 41, dans Enchiridion Symbolorum, Denzinger-Bannwert n° 42, et Symboles et Définitions de la Foi catholique, Denzinger-Hünermann, Cerf 1996, n° 101).

Les Conciles et les Pères ont à la fois déploré les manquements de certains prêtres et rappelé la nécessité d’une vie vertueuse, comme Saint Ambroise, dans son Épître 63, n° 49-51 (Migne Latin, 16, colonne 1202 <ou 1254>), dans divers passages d’autres écrits et son Des Devoirs des prêtres, en 386-389, Saint Jean Chrysostome en 381/385, dans son Du Sacerdoce, VI, 5, où il dit que le presbytérat demande d’être plus saint que les moines (Rouët de Journel, Enchiridion Asceticum, n° 350). Autour de 400, Saint Jérôme, dans plusieurs lettres, insiste sur les vertus que doivent vivre les prêtres; de même Saint Augustin, à la même époque.

En 533 apparaît une série d’écrits d’auteur inconnu, qui se présente comme Denys l’Aréopagite, disciple de Saint Paul; parmi eux, La Hiérarchie ecclésiastique, rappelle, au chapitre III, § 14, que pour enseigner la sainteté, il faut la pratiquer soi-même (Traduction Maurice de Gandillac, Aubier, p. 280). En 591, Saint Grégoire le Grand montre l’incidence pastorale de la manière de vivre des prêtres : «Cujus vita despicitur restat ut ejus prædicatio contemnatur» «Celui dont on méprise la vie, reste à mépriser sa prédication»..

Et dans sa Règle pastorale : «Quod loquendo imperat, ostendendo adjuvat ut fiat» «Ce qu’il recommande en parlant, il aide à le faire en le montrant». (Livre 2, 3; cf. Livre I, 10, Rouët de Journel, n° 1218 et 1217).

Notons, en passant, un aspect particulier des vertus que Saint Grégoire recommande aux prêtres et aux Évêques, la douceur et la tolérance pour les juifs, ce que nous appelons aujourd’hui “liberté de conscience”, ou “liberté religieuse”. Il faut lire ce que cite Symboles et Définitions de sa lettre de 602 à l’Évêque de Naples (D-H n° 480; pas dans D-B).
Et cela continuera au cours des siècles, en passant par Saint Bernard, avec De la vie et des devoirs des Évêques, en 1127 et le

De la Considération (De la Réflexion), de 1149 à 1152, pour son disciple devenu le Pape Eugène III, Saint Thomas d’Aquin, dans le Commentaire des Sentences, livre IV, distinction 24; question I, article III, où il cite entre autres le Psudo-Denys. Plus tard, le franciscain Saint Jean de Capistran compose un Traité du Miroir des Clercs, dont on lit un court extrait au Bréviaire, le 23 octobre. Et j’en passe. Puis ce sera le Concile de Trente, Saint Charles Borromée, et l’École Française, dont nous pouvons voir qu’elle n’est pas une génération spontanée, qu’elle n’a pas surgi de rien.

Saint Vincent n’a sans doute pas lu tous ces textes, mais il en connaît l’essentiel, et on le retrouve dans ses dires.

a) Les prêtres n’ont pas le monopole de la sainteté. Saint Vincent estime que les fidèles peuvent être aussi saints et même plus que les prêtres.

Il l’explique encore deux ans avant sa mort, à 77 ans, aux Frères de la Congrégation, (des laïcs, donc), le 13 décembre 1658 : XII, 100-101 :

Voici un autre sujet que vous avez, mes frères, de remercier Dieu; c'est de vous avoir appelés en une Compagnie où chacun a pour fin sa propre perfection. Vous êtes donc ici pour travailler à la vôtre. […] C'est en cela que vous pouvez pousser la vertu aussi avant que les prêtres. Et si vous travaillez fidèlement à l'acquisition des vertus, il sera vrai de dire que vous serez en un état parfait. Et s'il y a un prêtre qui y travaille misérablement, comme moi, détestable pécheur, il faut avouer que vous serez aussi plus parfaits que lui, quoique prêtre, quoiqu'ancien, quoique supérieur.
D'où vient cela? C'est que la dignité, non plus que l'âge, ne donne pas le mérite à l'homme, mais les œuvres qui le rendent plus semblable à Notre-Seigneur. […] Cela paraît par l'évangile du jugement, où il est dit que Notre-Seigneur mettra à sa droite ceux qui auront travaillé aux vertus et principalement à la vertu de la charité, et que ceux-là seulement entreront au royaume des cieux. […]
Or, vous pouvez aimer Dieu autant que les prêtres; et une pauvre femmelette, autant que les doctes [les savants]. Le bon M. Duval [théologien de Sorbonne, ami de Bérulle, et père spirituel de M. Vincent après Bérulle] me disait un jour: «Monsieur, les pauvres gens contesteront un jour le paradis avec nous et l'em-[101]-porteront, parce qu'il y a une grande différence de leur manière d'aimer Dieu à la nôtre.»
Leur amour s'exerce, comme celui de Notre-Seigneur, dans la souffrance, dans les humiliations, dans le travail et dans la conformité au bon plaisir de Dieu. Et le nôtre, si nous en avons, en quoi parait-il? Que faisons-nous qui approche de ces marques du véritable amour?
Vous savez l’histoire du frère Gilles; elle est assez connue *. Il témoignait à saint Bonaventure un grand désir d’aimer Dieu. Oh ! si j’étais savant, disait-il, oh ! si j’étais prêtre comme vous, j’aimerais bien Dieu ! Et ce saint docteur lui ayant dit que, tout frère qu’il était, sans études et sans ordres, il pouvait autant aimer Dieu que les plus savants constitués en dignité, et qu’une pauvre femmelette le pouvait pareillement. - Quoi ! dit-il, un pauvre ignorant comme moi peut être aussi amateur de Dieu que Bonaventure ! - Oui. - Alors ce frère, transporté de joie, s’en alla crier : «Courage ! vous qui m’entendez, courage ! Vous pouvez aimer autant notre grand Dieu que notre Père Bonaventure !»

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* Le texte porte «elle est assez triviale». Ce mot, du latin “trivium”, carrefour, lieu fréquenté, n’avais pas encore de sens dépréciatif, mais seulement le sens de “familier”, “connu”; ce n’est qu’à partir d’environ 1670 que le sens péjoratif apparut.

Par contre, le 14 janvier 1640, écrivant à Louis Abelly, vicaire général de Bayonne, son futur ami et biographe, il lui dit qu’il réformera les religieux plus par son exemple que par des sanctions, puis il ajoute la raison: un prêtre doit être plus parfait qu’un religieux! : II 4

car un prêtre doit être plus parfait qu’un religieux comme tel, et beaucoup plus, un évêque.

Il lui est arrivé au moins une fois, en 1647, pour stimuler un confrère tenté de se laisser aller, de lui écrire, parmi d’autres exhortations : III, 163

Courage donc, Monsieur! tenons ferme; car maintenant que nous sommes prêtres, nous sommes obligés à une plus grande perfection et à secourir davantage les âmes.

Mais on voit la racine pastorale de cette affirmation, qui n’est pas du tout une dévalorisation de l’état de baptisé mais comme un écho de Saint Grégoire.

b) Ce que M. Vincent dit plus couramment, c’est que le prêtre doit être saint d’une manière différente, particulière, comme pour chaque vocation. Il y fait allusion plus loin dans la même lettre du 14 janvier 1640 à Abelly : II, 4

Il faut «honorer la vie du Fils de Dieu en tous ses états par nos personnes, comme nous faisons par nos conditions.»

Cela signifie que non seulement les diverses étapes ou circonstances de nos vies, mais aussi les diverses conditions des baptisés, laïcs ou prêtres, mariés ou religieux, ont à honorer diversement la vie du Christ : soit sa vie cachée, soit sa prédication, soit les guérisons, etc.

La condition de prêtre a donc sa sainteté propre, comme toute condition de vie.

