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La spiritualité
sacerdotale
de Saint Vincent de Paul
Bernard Koch cm.
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Le 29 mai prochain, à
la Maison Mère, en la fête de l'Ascension, nous célébrerons
l'Ordination Diaconale de Pierre MARIONNEAU (Paris) et de Carlos
CARDONA,(Toulouse), et l'Ordination presbytérale de Thomas
LUNOT, Bruno DORVAL et Eric RAVOUX, tous trois de la Province de
Paris.
Quelle était la spritualité
et la théologie de saint Vincent sur les ministères
ordonnés ? Comment pouvons-nous aujourd'hui nous les approprier
?
Bernard KOCH cm. nous expose
les linéaments de la pensée de saint Vincent sur le
sacerdoce.
Il nous aidera à vivre ces ordinations dans la foi, l'espérance
et la joie *.
Claude LAUTISSIER cm
*
Cf. la fin de l'étude
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Nous verrons :
1° Comment Vincent Depaul
est devenu prêtre, et ce qu'il en a pensé <il
signe toujours Depaul, comme on lécrit aussi dans son pays>;
2° La spiritualité sacerdotale dans lÉcole Française;
3° chez Saint Vincent.
Une grille de réflexion.
I. Comment Vincent
Depaul est devenu prêtre et ce quil en a pensé
A - Comment il est devenu
prêtre
Nous connaissons son enfance par son premier biographe, Louis Abelly,
qui l'a bien connu et qui a pu avoir en mains beaucoup de documents et
interroger les témoins survivants.
Vincent est né au village de Pouy, en avril 1581, troisième
de six enfants, 4 garçons et 2 filles. Ses parents, des notables
ruraux, possèdent un lopin de terre, et quelques vaches, boeufs
et brebis, que Vincent mène paître. Après les ruines
des guerres de religion, la situation est fragile.
Vincent avait de la piété, une dévotion envers la
sainte Vierge Marie, dont il avait mis une statue dans le creux du chêne,
et surtout de la bonté envers les miséreux. (p. 9).
Mais ce n'est pas lui qui a eu l'idée d'être prêtre.
Même le pieux Abelly na pas cherché à la cacher
:
La vivacité d'esprit dont Dieu avait doué notre jeune
Vincent, commençant à paraître parmi ces bas emplois
où il était occupé, elle en fut d'autant plus remarquée,
et son père reconnut bien que cet enfant pouvait faire quelque
chose de meilleur que de mener paître les bestiaux.
Ce fut pourquoi il prit résolution de le mettre aux études,
à quoi il se porta encore plus volontiers par la connaissance d'un
certain Prieur de son voisinage, lequel étant d'une famille qui
n'était pas plus accommodée que la sienne, avait néanmoins
beaucoup contribué du revenu de son bénéfice pour
avancer ses frères. [Ce prieur, Étienne Depaul, pourrait
être son oncle, frère de son père].
[Son père] le mit en pension chez les PP. Cordeliers d'Acqs, moyennant
soixante livres par an, selon la coutume du temps et du pays. Livre
I, chap II, p. 7-8
Assez vite, avec la recommandation du supérieur, un avocat de Dax,
M. de Comet, juge du village de Pouy, et apparenté à sa
mère, nous le savons maintenant, prend Vincent en pension chez
lui, comme précepteur de ses enfants, pour lui permettre de poursuivre
ses études sans être à charge à ses parents.
C'est alors que M. de Comet [
] jugea qu'il ne fallait pas laisser
cette lampe sous le boisseau et qu'il serait avantageux à lÉglise
de l'élever sur le chandelier, et pour cette raison il porta Vincent
de Paul, qui avait un grand respect pour lui, et qui le regardait comme
son second père, à s'offrir à Dieu pour le servir
dans l'état ecclésiastique, et lui fit prendre la tonsure
et les quatre ordres qu'on appelle mineurs, le 19 de septembre 1596.
Cest clair, linitiative ne vient pas de Vincent, ni même
de son père, qui pensait simplement à lattribution
dun revenu ecclésiastique, pour lequel la tonsure suffisait.
Certes, Vincent a acquiescé à la proposition de M. de Comet,
mais il na pas eu de vocation spontanée. (p. 10)
Remarquons dès maintenant que tout au long de sa vie il attribuera
linitiative de ses uvres non à des vues personnelles,
mais à la Providence, manifestée par des événements
ou des personnes, et les documents qui nous restent nous permettent de
penser que cest exact. Tout en étant un tempérament
actif et passionné, Vincent était aussi un peu hésitant,
et toujours il a eu besoin dêtre stimulé ou confirmé
par dautres personnes et par les événements.
Excursus.
Nous pouvons noter ici un problème de chronologie. Vincent
est né en 1581, nous avons encore 12 textes datés où
il dit son âge, deux textes où dautres le disent,
et tous concordent. Mais Abelly la fait naître en 1576,
pour lui attribuer les 24 ans canoniques requis pour lOrdination.
Cela brouille toute la chronologie dAbelly jusquen 1600:
il fait entrer Vincent au collège des Cordeliers de Dax en 1588
et ly fait rester quatre ans; en ajoutant le séjour chez
les De Comet, il dit que Vincent a étudié 9 ans à
Dax, jusquà la Tonsure, en 1596.
Seule cette dernière date est exacte, de par lattestation
de la Tonsure, le 20 décembre 1596. Elle concorde avec ce qua
dit Vincent aux Filles de la Charité le 25 janvier 1643 : «ayant
vécu à la campagne jusques en lâge de quinze
ans». Il est bien parti à Toulouse à 16 ans.
Il na donc pas pu entrer au collège de Dax en 1588, à
7 ans, et il na pas pu étudier 9 ans à Dax., dailleurs
aucun collège navait 9 ans détudes Reste à
admettre 1° quil allait peut-être de temps en temps
séjourner près de loncle Prieur (qui nhabitait
apparemment pas à Poymartet, mais à Dax), qui aurait pu
lui apprendre un peu de grammaire et de latin (mais pourquoi na-t-il
pas logé chez lui, mais chez M. de Comet ? ), et 2° quil
étudia au collège entre deux et quatre ans, à partir
de 1592/1594, entre 11 et 13 ans.
Il devait ensuite aller étudier la théologie, à
Saragosse puis Toulouse. Pour payer ses études, son père
vendit une paire de boeufs, et voilà Vincent parti, dès
fin 1596 ou début 1597, à 16 ans à peine
dans
l'espoir de revenir aider financièrement sa famille. Il ne reviendra
pas
Pour recevoir les Ordres sacrés, il lui fallait un bénéfice
ecclésiastique. On lui attribua la cure de Tilh, entre Dax et Orthez,
et il fut ordonné sous-diacre le 19 septembre 1598 et diacre le
19 décembre. Il ne profita guère de la cure, un concurrent
se le fit attribuer par Rome, vers 1600. Il fut ordonné Prêtre
le 23 septembre 1600 (p 10). Il avait 19 ans et demi, et n'avait pas fini
ses études.
Cette même année, il fit le pèlerinage de l'Année
Sainte à Rome.
De retour à Toulouse, il trouva à nouveau une place de précepteur.
Après quatre nouvelles années détudes, il terminait
ses études par le baccalauréat en théologie, en octobre
1604. (p 12).
Vient ensuite la période des années obscures, avec la lettre
où il raconte une folle équipée pour récupérer
de largent volé: capturé en mer, esclave près
de Tunis, et après deux ans, fuite jusquen Avignon. Les obscurités
de cette lettre ne sont pas suffisantes pour le faire accuser avec certitude
de mensonge, alors que cest une lettre paraphée, adressée
en double à un notaire, selon les formes légales pour obtenir
un délai pour rembourser ses dettes. Inversement, cette captivité
peut expliquer son souci constant des prisonniers, des galériens,
des esclaves en pays musulman, souci que neut aucun autre saint
prêtre français de cette époque. En outre, ces deux
lettres sont un précieux témoin de la qualité de
ses études de théologie : il sait appliquer aux événements
les discussions dalors sur le problème de la prédestination.
Par la suite, ce n'est qu'au long des années que son souci de sanctification
et d'apostolat se précisa et s'approfondira; on peut suivre cette
évolution dès 1608, grâce à ses rencontres
avec Bérulle, et surtout à partir de lautomne 1611,
où il séjourna à lOratoire.
En 1612, à Clichy, et plus encore dans les villes et villages des
Gondi, en 1615-1616, on peut dire qu'il est un bon prêtre, et un
pasteur zélé, qui a fréquenté des prêtres
et des laïcs fervents et qui a lu beaucoup d'auteurs spirituels.
Il fait oraison, il prêche, catéchise et invite les gens
à faire leur confession générale (cf lettre du 20
juin 1616, S. V. I, 20). Il est alors vraiment en possession de son ossature
spirituelle.
C'est pourquoi l'aveu du paysan de Gannes à Madame de Gondi et
le choc quelle en ressentit, en janvier 1617 peuvent le confirmer
dans l'aventure de la Mission, à partir du 25 janvier.
Ensuite, en même temps quil se lance dans laction évangélisatrice
et caritative, il continue d'approfondir sa vie spirituelle, à
partir de ses lectures, des échanges divers, et des événements,
quil sexerce à lire dans la foi. Il nourrit en même
temps la vie spirituelle des Dames de la Charité, puis de ses confrères
et, enfin, des Filles de la Charité. Chez lui, vie intérieure
de foi et d'amour de Dieu resteront premières et commanderont toujours
le ministère, le service.
B - Ce que Vincent De Paul
a pensé de la manière dont il est devenu prêtre
Au long de ces années, il réalise la médiocrité
dun certain nombre de prêtres qui, comme il l'avait envisagé
lui-même, ne pensent qu'à assurer leur subsistance et celle
de leur famille. Il constate de plus en plus l'incapacité de beaucoup
de prêtres à remplir leurs tâches, et l'indignité
d'un certain nombre. Et le sentiment de sa propre indignité face
à une telle charge s'accentue à mesure que grandit chez
lui l'estime de la dignité du chrétien et de la grandeur
du prêtre...
Si bien que, vers 1656, il déclare ceci au Chanoine de Saint-Martin,
bienfaiteur d'un de ses neveux : V 568
Je n'ai jamais désiré qu'il fût ecclésiastique,
et encore moins ai-je eu la pensée de le faire élever pour
ce dessein, cette condition étant la plus sublime qui soit sur
la terre, et celle-là même que Notre-Seigneur y a voulu prendre
et exercer. Pour moi, si javais su ce que cétait, quand
j'eus la témérité d'y entrer, comme je l'ai su depuis,
jaurais mieux aimé labourer la terre que de mengager
à un état si redoutable.
Le 5 mars 1659, il renchérit : VII 463
Il faut donc être appelé de Dieu à cette sainte
profession. ... J'avertis ceux qui me demandent mon avis pour le recevoir,
de ne s'y engager pas, s'ils n'ont une vraie vocation de Dieu, une intention
pure d'y honorer Notre-Seigneur par la pratique de ses vertus et les autres
marques assurées que sa divine bonté les y appelle. Et je
suis si fort dans ce sentiment que, si je nétais par prêtre,
je ne le serais jamais.
Voilà pourquoi il ajouta à l'oeuvre des missions paroissiales
et à tant d'autres oeuvres au service des pauvres, son insistance
sur la nécessité de bien préparer les futurs prêtres,
et d'aider ceux qui le sont à se sanctifier.
Cette vive conscience de la grandeur du sacerdoce ministérie le
poussera toujours à proclamer la grandeur de la tâche de
former le clergé.
Mais il nen fait pas quelque chose de séparé de la
grandeur du sacerdoce baptismal, en tout domaine, il sait distinguer
pour unir, comme il la appris chez Saint Thomas dAquin,
et comme lont fait tous ses contemporains de lÉcole
Française.
Cest plus tard que lon oubliera limportance du sacerdoce
baptismal et quon mettra exagérément le presbytérat
à part des fidèles, mettant la barrière du profane
et du consacré entre ceux-ci et le clergé, alors quelle
est entre les non-baptisés et ceux qui sont consacrés par
le baptême.
Avant de voir ses principaux textes sur ce sujet, il sera bon de résumer
la conception de son maître Bérulle et de ses émules
de lÉcole Française, et dabord les sources
de leurs vues.
Précisions
sur le terme École Française.
Il est assez imprécis et mal choisi.
1° Ce nest pas une école au sens décole
ignatienne, où tous les membres répercutent fidèlement
la spiritualité du maître; ici, il ny a quune
accentuation globale commune, mais que chacun, après Bérulle,
monnaie en toute indépendance : Saint Vincent, Olier (Saint-Sulpice),
Bourgoing (Oratoire), Condren (Oratoire), Saint Jean Eudes (Eudistes).2°
Il na aucune résonance patriotique; cest un terme
utilisé au début de ce siècle pour la facilité,
tout comme on disait École espagnole pour Sainte Thérèse
dAvila, Saint Jean de la Croix et Saint Ignace, École Italienne
pour Lorenzo Scupoli et dautres. Cela désigne donc tout
simplement les spirituels groupés autour de Bérulle ou
influencés plus ou moins par lui, et qui trouvaient vivre en
France. Mais il nont jamais voulu sisoler du reste de lÉglise,
si peu que Bérulle sinspire à la fois du Pseudo-Denys,
des spirituels rhéno-flamands, du capucin anglais réfugié
en France, Benoît de Canfield, dune mystique italienne publiée
par un jésuite et de Sainte Thérèse dAvila;
cest lui qui introduisit en France la réforme espagnole
du Carmel! Saint Vincent lui-même cite souvent Saint Thérèse
dAvila, Saint Ignace, Saint François dAssise, Sainte
Catherine de Sienne, le Combat Spirituel, du théatin italien
Scupoli, et dautres.
II. La spiritualité
sacerdotale dans lÉcole Française
Les membres de ce groupe ont écrit beaucoup de traités,
sauf M. Vincent, qui nen a écrit aucun. Bien que travaillant
à la réforme de lÉglise et du clergé,
ils ont écrit sur la vie spirituelle dune manière
qui vaut aussi pour les baptisés et seulement un peu sur le sacerdoce
presbytéral en tant que tel. En glanant dans leurs textes et dans
leurs actions, on peut tout de même trouver leur doctrine. Elle
est traditionnelle, celle de lÉcriture, des Pères,
du Catéchisme eu Concile de Trente, mais elle est exprimées
de façon originale, avec des vues que nous avons retrouvées
seulement de nos jours, et qui furent mises en valeur à Vatican
II (Ministère et vie des Prêtres).
Pour Saint Vincent, on trouve dans ses entretiens, ses lettres et ses
actions des aperçus qui permettent den dégager une
spiritualité sacerdotale cohérente, la même que ses
confrères de lÉcole Française, bien quà
son habitude il dise en quelques phrases ce quils écrivent
en plusieurs pages. Elle englobe, encore une fois, ce que nous appelons
aujourdhui le sacerdoce baptismal et le sacerdoce ministériel,
avec en plus lapplication aux pauvres.
Ses sources
Il est bon de dire dabord rapidement sur quoi sappuient ces
auteurs spirituels.
Leur première source est le Nouveau Testament, avec les phrases
connues mais pas assez mises en relief, de Saint Paul : nous
offrir en victimes vivantes, saintes, agréables à Dieu
(Rom. 12, 1), et de Saint Pierre (1 Pierre, 2, 5, et 9) : comme
une maison spirituelle, un sacerdoce saint, offrir des victimes spirituelles,
acceptables par Dieu, par Jésus-Christ
vous êtes un
sacerdoce royal.
Il connaissent aussi les Pères de lÉglise, qui affirment
tous la réalité du sacerdoce spécial des évêques
et des prêtres, la consécration réelle du pain et
du vin au corps et au sang du Christ par la parole que ces ministres prononcent
en la personne de Jésus et avec laction du Saint-Esprit,
et qui insistent sur la nécessité dune vie cohérente
avec ces mystères. Nous y reviendrons plus loin. Les Pères
inculquent également aux fidèles quils sont, eux aussi,
et toute lÉglise, corps du Christ-prêtre, et donc prêtres
et sacrifice réel, en Lui. Citons seulement Saint Augustin, dans
La Cité de Dieu, Livre 10, chapitre 6 (au Bréviaire, 28°
vendredi) :
Toute uvre
que nous faisons pour nous unir à Dieu en une sainte société
est un vrai sacrifice. [
] La miséricorde par laquelle ou
secourt un homme nest pas un sacrifice si elle nest pas
faite pour Dieu [
] car le sacrifice est une réalité
divine. Aussi lhomme lui-même, consacré au nom de
Dieu et voué à Dieu <au baptême>, en tant
quil meurt au monde pour vivre pour Dieu, est un sacrifice. [
]
Assurément cela fait que toute la cité rachetée
elle-même est offerte à Dieu en sacrifice universel par
le Grand Prêtre qui sest lui-même offert pour nous
dans la Passion.
Enfin, Bérulle et les autres connaissaient le Catéchisme
du Concile de Trente, et pas seulement ses Décrets et Canons. Ce
Catéchisme, commencé en 1563, année de la clôture
du Concile, fut approuvé et publié par Pie V en 1566. Les
Décrets et Canons étaient incomplets, définissant
uniquement ce que les Protestants niaient et ne parlant pas de ce quils
admettaient. Le Catéchisme enseigne les deux volets : et ce que
les Protestants professent, et ce quils refusent. Et donc, ici,
il enseigne clairement le sacerdoce commun autant que le sacerdoce ordonné.
Notons seulement la différence de vocabulaire : ce que nous nommons
sacerdoce baptismal, le Catéchisme comme le Concile lappelle
sacerdoce intérieur, et notre sacerdoce
ordonné, ou ministériel, ou
presbytéral, est appelé sacerdoce
extérieur.
Voici lessentiel, à la 2° Partie, chapitre 10, Du sacrement
de lOrdre :
42.
Le troisième et le plus haut degré de tous les ordres
sacrés est le sacerdoce. Les anciens Pères usent habituellement
de deux noms pour désigner ceux qui en sont dotés.
43. Tantôt ils les appellent prêtres (presbytres),
ce qui signifie anciens en grec, non seulement à
cause de la maturité de lâge, nécessaire au
plus haut point pour cet Ordre, mais beaucoup plus à cause de
la gravité des murs, de la doctrine et de la prudence;
en effet, comme il est écrit : «la vieillesse vénérable
ne se mesure pas par la longueur du temps ni le nombre des années
: les cheveux blancs, cest le bon sens de lhomme, et une
vie sans tache vaut un âge avancé» (Sagesse, 4, 8-9).
44 a. Et tantôt ils les appellent sacerdotes <traduisant
le grec hiéreïs, mot latin dérivé
de sacer, sacré mais pas passé
en français >, tant parce quils sont consacrés
à Dieu que parce quil leur appartient dadministrer
les sacrements et de pratiquer des activités saintes et divines.
Remarque : de nos jours, beaucoup sappuient sur des déclarations
semblables pour dire que le Concile de Trente (et lÉcole
Française) na vu dans le presbytérat que laspect
sacré en lexagérant. Ce paragraphe 44a met pourtant
les choses au point : 1° consacrés à Dieu
nest pas uniquement propre aux prêtres et ne les met pas forcément
au-dessus , puisque cest la formule même des religieux
et religieuses, qui ne sont pas prêtres, et si le Catéchisme
nemploie pas ce mot pour le baptême, il dit onction,
qui suggère consécration, ce que Vatican II explicitera,
dans Lumen Gentium, chapitre II, n° 10 : les baptisés
sont en effet consacrés
(DH 4125); - et 2° administrer
les sacrements et soccuper daffaires saintes et divines ,
cest justement le ministère, quon prétend souvent
avoir découvert de nos jours seulement.
Puis le Catéchisme rappelle les deux formes du sacerdoce
et explique la deuxième, le sacerdoce intérieur (baptismal)
:
44 b. Mais parce
que les saintes Lettres mentionnent un double sacerdoce, lun intérieur,
lautre extérieur, il faut distinguer chacun, pour que les
Pasteurs puissent expliquer duquel on entend parler ici.
45. Donc, en ce qui touche au sacerdoce intérieur, tous les Fidèles,
une fois lavés dans leau salutaire, sont dits prêtres,
mais principalement les justes, qui ont lEsprit de Dieu et qui,
par le bienfait de la grâce divine, sont devenus membres vivants
de Jésus Christ souverain Prêtre. Ceux-ci, en effet, par
la foi enflammée par la charité, immolent à Dieu
sur lautel de leur esprit des hosties spirituelles, au nombre
desquelles il faut compter toutes les actions bonnes et honnêtes
quils rapportent à la gloire de Dieu.
Cest pourquoi nous lisons dans lApocalypse : «Le Christ
nous a lavés de nos péchés dans son sang et a fait
de nous un royaume et des prêtres pour Dieu son Père»
(Ap. 1, 5-6).
Dans le même sens le Prince des Apôtres a dit : «Vous
mêmes, comme des pierres vivantes, vous êtes bâtis
sur[le Christ], maison spirituelle, sacerdoce saint, offrant des hosties
spirituelles, acceptables à Dieu par Jésus Christ»
(1 Pierre 2, 5).
Et lApôtre [Paul] nous exhorte à «présenter
nos corps à Dieu en hostie vivante, saint, agréable, notre
hommage spirituel <ou raisonnable, rationnel>» (Rom. 12,
1).
Et encore, longtemps auparavant, David avait dit : «Le sacrifice,
pour Dieu, cest un esprit brisé; tu ne mépriseras
pas, ô Dieu, un cur broyé et humilié»
(Ps. 50 [51], 19).
Que tout cela concerne le sacerdoce intérieur, cest facile
à comprendre.
Remarque :
Nous avons là un texte très clair, une petite somme du sacerdoce
commun des fidèles et tout un programme de vie spirituelle à
dimension sacerdotale, pour tout fidèle, capable de donner à
toute action humaine une dimension divine et sacerdotale, unie aux actions
et sentiments de Jésus. Or cest dans Trente !
Comparons avec Vatican II, Lumen Gentium, n° 10 : rien de plus !
Or Dieu sait si lon a opposé et oppose encore ces deux Conciles
Enfin, le Catéchisme revient au sacerdoce extérieur
(ministériel) :
46. Mais le sacerdoce
extérieur nappartient pas à la multitude de tous
les fidèles, mais à certains hommes qui, institués
par une légitime imposition des mains et les cérémonies
solennelles de la sainte Église et consacrés à
Dieu, sont enrôlés pour un ministère propre et sacré
<saint>.
Le n° 10 avait décrit les diverses activités de ce
ministère presbytéral:
10. En effet, ils
exercent les fonctions sacrées pour eux-mêmes et pour tout
le peuple, ils transmettent la force de la Loi divine et exhortent et
forment les Fidèles à la garder dun cur rapide
et vif, et ils administrent les Sacrements du Christ Seigneur par lesquels
tout grâce est communiquée et augmentée. Enfin,
pour tout embrasser dun mot, rendus distincts du reste du peuple,
il sexercent au ministère <qui signifie service>
de loin le plus grand et le plus éminent.
Remarques :
1) Le n° 46 fait toucher du doigt la grosse différence avec
les protestants : ils refusent ce sacerdoce extérieur, ministériel,
ils ne reconnaissent quune fonction de prédicant,
délégué de la communauté, cf. Concile, canon
1. Ils peuvent donc admettre des femmes au ministère, puisque ce
nest pas un sacerdoce.
2). Le n° 10 na rien à voir avec ségrégation
: il sagit dun ministère distinct, spécifique,
dun genre dactivités et donc de vie différent
de celui des laïcs et plus étendu, mais pas dune séparation
ontologique ou dune coupure sociale ; cest un service
, pas un grade, une sorte de délégation
plus large, mais pas une surélévation de la personne.
Dans tout ce chapitre du Catéchisme, plus complet que ces
quelques extraits, nous avons déjà les grands axes de
la pensée de lÉcole Française sur le sacerdoce
:
1° Jésus-Christ est notre unique Grand-Prêtre,
parfait adorateur du Père et à la fois parfait prophète
(enseignant), sacrificateur et parfaite victime, sanctificateur, et unificateur,
à limage de son unité avec le Père et le Saint-Esprit
(cf. Jean 17, 14, 17-19 et 20-21).
2° Tous les baptisés participent au Sacerdoce du Christ
et à sa mission sacerdotale, dune façon plus ou moins
étendue, englobant une plus ou moins grand proportion des actions
de Jésus-Christ, dans son rôle de prophète
enseignant, doffrant et victimeet de sanctificateur et dunificateur.
3° On peut ramener à trois fonctions sa mission sacerdotale
et celle de ses disciples :
Consacrer le Corps Eucharistique du Christ, et unir, construire,
son Corps Mystique, en particulier par le sacrement de réconciliation
: ministère de consécration et dunion - réconciliation.
Cette fonction est propre au sacerdoce ministériel, ordonné.
Travailler à lunion appartient à tout baptisé,
mais ici, il sagit du rôle de la Tête (le Christ) dans
cette uvre dunion : le ministre ordonné, représentant
Jésus-Christ seul Grand-Prêtre, est à la fois signe
et acteur de lunion et de la réconciliation, il est rassembleur
(Jésus est venu rassembler dans lunité les
enfants de Dieu dispersés, (Jean 11, 52).
Offrir, et sa propre vie, et le sacrifice eucharistique
: ministère doffrande.
Ici, tous les membres de lÉcole dite Française sont
aussi clairs que le Concile Vatican II : cette fonction appartient à
tout baptisé, homme ou femme. Nous verrons quelques textes. Cest
un des points typiques de lÉcole Française, qui permet
de relier lEucharistie à la vie concrète, ce que Saint
Vincent fait souvent, par de petites pratiques, comme visiter le Saint
Sacrement en partant servir les pauvres et en revenant, pour unir notre
service à son offrande.
Parler, annoncer le Royaume de Dieu, la Bonne Nouvelle
: évangéliser, - Saint Vincent ajoutera : par uvres
et par paroles, comme le Christ, faire et enseigner.
Cette fonction également appartient à tout baptisé,
et donc aussi au sacerdoce ministériel, à titres divers
et avec des modalités diverses selon la vocation personnelle et
lordination. Mais lÉcole Française a toujours
attribué aux laïcs, et aux femmes, un ministère spirituel
autant que corporel ou caritatif, et pas seulement dans les livres, mais
dans les actes.
Disons un mot rapide des principaux membres de lÉcole Française,
simplement pour montrer ce que Saint Vincent a de commun avec eux, et
où est sa touche personnelle.
A. Pierre de Bérulle
Bérulle est très nourri de lÉcriture et des
Pères de lÉglise, et de plus, il est marqué,
comme Saint François de Sales, par la nécessité de
creuser la théologie catholique, en particulier sur lEucharistie
et le sacerdoce, face aux protestants. Il sait bien distinguer les textes
qui parlent des prêtres au sens sacral, hiéreïs
en grec (iJerei~), les sacrificateurs, de ceux que le Nouveau Testament
appelle anciens, presbytéroï (presbuteroi).
(On peut consulter Michel Dupuy, P.S.S., Bérulle et le sacerdoce,
Lethielleux 1969, p. 65-71.)
On trouvera donc chez lui, à la fois, le caractère sacré
du sacerdoce, auquel tous les baptisés participent, et dune
manière particulière le prêtre, par lexercice
des sacrements de lEucharistie et du Baptême, et le caractère
missionnaire du presbytérat.
Bérulle et
le Pseudo-Denys. Certains ont fait grief à Bérulle davoir
une conception autoritaire de lÉglise empruntée au
Pseudo-Denys. Ont-ils vraiment saisi le Pseudo-Denys ? Celui-ci ne se
place pas sur le terrain canonique, institutionnel, mais sur le terrain
mystique et apostolique, il a en vue le ministère dillumination
et de sanctification : Dieu communique sa lumière, sa science,
sa sainteté, par des échelons qui senseignent successivement;
aspect quon trouvera effectivement chez Bérulle puis chez
Saint Vincent : le rôle illuminateur, enseignant, et sanctificateur
de lautorité, évêques, prêtres, ou supérieurs
religieux. On est loin de la perspective autoritariste ! Voir Michel Dupuy,
pages 145-161.
Ceci explique que, pour Saint Vincent, le supérieur ou la Sur
servante sont tout naturellement le directeur spirituel dans
la communauté; mais nous verrons que tout baptisé vivant
du Saint-Esprit peut lêtre aussi; à plus forte raison
les prêtres doivent-ils se préparer à ce ministère!
M. Michel Dupuy et dautres ont bien montré que Bérulle
ne dépend pas uniquement du Pseudo-Denys, mais dabord de
Saint Augustin et de la théologie devenue classique depuis Saint
Thomas dAquin, que lon trouve dailleurs dans lImitation
de Jésus-Christ; ensuite il dépend du Pseudo-Denys pour
l'idée de la médiation denseignement et de sanctification.
Il est vrai que lon trouve une fois dans le premier écrit
de Bérulle une présentation de la hiérarchie ecclésiastique
analogue à celle dune armée, mais on ne trouvera justement
pas cela dans le Pseudo-Denys ! Limage vient du Cardinal Bellarmin,
et très vite Bérulle préfère limage
paulinienne du corps. On trouve l'image de l'armée une fois aussi
chez Saint Vincent.
Le but de Bérulle est de réformer lÉglise
par laction de bons prêtres instruits, fervents et zélés,
et pour cela il insiste sur le tissu ecclésial, sur le lien nécessaire
des prêtres avec leur Évêque, à la différence
des religieux, et sur la nécessité dêtre envoyé,
cf. Hébreux 5, 4 personne ne sarroge cet honneur, mais
seulement celui qui est appelé, comme Jésus - ce qui,
théologiquement et pastoralement, est un progrès, qui senracine
dans la doctrine de la création, (Discours de Controverse,
I, 20, dans Dupuy p. 66 et édition Migne col. 665) :
Il ny a que
Dieu qui puisse envoyer sans être envoyé, parce quil
est souverain.
Bref, le Prêtre de Bérulle, cest le Prêtre
classique, lhomme qui a reçu pouvoir de consacrer le
corps de Jésus-Christ, de lier et délier, et de bâtir
et gouverner le corps mystique de Jésus-Christ, non de lui-même,
mais seulement «en la personne de Jésus-Christ»
(Dupuy p. 117), qui est notre unique Prêtre, selon Hébreux
7, 24 - 8, 3; 9, 28; 10,4 - 7 et 19-21.Ce qui lui est propre, cest
linsistance sur la mission, qui senracine dans la Mission
de Jésus par son Père, qui elle-même senracine
dans les Processions des Personnes divines, (Discours
de Controverse, I, 24, dans Dupuy p. 66, Migne, colonne 675) :
Il veut que la mission
tienne entre les hommes le même rang que la Procession aux Personnes
divines.
Bérulle nomme ici Saint Augustin, sans la référence;
en fait : De Trinitate, Livre IV, chapitre 20, § 28, cité
par Pierre Lombard dans ses Sentences, Livre I, Distinction 15. La Mission
dune Personne divine repose sur sa Procession, du Père, pour
le Fils, et du Père et du Fils pour le Saint-Esprit. Saint Thomas
ajoute que le Mission se distingue de la Procession car la Procession
est éternelle, éternellement actuelle, tandis que la Mission
nest pas éternelle, mais sinsère dans la création,
donc dans le temps. (Commentaire des Sentences de Pierre
Lombard, Livre I, distinction 15, question 4, article 3 (Vivès
p. 186), et Somme Théologique, Prima Pars, question 43, articles
1 et 2)
La mission des baptisés continue celle de Jésus, rassembler
les enfants de Dieu et les réunir à Dieu, et elle se fait
dabord par la parole, par la mission de prédication.