M. Vincent la définit brièvement au n° 1 du Règlement des Prêtres de la Conférence des mardis, instituée en 1633. Il se trouve, sans date, dans Abelly, Livre II, chapitre III, Section I, à la fin, page 250, et dans une copie du XVII° ou XVIII° siècle : XIII, 128

La Compagnie de messieurs les ecclésiastiques qui s'assemblent tous les mardis […] a pour fin d'honorer la vie de N.-S. J.-C., son sacerdoce éternel, sa sainte famille et son amour envers les pauvres.
Ainsi chacun d'eux doit tâcher de conformer sa vie à la sienne, de procurer la gloire de Dieu dans l'état ecclésiastique, dans sa famille et parmi les pauvres, même parmi ceux de la campagne, selon l'emploi et les talents que Dieu leur a donnés.

Cette conformité nous entraîne dans deux perspectives, qu’il précise dans une lettre sans date à un missionnaire : VI, 393

Oh! que vous êtes heureux de servir à Notre-Seigneur d'instrument pour faire de bons prêtres, […] ces Messieurs, appelés au plus haut ministère qui soit sur la terre, par lequel ils doivent exercer les deux grandes vertus de Jésus-Christ, c'est à savoir la religion vers son Père et la charité vers les hommes..

Notons au passage la résonance toute bérullienne de cette phrase, qui unit profondément l’adoration et la mission.

Cette conformité s’exprimera donc :

d’abord, vis-à-vis de la gloire du Père, et en particulier dans la célébration de l’Eucharistie, qu'il nous recommande de faire dignement, avec les mêmes dispositions que Jésus. Abelly, au livre III, chapitre VIII, p. 72, nous donne, sans date, un extrait de conférence qui précise un peu cette pensée : XI 93 :

Ce n'est pas assez que nous célébrions la messe; mais nous devons aussi offrir ce sacrifice avec le plus de dévotion qu'il nous sera possible, selon la volonté de Dieu, nous conformant autant qu'il est en nous, avec sa grâce, à Jésus-Christ, s'offrant lui-même, lorsqu'il était sur la terre, en sacrifice à son Père éternel.

Ensuite, vis-à-vis du Corps Mystique. C’est dans le travail pastoral que le prêtre se sanctifiera, travail qui comprend la prière suppliante d’intercession, à l’exemple de Moïse, comme M. Vincent le dit, le 24 juillet 1655, en évoquant les douleurs des populations écrasées par les guerres incessantes : XI, 202 :

Ces pauvres gens nous donnent leur bien pour cela; tandis qu'ils travaillent, qu'ils bataillent contre les misères, nous sommes les Moïse qui devons continuellement lever les mains au ciel pour eux. Nous sommes les auteurs, s'ils souffrent pour leur ignorance et pour leurs péchés; c'est donc nous qui sommes coupables de tout ce qu'ils souffrent, si nous ne sacrifions toute notre vie pour les instruire.
M. Duval, grand docteur de l’Église, disait qu'un ecclésiastique doit avoir plus de besogne qu'il n'en peut faire; car, dès que la faitardise [fainéantise] et l'oisiveté s'emparent d'un ecclésiastique, tous les vices accourent de tous côtés: tentations d'impureté et tant d'autres! […]
O Sauveur, ô mon bon Sauveur, plaise à votre divine bonté délivrer la Mission de cet esprit de faitardise, de recherche de ses propres aises, et lui donner un zèle ardent pour votre gloire, qui fera embrasser tout avec joie et qui ne lui fasse jamais refuser l'occasion de vous servir! Nous sommes faits pour cela; et un missionnaire, un vrai missionnaire, un homme de Dieu, un homme qui a l'esprit de Dieu, tout lui doit être bon et indifférent; il embrasse tout, il peut tout; à plus forte raison, une Compagnie, une congré-[203]-gation peut tout, étant animée et portée par l'esprit de Dieu.

Autrement dit, la voie de sainteté du Prêtre, sa façon de conformer sa vie à celle de Notre-Seigneur, c’est la charité ardente, le zèle, pour la gloire de Dieu et le salut éternel des âmes, en vivant, comme Jésus, avec les gens, tout donné à eux, chacun «selon l’emploi et les talents que Dieu lui a donnés.»

3. Grandeur de la tâche de former de bons prêtres

Dès les débuts de l’Église, les prêtres ne furent pas tous saints, et dès les premiers siècles, aux plaintes sur les mauvais prêtres et même de mauvais évêques, et aux exhortations à leur sanctification, se sont joint, de la part des Conciles, des Papes et des Évêques, des instructions sur la nécessité de ne pas ordonner sans discernement ni préparation. La liste en serait longue.
Jeudi 3 novembre 94

Pour faire voir la nécessité de la formation des futurs prêtres, M. Vincent insiste encore sur l’estime du sacerdoce presbytéral; mais il dénonce aussi l’abus qui est fait, de cette estime, le rôle néfaste des mauvais prêtres. Ses déclarations sur ce sujet se répètent; il serait facile de composer, avec les textes de M. Vincent, un petit traité d’anticléricalisme! Hélas, cela a débuté comme l’Église

Il nous suffira de lire un passage de la conférence du 6 décembre 1658, qui pourra nous étonner, car il y a alors 30 ans que les exercices des Ordinands ont commencé, et 17 ans que les Grands Séminaires lazaristes et sulpiciens ont débuté, petitement, il est vrai, et la réforme du clergé n’est encore pas beaucoup avancée! XII, 85-86; E. 501-502

On doute si tous les désordres que nous voyons au monde ne doivent pas être attribués aux prêtres. […]

On a fait plusieurs conférences sur cette question laquelle on a traité à fond, pour découvrir les sources de tant de malheurs; mais le résultat a été que l'Église n'a de pires ennemis que les prêtres. C'est d’eux que les hérésies sont venues; témoins ces deux hérésiarques Luther et Calvin, qui étaient prêtres; et c'est par les prêtres que les hérétiques ont prévalu, que le vice a régné et que l'ignorance a établi son trône parmi le pauvre peuple; et cela par leur propre dérèglement et faute de s'opposer de toutes leurs forces, selon leurs obligations, à ces trois torrents qui ont inondé la terre.
Quel sacrifice, Messieurs, ne faites-vous pas à Dieu de travailler à leur réformation, en sorte qu'ils vivent conformément à la hauteur et dignité de leur condition et que l’Église se relève, par ce moyen, de l'opprobre et de la désolation où elle est !

B. L’estime du sacerdoce baptismal ( mais il n’emploie pas ce terme )

Dans la plupart des textes de Saint Vincent, il n’est pas question des prêtres en tant que tels. En effet, de même que Bérulle parlait et écrivait autant aux Carmélites ou à des personnes laïques qu’aux Oratoriens, Vincent parle et écrit autant aux Filles et aux Dames de la Charité et aux Frères qu’aux Prêtres, et ses conférences s’adressent aux Frères comme aux Prêtres de la Mission.
D’autre part iln’emploie pas le terme de sacerdoce commun des fidèles, ni de sacerdoce baptismal. Cependant tout son vocabulaire pour les baptisés est sacerdotal, c’est-à-dire à la fois sacrificiel, vocabulaire d’offrande, jusqu’à l’offrande de l’Eucharistie, et pastoral, missionnaire.
Ce serait donc une erreur - parfois commise - d’utiliser sans discernement ses textes pour en tirer une doctrine vincentienne du presbytérat, car ils valent tout autant pour le laïcat. Ils valent aussi pour les prêtres, évidemment, mais en tant que baptisés, pas en tant que prêtres comme tels. Il faut bien distinguer ce qu’il dit des prêtres en tant que baptisés, et en tant que prêtres. Ce qui touche spécialement aux prêtres est bien repérable, bien typé - et peu nombreux.
Nous verrons d'abord l'aspect sacrificiel, dans cette deuxième partie, et l'aspect missionnaire dans la troisième.

1. Grandeur du rôle des fidèles, prêtres y compris : offrir, même l’Eucharistie

a) Revêtu de Jésus-Christ, offrir toute sa vie

Tout se fonde sur le baptême, qui nous consacre en nous identifiant à Jésus-Christ.