Il ne faudrait pas oublier que Bérulle a fondé lOratoire
pour la réforme de lÉglise et du clergé, et
quavant de fonder des séminaires, il a envoyé les
Oratoriens prêcher des missions populaires. Cest avec Bérulle,
à lOratoire, que M. Vincent a appris le sens missionnaire
du Prêtre et a vu fonctionner les missions. Certains font de
Bérulle un pur théoricien du culte : ont-ils lu ses lettres
et sa vie ?
Enfin, cette mission doit être authentifiée par lenvoi
par lÉglise, et donc par les Évêques,
successeurs des Apôtres. Cest pour cela que Bérulle
na pas voulu devenir Jésuite ni fonder un Institut Religieux
exempt, mais une société de prêtres qui restent soumis
aux Évêques. Ici encore, noublions pas tout ce que
M. Vincent lui doit : le refus dêtre une Congrégation
religieuse, et si sa Compagnie est exempte des Évêques pour
le gouvernement interne, il veut quelle soit soumise aux Évêques
en tout ce qui concerne la pastorale. Les axes et diverses pratiques de
sa spiritualité sont aussi inspirés en grande partie de
Bérulle
Bérulle a aussi valorisé le sacerdoce des baptisés.
Il faut maintenant ajouter que les pages sur le prêtre sont finalement
rares chez Bérulle, et quil parle surtout des baptisés
et aux baptisés, dans la perspective du sacerdoce commun des fidèles,
qui est seul admis par les protestants, que les Pères et les théologiens
catholiques nont jamais nié et que Dominique Soto venait
de réaffirmer, après le catéchismle du Concile de
Trente. Les baptisés ont un rôle sacerdotal doffrande
et de sanctification.
Immédiatement après Bérulle, et en même
temps que les oratoriens Bourgoing et Condren, futurs supérieurs
généraux de lOratoire, vient M. Vincent.
Mentionnons toutefois
dès maintenant les autres fondateurs des Sociétés
de lÉcole dite Française, Olier, qui fut disciple
de Vincent autant que de Bérulle, puis le Père De Condren,
qui sera après Vincent Père Spirituel dOlier et
Supérieur Général de lOratoire, et Saint
Jean Eudes, plus jeune que Vincent de vingt ans, car ils furent amis
de Vincent et sont témoins de cette conception du prêtre
dans lÉcole Française, qui fut déformée
par la suite, comme nous le verrons.
Nous ne dirons que leur conception du sacerdoce commun, leur conception
du prêtre étant toujours celle dun homme à
la fois voué à la célébration des sacrements
et à la mission.
B. Jean-Jacques Olier
Comme Bérulle, Olier a écrit des livres pour les
baptisés, et pas sur le Prêtre : La journée chrétienne,
1655. Catéchisme chrétien pour la vie intérieure,
1656. Introduction à la vie et aux vertus chrétiennes,
1657.
Comme Bérulle et saint Vincent, il a fondé un Institut pour
prêcher des missions et former le clergé, à Vaugirard,
au sud-ouest de Paris, en fin 1641, puis à la paroisse Saint-Sulpice,
au centre de Paris, dans le quartier latin, en 1646. Ce nest que
par la suite que les Sulpiciens ont abandonné les missions et se
sont spécialisés dans les Grands Séminaires, et cest
après la mort dOlier et celle de Saint Vincent que M.
Tronson a rassemblé, pour les séminaristes et les prêtres,
divers passages de livres et de manuscrits dOlier, souvent non publiés,
destinés aux baptisés, mais adaptés aux prêtres
(sans ijndiquer les transformations), sous le titre de Traité des
Saints Ordres, qui a passé pour une uvre dOlier et
sa doctrine sur le sacerdoce.
Ce nest que de nos jours quune édition critique
a révélé les textes originaux, qui sont plus dune
fois fort différents du texte de Tronson. Celui-ci, qui avait en
vue des séminaristes à former aux voies de la sainteté,
a systématiquement mis le mot prêtre à
la place du mot fidèle ou baptisé.
Cest de là que vient quon attribue aux fondateurs de
lÉcole Française cette conception du prêtre
tout à fait à part des fidèles, supérieur
à eux.
(Lédition critique, par G. Chaillot, P. Cochois
et Irénée Noye, Paris 1984, est le Traité des Saints
Ordres (1676), comparé aux Écrits authentiques de Jean-Jacques
Olier († 1657).
Il faut donc rétablir la vraie pensée de Jean-Jacques
Olier, qui met en relief le sacerdoce commun des fidèles,
tout leur rôle doffrande sacrificielle de leur vie
et de lEucharistie, à la Messe, et tout leur rôle dans
la sanctification et même lenseignement : ils
peuvent être porteurs des lumières du Saint-Esprit, comme
lavait dit Vincent avant lui.
C. Saint Jean Eudes
Plus jeune de vingt anx que Vincent, il a beaucoup publié, mais
sur la vie chrétienne, et sur le Cur de Jésus et de
Marie. Il met fort en relief le sacerdoce commun des fidèles,
dans son double rôle doffrande de la vie et de lEucharistie,
et denseignement. Plus dun laïc sous sa mouvance, comme
Jean de Bernières Louvigny et le baron Gaston de Renty, furent
très littéralement pères spirituels dun bon
nombre de personnes, voire de prêtres.
Voici deux textes, tirés de son gros ouvrage La vie et le royaume
de Jésus, de 1637, dans lédition de 1922.
Comme déjà Bérulle et Saint Vincent, il commence
par regarder Jésus-Christ : Deuxième partie, § XXXVIII.
- De la vraie dévotion chrétienne, p. 265 :
Jésus a fait trois professions solennelles :
dobéissance à son Père,
de servitude envers son Père,
dêtre hostie et victime à la gloire de son Père.
«Voilà en quoi consiste la dévotion de Jésus.»
Et il ajoute : p. 267, 268 :
Cest là le vu solennel et la profession publique,
première et principale que nous faisons au baptême, en la
face de toute lÉglise. [
]
3. Nous faisons profession dêtre des hosties et victimes sacrifiées
continuellement à la gloire de Dieu. etc. en citant 1 Pierre,
2, 5 et Rom. 12, 1.
Puis il appliquera cela à la Sainte Messe : Sixième
partie, § XXIV., p. 459 :
Ce quil
faut faire pour assister dignement au Saint Sacrifice de la Messe :
Vous avez quatre choses à faire :
1. Sitôt que vous sortez de votre maison pour aller à la
messe, vous devez entrer en cette pensée que vous allez non seulement
assister, ou voir, mais même que vous allez faire une action la
plus sainte et divine, la plus digne et admirable qui se fasse au ciel
et en terre; [
] Jai dit que vous allez faire, car tous les
chrétiens nétant quun avec Jésus-Christ,
qui est le souverain Prêtre, et en suite étant participants
de son divin Sacerdoce, à raison de quoi ils sont appelés
prêtres dans lÉcriture, ils ont droit non seulement
dassister au saint sacrifice de la Messe, mais aussi de faire
avec le prêtre ce quil fait, cest-à-dire doffrir
avec lui et avec Jésus-Christ même le sacrifice qui est
offert à Dieu sur lautel.
Nous reverrons tout cela chez Saint Vincent.
III. La spiritualité
sacerdotale chez Saint Vincent
Une spiritualité sacerdotale, baptismale, presbytérale
et missionnaire
Comme chez Bérulle, il faut distinguer un triple niveau :
1° M. Vincent ne sépare pas la spiritualité
du prêtre de la spiritualité du baptisé. Il parle
encore moins du prêtre que les autres fondateurs des Instituts de
lÉcole Française. On peut même dire quà
proprement parler, il ne propose pas aux Lazaristes une spiritualité
sacerdotale ou plutôt presbytérale, puisque la Compagnie
se compose «decclésiastiques et de laïcs»
: il nous propose une spiritualité de chrétiens, «de
la religion de Saint Pierre».
2° Il ne sépare pas la spiritualité proprement
presbytérale, sacerdotale, de la spiritualité pastorale,
missionnaire, qui doit animer aussi les baptisés. Il propose
une spiritualité missionnaire aux Frères comme aux Prêtres,
aux Dames et aux Surs. Nous devons faire bien attention à
ce point, et ne pas appliquer à la conception du prêtre
chez Saint Vincent des textes qui sappliquent tout autant
aux Frères, et donc au sacerdoce baptismal.
3° Mais il a aussi, et il expose, une spiritualité
sacerdotale presbytérale, du sacrement de lOrdre; mais,
curieusement, les rares textes qui nous sont parvenus sur le prêtre
et la formation des prêtres ne concernent pas la formation des confrères,
mais les ordinands diocésains, et les réunions des prêtres
des Conférences des Mardis, ainsi que leur Règlement, (seul
texte direct qui nous reste de ses relations avec eux, alors quil
leur a parlé souvent). Abelly et Collet nous ont laissé
un court aperçu de ces entretiens, et lui-même y fait parfois
allusion dans ses entretiens aux missionnaires. Nous avons aussi des copies,
non publiées, mises sur CDRom, de plusieurs Entretiens aux Ordinands
par plusieurs prêtres, et de Conférences aux Prêtres
des Mardis par Laurent Bouchet, un théologien diocésain
collaborateur de M. Vincent pour les Ordinands et les mardis.
Vincent n'a pas présenté lui-même une systématisation
synthétique. Mais on voit toujours chez lui, unis mais distincts,
3 registres de vocabulaire :
"les prêtres";
"consacrés", "offrons-nous", "donnons-nous
à Dieu"
"la Mission", "notre vocation". Il nous donne
là un excellent cadre pour une synthèse de ses vues.
Je vais donc essayer de présenter des textes sur tout cela, selon
le plan qui suit, sans oublier que M. Vincent ne sépare pas ces
différents points de vue, qui sinterpénètrent.
A. Lestime du sacrement de lOrdre, très
spécialement destiné à la confection du Corps
Eucharistique du Christ, et à celle de son Corps Mystique,
au moins par le Sacrement de Pénitence (on ne disait pas alors
Réconciliation).
B. Lestime du sacerdoce baptismal, bien quil
nemploie pas ce terme, qui va jusquau lien avec lEucharistie.
C. La spiritualité missionnaire, qui est vraiment
une spiritualité sacerdotale, du sacerdoce baptismal, et pas
uniquement une spiritualité presbytérale.
Nous pourrons ainsi voir sur pièces ce que Vincent ajoute à
Bérulle et aux autres : non pas lesprit missionnaire,
quils avaient, mais :
le sens des pauvres et des malades, des oubliés de la pastorale,
le sens quon doit prêcher à la fois par uvres
et par paroles, comme Jésus.
Dans les missions paroissiales, il ajoute laction multiforme, le
service des pauvres malades, par la fondation dune Charité;
et aux missions populaires il ajoute le service des galériens,
des gens des provinces ravagées par la guerre et des émigrés,
des esclaves en pays musulman, et bien dautres choses, par les Prêtres,
les Frères, ses Séminaristes, les Dames et les Surs,
de diverses congrégations.
Des schémas aideront peut-être à visualiser
cette conception, assez organique, et donc complexe, comme la vie. Saint
Vincent parle beaucoup des Évêques, mais na pas élaboré
une spiritualité épiscopale, doù les crochets
[ ].
Ces tableaux sont à lire en commençant par la base.
Tableau
synthétique
|
Baptême
|
Spiritualités
|
Sacerdoce
et Ordre
|
Spiritualités
|
Ministères
|
|
B
A
P
T
M
Ê
M
E
|
SPIRI-
TUALITÉ
BAP-
TISMALE
|
S
A
C
E
R
D
O
C
E
C
O
M
M
U
N
|
Sacerdoce
ministériel
Épiscopat
|
Spiritualité
épiscopale |
Même chose,
+ fonction de Tête : unification, anima-tion, direction. |
|
Sacerdoce
ministériel
Presbytérat
|
Spiritualité
presbytérale |
Même chose,
+ consécration du Corps eucharistique du Christ, et union,
réconciliation de son Corps mystique (en obéissant aux
Évêques),
avec vocations diverses :
pasteurs <> itinérants. |
|
baptismal
|
Vie de consécration,
de sacrifice,
doffrande de sa vie et de lEucharistie,
avec vocations diverses :
mariés <> retirés;
actifs <> contemplatifs;
de service, denseignement;
pour former le Corps Mystique. |
|
Ces
tableaux sont à lire en commençant par la base.
|
Schéma
plus synthétique
|
Sacrements
|
Théologie
|
Spiritualité
|
|
Ordre
|
Épiscopat
|
Sacerdoce
ministériel
|
Spiritualité
sacerdotale
épiscopale
|
sacrificielle, consécration,
consacrant lEucharistie,
enseignant et réconciliant,
unissant le corps mystique |
|
Diaconat
|
Spiritualité
diaconale
(du service?)
|
Saint Vincent
nen parle pas |
|
Presbytérat
|
Spiritualité
sacerdotale
presbytérale
|
sacrificielle, consécration,
consacrant lEucharistie,
enseignant et réconciliant,
unissant le corps mystique. |
|
Baptême
|
Vocations
diverses
|
pasteurs
dun troupeau.
itinérants. |
|
Sacerdoce
commun
|
Vocations diverses
|
gens mariés
<> célibat pour Dieu.
actifs < > contemplatifs |
|
Spiritualité
sacerdotale
baptismale
|
sacrificielle, consécration,
offrant lEucharistie,
enseignant, selon son état,
participant au corps mystique. |
Les
différents ministères chez Saint Vincent
|
Sacerdoce
|
Service
|
Institutions
|
|
Allant par toute la terre
|
Service local
paroisses, hôpitaux, écoles
|
|
Ministériel
|
Spirituel
(et corporel)
|
Prêtres
de la Mission.
|
Prêtres de la
Conférence des Mardis.
|
|
Baptismal
|
|
Hommes
|
Femmes
|
Femmes
|
Hommes
|
|
Corporel
et
spirituel
|
Frères de
la Mission.
|
Filles de la
Providence.
F. de la Charité
|
Dames
de la
Charité.
|
Compagnie
du Saint-
Sacrement.
|
A. Lestime
du sacrement de lOrdre, du presbytérat
Il est très spécialement destiné à la confection
du Corps Eucharistique du Christ, et à celle de son Corps Mystique,
par lenseignement et par lunification, grâce au Sacrement
de Pénitence (on ne disait pas alors Réconciliation).
1. Grandeur du Sacerdoce presbytéral :
Il continue ce que Jésus a fait, consacrer, réconcilier,
animer : enseigner, unir, prier avec.
Le 6 décembre 1658, M. Vincent évoque la promesse de Dieu,
dans le Psaume 18, 5 : «Par toute la terre sest répandue
leur voix», et il continue : XII, 85.
Et par qui a-t-il
accompli cette promesse? Par son Fils Notre-Seigneur, qui a fait des
prêtres, qui les a instruits et façonnés et qui
leur a donné pouvoir d'en faire d'autres: Sicut misit me Pater
et ego mitto vos [comme mon Père ma envoyé, moi
aussi je vous envoie.] (Jn 20, 21). Et cela pour faire, par eux, dans
tous les siècles ce que lui-même avait fait en sa vie,
pour sauver toutes les nations par les instructions et l'administration
des sacrements. [
]
Il n'y a rien de plus grand qu'un prêtre, à qui il donne
tout pouvoir sur son corps naturel et sur le mystique, le pouvoir de
remettre les péchés, etc.
Petit texte important! Lestime de la prêtrise, Saint Vincent
la fonde sur la double référence au Corps Eucharistique
et au Corps Mystique du Christ, unissant ainsi le rôle sacrificiel
et cultuel et le rôle pastoral, denseignement et de réconciliation,
dunification, comme bien dautres textes, et son action, le
montrent. Il a un profond amour de la Messe, mais sans la séparer
de sa dimension pastorale. Pour Saint Vincent, le prêtre est
à la fois lhomme de lEucharistie, de la Messe,
et lhomme de la construction, de lunion du Corps Mystique,
par les instructions, et la réconciliation, entre les familles
et avec Dieu, par le Sacrement.
Notons bien que pouvoir, ici, ne désigne pas la domination,
mais le pouvoir spirituel, sacramentel. Si certains parfois utilisent
ce pouvoir pour dominer, cest un abus.
La spiritualité et la sanctification des prêtres découleront
de ces deux aspects.
a) Laspect eucharistique et laspect pastoral sacramentel,
consacrer lEucharistie et réconcilier les hommes avec Dieu
par la confession générale, se retrouvent dans un passage
dentretoen conservé sans date par Abelly, II, chap. V,
p. 298 : S. V. XI, 7
Le caractère
des prêtres est une participation du sacerdoce du Fils de Dieu,
qui leur a donné le pouvoir de sacrifier son propre corps et
de le donner en [nourriture] [le mot viande de loriginal
avait encore ce sens général], afin que ceux qui en mangeront
vivent éternellement. C'est un caractère tout divin et
incomparable, une puissance sur le corps de Jésus-Christ que
les anges admirent, et un pouvoir de remettre les péchés
des hommes, qui est pour eux un grand sujet d'étonnement et de
reconnaissance.
Y a-t-il rien de plus grand et de plus admirable? Oh! Messieurs, qu'un
bon prêtre est une grande chose! Que ne peut pas faire un bon
ecclésiastique! Quelles conversions ne peut-il pas procurer!
[
]
Des prêtres dépend le bonheur du christianisme; car les
bons paroissiens voient-ils un bon ecclésiastique, un charitable
pasteur, ils l'honorent et suivent sa voix, ils tâchent de l'imiter.
b) Quant à laspect danimation du Corps Mystique,
Saint Vincent le voit en 3 directions : enseigner, réunir,
prier avec.
1° Enseigner,
par la catéchèse, la prédication, et les bonnes paroles
en toute occasion,
M. Vincent y insiste sans cesse, cest toute la grandeur de la vocation
missionnaire, qui révèle aux pauvres quil y a un Dieu
qui les aime et leur a envoyé son Fils.
Il le rappelle aux missionnaires le 17 novembre 1656 : XI, 382; Entretiens,
348
Ce sera toujours
un acte de bien grande charité à nous, si nous instruisons
ces pauvres gens, quels qu'ils soient; et nous n'en devons laisser échapper
aucune occasion, si faire se peut.
Mais il faut préciser que le ministère denseignement
nest pas propre aux prêtres. M. Vincent le recommande
aussi aux laïcs et aux femmes, en fonction de leurs vocations propres.
Cest en effet un ministère commun au sacerdoce baptismal
et presbytéral. Nous y viendrons en 2° partie.
Ce qui est propre aux prêtres, sur mission de la part des Évêques,
cest de prêcher officiellement dans les Églises.
Le 16 août 1652, il avait rappelé cela à un frère
«l'office des ecclésiastiques, qui seuls ont droit d'enseigner
publiquement les vérités chrétiennes».
(S. V. IV, 450)
Cela ne veut pas dire quils nont pas à instruire, au
contraire, dit-il dans lentretien du 17 novembre 1656 cité
à linstant : XI, 384
Les frères
ne doivent point enseigner ni catéchiser dans l'église;
non, cela n'est pas expédient;
mais, hors de là, ils le doivent faire en toutes rencontres.
Les Missions, qui étaient en principe animées par les prêtres,
les frères étant leurs aides pour les aspects matériels,
ont été, en fait, plus dune fois réalisées
aussi avec la coopération de séminaristes,.
Note sur les Missions. Voir Abelly, Livre II, Section 1, §
III, p. 11-15.
Remarquons dabord ceci: alors que la célébration
de lEucharistie est considérée par Saint Vincent
comme capitale pour un prêtre, elle ne faisait pas partie comme
telle des exercices de la Mission, elle était un
exercice de dévotion des missionnaires, auquel participaient
ceux qui en avaient dévotion, sans communier, dailleurs,
puisque la communion fréquente nexistait pas à cette
époque.
Les exercices publics de la Mission étaient le sermon, tôt
le matin, sur la morale, le petit catéchisme, à la mi-journée,
pour les enfants, et le grand catéchisme le soir, pour les adultes,
sur la doctrine, et les confessions. Les autres exercices étaient
les visites des malades, des pauvres et des maîtres et maîtresses
décole, des réunions en vue de fonder les Confréries,
sans oublier les rapports que les auditeurs faisaient aux absents.
Par tout cela, la Mission était un cheminement vers lEucharistie:
elle culminait, sachevait, par les réconciliations entre
familles, la fondation dune Confrérie de Charité,
et les confessions générales, puis par la Communion de
tous, et spécialement la Première Communion des enfants.
La Messe était vraiment lacte de la communauté réconciliée,
unie.
Mais bien dautres que les prêtres y avaient travaillé.
Cest pourquoi Saint Vincent veut que ses prêtres aient lesprit
missionnaire, mais pas seulement eux. Toutes ses magnifiques déclarations
sur la grandeur de la vocation missionnaire sadressent principalement
aux prêtres, mais valent tout autant pour les frères et
les laïcs, qui ont eux aussi la mission denseignement, en
vertu du baptême et de laction de lEsprit-Saint. Jen
parlerai en troisième partie, puisque ce nest pas un aspect
spécifique au presbytérat.
2° Réunir, réconcilier, par le pardon mutuel
entre familles, ce qui parachève la confession
Cest un aspect dont on parle peu, auquel il tenait pourtant beaucoup
dans ses communautés, et qui était essentiel dans les missions.
Il est encore bien actuel, tant en théologie quen pastorale.
Quil suffise de citer le résumé quen fait Abelly,
Livre II, Section 1, § III, p. 12
Ils commencent de
s'appliquer aux exercices et fonctions ordinaires des missions, qui
consistent principalement à prêcher, faire les catéchismes
grands et petits, entendre les confessions, moyenner [= servir de médiateur]
les réconciliations et accommodements de ceux qui sont en quelques
inimitiés ou discorde, visiter et consoler les malades, faire
la correction fraternelle aux pécheurs impénitents, remédier
autant qu'il se peut aux abus et désordres publics, et généralement
s'employer à toutes les uvres de miséricorde et
charité spirituelle qui leur sont convenables, et dont la Providence
divine leur fournit des occasions.
3° Servir spirituellement
et corporellement
On ne trouve guère cela dans les écrits des Pères,
mais plus dun la pratiqué.
Saint Vincent y tient. Dès la préparation des Règles
Communes il la fait mentionner, au chapitre concernant les malades,
dans le Codex Sarzana, en 1653, au folio 15-16 (Vincentiana, 1991, 4-5,
p. 325), et cest repris dans les mêmes termes par lédition
de 1658, chapitre VI, 1 :
La Compagnie aura
un soin particulier de les visiter et assister [les malades], avec le
consentement du Supérieur, non seulement les nôtres, mais
encore ceux du dehors, les secourant corporellement et spirituellement,
selon notre possible et commodité, principalement dans les missions.
Certes, comme la Congrégation «est composée decclésiastiques
et de laïcs» (Règles Communes, I, 2), il na pas
manqué de prêtres pensant que le service corporel visait
les Frères, pas eux. M. Vincent les détrompa. Ainsi, à
M. Jolly, inquiet de voir un confrère de Rome soigner les malades
des lieux quil évangélisait, il répond, le
21 décembre 1657, après avoir demandé quels remèdes
utilisait ce prêtre, de le laisser faire, pourvu que dautres
ny voient pas du danger et que cela ne le détourne pas du
ministère spirituel (S. V. VII, 27).
Un an après, le 6 décembre 1658, ce sont ses invectives
aux confrères qui récusaient le service corporel : S. V.
XII, 87-88;
Que les prêtres
s'appliquent au soin des pauvres, n'a-ce pas été l'office
de Notre-Seigneur et de plusieurs grands saints, qui n'ont pas seulement
recommandé les pauvres, mais qui les ont eux-mêmes consolés,
soulagés et guéris. Les pauvres ne sont-ils pas les membres
affligés de Notre-Seigneur? Ne sont-ils pas nos frères?
Et si les prêtres les abandonnent, qui voulez-vous qui les assiste?
De sorte que, sil sen trouve parmi nous qui pensent quils
sont à la Mission pour évangéliser les pauvres
et non pour les soulager, pour remédier à leurs besoins
spirituels et non aux temporels, je réponds que nous les devons
assister et faire assister en toutes les manières, par nous et
par autrui, si nous voulons entendre ces agréables paroles du
souverain Juge des vivants et des morts : «Venez, les bien-aimés
de mon Père; possédez le royaume qui vous a été
préparé, pource que jai eu faim, et vous mavez
donné à manger; [88] jai été nu, et
vous mavez vêtu, malade, et vous mavez assisté»
(Mt 25, 34-36). Faire cela, cest évangéliser par
paroles et par uvres, et cest le plus parfait, et cest
aussi ce que Notre-Seigneur a pratiqué, et ce que doivent faire
ceux qui le représentent sur la terre doffice et de caractère,
comme les prêtres; et jai ouï dire que ce que aidait
les évêques à se faire saints, cétait
laumône.
Cette insistance peut se résumer dans cette phrase, rapportée
sans date : S. V. XI, 40 :
Aimons Dieu, mes
frères, aimons Dieu, mais que ce soit aux dépens de nos
bras, que ce soit à la sueur de nos visages.
4° Prier avec les gens
Ceci aussi fait partie de la grandeur du ministère presbytéral,
pour Saint Vincent. Mais cest un aspect peu connu. On sappuie
sur le fait quà Saint-Lazare, la Maison-Mère, et dans
les maisons qui nétaient pas paroisses, M. Vincent demande
aux confrères de dire loffice entre eux sans chanter; et
cela se comprend, il ne fallait pas empiéter sur le clergé
paroissial.
Mais on oublie trop souvent que dans les maisons où lon
a charge dâmes, dans les séminaires, dans les paroisses,
ou pour des retraites, il demande de chanter loffice avec eux.
Il y a dabord le texte des Règles Communes de 1658 : X, 5
Nous aurons un très
grand soin de nous bien acquitter de l'office divin, lequel on dira à
l'usage de Rome et en commun, même en mission, mais ce sera à
voix médiocre et sans chanter, afin que nous ayons plus de temps
et de commodité pour servir le prochain, excepté les maisons
èsquelles [auxquelles], à raison des fondations ou des ordinands
ou des séminaires externes, ou pour quelque autre semblable nécessité,
nous serions obligés au chant grégorien.
Ce passage est dautant plus remarquable quil ne se trouve
pas dans la rédaction précédente, de 1653, le Codex
Sarzana, voir Vincentiana 1991 - 4-5, p. 334. Sil a été
ajouté, cest que Saint Vincent et la commission de révision
se sont rendu compte que cétait important, et en voici un
indice :
Comme la plupart des confrères ne le faisaient pas, il avait écrit
ceci à Charles Ozenne, à Varsovie, le 9 oct. 1654 : V, 194-195
Je ne sais point
de raison pour laquelle toutes les personnes de la compagnie, deux exceptées,
doivent priver le public de leur exemple au chur, et eux-mêmes
du mérite qu'ils en auront, et Notre-Seigneur de la gloire qu'il
en retirera. Nous en usons ainsi partout où nous avons des cures,
comme à Richelieu et à Sedan.
[
] Ces Messieurs de la conférence des mardis ont pour maxime
de prendre le surplis et de chanter par toutes les églises où
[195] ils se trouveront, si l'on leur permet.
Et tout cela étant ainsi, quelle raison y a-t-il donc de priver
le public de cette édification, le bon Dieu de cette gloire et
nous-mêmes de ce mérite? Je vous prie, Monsieur, de leur
dire de ma part que je les prie de se donner à Dieu pour laisser
cet exemple à la postérité.
Le 26 septembre 1659, dans son commentaire, il répète :
XII 333 :
Il y a d'autres
maisons obligées au chant, comme à Richelieu, où
l'on a la cure, à Cahors et à Agde, où l'on est
obligé de chanter, à cause de la cure que l'on exerce.
Je ne sais pas si la situation sest améliorée de
nos jours, si les gens voient que nous sommes aussi des hommes de prière;
et pourtant, quel bienfait sils nous voyaient prier avec eux
Et il est clair que pour Saint Vincent, lintérêt
du public passe avant toute autre considération et bonne
raison. Dire: nous ne sommes pas religieux ne serait quune
fausse raison : justement, les religieux ne prient pas loffice
dans les églises paroissiales, mais dans leurs chapelles ou églises
abbatiales, et cest en priant chez nous que nous faisons comme
eux! Vincent voulait que nous soyons des hommes du public, nous lirons
un texte clair, en conclusion.
2. La voie de sainteté des prêtres : se
conformer au Christ Prêtre
Certes, cest à tous ses disciples que Jésus
a dit «vous êtes le sel de la terre, vous êtes la lumière
du monde» (Mt 5, 13-14), «soyez parfaits comme votre Père
céleste est parfait» (Mt 5, 48), mais il a aussi donné
le pouvoir des clefs aux Apôtres. Dès les débuts de
lEglise, les Apôtres insistent sur la nécessité
dune vie exemplaire de la part des épiscopes
et des anciens ou presbytres. Saint
Paul insiste sur la vocation à la sainteté de tous les baptisés,
mais il écrit à Timothée : «sois lexemple
des fidèles», ajoutant une liste de vertus pastorales (1
Tim. 4, 12). Nous pouvons aussi lire Saint Pierre, 1 Pierre, 5, 2-3.
Et dabord, quest-ce que la sainteté ? Cest la
Charité, lamour de Dieu et du prochain, Saint Vincent la
rappelé quelques fois : «Quest-ce que la sainteté
? Cest le retranchement et léloignement des choses
<égoïstes> de la terre et en même temps une affection
à Dieu et une union à la divine volonté»
(S. V. XII, 300).
Dautre part, on reproche parfois au Concile de Trente
et à lÉcole Française davoir attribué
aux prêtres une sainteté supérieure à celle
des laïcs, et il y eut certes des expressions maladroites. En fait,
il ne sagit pas dune sainteté plus grande : depuis
Jésus (soyez parfaits comme votre Père céleste,
Mt 5, 48) et Saint Paul jusquà Vatican II, on a toujours
enseigné que tout baptisé est appelé à la
sainteté, et quun laïc peut être plus saint quun
prêtre, cest-à-dire vivre davantage et mieux que lui
lamour de Dieu et du prochain. Il sagit dun appel nouveau,
dune obligation supplémentaire, ou plutôt deux : 1°
de par la cohérence avec soi-même : être logique
avec ce que lon pratique, comme lexprimait bien le Pontifical,
qui nest plus utilisé pour les Ordinations : «réalisez
dans votre vie ce que vous opérez en célébrant le
mystère de la mort du Seigneur» disait lÉvêque
aux prêtres. Le cérémonial actuel, qui ne prévoit
rien de tel pour les prêtres, a une question semblable adressée
à lordinand diacre : «Voulez-vous conformer toute
votre vie aux exemples du Christ, dont vous prendrez sur lautel
le corps et le sang pour le distribuer aux fidèles ?»
2° de par la simple loi pédagogique de lentraînement
par lexemple : «montrez par des actes, par la vie, ce que
vous annoncez par votre bouche» disait lÉvêque
aux diacres; sinon, comment nous croire ?
Dès les années 90-99, lÉpitre de Saint Clément
romain, décrivant la place des prêtres et du peuple dans
la liturgie, rappelait aux prêtres le devoir de vivre leur ministère
avec lesprit du bien. (n° 41, dans Enchiridion Symbolorum, Denzinger-Bannwert
n° 42, et Symboles et Définitions de la Foi catholique, Denzinger-Hünermann,
Cerf 1996, n° 101).
Les Conciles et les Pères ont à la fois
déploré les manquements de certains prêtres et rappelé
la nécessité dune vie vertueuse, comme Saint Ambroise,
dans son Épître 63, n° 49-51 (Migne Latin, 16, colonne
1202 <ou 1254>), dans divers passages dautres écrits
et son Des Devoirs des prêtres, en 386-389, Saint Jean Chrysostome
en 381/385, dans son Du Sacerdoce, VI, 5, où il dit que le presbytérat
demande dêtre plus saint que les moines (Rouët de Journel,
Enchiridion Asceticum, n° 350). Autour de 400, Saint Jérôme,
dans plusieurs lettres, insiste sur les vertus que doivent vivre les prêtres;
de même Saint Augustin, à la même époque.