Le baptême fait circuler la vie de Jésus-Christ dans nos personnes et fait de nous, tous ensemble, le corps mystique de Jésus. Monsieur Vincent l’a enseigné souvent. Nous avons encore quelques passages, telle cette phrase aux missionnaires, le 2 mai 1659 : XII 224-225 :

Saint Paul dit que par le baptême nous nous revêtons ainsi de Jésus-Christ : «Vous qui êtes baptisés en Jésus-Christ, vous êtes revêtus de Jésus-Christ». [225] Que faisons-nous quand nous établissons en nous la mortification, la patience, l'humilité, etc.? Nous y établissons Jésus-Christ; et ceux qui travaillent à toutes les vertus chrétiennes peuvent dire, comme Saint Paul : «Je vis, ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi.»

Le baptême est un appel à se donner à Dieu, à se consacrer à Dieu, à la suite de Jésus-Christ, pour l'oeuvre à laquelle il nous destine. Se donner, se dévouer, se consacrer, c'est s'offrir : c'est l’acte sacerdotal par excellence; c'est l'acte de notre unique Prêtre, Jésus-Christ.

Jésus le premier s'est offert, dès le premier instant de l'Incarnation, comme le dit l’Épître aux Hébreux, en 10, 5,7: "Le Christ, en entrant dans le monde, dit: ... Voici, je viens... pour faire, ô Dieu, ta volonté" .
À sa suite, lae baptême nous engage à nous offrir à lui. Dans ce qui nous reste des conférences, 12 fois Monsieur Vincent parle de "consécration", et 14 fois de "se donner à Dieu". Il l'exprime ainsi aux missionnaires, le 7 novembre 1659, en reprenant à l’oratorien Condren l’idée que Notre-Seigneur a fait des vœux : XII 368
Jean Eudes reprendra plus tard la même pensée, nous l’avons vu ci-dessus.

Ce personnage se fondait sur ces paroles du psalmiste: «j'accomplirai les voeux qu'ont prononcé mes lèvres», car le psaume où sont ces paroles parle entièrement de Notre-Seigneur, de l'accomplissement donc de ces voeux qu'il avait faits de s'offrir et de se présenter à Dieu son Père pour faire en toutes choses sa sainte volonté, de racheter les hommes, de s'incarner, de travailler à leur salut, enfin de mourir pour eux.

Par le baptême, nous sommes tous et toutes prêtres avec Jésus-Christ, nous sommes corps mystique de l'unique Prêtre, invités à nous offrir tout entiers à sa suite en victimes spirituelles agréables à Dieu, selon Rom 12,1 et Hébr. 5,1. Nous offrir à la fois à Dieu et à nos frères, spécialement les plus pauvres.

Et les vœux que font les Lazaristes de les Filles de la Charité, dans le prolongement du baptême, sont l'expression de cet exercice du sacerdoce baptismal commun à tous les fidèles. Sans employer ce terme, Monsieur Vincent dit la chose très nettement à ses confrères, le 7 novembre 1659 : XII 371; 372 :

Ces voeux sont un nouveau baptême; ils opèrent en nous ce qu'y avait fait le baptême; car, par le baptême, on est retiré de l'esclavage de Satan, on est fait enfant de Dieu, on a droit et part au Paradis. […]
Que fait celui qui a prononcé les voeux ? Il offre à Dieu un holocauste de lui-même. […] Une personne qui a fait les voeux de pauvreté, chasteté et obéissance donne tout à Dieu, renonçant aux biens, plaisirs et honneurs; c'est un parfait holocauste, car l'entendement, Messieurs, est sacrifié à Dieu, comme le jugement propre et la volonté propre.

b) Offrir l’Eucharistie

Ce sacerdoce baptismal, cette consécration de tout soi-même à Dieu en la personne des pauvres, cela trouve son point culminant en offrant la Sainte Eucharistie. En effet, si seul le prêtre ordonné peut consacrer le pain et le vin au Corps et au Sang du Christ, tout baptisé, homme et femme, offre, non seulement sa vie, mais, avec le prêtre et le Christ, l'Eucharistie.

Le 31 juillet 1634, Saint Vincent ne fait que rappeler aux Soeurs une doctrine tout à fait traditionnelle : IX 5; F. Ch. 4

Que pensez-vous faire, y étant [à la sainte messe] ? Ce n'est pas le prêtre seul qui offre le saint sacrifice, mais ceux qui y assistent; et je m'assure que, quand vous aurez été bien instruites, vous y aurez grande dévotion, car c'est le centre de la dévotion.

M. Vincent sait parfaitement que seul le prêtre ordonné consacre l’Eucharistie, et que cette Consécration est valide même s’il n’est pas dans les meilleurs dispositions, et que le Sacrifice du Christ est unique et parfait.
Mais il sait aussi que, sans rien y ajouter d’essentiel, la ferveur de notre amour, lorsque nous l’offrons avec le Christ, a tout de même son prix aux yeux du Père, et que les fidèles peuvent ici surpasser le prêtre.

Le 7 novembre 1659, il le rappelle aux prêtres et aux frères : XII 376-377 :

Quand un prêtre dit la messe, nous devons croire et savoir que c'est Jésus-Christ même, Notre-Seigneur, le principal et souverain prêtre, qui offre le sacrifice; le prêtre n'est que le ministre de Notre-Seigneur, qui s'en sert pour faire extérieurement cette action. Or, l'assistant qui sert le prêtre et ceux qui entendent la messe participent-ils, comme le prêtre, au sacrifice qu'il fait et qu'ils font avec lui, [376] comme il dit lui-même en son Orate, fratres, ut meum ac vestrum sacrificium acceptabile fiat apud Deum Patrem omnipotentem. [Priez , mes frères, pour que ce sacrifice, le mien et le vôtre, devienne acceptable par Dieu le Père Tout-Puissant] ? Sans doute, ils y participent, et plus que lui, s'ils ont plus de charité que le prêtre. […] Ce n'est pas la qualité de prêtre ou de religieux qui fait que les actions sont plus agréables à Dieu et méritent davantage, mais bien la charité, s'ils l'ont plus grande que nous.

Nous avons la même affirmation dans l’Introduction à la Vie Dévote, de Saint François de Sales, II, chap. 14, et nous l’avons vue, après Saint Vincent, dans Saint Jean Eudes.

c) Offrir ses forces, son travail, son service : ce sont les divers ministères : = 2 Æ

2. Les Ministères des fidèles, prêtres y compris

Instruire, catéchiser; servir spirituellement et corporellement

Ils reposent sur une vocation.
Le baptême lui-même est le fruit d'un appel de Dieu, d'une vocation, Saint Paul le rappelle souvent.

Les modalités concrètes de nos vocations se précisent au long de notre existence: un seul corps, le Christ, plusieurs sortes de membres, c'est-à-dire plusieurs sortes de vocations.

Souvent Monsieur Vincent inculque aux Soeurs l'estime de leur vocation, il évoque même, dans la ligne de Saint François de Sales, les vocations des laïcs. Ainsi, le 22 septembre 1647 : IX 353-354; F. Ch. 236

Avant de pousser plus avant, ... il faut que je vous die ce que c'est que la vocation. La vocation est un appel de Dieu pour faire une chose. La vocation des apôtres était un appel de Dieu pour planter la foi par toute la terre; la vocation du religieux est un appel de Dieu dans la pratique des règles de la religion (c'est-à-dire de l'Ordre ou de la Congrégation); la vocation des mariés est un appel de Dieu pour le servir dans la conduite d'une famille et l'éducation des enfants; et la vocation d'une Fille de la Charité est l'appel de Dieu, le choix que sa bonté a fait d'elle, […] pour le servir dans tous les emplois qui sont propres à ce genre de vie, auxquels il permettra qu'elles soient appliquées.