En 533 apparaît une série décrits
dauteur inconnu, qui se présente comme Denys lAréopagite,
disciple de Saint Paul; parmi eux, La Hiérarchie ecclésiastique,
rappelle, au chapitre III, § 14, que pour enseigner la sainteté,
il faut la pratiquer soi-même (Traduction Maurice de Gandillac,
Aubier, p. 280). En 591, Saint Grégoire le Grand montre lincidence
pastorale de la manière de vivre des prêtres : «Cujus
vita despicitur restat ut ejus prædicatio contemnatur» «Celui
dont on méprise la vie, reste à mépriser sa prédication»..
Et dans sa Règle pastorale : «Quod loquendo
imperat, ostendendo adjuvat ut fiat» «Ce quil recommande
en parlant, il aide à le faire en le montrant». (Livre
2, 3; cf. Livre I, 10, Rouët de Journel, n° 1218 et 1217).
Notons, en passant, un aspect particulier des vertus que
Saint Grégoire recommande aux prêtres et aux Évêques,
la douceur et la tolérance pour les juifs, ce que nous appelons
aujourdhui liberté de conscience, ou liberté
religieuse. Il faut lire ce que cite Symboles et Définitions
de sa lettre de 602 à lÉvêque de Naples (D-H
n° 480; pas dans D-B).
Et cela continuera au cours des siècles, en passant par Saint Bernard,
avec De la vie et des devoirs des Évêques, en 1127 et le
De la Considération (De la Réflexion), de
1149 à 1152, pour son disciple devenu le Pape Eugène III,
Saint Thomas dAquin, dans le Commentaire des Sentences, livre IV,
distinction 24; question I, article III, où il cite entre autres
le Psudo-Denys. Plus tard, le franciscain Saint Jean de Capistran compose
un Traité du Miroir des Clercs, dont on lit un court extrait au
Bréviaire, le 23 octobre. Et jen passe. Puis ce sera le Concile
de Trente, Saint Charles Borromée, et lÉcole Française,
dont nous pouvons voir quelle nest pas une génération
spontanée, quelle na pas surgi de rien.
Saint Vincent na sans doute pas lu tous ces textes, mais il en
connaît lessentiel, et on le retrouve dans ses dires.
a) Les prêtres nont pas le monopole de la sainteté.
Saint Vincent estime que les fidèles peuvent être aussi saints
et même plus que les prêtres.
Il lexplique encore deux ans avant sa mort, à 77 ans, aux
Frères de la Congrégation, (des laïcs, donc), le
13 décembre 1658 : XII, 100-101 :
Voici
un autre sujet que vous avez, mes frères, de remercier Dieu;
c'est de vous avoir appelés en une Compagnie où chacun
a pour fin sa propre perfection. Vous êtes donc ici pour travailler
à la vôtre. [
] C'est en cela que vous pouvez pousser
la vertu aussi avant que les prêtres. Et si vous travaillez fidèlement
à l'acquisition des vertus, il sera vrai de dire que vous serez
en un état parfait. Et s'il y a un prêtre qui y travaille
misérablement, comme moi, détestable pécheur, il
faut avouer que vous serez aussi plus parfaits que lui, quoique prêtre,
quoiqu'ancien, quoique supérieur.
D'où vient cela? C'est que la dignité, non plus que l'âge,
ne donne pas le mérite à l'homme, mais les uvres
qui le rendent plus semblable à Notre-Seigneur. [
] Cela
paraît par l'évangile du jugement, où il est dit
que Notre-Seigneur mettra à sa droite ceux qui auront travaillé
aux vertus et principalement à la vertu de la charité,
et que ceux-là seulement entreront au royaume des cieux. [
]
Or, vous pouvez aimer Dieu autant que les prêtres; et une pauvre
femmelette, autant que les doctes [les savants]. Le bon M. Duval [théologien
de Sorbonne, ami de Bérulle, et père spirituel de M. Vincent
après Bérulle] me disait un jour: «Monsieur, les
pauvres gens contesteront un jour le paradis avec nous et l'em-[101]-porteront,
parce qu'il y a une grande différence de leur manière
d'aimer Dieu à la nôtre.»
Leur amour s'exerce, comme celui de Notre-Seigneur, dans la souffrance,
dans les humiliations, dans le travail et dans la conformité
au bon plaisir de Dieu. Et le nôtre, si nous en avons, en quoi
parait-il? Que faisons-nous qui approche de ces marques du véritable
amour?
Vous savez lhistoire du frère Gilles; elle est assez connue
*. Il témoignait à saint Bonaventure un grand désir
daimer Dieu. Oh ! si jétais savant, disait-il,
oh ! si jétais prêtre comme vous, jaimerais
bien Dieu ! Et ce saint docteur lui ayant dit que, tout frère
quil était, sans études et sans ordres, il pouvait
autant aimer Dieu que les plus savants constitués en dignité,
et quune pauvre femmelette le pouvait pareillement. - Quoi !
dit-il, un pauvre ignorant comme moi peut être aussi amateur de
Dieu que Bonaventure ! - Oui. - Alors ce frère, transporté
de joie, sen alla crier : «Courage ! vous qui
mentendez, courage ! Vous pouvez aimer autant notre grand
Dieu que notre Père Bonaventure !»
________________________
* Le texte porte «elle est assez triviale».
Ce mot, du latin trivium, carrefour, lieu fréquenté,
navais pas encore de sens dépréciatif, mais seulement
le sens de familier, connu; ce nest
quà partir denviron 1670 que le sens péjoratif
apparut.
Par contre, le 14 janvier 1640, écrivant à Louis Abelly,
vicaire général de Bayonne, son futur ami et biographe,
il lui dit quil réformera les religieux plus par son exemple
que par des sanctions, puis il ajoute la raison: un prêtre doit
être plus parfait quun religieux! : II 4
car un prêtre
doit être plus parfait quun religieux comme tel, et beaucoup
plus, un évêque.
Il lui est arrivé au moins une fois, en 1647, pour stimuler un
confrère tenté de se laisser aller, de lui écrire,
parmi dautres exhortations : III, 163
Courage donc, Monsieur!
tenons ferme; car maintenant que nous sommes prêtres, nous sommes
obligés à une plus grande perfection et à secourir
davantage les âmes.
Mais on voit la racine pastorale de cette affirmation, qui nest
pas du tout une dévalorisation de létat de baptisé
mais comme un écho de Saint Grégoire.
b) Ce que M. Vincent dit plus couramment, cest que le
prêtre doit être saint dune manière différente,
particulière, comme pour chaque vocation. Il y fait allusion
plus loin dans la même lettre du 14 janvier 1640 à Abelly
: II, 4
Il faut «honorer
la vie du Fils de Dieu en tous ses états par nos personnes, comme
nous faisons par nos conditions.»
Cela signifie que non seulement les diverses étapes ou circonstances
de nos vies, mais aussi les diverses conditions des baptisés,
laïcs ou prêtres, mariés ou religieux, ont à
honorer diversement la vie du Christ : soit sa vie cachée,
soit sa prédication, soit les guérisons, etc.
La condition de prêtre a donc sa sainteté propre,
comme toute condition de vie.
M. Vincent la définit brièvement au n° 1 du
Règlement des Prêtres de la Conférence des mardis,
instituée en 1633. Il se trouve, sans date, dans Abelly, Livre
II, chapitre III, Section I, à la fin, page 250, et dans une copie
du XVII° ou XVIII° siècle : XIII, 128
La Compagnie de
messieurs les ecclésiastiques qui s'assemblent tous les mardis
[
] a pour fin d'honorer la vie de N.-S. J.-C., son sacerdoce éternel,
sa sainte famille et son amour envers les pauvres.
Ainsi chacun d'eux doit tâcher de conformer sa vie à la
sienne, de procurer la gloire de Dieu dans l'état ecclésiastique,
dans sa famille et parmi les pauvres, même parmi ceux de la campagne,
selon l'emploi et les talents que Dieu leur a donnés.
Cette conformité nous entraîne dans deux perspectives, quil
précise dans une lettre sans date à un missionnaire : VI,
393
Oh! que vous êtes
heureux de servir à Notre-Seigneur d'instrument pour faire de
bons prêtres, [
] ces Messieurs, appelés au plus haut
ministère qui soit sur la terre, par lequel ils doivent exercer
les deux grandes vertus de Jésus-Christ, c'est à savoir
la religion vers son Père et la charité vers les hommes..
Notons au passage la résonance toute bérullienne de cette
phrase, qui unit profondément ladoration et la mission.
Cette conformité sexprimera donc :
1° dabord, vis-à-vis de la gloire du Père,
et en particulier dans la célébration de lEucharistie,
qu'il nous recommande de faire dignement, avec les mêmes dispositions
que Jésus. Abelly, au livre III, chapitre VIII, p. 72, nous donne,
sans date, un extrait de conférence qui précise un peu cette
pensée : XI 93 :
Ce n'est pas assez
que nous célébrions la messe; mais nous devons aussi offrir
ce sacrifice avec le plus de dévotion qu'il nous sera possible,
selon la volonté de Dieu, nous conformant autant qu'il est en
nous, avec sa grâce, à Jésus-Christ, s'offrant lui-même,
lorsqu'il était sur la terre, en sacrifice à son Père
éternel.
2° Ensuite, vis-à-vis du Corps Mystique. Cest
dans le travail pastoral que le prêtre se sanctifiera, travail qui
comprend la prière suppliante dintercession, à lexemple
de Moïse, comme M. Vincent le dit, le 24 juillet 1655, en évoquant
les douleurs des populations écrasées par les guerres incessantes
: XI, 202 :
Ces pauvres gens nous
donnent leur bien pour cela; tandis qu'ils travaillent, qu'ils bataillent
contre les misères, nous sommes les Moïse qui devons continuellement
lever les mains au ciel pour eux. Nous sommes les auteurs, s'ils souffrent
pour leur ignorance et pour leurs péchés; c'est donc nous
qui sommes coupables de tout ce qu'ils souffrent, si nous ne sacrifions
toute notre vie pour les instruire.
M. Duval, grand docteur de lÉglise, disait qu'un ecclésiastique
doit avoir plus de besogne qu'il n'en peut faire; car, dès que
la faitardise [fainéantise] et l'oisiveté s'emparent d'un
ecclésiastique, tous les vices accourent de tous côtés:
tentations d'impureté et tant d'autres! [
]
O Sauveur, ô mon bon Sauveur, plaise à votre divine bonté
délivrer la Mission de cet esprit de faitardise, de recherche de
ses propres aises, et lui donner un zèle ardent pour votre gloire,
qui fera embrasser tout avec joie et qui ne lui fasse jamais refuser l'occasion
de vous servir! Nous sommes faits pour cela; et un missionnaire, un vrai
missionnaire, un homme de Dieu, un homme qui a l'esprit de Dieu, tout
lui doit être bon et indifférent; il embrasse tout, il peut
tout; à plus forte raison, une Compagnie, une congré-[203]-gation
peut tout, étant animée et portée par l'esprit de
Dieu.
Autrement dit, la voie de sainteté du Prêtre, sa façon
de conformer sa vie à celle de Notre-Seigneur, cest la charité
ardente, le zèle, pour la gloire de Dieu et le salut éternel
des âmes, en vivant, comme Jésus, avec les gens, tout donné
à eux, chacun «selon lemploi et les talents que
Dieu lui a donnés.»
3. Grandeur de la tâche de former de bons prêtres
Dès les débuts de lÉglise, les prêtres
ne furent pas tous saints, et dès les premiers siècles,
aux plaintes sur les mauvais prêtres et même de mauvais évêques,
et aux exhortations à leur sanctification, se sont joint, de la
part des Conciles, des Papes et des Évêques, des instructions
sur la nécessité de ne pas ordonner sans discernement ni
préparation. La liste en serait longue.
Jeudi 3 novembre 94
Pour faire voir la nécessité de la formation des futurs
prêtres, M. Vincent insiste encore sur lestime du sacerdoce
presbytéral; mais il dénonce aussi labus qui est fait,
de cette estime, le rôle néfaste des mauvais prêtres.
Ses déclarations sur ce sujet se répètent; il serait
facile de composer, avec les textes de M. Vincent, un petit traité
danticléricalisme! Hélas, cela a débuté
comme lÉglise
Il nous suffira de lire un passage de la conférence du 6 décembre
1658, qui pourra nous étonner, car il y a alors 30 ans que les
exercices des Ordinands ont commencé, et 17 ans que les Grands
Séminaires lazaristes et sulpiciens ont débuté, petitement,
il est vrai, et la réforme du clergé nest encore pas
beaucoup avancée! XII, 85-86; E. 501-502
On doute si tous
les désordres que nous voyons au monde ne doivent pas être
attribués aux prêtres. [
]
On a fait plusieurs conférences sur cette question laquelle on
a traité à fond, pour découvrir les sources de
tant de malheurs; mais le résultat a été que l'Église
n'a de pires ennemis que les prêtres. C'est deux que les
hérésies sont venues; témoins ces deux hérésiarques
Luther et Calvin, qui étaient prêtres; et c'est par les
prêtres que les hérétiques ont prévalu, que
le vice a régné et que l'ignorance a établi son
trône parmi le pauvre peuple; et cela par leur propre dérèglement
et faute de s'opposer de toutes leurs forces, selon leurs obligations,
à ces trois torrents qui ont inondé la terre.
Quel sacrifice, Messieurs, ne faites-vous pas à Dieu de travailler
à leur réformation, en sorte qu'ils vivent conformément
à la hauteur et dignité de leur condition et que lÉglise
se relève, par ce moyen, de l'opprobre et de la désolation
où elle est !
B. Lestime
du sacerdoce baptismal ( mais il nemploie pas ce terme
)
Dans la plupart des textes de Saint Vincent, il nest pas question
des prêtres en tant que tels. En effet, de même que Bérulle
parlait et écrivait autant aux Carmélites ou à des
personnes laïques quaux Oratoriens, Vincent parle et écrit
autant aux Filles et aux Dames de la Charité et aux Frères
quaux Prêtres, et ses conférences sadressent
aux Frères comme aux Prêtres de la Mission.
Dautre part ilnemploie pas le terme de sacerdoce commun des
fidèles, ni de sacerdoce baptismal. Cependant tout son vocabulaire
pour les baptisés est sacerdotal, cest-à-dire à
la fois sacrificiel, vocabulaire doffrande, jusquà
loffrande de lEucharistie, et pastoral, missionnaire.
Ce serait donc une erreur - parfois commise - dutiliser sans discernement
ses textes pour en tirer une doctrine vincentienne du presbytérat,
car ils valent tout autant pour le laïcat. Ils valent aussi pour
les prêtres, évidemment, mais en tant que baptisés,
pas en tant que prêtres comme tels. Il faut bien distinguer ce quil
dit des prêtres en tant que baptisés, et en tant que prêtres.
Ce qui touche spécialement aux prêtres est bien repérable,
bien typé - et peu nombreux.
Nous verrons d'abord l'aspect sacrificiel, dans cette deuxième
partie, et l'aspect missionnaire dans la troisième.
1. Grandeur du rôle des fidèles, prêtres
y compris : offrir, même lEucharistie
a) Revêtu de Jésus-Christ, offrir toute sa vie
Tout se fonde sur le baptême, qui nous consacre en nous identifiant
à Jésus-Christ.
Le baptême fait circuler la vie de Jésus-Christ dans nos
personnes et fait de nous, tous ensemble, le corps mystique de Jésus.
Monsieur Vincent la enseigné souvent. Nous avons encore quelques
passages, telle cette phrase aux missionnaires, le 2 mai 1659 : XII 224-225
:
Saint Paul dit que
par le baptême nous nous revêtons ainsi de Jésus-Christ
: «Vous qui êtes baptisés en Jésus-Christ,
vous êtes revêtus de Jésus-Christ». [225] Que
faisons-nous quand nous établissons en nous la mortification,
la patience, l'humilité, etc.? Nous y établissons Jésus-Christ;
et ceux qui travaillent à toutes les vertus chrétiennes
peuvent dire, comme Saint Paul : «Je vis, ce n'est plus moi qui
vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi.»