Il n’y a pas encore tellement longtemps, il était courant d’entendre dire que la vocation ou les ministères des laïcs étaient simplement de compléter celui des prêtres par l’engagement temporel, soit dans la Cité, soit dans la gestion des divers services de l’Église.
Or, pour l’École Française, et spécialement pour Saint Vincent, les laïcs ont bien sûr à seconder les prêtres dans les tâches matérielles, mais ils ont aussi, comme les prêtres, et avec eux, dit couramment Saint Vincent, à accomplir le service spirituel et corporel, que M. Vincent rattache à la mission, et que les prêtres n’ont pas à négliger, selon leurs fonctions. Le service spirituel, même accompli par les laïcs, est un service vraiment sacerdotal (du sacerdoce commun), qui fut souvent considéré comme réservé aux prêtres. Et le service corporel, également, et n’est pas à négliger par les prêtres, bien qu’il ait été longtemps considéré comme indigne d’eux.

a) Servir spirituellement

1° Enseigner, catéchiser

Que tout baptisé ait aussi fonction d’évangéliser, de catéchiser, nous l’avons vu amorcé par Saint Vincent à propos des Frères, en parlant de ce ministère pour les prêtres. Nous en avons d’autres exemples.

Le plus typique est celui de la présidente des Dames de la Charité de l’Hôtel-Dieu de Paris, Mme Goussault. Le 16 avril 1633, elle relate à Saint Vincent sa tournée de visite des Charités; son périple par Orléans et Angers. Dans les divers lieux, elle donne des instructions. Voici ce qui touche notre sujet : S. V. I, 192-193, et 195

Le lendemain, ... je fus coucher à Artenay, où je fis grand catéchisme à l'église, je crois vous l'avoir mandé, puis dîner à Orléans, […] J’étais logée chez des huguenots.

J’ai gardé cette indication, remarquable pour le style de relations que Vincent avait
et insifflait à ses disciples, avec les non catholiques.

Du mardi 5 au jeudi 7, elle était à Saumur, et le vendredi 8 elle arrive à Angers, d'où elle écrit, le samedi 16 :

Dimanche <le 10 avril>, je fus à une religion <c’est-à-dire dans une communauté religieuse>, où, contre ma coutume, je fus deux heures devant le Saint Sacrement, où là il me vint en pensée comment je pourrais parler du catéchisme devant ces demoiselles de céans, que je m'imaginais en avoir grand besoin <"Demoiselle" désignait alors des femmes mariées à un simple écuyer ou à un non noble, simples bourgeoises>. Je me résolus d'aller aux pauvres Renfermés*, où je les menai et interrogeai les enfants, assez bien instruits. Il y a un bon ecclésiastique qui en a grand soin.  

* L’édition Coste a une erreur de lecture : «aux pauvres, aux fermes”, alors que “Renfermés”, qui est l’Hôpital Général d’Angers, est très lisible.

Mon Père, cela est admirable que Dieu me donna la hardiesse de parler en présence de leur ecclésiastique et pour le moins cent personnes qui m'écoutaient, et puis après me payèrent de tant de louanges; même ce bon prêtre me dit qu'il s'estimerait bien heureux de pouvoir finir ses jours auprès de moi, sans gages, ni récompense, mais seulement pour ouïr les paroles qui sortiraient de ma bouche. Voilà ses propres termes.

Plus tard, M. Vincent exprimera une limite. Nous avons déjà cité ce qu’il écrit le 16 août 1652 à un frère qui voulait s'en aller seul prêcher et soigner les malades : S. V. IV, 450

J'appelle tentation le mouvement qui vous a pressé de vous en aller seul à la campagne instruire les pauvres et servir les malades. Premièrement, parce que l'instruction des choses divines n'est pas de la profession des laïques; il faut être dans les saints ordres pour administrer la parole de Dieu; autrement, ce serait un désordre, ce serait entreprendre sur l'office des ecclésiastiques, qui seuls ont droit d'enseigner publiquement les vérités chrétiennes.

Il l’a redit dans l’entretien du 17 novembre 1656 déjà cité en 1re partie : XI, 384 :

Les frères ne doivent point enseigner ni catéchiser dans l'église; non, cela n'est pas expédient;
mais, hors de là, ils le doivent faire en toutes rencontres.

Notons qu'il ne dit pas que c'est interdit, mais seulement "pas expédient"... Et il n'est pas sûr que ce soit une position absolue.

En effet, les Missions, qui étaient en principe animées par les prêtres, les frères étant leurs aides pour les aspects matériels, ont été, en fait, plus d’une fois réalisées aussi avec la coopération de séminaristes du Séminaire Interne, comme près d'Annecy, en février 1642 (II, 223), en Champagne, en janvier 1643 (II, 360-361), et encore en 1655, au bord de l'Océan (XI, 269), sans parler de paroissiens eux-mêmes, qui étaient invités à rapporter à leurs voisins ce qui se disait et se faisait.
Citons aussi cette recommandation suffisamment nette aux Filles de la Charité, lors de l’entretien du 8 décembre 1658 : X, 627.

C’est une chose nécessaire que les Filles de la Charité instruisent les pauvres des choses nécessaires à salut; et pour cela il faut qu’elles soient instruites premièrement elles-mêmes avant que de pouvoir enseigner aux autres.

2° Accompagner spirituellement : direction spirituelle, assistance aux mourants

• Contentons-nous de la manière dont M. Vincent invitait les Dames de la Charité de l’Hôtel-Dieu à pratiquer cet accompagnement des malades et des mourants.

En 1636, il recommande aux Dames de l'Hôtel-Dieu de Paris l'accompagnement spirituel de leurs malades, et leur inculque l'excellence de cet exercice, S. V. XIII, 764.
Il en a assez souvent détaillé les méthodes. Par exemple, à l'Hôtel-Dieu, sur les 14 qui sont de service de trois mois en trois mois, «il y en aura deux chaque jour qui instruiront les femmes malades des vérités chrétiennes nécessaires à salut, les disposeront à faire une confession générale de toute leur vie» (Règlement de 1660). Le règlement de 1636 précisait que pour les hommes, Dieu avait déjà disposé quelques hommes de piété et de qualité pour ce ministère (probablement de la Confrérie du Saint-Sacrement. (S. V. XIII 763).

On y voit le lien de ce service avec l’Eucharistie et l’offrande. Outre le Règlement de 1636 (XIII, 763) et l’entretien de 1657 (XIII, 817), le Règlement de 1660 est plus complet, n° 7, 1° : XIII, 826

7. […] Il y en aura deux chaque jour qui instruiront les femmes malades des vérités chrétiennes nécessaires à salut, les disposeront à faire une confession générale de toute leur vie, diront les motifs et la manière de la bien faire et les exhorteront à ;se servir de tous les moyens possibles pour se sauver, avec l'aide de Dieu, soit qu'elles meurent, ou qu'elles guérissent de cette maladie.
[Elles] distribueront aux malades les douceurs et rafraîchissements préparés à cet effet, selon l'ordre de celle qui en aura la charge, prenant occasion de consoler les malades par quelque parole d'édification appliquée selon leur besoin.
8. Toutes adoreront Notre-Seigneur en entrant dans la chapelle dudit Hôtel-Dieu, lui offriront le service qu'elles lui vont rendre, le prieront de l'avoir agréable et de leur donner à cette fin la charité et l'humilité dont il a honoré saint Louis au même lieu.

• Quant à la direction spirituelle, nous savons qu’au XVII° siècle, des laïcs, hommes et femmes, ont rempli cette fonction. Louise de Marillac assurait la direction spirituelle de ses Sœurs et de diverses dames, dont il nous reste au moins une lettre.
Monsieur Vincent nous laissé une déclaration très claire sur ce sujet, en parlant sur le discernement des esprits, le 17 octobre 1659 : XII, 343-344 :

Ce sont les personnes spirituelles, qui vivent de l'esprit, qui vivent d'une manière spirituelle, qui doivent savoir faire le discernement des fausses lumières d'avec les vraies, tant pour leur intérêt particulier que pour la consolation de leur prochain; car, ayant reçu les lumières que le Saint-Esprit communique à ceux qui se donnent à lui, ces personnes-là sentent avoir de la lumière et même de l'expérience pour aider les âmes qui sont portées à faire des choses qui les conduisent à leur perte.
Hélas! combien voyons-nous et combien les siècles passés ont-ils vu de personnes qui ont éclairé une infinité d'âmes, quoiqu'elles ne fussent pas appelées au sacerdoce, dont l'office propre est d'être la lumière du monde!
Si cela est, Messieurs, comme il n'en faut aucunement douter, [344] combien plus, nous autres prêtres, sommes-nous obligés d'entrer dans la connaissance de ces choses et d'apprendre quelles sont les vraies lumières, pour détromper ceux qui cheminent dans les ténèbres, pour consoler les âmes qui sont travaillées de fausses illusions !

b) Servir corporellement

C’est assez clair pour les laïcs. Dès 1617, à Châtillon, Saint Vincent le décrit dans les détails, et de concert avec Sainte Louise de Marillac, il élabore les Règlements des Hôtels-Dieu, de l’Hospice du Nom de Jésus, des Enfants Trouvés, des secours aux galériens, aux Provinces dévastées par les guerres, etc., que l’on peut lire dans les tome XIII de ses œuvres.


C. La spiritualité missionnaire

Nous avons vu que le sacerdoce baptismal et le sacerdoce ministériel englobaient une dimension missionnaire, au double sens de ce mot: le fait d’être envoyé par le Père et Jésus-Christ, et d’être envoyé au loin, soit à ceux qui sont loin de Dieu, soit à ceux qui sont loin géographiquement, par toute la terre.
Réciproquement, la spiritualité missionnaire est donc vraiment une spiritualité sacerdotale. Elle est une spiritualité du sacerdoce baptismal, et pas uniquement presbytéral. Jésus envoie tous les baptisés, et M. Vincent parle aux Frères comme aux Prêtres, ainsi qu’aux Dames et aux Filles de la Charité.

Le 7 novembre 1659, parlant sur les vœux, Vincent a bien fait le lien entre la consécration de par le baptême, et la mission, par cette formule : «consacrés pour continuer la mission de son Fils et des apôtres».(SV. XII, 372)

1. Notre vocation propre : envoyés aux Pauvres, à la suite de Jésus-Christ

À l’image de la Sainte Trinité, le baptême et le sacerdoce nous amènent à la Mission.

Le style propre de la Mission vincentienne, tout à fait différent de la mission oratorienne ou jésuite, c’est l’attention aux pauvres et aux délaissés mise en premier, avec le service corporel autant que spirituel, comme Jésus lui-même, et dans cette vue proprement mystique que Jésus est réellement présent dans le pauvre, un peu comme dans l’Eucharistie, puisqu’il l’a dit lui-même.

Servir les pauvres comme Jésus l’a fait, et en voyant Jésus en eux: c'est notre vocation propre.
C’est l’aspect tout à fait particulier à Saint Vincent, que l’on ne trouve pas chez les autres membres de l’École Française. Il a bien l’esprit de l’École Française, mais il y ajoute cette dimension.
Lundi 31 octobre 94 du Mois Vinc. des Directeurs, Juillet 90
Les textes sont assez connus; ils sont innombrables; mais comprenons-nous un peu mieux leur profondeur mystique ? à quel point union à Dieu et service des pauvres sont liés ? Il faudrait lire ses déclarations du 9 mars 1642 (IX, 59-60), et du 23 juillet 1654 (X. 2-3). Sa lettre du 24 novembre 1658 à la soeur Anne Hardemont est encore plus saisissante : VII 382

En faisant ce que vous faites, vous accomplissez la loi et les prophètes, qui nous commandent d'aimer Dieu de tout notre coeur, et notre prochain comme nous-mêmes. Et quel plus grand acte d'amour peut-on faire que de se donner soi-même tout entier, d'état et d'office, pour le salut et le soulagement des affligés ! Voilà toute notre perfection.
Reste à joindre l'affection à l'action et de vous conformer au bon plaisir de Dieu, faisant et souffrant toutes choses pour les mêmes intentions que Notre-Seigneur en a fait et souffert de semblables. Je le prie qu'il nous fasse à tous cette grâce.

Et n’omettons pas cette déclaration magnifique, alors qu’il avait 78 ans, le 30 mai 1659 : S.V. XII, 262 :

Nous sommes choisis de Dieu comme instruments de son immense et paternelle charité, qui se veut établir et dilater dans les âmes. […]

Notre vocation est donc d'aller, non en une paroisse, ni seulement en un évêché, mais par toute la terre; et quoi faire? Embraser les cœurs des hommes, faire ce que le Fils de Dieu a fait, lui qui est venu mettre le feu au monde afin de l'enflammer de son amour. Qu'avons nous à vouloir, sinon qu'il brûle et qu'il consume tout? Mes chers frères, faisons réflexion à cela, s'il vous plaît. Il est donc vrai que je suis envoyé, non seulement pour aimer Dieu, mais pour le faire aimer. Il ne me suffit pas d'aimer Dieu, si mon prochain ne l'aime.


2. Grandeur de la vocation missionnaire

Nous savons assez que les Missions aux pauvres gens, qui comprennent d’ailleurs non seulement la prédication, avec le petit et le grand catéchisme, mais aussi les confessions et les visites aux pauvres et aux malades, auxquelles participent Frères et laïcs, sont la deuxième fin de la Compagnie et notre vocation propre, et bien en lien avec la dimension pastorale du presbytérat. Nous savons aussi combien Saint Vincent voulait que nous en soyons remplis de zèle et de fierté. C’est assez connu pour qu’il soit nécessaire de citer autre chose que deux textes :

a) Le zèle du salut des âmes : être enflammés d’amour pour le salut éternel des hommes.
Il écrit à François du Coudray, à Rome, en 1631, chargé de demander au Pape d’approuver la Congrégation : I, 115

Vous devez faire entendre que le pauvre peuple se damne, faute de savoir les choses nécessaires à salut et faute de se confesser.

Nous connaissons cette phrase rapportée dans Abelly : S. V. XI, 76-77 :

Si néanmoins Dieu permettait […] que quelques uns d’entre eux fussent obligés d’aller mendier leur pain, ou de coucher au coin d’une haie, tout déchirés et tout transis de froid, et qu’en cet état l’on vînt à demander à l’un d’eux : «Pauvre prêtre de la Mission, qui t’a réduit à cette extrémité ?», quel bonheur, Messieurs, de pouvoir répondre : «C’est la charité!»

b) La fierté de notre vocation :

Travailler au salut des pauvres gens des champs, c‘est là le principal de notre vocation, et tout le reste n’est qu’accessoire. […]
C’est exprimer […] la vocation de Jésus-Christ. […] Le principal de Notre-Seigneur était de travailler pour les pauvres. (XI, 133
)

1° C’est continuer de faire ce que Jésus a fait

Il l’a dit aux Filles de la Charité, le 5 juillet 1640 : S. V. IX 14, 15 :

Pour être vraies Filles de la Charité, il faut faire ce que le Fils de Dieu a fait sur terre. Et qu'a-t-il fait principalement ? Après avoir soumis sa volonté en obéissant à la Sainte Vierge et à saint Joseph, il a continuellement travaillé pour le prochain, visitant et guérissant les malades, instruisant les ignorants pour leur salut. Que vous êtes heureuses, mes Filles, d'être appelées à une condition si agréable à Dieu !

Nous venons de lire se phrase à ses confrères, le 7 novembre 1659 : S. V. XII 372; E. 793
Qu'ajouterons-nous à ce que nous avons dit des raisons que nous avons de remercier Dieu de la grâce qu'il nous a faite de nous avoir mis en cet état, de lui être ainsi consacrés pour continuer la mission de son Fils et des apôtres ?

2° Pour manifester aux affligés la Miséricorde du Père

C’est un aspect essentiel de la mission sacerdotale : mission d’adoration du Père, et d’imitation de sa miséricorde pour les hommes, par le service et l’intercession pour les hommes. C’est l’hommage que le Siracide, l’Ecclésiastique, rend à la mémoire des Pères : : Illi viri misericordiæ sunt . <Ce sont des hommes de miséricorde>44, 10.