Le baptême est un appel à se donner à Dieu, à
se consacrer à Dieu, à la suite de Jésus-Christ,
pour l'oeuvre à laquelle il nous destine. Se donner, se dévouer,
se consacrer, c'est s'offrir : c'est lacte sacerdotal par excellence;
c'est l'acte de notre unique Prêtre, Jésus-Christ.
Jésus le premier s'est offert, dès le premier instant de
l'Incarnation, comme le dit lÉpître aux Hébreux,
en 10, 5,7: "Le Christ, en entrant dans le monde, dit: ... Voici,
je viens... pour faire, ô Dieu, ta volonté" .
À sa suite, lae baptême nous engage à nous offrir
à lui. Dans ce qui nous reste des conférences, 12 fois Monsieur
Vincent parle de "consécration", et 14 fois de
"se donner à Dieu". Il l'exprime ainsi aux missionnaires,
le 7 novembre 1659, en reprenant à loratorien Condren lidée
que Notre-Seigneur a fait des vux : XII 368
Jean Eudes reprendra plus tard la même pensée, nous lavons
vu ci-dessus.
Ce personnage se
fondait sur ces paroles du psalmiste: «j'accomplirai les voeux
qu'ont prononcé mes lèvres», car le psaume où
sont ces paroles parle entièrement de Notre-Seigneur, de l'accomplissement
donc de ces voeux qu'il avait faits de s'offrir et de se présenter
à Dieu son Père pour faire en toutes choses sa sainte
volonté, de racheter les hommes, de s'incarner, de travailler
à leur salut, enfin de mourir pour eux.
Par le baptême, nous sommes tous et toutes prêtres avec Jésus-Christ,
nous sommes corps mystique de l'unique Prêtre, invités à
nous offrir tout entiers à sa suite en victimes spirituelles agréables
à Dieu, selon Rom 12,1 et Hébr. 5,1. Nous offrir à
la fois à Dieu et à nos frères, spécialement
les plus pauvres.
Et les vux que font les Lazaristes de les Filles de la Charité,
dans le prolongement du baptême, sont l'expression de cet exercice
du sacerdoce baptismal commun à tous les fidèles. Sans employer
ce terme, Monsieur Vincent dit la chose très nettement à
ses confrères, le 7 novembre 1659 : XII 371; 372 :
Ces voeux sont un
nouveau baptême; ils opèrent en nous ce qu'y avait fait
le baptême; car, par le baptême, on est retiré de
l'esclavage de Satan, on est fait enfant de Dieu, on a droit et part
au Paradis. [
]
Que fait celui qui a prononcé les voeux ? Il offre à Dieu
un holocauste de lui-même. [
] Une personne qui a fait les
voeux de pauvreté, chasteté et obéissance donne
tout à Dieu, renonçant aux biens, plaisirs et honneurs;
c'est un parfait holocauste, car l'entendement, Messieurs, est sacrifié
à Dieu, comme le jugement propre et la volonté propre.
b) Offrir lEucharistie
Ce sacerdoce baptismal, cette consécration de tout soi-même
à Dieu en la personne des pauvres, cela trouve son point culminant
en offrant la Sainte Eucharistie. En effet, si seul le prêtre ordonné
peut consacrer le pain et le vin au Corps et au Sang du Christ, tout baptisé,
homme et femme, offre, non seulement sa vie, mais, avec le prêtre
et le Christ, l'Eucharistie.
Le 31 juillet 1634, Saint Vincent ne fait que rappeler aux Soeurs une
doctrine tout à fait traditionnelle : IX 5; F. Ch. 4
Que pensez-vous
faire, y étant [à la sainte messe] ? Ce n'est pas le prêtre
seul qui offre le saint sacrifice, mais ceux qui y assistent; et je
m'assure que, quand vous aurez été bien instruites, vous
y aurez grande dévotion, car c'est le centre de la dévotion.
M. Vincent sait parfaitement que seul le prêtre ordonné
consacre lEucharistie, et que cette Consécration est valide
même sil nest pas dans les meilleurs dispositions, et
que le Sacrifice du Christ est unique et parfait.
Mais il sait aussi que, sans rien y ajouter dessentiel, la ferveur
de notre amour, lorsque nous loffrons avec le Christ, a tout de
même son prix aux yeux du Père, et que les fidèles
peuvent ici surpasser le prêtre.
Le 7 novembre 1659, il le rappelle aux prêtres et aux frères
: XII 376-377 :
Quand un prêtre dit la messe, nous devons croire et savoir que
c'est Jésus-Christ même, Notre-Seigneur, le principal et
souverain prêtre, qui offre le sacrifice; le prêtre n'est
que le ministre de Notre-Seigneur, qui s'en sert pour faire extérieurement
cette action. Or, l'assistant qui sert le prêtre et ceux qui entendent
la messe participent-ils, comme le prêtre, au sacrifice qu'il
fait et qu'ils font avec lui, [376] comme il dit lui-même en son
Orate, fratres, ut meum ac vestrum sacrificium acceptabile fiat apud
Deum Patrem omnipotentem. [Priez , mes frères, pour que ce sacrifice,
le mien et le vôtre, devienne acceptable par Dieu le Père
Tout-Puissant] ? Sans doute, ils y participent, et plus que lui, s'ils
ont plus de charité que le prêtre. [
] Ce n'est pas
la qualité de prêtre ou de religieux qui fait que les actions
sont plus agréables à Dieu et méritent davantage,
mais bien la charité, s'ils l'ont plus grande que nous.
Nous avons la même affirmation dans lIntroduction à
la Vie Dévote, de Saint François de Sales, II, chap. 14,
et nous lavons vue, après Saint Vincent, dans Saint Jean
Eudes.
c) Offrir ses forces, son travail, son service : ce sont
les divers ministères : = 2 Æ
2. Les Ministères des fidèles, prêtres
y compris
Instruire, catéchiser; servir spirituellement et corporellement
Ils reposent sur une vocation.
Le baptême lui-même est le fruit d'un appel de Dieu, d'une
vocation, Saint Paul le rappelle souvent.
Les modalités concrètes de nos vocations se précisent
au long de notre existence: un seul corps, le Christ, plusieurs sortes
de membres, c'est-à-dire plusieurs sortes de vocations.
Souvent Monsieur Vincent inculque aux Soeurs l'estime de leur vocation,
il évoque même, dans la ligne de Saint François de
Sales, les vocations des laïcs. Ainsi, le 22 septembre 1647 : IX
353-354; F. Ch. 236
Avant de pousser
plus avant, ... il faut que je vous die ce que c'est que la vocation.
La vocation est un appel de Dieu pour faire une chose. La vocation des
apôtres était un appel de Dieu pour planter la foi par
toute la terre; la vocation du religieux est un appel de Dieu dans la
pratique des règles de la religion (c'est-à-dire de l'Ordre
ou de la Congrégation); la vocation des mariés est un
appel de Dieu pour le servir dans la conduite d'une famille et l'éducation
des enfants; et la vocation d'une Fille de la Charité est l'appel
de Dieu, le choix que sa bonté a fait d'elle, [
] pour le
servir dans tous les emplois qui sont propres à ce genre de vie,
auxquels il permettra qu'elles soient appliquées.
Il ny a pas encore tellement longtemps, il était courant
dentendre dire que la vocation ou les ministères des laïcs
étaient simplement de compléter celui des prêtres
par lengagement temporel, soit dans la Cité, soit dans la
gestion des divers services de lÉglise.
Or, pour lÉcole Française, et spécialement
pour Saint Vincent, les laïcs ont bien sûr à seconder
les prêtres dans les tâches matérielles, mais ils ont
aussi, comme les prêtres, et avec eux, dit couramment Saint Vincent,
à accomplir le service spirituel et corporel, que M. Vincent rattache
à la mission, et que les prêtres nont pas à
négliger, selon leurs fonctions. Le service spirituel, même
accompli par les laïcs, est un service vraiment sacerdotal (du sacerdoce
commun), qui fut souvent considéré comme réservé
aux prêtres. Et le service corporel, également, et nest
pas à négliger par les prêtres, bien quil ait
été longtemps considéré comme indigne deux.
a) Servir spirituellement
1° Enseigner, catéchiser
Que tout baptisé ait aussi fonction dévangéliser,
de catéchiser, nous lavons vu amorcé par Saint Vincent
à propos des Frères, en parlant de ce ministère pour
les prêtres. Nous en avons dautres exemples.
Le plus typique est celui de la présidente des Dames de la Charité
de lHôtel-Dieu de Paris, Mme Goussault. Le 16 avril 1633,
elle relate à Saint Vincent sa tournée de visite des Charités;
son périple par Orléans et Angers. Dans les divers lieux,
elle donne des instructions. Voici ce qui touche notre sujet : S. V. I,
192-193, et 195
Le lendemain, ...
je fus coucher à Artenay, où je fis grand catéchisme
à l'église, je crois vous l'avoir mandé, puis dîner
à Orléans, [
] Jétais logée chez
des huguenots.
Jai gardé cette indication, remarquable pour le style de
relations que Vincent avait
et insifflait à ses disciples, avec les non catholiques.
Du mardi 5 au jeudi 7, elle était à Saumur, et le vendredi
8 elle arrive à Angers, d'où elle écrit, le samedi
16 :
Dimanche <le
10 avril>, je fus à une religion <cest-à-dire
dans une communauté religieuse>, où, contre ma coutume,
je fus deux heures devant le Saint Sacrement, où là il
me vint en pensée comment je pourrais parler du catéchisme
devant ces demoiselles de céans, que je m'imaginais en avoir
grand besoin <"Demoiselle" désignait alors des femmes
mariées à un simple écuyer ou à un non noble,
simples bourgeoises>. Je me résolus d'aller aux pauvres Renfermés*,
où je les menai et interrogeai les enfants, assez bien instruits.
Il y a un bon ecclésiastique qui en a grand soin.
* Lédition Coste a une erreur de lecture
: «aux pauvres, aux fermes, alors que Renfermés,
qui est lHôpital Général dAngers,
est très lisible.
Mon Père,
cela est admirable que Dieu me donna la hardiesse de parler en présence
de leur ecclésiastique et pour le moins cent personnes qui m'écoutaient,
et puis après me payèrent de tant de louanges; même
ce bon prêtre me dit qu'il s'estimerait bien heureux de pouvoir
finir ses jours auprès de moi, sans gages, ni récompense,
mais seulement pour ouïr les paroles qui sortiraient de ma bouche.
Voilà ses propres termes.
Plus tard, M. Vincent exprimera une limite. Nous avons déjà
cité ce quil écrit le 16 août 1652 à
un frère qui voulait s'en aller seul prêcher et soigner les
malades : S. V. IV, 450
J'appelle tentation
le mouvement qui vous a pressé de vous en aller seul à
la campagne instruire les pauvres et servir les malades. Premièrement,
parce que l'instruction des choses divines n'est pas de la profession
des laïques; il faut être dans les saints ordres pour administrer
la parole de Dieu; autrement, ce serait un désordre, ce serait
entreprendre sur l'office des ecclésiastiques, qui seuls ont
droit d'enseigner publiquement les vérités chrétiennes.
Il la redit dans lentretien du 17 novembre 1656 déjà
cité en 1re partie : XI, 384 :
Les frères
ne doivent point enseigner ni catéchiser dans l'église;
non, cela n'est pas expédient;
mais, hors de là, ils le doivent faire en toutes rencontres.
Notons qu'il ne dit pas que c'est interdit, mais seulement "pas
expédient"... Et il n'est pas sûr que ce soit une position
absolue.
En effet, les Missions, qui étaient en principe animées
par les prêtres, les frères étant leurs aides pour
les aspects matériels, ont été, en fait, plus dune
fois réalisées aussi avec la coopération de séminaristes
du Séminaire Interne, comme près d'Annecy, en février
1642 (II, 223), en Champagne, en janvier 1643 (II, 360-361), et encore
en 1655, au bord de l'Océan (XI, 269), sans parler de paroissiens
eux-mêmes, qui étaient invités à rapporter
à leurs voisins ce qui se disait et se faisait.
Citons aussi cette recommandation suffisamment nette aux Filles de la
Charité, lors de lentretien du 8 décembre 1658 : X,
627.
Cest une chose
nécessaire que les Filles de la Charité instruisent les
pauvres des choses nécessaires à salut; et pour cela il
faut quelles soient instruites premièrement elles-mêmes
avant que de pouvoir enseigner aux autres.
2° Accompagner spirituellement
: direction spirituelle, assistance aux mourants
Contentons-nous de la manière dont M. Vincent invitait
les Dames de la Charité de lHôtel-Dieu à pratiquer
cet accompagnement des malades et des mourants.
En 1636, il recommande aux Dames de l'Hôtel-Dieu de Paris l'accompagnement
spirituel de leurs malades, et leur inculque l'excellence de cet exercice,
S. V. XIII, 764.
Il en a assez souvent détaillé les méthodes. Par
exemple, à l'Hôtel-Dieu, sur les 14 qui sont de service de
trois mois en trois mois, «il y en aura deux chaque jour qui instruiront
les femmes malades des vérités chrétiennes nécessaires
à salut, les disposeront à faire une confession générale
de toute leur vie» (Règlement de 1660). Le règlement
de 1636 précisait que pour les hommes, Dieu avait déjà
disposé quelques hommes de piété et de qualité
pour ce ministère (probablement de la Confrérie du Saint-Sacrement.
(S. V. XIII 763).
On y voit le lien de ce service avec lEucharistie et loffrande.
Outre le Règlement de 1636 (XIII, 763) et lentretien de 1657
(XIII, 817), le Règlement de 1660 est plus complet, n° 7, 1°
: XIII, 826
7. [
] Il y
en aura deux chaque jour qui instruiront les femmes malades des vérités
chrétiennes nécessaires à salut, les disposeront
à faire une confession générale de toute leur vie,
diront les motifs et la manière de la bien faire et les exhorteront
à ;se servir de tous les moyens possibles pour se sauver, avec
l'aide de Dieu, soit qu'elles meurent, ou qu'elles guérissent
de cette maladie.
[Elles] distribueront aux malades les douceurs et rafraîchissements
préparés à cet effet, selon l'ordre de celle qui
en aura la charge, prenant occasion de consoler les malades par quelque
parole d'édification appliquée selon leur besoin.
8. Toutes adoreront Notre-Seigneur en entrant dans la chapelle dudit
Hôtel-Dieu, lui offriront le service qu'elles lui vont rendre,
le prieront de l'avoir agréable et de leur donner à cette
fin la charité et l'humilité dont il a honoré saint
Louis au même lieu.
Quant à la direction spirituelle, nous savons quau
XVII° siècle, des laïcs, hommes et femmes, ont rempli
cette fonction. Louise de Marillac assurait la direction spirituelle de
ses Surs et de diverses dames, dont il nous reste au moins une lettre.
Monsieur Vincent nous laissé une déclaration très
claire sur ce sujet, en parlant sur le discernement des esprits, le 17
octobre 1659 : XII, 343-344 :
Ce sont les personnes
spirituelles, qui vivent de l'esprit, qui vivent d'une manière
spirituelle, qui doivent savoir faire le discernement des fausses lumières
d'avec les vraies, tant pour leur intérêt particulier que
pour la consolation de leur prochain; car, ayant reçu les lumières
que le Saint-Esprit communique à ceux qui se donnent à
lui, ces personnes-là sentent avoir de la lumière et même
de l'expérience pour aider les âmes qui sont portées
à faire des choses qui les conduisent à leur perte.
Hélas! combien voyons-nous et combien les siècles passés
ont-ils vu de personnes qui ont éclairé une infinité
d'âmes, quoiqu'elles ne fussent pas appelées au sacerdoce,
dont l'office propre est d'être la lumière du monde!
Si cela est, Messieurs, comme il n'en faut aucunement douter, [344]
combien plus, nous autres prêtres, sommes-nous obligés
d'entrer dans la connaissance de ces choses et d'apprendre quelles sont
les vraies lumières, pour détromper ceux qui cheminent
dans les ténèbres, pour consoler les âmes qui sont
travaillées de fausses illusions !
b) Servir corporellement
Cest assez clair pour les laïcs. Dès 1617, à
Châtillon, Saint Vincent le décrit dans les détails,
et de concert avec Sainte Louise de Marillac, il élabore les Règlements
des Hôtels-Dieu, de lHospice du Nom de Jésus, des Enfants
Trouvés, des secours aux galériens, aux Provinces dévastées
par les guerres, etc., que lon peut lire dans les tome XIII de ses
uvres.
C. La spiritualité
missionnaire
Nous avons vu que le sacerdoce baptismal et le sacerdoce ministériel
englobaient une dimension missionnaire, au double sens de ce mot: le fait
dêtre envoyé par le Père et Jésus-Christ,
et dêtre envoyé au loin, soit à ceux qui sont
loin de Dieu, soit à ceux qui sont loin géographiquement,
par toute la terre.
Réciproquement, la spiritualité missionnaire est donc vraiment
une spiritualité sacerdotale. Elle est une spiritualité
du sacerdoce baptismal, et pas uniquement presbytéral. Jésus
envoie tous les baptisés, et M. Vincent parle aux Frères
comme aux Prêtres, ainsi quaux Dames et aux Filles de la Charité.
Le 7 novembre 1659, parlant sur les vux, Vincent a bien fait le
lien entre la consécration de par le baptême, et la mission,
par cette formule : «consacrés pour continuer la mission
de son Fils et des apôtres».(SV. XII, 372)
1. Notre vocation propre : envoyés aux Pauvres,
à la suite de Jésus-Christ
À limage de la Sainte Trinité, le baptême et
le sacerdoce nous amènent à la Mission.
Le style propre de la Mission vincentienne, tout à fait différent
de la mission oratorienne ou jésuite, cest lattention
aux pauvres et aux délaissés mise en premier, avec le service
corporel autant que spirituel, comme Jésus lui-même, et dans
cette vue proprement mystique que Jésus est réellement présent
dans le pauvre, un peu comme dans lEucharistie, puisquil la
dit lui-même.
Servir les pauvres comme Jésus la fait, et en voyant Jésus
en eux: c'est notre vocation propre.
Cest laspect tout à fait particulier à Saint
Vincent, que lon ne trouve pas chez les autres membres de lÉcole
Française. Il a bien lesprit de lÉcole Française,
mais il y ajoute cette dimension.
Lundi 31 octobre 94 du Mois Vinc. des Directeurs, Juillet 90
Les textes sont assez connus; ils sont innombrables; mais comprenons-nous
un peu mieux leur profondeur mystique ? à quel point union à
Dieu et service des pauvres sont liés ? Il faudrait lire ses déclarations
du 9 mars 1642 (IX, 59-60), et du 23 juillet 1654 (X. 2-3). Sa lettre
du 24 novembre 1658 à la soeur Anne Hardemont est encore plus saisissante
: VII 382
En faisant ce que
vous faites, vous accomplissez la loi et les prophètes, qui nous
commandent d'aimer Dieu de tout notre coeur, et notre prochain comme
nous-mêmes. Et quel plus grand acte d'amour peut-on faire que
de se donner soi-même tout entier, d'état et d'office,
pour le salut et le soulagement des affligés ! Voilà toute
notre perfection.
Reste à joindre l'affection à l'action et de vous conformer
au bon plaisir de Dieu, faisant et souffrant toutes choses pour les
mêmes intentions que Notre-Seigneur en a fait et souffert de semblables.
Je le prie qu'il nous fasse à tous cette grâce.
Et nomettons pas cette déclaration magnifique, alors quil
avait 78 ans, le 30 mai 1659 : S.V. XII, 262 :
Nous sommes choisis de Dieu comme instruments de son immense et paternelle
charité, qui se veut établir et dilater dans les âmes.
[
]
Notre vocation est
donc d'aller, non en une paroisse, ni seulement en un évêché,
mais par toute la terre; et quoi faire? Embraser les curs des
hommes, faire ce que le Fils de Dieu a fait, lui qui est venu mettre
le feu au monde afin de l'enflammer de son amour. Qu'avons nous à
vouloir, sinon qu'il brûle et qu'il consume tout? Mes chers frères,
faisons réflexion à cela, s'il vous plaît. Il est
donc vrai que je suis envoyé, non seulement pour aimer Dieu,
mais pour le faire aimer. Il ne me suffit pas d'aimer Dieu, si mon prochain
ne l'aime.
2. Grandeur de la vocation missionnaire
Nous savons assez que les Missions aux pauvres gens, qui comprennent
dailleurs non seulement la prédication, avec le petit et
le grand catéchisme, mais aussi les confessions et les visites
aux pauvres et aux malades, auxquelles participent Frères et laïcs,
sont la deuxième fin de la Compagnie et notre vocation propre,
et bien en lien avec la dimension pastorale du presbytérat. Nous
savons aussi combien Saint Vincent voulait que nous en soyons remplis
de zèle et de fierté. Cest assez connu pour quil
soit nécessaire de citer autre chose que deux textes :
a) Le zèle du salut des âmes : être enflammés
damour pour le salut éternel des hommes.
Il écrit à François du Coudray, à Rome, en
1631, chargé de demander au Pape dapprouver la Congrégation
: I, 115
Vous devez faire
entendre que le pauvre peuple se damne, faute de savoir les choses nécessaires
à salut et faute de se confesser.
Nous connaissons cette phrase rapportée dans Abelly : S. V. XI,
76-77 :
Si néanmoins
Dieu permettait [
] que quelques uns dentre eux fussent obligés
daller mendier leur pain, ou de coucher au coin dune haie,
tout déchirés et tout transis de froid, et quen
cet état lon vînt à demander à lun
deux : «Pauvre prêtre de la Mission, qui ta
réduit à cette extrémité ?», quel
bonheur, Messieurs, de pouvoir répondre : «Cest la
charité!»
b) La fierté de notre vocation :
Travailler au salut
des pauvres gens des champs, cest là le principal de notre
vocation, et tout le reste nest quaccessoire. [
]
Cest exprimer [
] la vocation de Jésus-Christ. [
]
Le principal de Notre-Seigneur était de travailler pour les pauvres.
(XI, 133)
1° Cest continuer
de faire ce que Jésus a fait
Il la dit aux Filles de la Charité, le 5 juillet 1640 :
S. V. IX 14, 15 :
Pour être
vraies Filles de la Charité, il faut faire ce que le Fils de
Dieu a fait sur terre. Et qu'a-t-il fait principalement ? Après
avoir soumis sa volonté en obéissant à la Sainte
Vierge et à saint Joseph, il a continuellement travaillé
pour le prochain, visitant et guérissant les malades, instruisant
les ignorants pour leur salut. Que vous êtes heureuses, mes Filles,
d'être appelées à une condition si agréable
à Dieu !
Nous venons de lire se phrase à ses confrères, le 7 novembre
1659 : S. V. XII 372; E. 793
Qu'ajouterons-nous à ce que nous avons dit des raisons que nous
avons de remercier Dieu de la grâce qu'il nous a faite de nous avoir
mis en cet état, de lui être ainsi consacrés pour
continuer la mission de son Fils et des apôtres ?
2° Pour manifester aux
affligés la Miséricorde du Père
Cest un aspect essentiel de la mission sacerdotale : mission dadoration
du Père, et dimitation de sa miséricorde pour les
hommes, par le service et lintercession pour les hommes. Cest
lhommage que le Siracide, lEcclésiastique, rend à
la mémoire des Pères : : Illi viri misericordiæ
sunt . <Ce sont des hommes de miséricorde>44, 10.
Parmi tant de textes où lon sent vibrer toute la compassion
de Saint Vincent, citons celui du 6 août 1656 : XI, 340-342 :
Quand nous allons
voir les pauvres, nous devons en-[341]-trer dans leurs sentiments pour
souffrir avec eux, et nous mettre dans les dispositions de ce grand
apôtre, qui disait: Omnibus omnia factus sum je me suis fait tout
à tous (1 Cor. 9, 22); en sorte que ce ne soit point sur nous
que tombe la plainte qu'a faite autrefois Notre-Seigneur par un prophète:
Sustinui qui simul mecum constristaretur, et non fuit , j'ai attendu
pour voir si quelqu'un ne compatirait point à mes souffrances,
et il ne s'en est trouvé aucun (Ps. 68, 22). Et pour cela, il
faut tâcher d'attendrir nos curs et de les rendre susceptibles
[= capables de ressentir] des souffrances et des misères du prochain,
et prier Dieu qu'il nous donne le véritable esprit de miséricorde,
qui est le propre esprit de Dieu: car, comme dit lÉglise,
c'est le propre de Dieu de faire miséricorde et d'en donner l'esprit.
[
]
[
] [342] Soyons donc miséricordieux, mes frères,
et exerçons la miséricorde envers tous, en sorte que nous
ne trouvions plus jamais un pauvre sans le consoler, si nous le pouvons,
ni un homme ignorant sans lui apprendre en peu de mots les choses qu'il
faut qu'il croie et qu'il fasse pour son salut.
3° Sous la mouvance du
Saint-Esprit
Il en parle plus dune fois, par exemple le 13 décembre 1658
: XII, 108 :
Quand on dit que
le Saint-Esprit opère en quelqu'un, cela s'entend que cet Esprit,
résidant en cette personne, lui donne les mêmes inclinations
et dispositions que Jésus-Christ avait sur la terre, et elles
le font agit de même, je ne dis pas d'une égale perfection,
mais selon la mesure des dons de ce divin Esprit.
3. La sainteté missionnaire: les vertus du missionnaire
Cest ici que culmine la spiritualité des vincentiens, laïcs
ou prêtres, hommes ou femmes :
une spiritualité du sacerdoce baptismal missionnaire.
a) Le principe fondamental, tiré de Jésus et de
Saint Paul, est rappelé souvent par M. Vincent, S. V. XI 312, 402,
XII, 107, 343, XI, 2 : «se vider de soi-même pour revêtir
Jésus-Christ».
Qui dit consécration, offrande, sacerdoce, dit sacrifice, immolation.
Se donner suppose qu'on ne s'appartient plus, qu'on ne se recherche plus
soi-même... en même temps qu'on entre dans une vie plus large,
renouvelée, ouverte...
Il y a donc toute une ascèse, chez Monsieur Vincent, comme chez
tout auteur chrétien: toute une insistance sur la nécessité
de nous vider de nous-mêmes, de nous laisser dépouiller de
tout esprit de propriétaire
Non par masochisme, mais parce
que c'est le seul moyen pour que Dieu et les autres puissent entrer
Une des soeurs qui parlèrent le 8 décembre 1659 l'avait
bien compris : X 693 :
Mon Père,
il m'a semblé que, comme nous nous sommes données à
Dieu, nous devons être indifférentes à tout, car
nous ne sommes plus à nous-mêmes, et ce serait vouloir
nous retirer de Dieu que de ne pas être dans cette indifférence.
Dieu vous bénisse, ma soeur ! Voilà une bonne raison,
c'est que nous nous sommes données à Dieu, et partant
nous ne sommes plus à nous-mêmes.
Mais, curieusement, se vider de soi-même, ne plus nous soucier
de notre réussite, de nos limites, de nos peurs, de notre point
d'honneur ni de nos humiliations, cela va nous libérer,
en nous aidant à nous accepter tels que nous sommes.
Souvent, en effet, nos problèmes viennent de ce que nous voudrions
être autrement, être comme tel ou tel autre, tout en étant
très jaloux de nous-mêmes...
SaintVincent, comme Jésus dans lÉvangile, nous apprend
que se vider de soi, c'est en fait, paradoxalement, se trouver, être
soi, en vérité, et avec une certaine paix.
Cela suppose une capacité de prendre de la distance d'avec soi-même
(ce qu'on appelait le renoncement), et donc pas mal d'humour, et une grande
foi : remettre notre "moi" à Dieu ("In manus tuas
",
en tes mains, Seigneur
), en acceptant de nêtre
que nous-mêmes, et pas tel ou tel autre. Vincent le répète
plusieurs fois, et ce qu'il dit par exemple à Jacques Pesnelle,
le 16 mai 1659, est capital pour tous : VII 551
Avec cela, Monsieur,
anéantissez-vous devant Dieu, reconnaissant que vous n'être
rien qu'un instrument inutile et capable de tout gâter. Mais,
tel que vous êtes, abandonnez-vous à sa divine conduite,
plein de confiance qu'elle sera elle-même la conduite de vos conduites,
la force de votre esprit et de votre corps et l'âme de votre famille.
Je vous prie donc de prendre courage et d'espérer que tout ira
bien, alors même qu'il vous semblera le contraire.
Remplis de Jésus-Christ, comme Lui, nous serons passionnés
uniquement de ce quil nous a appris à demander: que le nom
du Père soit sanctifié, que son règne arrive,
en acceptant que sa Volonté soit faite, même quand nous ne
la comprenons pas
b) Le détail, les applications : la grande vertu, la Charité
de Jésus-Christ
et les vertus qui lappliquent en nous rendant aptes à une
relation vraie les cinq vertus du missionnaire.
Voyons-nous maintenant combien simplicité humilité et douceur
prennent toutes leurs dimensions : la dimension théologale, en
rejoignant l'abandon à la Providence, le dessaisissement de soi
pour que Jésus-Christ vive en nous et agisse par nous, et la dimension
humaine et pastorale, en permettant aux autres dentrer en nous,
davoir confiance en nous.
La mortification, loubli de soi, de nos intérêts,
est la condition sine qua non, indispensable; sinon, nous ne pouvons pas
être ouverts aux autres en vérité ni en toutes circonstances,
Soutenant et couronnant le tout, le zèle, qui est la flamme de
la Charité (S.V. 307-308).
4. Et quand on ne peut plus rien faire ?
Plus profond que l'ascèse, nous sommes souvent acculés,
par les événements et le temps qui savance, au cur
dopuloureux de la destinée, de l'aventure humaine. Oui, de notre
côté ou de celui des autres ou des circonstances, tout ne
va pas toujours comme on l'aurait espéré, dans la Mission,
dans le service des pauvres, loin de là
Alors, quand tout va mal ? quand déferle le malheur?
Et quand on ne peut plus rien faire? quand on se voit impuissant? quand
la maladie, l'infirmité, la vieillesse, ou les menées des
hommes, font que nous sommes rendus incapables d'agir ? Quand nous
sommes acculés à la Croix ?
Dès le début, Vincent a parlé de la Croix, il avait
saisi que nous avons à entrer dans le destin de Jésus, jusquau
bout, jusquà la Croix, léchec, les persécutions,
que c'est seulement par là que l'on peut entrer dans sa Résurrection,
et que, si nous vivons déjà de sa Résurrection, nous
avons encore à partager sa Passion, comme Saint Paul l'inculque
aux Galates (2, 19) aux Corinthiens (1 Cor. 1, 17-18) ou aux Colossiens
(1, 24), à quoi Luc 14, 27 fait écho. Cétait
facile, alors, en 1635, le 1r mat, décrire à M. Portail
: S. V. I, 295 : «nous vivons en Jésus-Christ par la mort
de Jésus-Christ».
Cela n'a passé que lentement dans sa chair, dans tout son
être, au long des contrariétés... la découverte
que des missionnaires quittaient la Compagnie... que plusieurs devenaient
infirmes, malades, ou mouraient
que les générosités
se lassaient d'aider les Provinces dévastées, comme de prendre
en charge les Enfants Trouvés... Après ces années
1635-1642, ses accents sur la confiance en la Providence sont beaucoup
plus personnels...