Parmi tant de textes où l’on sent vibrer toute la compassion de Saint Vincent, citons celui du 6 août 1656 : XI, 340-342 :

Quand nous allons voir les pauvres, nous devons en-[341]-trer dans leurs sentiments pour souffrir avec eux, et nous mettre dans les dispositions de ce grand apôtre, qui disait: Omnibus omnia factus sum je me suis fait tout à tous (1 Cor. 9, 22); en sorte que ce ne soit point sur nous que tombe la plainte qu'a faite autrefois Notre-Seigneur par un prophète: Sustinui qui simul mecum constristaretur, et non fuit , j'ai attendu pour voir si quelqu'un ne compatirait point à mes souffrances, et il ne s'en est trouvé aucun (Ps. 68, 22). Et pour cela, il faut tâcher d'attendrir nos cœurs et de les rendre susceptibles [= capables de ressentir] des souffrances et des misères du prochain, et prier Dieu qu'il nous donne le véritable esprit de miséricorde, qui est le propre esprit de Dieu: car, comme dit l’Église, c'est le propre de Dieu de faire miséricorde et d'en donner l'esprit. […]
[…] [342] Soyons donc miséricordieux, mes frères, et exerçons la miséricorde envers tous, en sorte que nous ne trouvions plus jamais un pauvre sans le consoler, si nous le pouvons, ni un homme ignorant sans lui apprendre en peu de mots les choses qu'il faut qu'il croie et qu'il fasse pour son salut.

3° Sous la mouvance du Saint-Esprit

Il en parle plus d’une fois, par exemple le 13 décembre 1658 : XII, 108 :

Quand on dit que le Saint-Esprit opère en quelqu'un, cela s'entend que cet Esprit, résidant en cette personne, lui donne les mêmes inclinations et dispositions que Jésus-Christ avait sur la terre, et elles le font agit de même, je ne dis pas d'une égale perfection, mais selon la mesure des dons de ce divin Esprit.


3. La sainteté missionnaire: les vertus du missionnaire

C’est ici que culmine la spiritualité des vincentiens, laïcs ou prêtres, hommes ou femmes :
une spiritualité du sacerdoce baptismal missionnaire.

a) Le principe fondamental, tiré de Jésus et de Saint Paul, est rappelé souvent par M. Vincent, S. V. XI 312, 402, XII, 107, 343, XI, 2 : «se vider de soi-même pour revêtir Jésus-Christ».

Qui dit consécration, offrande, sacerdoce, dit sacrifice, immolation. Se donner suppose qu'on ne s'appartient plus, qu'on ne se recherche plus soi-même... en même temps qu'on entre dans une vie plus large, renouvelée, ouverte...

Il y a donc toute une ascèse, chez Monsieur Vincent, comme chez tout auteur chrétien: toute une insistance sur la nécessité de nous vider de nous-mêmes, de nous laisser dépouiller de tout esprit de propriétaire… Non par masochisme, mais parce que c'est le seul moyen pour que Dieu et les autres puissent entrer…
Une des soeurs qui parlèrent le 8 décembre 1659 l'avait bien compris : X 693 :

Mon Père, il m'a semblé que, comme nous nous sommes données à Dieu, nous devons être indifférentes à tout, car nous ne sommes plus à nous-mêmes, et ce serait vouloir nous retirer de Dieu que de ne pas être dans cette indifférence.
— Dieu vous bénisse, ma soeur ! Voilà une bonne raison, c'est que nous nous sommes données à Dieu, et partant nous ne sommes plus à nous-mêmes.

Mais, curieusement, se vider de soi-même, ne plus nous soucier de notre réussite, de nos limites, de nos peurs, de notre point d'honneur ni de nos humiliations, cela va nous libérer,
en nous aidant à nous accepter tels que nous sommes.
Souvent, en effet, nos problèmes viennent de ce que nous voudrions être autrement, être comme tel ou tel autre, tout en étant très jaloux de nous-mêmes...
SaintVincent, comme Jésus dans l’Évangile, nous apprend que se vider de soi, c'est en fait, paradoxalement, se trouver, être soi, en vérité, et avec une certaine paix.

Cela suppose une capacité de prendre de la distance d'avec soi-même (ce qu'on appelait le renoncement), et donc pas mal d'humour, et une grande foi : remettre notre "moi" à Dieu ("In manus tuas…", “en tes mains, Seigneur…”), en acceptant de n’être que nous-mêmes, et pas tel ou tel autre. Vincent le répète plusieurs fois, et ce qu'il dit par exemple à Jacques Pesnelle, le 16 mai 1659, est capital pour tous : VII 551

Avec cela, Monsieur, anéantissez-vous devant Dieu, reconnaissant que vous n'être rien qu'un instrument inutile et capable de tout gâter. Mais, tel que vous êtes, abandonnez-vous à sa divine conduite, plein de confiance qu'elle sera elle-même la conduite de vos conduites, la force de votre esprit et de votre corps et l'âme de votre famille. Je vous prie donc de prendre courage et d'espérer que tout ira bien, alors même qu'il vous semblera le contraire.

Remplis de Jésus-Christ, comme Lui, nous serons passionnés uniquement de ce qu’il nous a appris à demander: que le nom du Père soit sanctifié, que son règne arrive,
en acceptant que sa Volonté soit faite, même quand nous ne la comprenons pas…

b) Le détail, les applications : la grande vertu, la Charité de Jésus-Christ
et les vertus qui l’appliquent en nous rendant aptes à une relation vraie les cinq vertus du missionnaire.

Voyons-nous maintenant combien simplicité humilité et douceur prennent toutes leurs dimensions : la dimension théologale, en rejoignant l'abandon à la Providence, le dessaisissement de soi pour que Jésus-Christ vive en nous et agisse par nous, et la dimension humaine et pastorale, en permettant aux autres d’entrer en nous, d’avoir confiance en nous.

La mortification, l’oubli de soi, de nos intérêts, est la condition sine qua non, indispensable; sinon, nous ne pouvons pas être ouverts aux autres en vérité ni en toutes circonstances,
Soutenant et couronnant le tout, le zèle, qui est la flamme de la Charité (S.V. 307-308).


4. Et quand on ne peut plus rien faire ?

Plus profond que l'ascèse, nous sommes souvent acculés, par les événements et le temps qui s’avance, au cœur dopuloureux de la destinée, de l'aventure humaine. Oui, de notre côté ou de celui des autres ou des circonstances, tout ne va pas toujours comme on l'aurait espéré, dans la Mission, dans le service des pauvres, loin de là…

Alors, quand tout va mal ? quand déferle le malheur?
Et quand on ne peut plus rien faire? quand on se voit impuissant? quand la maladie, l'infirmité, la vieillesse, ou les menées des hommes, font que nous sommes rendus incapables d'agir ? Quand nous sommes acculés à la Croix ?

Dès le début, Vincent a parlé de la Croix, il avait saisi que nous avons à entrer dans le destin de Jésus, jusqu’au bout, jusqu’à la Croix, l’échec, les persécutions, que c'est seulement par là que l'on peut entrer dans sa Résurrection, et que, si nous vivons déjà de sa Résurrection, nous avons encore à partager sa Passion, comme Saint Paul l'inculque aux Galates (2, 19) aux Corinthiens (1 Cor. 1, 17-18) ou aux Colossiens (1, 24), à quoi Luc 14, 27 fait écho. C’était facile, alors, en 1635, le 1r mat, d’écrire à M. Portail : S. V. I, 295 : «nous vivons en Jésus-Christ par la mort de Jésus-Christ».

Cela n'a passé que lentement dans sa chair, dans tout son être, au long des contrariétés... la découverte que des missionnaires quittaient la Compagnie... que plusieurs devenaient infirmes, malades, ou mouraient… que les générosités se lassaient d'aider les Provinces dévastées, comme de prendre en charge les Enfants Trouvés... Après ces années 1635-1642, ses accents sur la confiance en la Providence sont beaucoup plus personnels...