Les Règles Communes, quoique élaborées en
coolaboration avec ses confrères, portent bien sa marque, en particulier
par cette conviction que même les malades participent à la
Mission; cest une manière bien peu agréable, mais
réelle dêtre missionnaire, et ce paragraphe des Règles
Communes, chapitre VI, 3, peut nous aider à nous considérer
encore comme missionnaires, confrères, Surs, et tous les
baptisés (peut-être même si nous avons perdu la tête)
:
Nos
malades aussi se persuaderont qu'ils ne sont pas dans l'infirmerie et
dans le lit, seulement pour y être médicamentés
et guéris, mais aussi pour y enseigner, comme dans une chaire
de prédicateur, du moins par leur exemple, les vertus chrétiennes,
particulièrement la patience et la conformité au bon plaisir
de Dieu ; et ainsi édifier tous ceux qui les visiteront ou assisteront
; en sorte que leur vertu se perfectionne dans leur infirmité.
Puis ce furent les grandes épreuves : les confrères envoyés
à Madagascar qui meurent les uns après les autres, ou font
naufrage, en route ou au départ... En 1657, c'est la peste à
Gênes; et il reste sans nouvelles de ses confrères, tout
comme du dernier convoi parti pour Madagascar... A Paris, des confrères
grognent : "c'est le signe que Dieu ne veut pas qu'on entreprenne
tant de choses"...
Alors, le 25 août 1657, à la répétition d'oraison,
il laisse exhaler la plus poignante peut-être de toutes ses pages...
Quand un homme en arrive là, alors peut-être peut-on dire
qu'il a la foi, qu'il vit de la foi
: XI 414-416; E. 376-378
[Ceux de Gênes],
sont-ils morts, ou vivants ? En quelqu'état qu'ils soient, je
vous les recommande. ... Je recommande de plus à la Compagnie
ceux qui sont à Madagascar. ... Sont-ils morts? [415] sont-ils
vivants? Nous ne le savons. En quelqu'état qu'ils soient, prions
Dieu pour eux.
Messieurs et mes frères, ne nous étonnons point
de cela; au contraire, consolons-nous de voir qu'il plaît à
Dieu traiter la Compagnie comme il a traité lÉglise
dans le commencement, lorsqu'elle ne faisait que de naître. Oh!
que les conduites de Dieu sont admirables et incompréhensibles
aux hommes! (cf Romains 11,33) Nous voyons que le Fils de Dieu même
était la colonne de lÉglise, et cependant voilà
que le Père éternel veut qu'il meure. Que fait-il? Il
choisit des personnes, des apôtres pour l'établir par toute
la terre; et ces apôtres, qui étaient le soutien de cette
même, voilà que Dieu veut qu'ils meurent et qu'ils soient
tous martyrs; et après eux, il en suscite d'autres.
A voir cela, on aurait jugé que le dessein de Dieu était
d'abandonner lÉglise et de la laisser entièrement
ruinée; mais c'est tout le contraire, car le sang des chrétiens
a été la semence du christianisme par toute la terre,
et l'on compte jusqu'à trente-cinq papes qui ont tous été
martyrs les uns après les autres. [
]
Et ainsi, Messieurs, voilà comment Dieu s'est comporté
[416] dans le commencement de lÉglise.
Considérez, je vous prie, cette conduite de Dieu, qui établit
et affermit son Église par la destruction, s'il faut ainsi dire,
et la ruine de ceux qui la soutenaient et en étaient les principaux
appuis.
Je vous dis ceci, mes frères, afin [
] que vous ne veniez
[pas] à penser quil faudrait abandonner Gênes, quil
faut abandonner Madagascar. O Dieu, que nenni !
De fait, il allait apprendre presque aussitôt et coup sur coup
la mort de ceux de Madagascar (Répétition doraison
du 30 août 1657, S. V. 418-420; Entretiens aux Missionnaisres, 380-382)
et d'un bon nombre de ceux de Gênes (Répétition doraison
du 23 septembre 1657, S. V. XI, 429-432, Entretiens 391-394). On y entend
sa douleur et son esprit de foi, sa volonté de confiance à
Dieu.
De belles paroles sur Dieu, sur la Trinité, sur Jésus,
sur la Croix et la Résurrection, un homme un peu imaginatif, sensible,
esthète et doué pour la parole peut en dire ou en écrire,
nous en avons plein les livres et plein les partages de prières...
Mais des réactions comme celle-là face à de telles
épreuves, quand on est frappé de si près, seul un
saint peut en avoir. Cest là le sommet dune spiritualité
sacerdotale.
Conclusion
Que retenir de tout cela pour notre propre vie spirituelle à chacun
?
Comme Saint Vincent, nous ne devrions pas pouvoir être vraiment
heureux tant que nous verrons un homme pécher ou pleurer. À
la suite de Jésus, que le zèle de la maison de Dieu dévorait
(Ps 68 [69], 10 et Jn 2, 17), soyons remplis de zèle pour que le
Royaume de Dieu arrive, royaume de bonté, de miséricorde,
de charité, douceur, simplicité, humilité, à
limage de la Sainte Trinité. Travaillons-y en actes, en paroles,
ou du moins par la prière, quand on nous en pouvons plus rien faire.
Être des hommes de charité, de zèle, dans la simplicité
et lhumilité,
voilà la spiritualité missionnaire, commune aux prêtres
et aux laïcs.
Et la spiritualité sacerdotale, quon nen peut pas
séparer, pourrait se résumer ainsi :
- pour les prêtres : essayons dêtre des vrais
instruments du Christ Jésus pour la consécration de son
Corps eucharistique, et dune manière plus générale
pour la consécration de lhumanité à Dieu, pour
la cohésion du Corps Mystique.
Être des hommes de consécration et de cohésion, dunion,
de réconciliation - alors que trop souvent nous sommes des hommes
de division, de rivalités. Profond mystère, que Jésus
reste un signe de division même chez les siens. -
- pour tous les baptisés (prêtres y compris) : être
des hommes de loffrande, tout donnés à Dieu et aux
pauvres, au public comme dit aussi M. Vincent, sans rien se
réserver, voilà le sacrifice qui plaît à Dieu.
Vincent nous y invite par de nombreuses exhortations enthousiastes, remarquables
chez un homme de 74 ans et plus; contentons-nous de trois textes, adressés
aux missionnaires:
Le 22 août 1655 : XI 291 :
Or sus [allons!],
demandons à Dieu qu'il donne à la Compagnie cet esprit,
ce cur, ce cur qui nous fasse aller partout, ce cur
du Fils de Dieu, cur de Notre-Seigneur, cur de Notre-Seigneur,
cur de Notre-Seigneur, qui nous dispose à aller comme il
irait et comme il serait allé, si sa sagesse éternelle
eût jugé à propos de travailler pour la conversion
des nations pauvres. Il a envoyé pour cela les apôtres;
il nous envoie comme eux pour porter partout le feu, partout. [
]
Prions Dieu de nous accorder ce cur. [
] Il faut que nous
[292] ayons ce cur, tous un même cur, détaché
de tout, que nous ayons une parfaite confiance en la miséricorde
de Dieu, sans songer, s'inquiéter, perdre courage. «Aurai-je
ceci en ce pays-là? Quel moyen?» O Sauveur Dieu ne nous
manquera jamais! [
] Courage! allons où Dieu nous appelle,
il sera notre pourvoyeur, n'appréhendons rien.
Le 17 juin 1657 - cest une personne de 76 ans qui parle - : XI,
402 :
Voyez-vous Messieurs
et mes frères, nous devons avoir en nous cette disposition, voire
ce désir, de souffrir pour Dieu et pour le prochain, de nous
consumer pour cela. Oh! que bienheureux sont ceux à qui Dieu
donne ces dispositions et ces désirs! Oui, Messieurs, il faut
que nous soyons tout à Dieu et au service du public; il faut
nous donner à Dieu pour cela, nous consumer pour cela,
donner nos vies pour cela, nous dépouiller, par manière
de dire, pour le revêtir ; du moins désirer d'être
dans cette disposition, si nous n'y sommes déjà; être
prêts et disposés à aller et venir où il
plaira à Dieu, soit aux Indes ou ailleurs, enfin nous exposer
volontiers pour le service du prochain, pour amplifier l'empire de
Jésus-Christ dans les âmes.
Le 6 décembre 1658, dans la conférence sur la fin de la
Congrégation, après un portrait des missionnaires sans zèle,
«des gens qui n'ont qu'une petite périphérie»,
il déplore les handicaps de son âge, puis il proclame son
ardeur : XII 93 :
Donnons-nous à Dieu, Messieurs, à ce qu'il nous fasse la
grâce de nous tenir fermes.[
] Tenons-nous en l'enceinte de
notre vocation; travaillons à nous rendre intérieurs, à
concevoir de grandes et saintes affections pour le service de Dieu, faisons
le bien qui se présente à faire dans les manières
que nous avons dites.
Je ne dis pas qu'il faille aller à l'infini et embrasser tout indifféremment,
mais ce que Dieu nous fait connaître qu'il demande de nous. Nous
sommes à lui et non pas à nous; s'il augmente notre travail,
il augmentera aussi nos forces.
La condition de tout cela, nous venons de la lire : être
des hommes oublieux de leurs propres intérêts, vidés
deux-mêmes, libre pour être remplis de Jésus-Christ
et des hommes, libres pour avoir la joie parfaite même au milieu
des croix.
Vidés de
nous-mêmes, il le redit souvent, comme il le disait en 1656 à
Antoine Durand, qui a noté lentretien juste après
: XI, 343 :
Ce n'est pas ici l'uvre d'un homme, c'est l'uvre d'un Dieu.
Grande opus [grand uvre] . C'est la continuation des
emplois de Jésus-Christ, et partant l'industrie humaine ne peut
rien ici que tout gâter, si Dieu ne s'en mêle. Non, Monsieur,
ni la philosophie, ni la théologie, ni les discours n'opèrent
pas dans les âmes; il faut que Jésus-Christ s'en mêle
avec nous, ou nous avec lui; que nous opérions en lui, et lui
en nous; que nous parlions comme lui et en son esprit, ainsi que lui-même
était en son Père, et prêchait la doctrine qu'il
lui avait enseignée; c'est le langage de lÉcriture
Sainte. Il faut donc, Monsieur, vous vider de vous-même pour vous
revêtir de Jésus-Christ.
Cet oubli de nous-mêmes s'épanouit dans l'abandon à
la Providence, comme il l'écrit à la Sur Mathurine
Guérin, le 3 mars 1660, à propos de la mort prochaine de
Louise de Marillac : VIII 255-256
Cest le grand secret de la vie spirituelle de lui abandonner
tout ce que nous aimons, en nous abandonnant nous-mêmes à
tout ce qu'il veut, dans une parfaite confiance que tout en ira mieux;
[
] [256] Servons-le donc, ma Sur, mais servons-le selon son
gré, et laissons-le faire.
Mais noublions pas les résultats de tout cela :
De même quil fallait que Jésus passe par la Croix
pour vivre la Résurrection, de même ce renoncement dans la
foi, la charité et loffrande nous donne liberté
et joie en Dieu.
Nous allons citer deux passages encore plus tardifs. Ils sont de 1659,
il a 78 ans, et cest bien plus remarquable que ce quil a dit
étant plus jeune: ils viennent après les grandes épreuves
M. Vincent a été conduit par de durs chemins, comme Saint
Paul, comme Jésus lui-même
Et c'est justement sur ces
durs chemins qu'il a redit le "je surabonde de joie au milieu des
tribulations" de Saint Paul (2 Cor 7,4). Et c'est sur de tels chemins
qu'il nous demande de marcher, avec liberté et joie, pour pouvoir
être en vérité avec ceux qui souffrent.
1°
Le 22 août 1659, parlant des maximes évangéliques
et des cinq vertus propres aux missionnaires, il leur montre combien le
renoncement total aux biens, aux plaisirs et aux caprices de nos volontés,
nous rend, en fait, parfaitement libres, c'est-à-dire dégagés
de la servitude de nos passions, entièrement disponible: XII 301
:
Ceux qui se détachent
de l'affection des biens de la terre, de la convoitise des plaisirs
et de leur propre volonté deviennent les enfants de Dieu, qui
jouissent d'une parfaite liberté; car c'est dans le seul amour
de Dieu qu'elle se rencontre. Ce sont ces personnes-là, mes frères,
qui sont libres, qui n'ont point de lois, qui volent, qui vont à
droite et à gauche, qui volent encore un coup, sans pouvoir être
arrêtées, et ne sont jamais esclaves du démon, ni
de leurs passions.
Oh ! heureuse liberté des enfants de Dieu !
Remarque : On
trouve la même image, "voler", dans les Maximes de
Saint Jean de la Croix: n° 31 et 146 de l'édition Desclée
de Brouwer, pp 978 et 989, et page 272, n° 23, des éditions
du Cerf en un volume, en 1990. Mais, alors qu'il nomme Sainte Thérèse
d'Avila, Mr Vincent ne nomme jamais St Jean de la Croix
2°
Nous terminerons par son envolée sur
la joie parfaite, à la fin de sa conférence du
6 juin 1659 sur le bon usage des calomnies : XII 285-286 :
Suivons, comme des
enfants, Jésus-Christ notre bon Père (1), méprisé,
bafoué et persécuté; ne nous arrêtons pas
aux maximes du monde, [
] Nous avons besoin de quelque contrariété
qui nous établisse dans la confiance en Dieu, dans le détachement
de nous-mêmes et dans cette plénitude de joie qui accompagne
ceux qui sont dans les souffrances. "Estimez que c'est toute joie,
mes frères, lorsque vous tombez dans des épreuves variées"
(St Jacques 1,2). Qui nous établira dans cette joie parfaite
?
Nous sommes ici très proches de la parabole de Saint François
d'Assise sur la joie parfaite, qui est la joie de Saint Paul, de souffrir
quelque chose pour le Christ.
(Voir : François d'Assise, "Écrits",
Sources Chrétiennes, n° 285, p 118-120; amplifié dans
les Actus beati Francisci, chap 7, et les Fioretti, chap 8, édition
Jacques Cambell, Bigarooni et Boccali, Edizioni Porziuncola, 1988, p.
158-165)
(1) «Jésus notre bon Père»
: expression traditionnelle. Cf Guillaume de Saint-Thierry, XII°
siècle, Meditativæ Orationes, VI, 22, Sources Chrétiennes
p. 122. Elle est aussi chez Bérulle, cf Colloque Vincentien
1986, Vincentiana 1986 3-4, p. 242, chez Benoîte Rencurel, contemporaine
de Saint Vincent, à lorigine du pélerinage de
Notre-Dame du Laus, dans les Alpes du Sud, cf sa vie par M. A. Vallart-Rossi,
p. 91. Chez Saint Vincent, voir aussi X, 340 (F. Ch. 691) et dans
Abelly, III, chap. III, p. 12, pas reproduit dans Coste,mais dans
Entretiens, p. 947.
M. Vincent parle très souvent de la joie, joie de bien
servir les pauvres et Jésus-Christ, et joie de Dieu à voir
ses bons serviteurs.
Ne sommes-nous pas au sommet de l'esprit de lÉvangile ? qui
commence par "Bienheureux", y compris si vous êtes
persécutés, en Matthieu 5, 3-12, et qui se termine en Saint
Jacques, 1, 2 : «Omne gaudium existimate, fratres mei, cum in
tentationes varias incideritis», «Estimez que cest toute
joie, mes frères, lorsque vous tombez dans des épreuves
variées.» Et en Saint Jean 16, 22 et 24 : «votre
joie, nul ne pourra vous la ravir. [
] Demandez et vous recevrez,
afin que votre joie soir parfaite.»
Cest notre paradoxe, de vivre transpercés de la
douleur et des péchés du monde, et pourtant heureux dêtre
appelés à suivre Jésus en combattant, avec le
plus de compagnons possible, contre la douleur, la misère et le
péché, pour le bonheur et le salut éternel des pauvres.
Puissions-nous comme Jésus nous sacrifier tout entiers, afin de
pouvoir, au moins quelques fois dans notre vie, essuyer quelques larmes
et aider quelques curs à se purifier de la lèpre du
péché, pour que, à travers nous, et malgré
leurs malheurs, les gens puissent croire que Dieu est bon et quil
les attend.
Schéma
de la spiritualité presbytérale
Grille de réflexion
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