Les Règles Communes, quoique élaborées en coolaboration avec ses confrères, portent bien sa marque, en particulier par cette conviction que même les malades participent à la Mission; c’est une manière bien peu agréable, mais réelle d’être missionnaire, et ce paragraphe des Règles Communes, chapitre VI, 3, peut nous aider à nous considérer encore comme missionnaires, confrères, Sœurs, et tous les baptisés (peut-être même si nous avons perdu la tête) :

Nos malades aussi se persuaderont qu'ils ne sont pas dans l'infirmerie et dans le lit, seulement pour y être médicamentés et guéris, mais aussi pour y enseigner, comme dans une chaire de prédicateur, du moins par leur exemple, les vertus chrétiennes, particulièrement la patience et la conformité au bon plaisir de Dieu ; et ainsi édifier tous ceux qui les visiteront ou assisteront ; en sorte que leur vertu se perfectionne dans leur infirmité.


Puis ce furent les grandes épreuves : les confrères envoyés à Madagascar qui meurent les uns après les autres, ou font naufrage, en route ou au départ... En 1657, c'est la peste à Gênes; et il reste sans nouvelles de ses confrères, tout comme du dernier convoi parti pour Madagascar... A Paris, des confrères grognent : "c'est le signe que Dieu ne veut pas qu'on entreprenne tant de choses"...

Alors, le 25 août 1657, à la répétition d'oraison, il laisse exhaler la plus poignante peut-être de toutes ses pages... Quand un homme en arrive là, alors peut-être peut-on dire qu'il a la foi, qu'il vit de la foi… : XI 414-416; E. 376-378

[Ceux de Gênes], sont-ils morts, ou vivants ? En quelqu'état qu'ils soient, je vous les recommande. ... Je recommande de plus à la Compagnie ceux qui sont à Madagascar. ... Sont-ils morts? [415] sont-ils vivants? Nous ne le savons. En quelqu'état qu'ils soient, prions Dieu pour eux.
— Messieurs et mes frères, ne nous étonnons point de cela; au contraire, consolons-nous de voir qu'il plaît à Dieu traiter la Compagnie comme il a traité l’Église dans le commencement, lorsqu'elle ne faisait que de naître. Oh! que les conduites de Dieu sont admirables et incompréhensibles aux hommes! (cf Romains 11,33) Nous voyons que le Fils de Dieu même était la colonne de l’Église, et cependant voilà que le Père éternel veut qu'il meure. Que fait-il? Il choisit des personnes, des apôtres pour l'établir par toute la terre; et ces apôtres, qui étaient le soutien de cette même, voilà que Dieu veut qu'ils meurent et qu'ils soient tous martyrs; et après eux, il en suscite d'autres.
A voir cela, on aurait jugé que le dessein de Dieu était d'abandonner l’Église et de la laisser entièrement ruinée; mais c'est tout le contraire, car le sang des chrétiens a été la semence du christianisme par toute la terre, et l'on compte jusqu'à trente-cinq papes qui ont tous été martyrs les uns après les autres. […]
Et ainsi, Messieurs, voilà comment Dieu s'est comporté [416] dans le commencement de l’Église.
Considérez, je vous prie, cette conduite de Dieu, qui établit et affermit son Église par la destruction, s'il faut ainsi dire, et la ruine de ceux qui la soutenaient et en étaient les principaux appuis.
Je vous dis ceci, mes frères, afin […] que vous ne veniez [pas] à penser qu’il faudrait abandonner Gênes, qu’il faut abandonner Madagascar. O Dieu, que nenni !

De fait, il allait apprendre presque aussitôt et coup sur coup la mort de ceux de Madagascar (Répétition d’oraison du 30 août 1657, S. V. 418-420; Entretiens aux Missionnaisres, 380-382) et d'un bon nombre de ceux de Gênes (Répétition d’oraison du 23 septembre 1657, S. V. XI, 429-432, Entretiens 391-394). On y entend sa douleur et son esprit de foi, sa volonté de confiance à Dieu.

De belles paroles sur Dieu, sur la Trinité, sur Jésus, sur la Croix et la Résurrection, un homme un peu imaginatif, sensible, esthète et doué pour la parole peut en dire ou en écrire, nous en avons plein les livres et plein les partages de prières...
Mais des réactions comme celle-là face à de telles épreuves, quand on est frappé de si près, seul un saint peut en avoir. C’est là le sommet d’une spiritualité sacerdotale.


Conclusion


Que retenir de tout cela pour notre propre vie spirituelle à chacun ?

Comme Saint Vincent, nous ne devrions pas pouvoir être vraiment heureux tant que nous verrons un homme pécher ou pleurer. À la suite de Jésus, que le zèle de la maison de Dieu dévorait (Ps 68 [69], 10 et Jn 2, 17), soyons remplis de zèle pour que le Royaume de Dieu arrive, royaume de bonté, de miséricorde, de charité, douceur, simplicité, humilité, à l’image de la Sainte Trinité. Travaillons-y en actes, en paroles, ou du moins par la prière, quand on nous en pouvons plus rien faire.
Être des hommes de charité, de zèle, dans la simplicité et l’humilité,
voilà la spiritualité missionnaire, commune aux prêtres et aux laïcs.

Et la spiritualité sacerdotale, qu’on n’en peut pas séparer, pourrait se résumer ainsi :

- pour les prêtres : essayons d’être des vrais instruments du Christ Jésus pour la consécration de son Corps eucharistique, et d’une manière plus générale pour la consécration de l’humanité à Dieu, pour la cohésion du Corps Mystique.
Être des hommes de consécration et de cohésion, d’union, de réconciliation - alors que trop souvent nous sommes des hommes de division, de rivalités. Profond mystère, que Jésus reste un signe de division même chez les siens. -

- pour tous les baptisés (prêtres y compris) : être des hommes de l’offrande, tout donnés à Dieu et aux pauvres, “au public” comme dit aussi M. Vincent, sans rien se réserver, voilà le sacrifice qui plaît à Dieu.

Vincent nous y invite par de nombreuses exhortations enthousiastes, remarquables chez un homme de 74 ans et plus; contentons-nous de trois textes, adressés aux missionnaires:

Le 22 août 1655 : XI 291 :

Or sus [allons!], demandons à Dieu qu'il donne à la Compagnie cet esprit, ce cœur, ce cœur qui nous fasse aller partout, ce cœur du Fils de Dieu, cœur de Notre-Seigneur, cœur de Notre-Seigneur, cœur de Notre-Seigneur, qui nous dispose à aller comme il irait et comme il serait allé, si sa sagesse éternelle eût jugé à propos de travailler pour la conversion des nations pauvres. Il a envoyé pour cela les apôtres; il nous envoie comme eux pour porter partout le feu, partout. […]
Prions Dieu de nous accorder ce cœur. […] Il faut que nous [292] ayons ce cœur, tous un même cœur, détaché de tout, que nous ayons une parfaite confiance en la miséricorde de Dieu, sans songer, s'inquiéter, perdre courage. «Aurai-je ceci en ce pays-là? Quel moyen?» O Sauveur Dieu ne nous manquera jamais! […] Courage! allons où Dieu nous appelle, il sera notre pourvoyeur, n'appréhendons rien.

Le 17 juin 1657 - c’est une personne de 76 ans qui parle - : XI, 402 :

Voyez-vous Messieurs et mes frères, nous devons avoir en nous cette disposition, voire ce désir, de souffrir pour Dieu et pour le prochain, de nous consumer pour cela. Oh! que bienheureux sont ceux à qui Dieu donne ces dispositions et ces désirs! Oui, Messieurs, il faut que nous soyons tout à Dieu et au service du public; il faut nous donner à Dieu pour cela, nous consumer pour cela, donner nos vies pour cela, nous dépouiller, par manière de dire, pour le revêtir ; du moins désirer d'être dans cette disposition, si nous n'y sommes déjà; être prêts et disposés à aller et venir où il plaira à Dieu, soit aux Indes ou ailleurs, enfin nous exposer volontiers pour le service du prochain, pour amplifier l'empire de Jésus-Christ dans les âmes.

Le 6 décembre 1658, dans la conférence sur la fin de la Congrégation, après un portrait des missionnaires sans zèle, «des gens qui n'ont qu'une petite périphérie», il déplore les handicaps de son âge, puis il proclame son ardeur : XII 93 :

Donnons-nous à Dieu, Messieurs, à ce qu'il nous fasse la grâce de nous tenir fermes.[…] Tenons-nous en l'enceinte de notre vocation; travaillons à nous rendre intérieurs, à concevoir de grandes et saintes affections pour le service de Dieu, faisons le bien qui se présente à faire dans les manières que nous avons dites.
Je ne dis pas qu'il faille aller à l'infini et embrasser tout indifféremment, mais ce que Dieu nous fait connaître qu'il demande de nous. Nous sommes à lui et non pas à nous; s'il augmente notre travail, il augmentera aussi nos forces.

La condition de tout cela, nous venons de la lire : être des hommes oublieux de leurs propres intérêts, vidés d’eux-mêmes, libre pour être remplis de Jésus-Christ et des hommes, libres pour avoir la joie parfaite même au milieu des croix.

Vidés de nous-mêmes, il le redit souvent, comme il le disait en 1656 à Antoine Durand, qui a noté l’entretien juste après : XI, 343 :
Ce n'est pas ici l'œuvre d'un homme, c'est l'œuvre d'un Dieu. Grande opus [“grand œuvre”] . C'est la continuation des emplois de Jésus-Christ, et partant l'industrie humaine ne peut rien ici que tout gâter, si Dieu ne s'en mêle. Non, Monsieur, ni la philosophie, ni la théologie, ni les discours n'opèrent pas dans les âmes; il faut que Jésus-Christ s'en mêle avec nous, ou nous avec lui; que nous opérions en lui, et lui en nous; que nous parlions comme lui et en son esprit, ainsi que lui-même était en son Père, et prêchait la doctrine qu'il lui avait enseignée; c'est le langage de l’Écriture Sainte. Il faut donc, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous revêtir de Jésus-Christ.


Cet oubli de nous-mêmes s'épanouit dans l'abandon à la Providence, comme il l'écrit à la Sœur Mathurine Guérin, le 3 mars 1660, à propos de la mort prochaine de Louise de Marillac : VIII 255-256
C’est le grand secret de la vie spirituelle de lui abandonner tout ce que nous aimons, en nous abandonnant nous-mêmes à tout ce qu'il veut, dans une parfaite confiance que tout en ira mieux; […] [256] Servons-le donc, ma Sœur, mais servons-le selon son gré, et laissons-le faire.


Mais n’oublions pas les résultats de tout cela :

De même qu’il fallait que Jésus passe par la Croix pour vivre la Résurrection, de même ce renoncement dans la foi, la charité et l’offrande nous donne liberté et joie en Dieu.
Nous allons citer deux passages encore plus tardifs. Ils sont de 1659, il a 78 ans, et c’est bien plus remarquable que ce qu’il a dit étant plus jeune: ils viennent après les grandes épreuves… M. Vincent a été conduit par de durs chemins, comme Saint Paul, comme Jésus lui-même… Et c'est justement sur ces durs chemins qu'il a redit le "je surabonde de joie au milieu des tribulations" de Saint Paul (2 Cor 7,4). Et c'est sur de tels chemins qu'il nous demande de marcher, avec liberté et joie, pour pouvoir être en vérité avec ceux qui souffrent.

Le 22 août 1659, parlant des maximes évangéliques et des cinq vertus propres aux missionnaires, il leur montre combien le renoncement total aux biens, aux plaisirs et aux caprices de nos volontés, nous rend, en fait, parfaitement libres, c'est-à-dire dégagés de la servitude de nos passions, entièrement disponible: XII 301 :

Ceux qui se détachent de l'affection des biens de la terre, de la convoitise des plaisirs et de leur propre volonté deviennent les enfants de Dieu, qui jouissent d'une parfaite liberté; car c'est dans le seul amour de Dieu qu'elle se rencontre. Ce sont ces personnes-là, mes frères, qui sont libres, qui n'ont point de lois, qui volent, qui vont à droite et à gauche, qui volent encore un coup, sans pouvoir être arrêtées, et ne sont jamais esclaves du démon, ni de leurs passions.
Oh ! heureuse liberté des enfants de Dieu !

Remarque : On trouve la même image, "voler", dans les Maximes de Saint Jean de la Croix: n° 31 et 146 de l'édition Desclée de Brouwer, pp 978 et 989, et page 272, n° 23, des éditions du Cerf en un volume, en 1990. Mais, alors qu'il nomme Sainte Thérèse d'Avila, Mr Vincent ne nomme jamais St Jean de la Croix…

Nous terminerons par son envolée sur la joie parfaite, à la fin de sa conférence du 6 juin 1659 sur le bon usage des calomnies : XII 285-286 :

Suivons, comme des enfants, Jésus-Christ notre bon Père (1), méprisé, bafoué et persécuté; ne nous arrêtons pas aux maximes du monde, […] Nous avons besoin de quelque contrariété qui nous établisse dans la confiance en Dieu, dans le détachement de nous-mêmes et dans cette plénitude de joie qui accompagne ceux qui sont dans les souffrances. "Estimez que c'est toute joie, mes frères, lorsque vous tombez dans des épreuves variées" (St Jacques 1,2). Qui nous établira dans cette joie parfaite ?
Nous sommes ici très proches de la parabole de Saint François d'Assise sur la joie parfaite, qui est la joie de Saint Paul, de souffrir quelque chose pour le Christ.
(Voir : François d'Assise, "Écrits", Sources Chrétiennes, n° 285, p 118-120; amplifié dans les Actus beati Francisci, chap 7, et les Fioretti, chap 8, édition Jacques Cambell, Bigarooni et Boccali, Edizioni Porziuncola, 1988, p. 158-165)

(1) «Jésus notre bon Père» : expression traditionnelle. Cf Guillaume de Saint-Thierry, XII° siècle, Meditativæ Orationes, VI, 22, Sources Chrétiennes p. 122. Elle est aussi chez Bérulle, cf Colloque Vincentien 1986, Vincentiana 1986 3-4, p. 242, chez Benoîte Rencurel, contemporaine de Saint Vincent, à l’origine du pélerinage de Notre-Dame du Laus, dans les Alpes du Sud, cf sa vie par M. A. Vallart-Rossi, p. 91. Chez Saint Vincent, voir aussi X, 340 (F. Ch. 691) et dans Abelly, III, chap. III, p. 12, pas reproduit dans Coste,mais dans Entretiens, p. 947.

M. Vincent parle très souvent de la joie, joie de bien servir les pauvres et Jésus-Christ, et joie de Dieu à voir ses bons serviteurs.
Ne sommes-nous pas au sommet de l'esprit de l’Évangile ? qui commence par "Bienheureux", y compris si vous êtes persécutés, en Matthieu 5, 3-12, et qui se termine en Saint Jacques, 1, 2 : «Omne gaudium existimate, fratres mei, cum in tentationes varias incideritis», «Estimez que c’est toute joie, mes frères, lorsque vous tombez dans des épreuves variées.» Et en Saint Jean 16, 22 et 24 : «votre joie, nul ne pourra vous la ravir. […] Demandez et vous recevrez, afin que votre joie soir parfaite.»

C’est notre paradoxe, de vivre transpercés de la douleur et des péchés du monde, et pourtant heureux d’être appelés à suivre Jésus en combattant, avec le plus de compagnons possible, contre la douleur, la misère et le péché, pour le bonheur et le salut éternel des pauvres. Puissions-nous comme Jésus nous sacrifier tout entiers, afin de pouvoir, au moins quelques fois dans notre vie, essuyer quelques larmes et aider quelques cœurs à se purifier de la lèpre du péché, pour que, à travers nous, et malgré leurs malheurs, les gens puissent croire que Dieu est bon et qu’il les attend.

Schéma de la spiritualité presbytérale
Grille de réflexion

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